LES FRONTS NOIRS
Peu à peu l'on perçoit des voiles sur la mer, Jusqu'à ce qu'elle en ait empli tout son espace. Peu à peu j'aperçois des voiles sur les faces...
On rencontra d'abord au début de l'hiver Quelques-unes de ces constellations sombres Qui marquent que la nuit s'avance dans les âmes, l^iis ils ont augmente, ces enroulements d'ombre Que l'on met un à un sur les cheveux des femmes, Comme aux treilles d'été pour écarter les guêpes ! Ils étaient vingt, puis cent, puis mille dans les rues, On renonce à compter les cascades du crêpe. Un autre naît sitôt qu'une autre est disparue... A l'endroit des deux yeux leur noir semble rosir.
LE CRU CLE d'Eve. i83
Que de jeunes toisons ardentes transparaissent!
Cheveux de l'épouse ou cheveux de la maîtresse,
Nature ou teints de la couleur de son désir
\ lui, l'auburn ou l'or qu'il voulait à ces tresses...
Sous le crêpe, s'éteint chaque blondeur de femme.
On se dit devant ces « confections pour dames » :
l]ncore une!... Toujours pour marquer quelque perte,
Dont le destin s'amuse intarissablement,
Un voilcl... Encor, toujours des femmes recouvertes!...
Et sans cesse un progrès dans l'assombrissemcnl !
J'ai compris. Le travail exige des équipes
D'ouvriers que la mort embauche. — Elle y suffit
\ grand'peine. On renforce. On travaille la nuit,
Et partout l'universel effort participe
A la tâche triplée, à tout ce branlcbas.
Voilà pourquoi le monde, excédé, un peu las,
La nuit, allume tous ses feux. C'est que la terre
A besoin de tout un travail supplémentaire
Pour fournir ce métrage effroyable de deuil...
Sont-ce des fonderies de canons, ces usines
Flamboyantes, ces hauts fourneaux avec leurs treuils.
Leurs cuves et leurs roues, leurs moteurs, leurs turbines P
Non, mais des ateliers oii la mort, pour les hommes.
l8A LA DIVINE TRAGÉDIE.
Tisse inlassablement le crêpe qu'ils consomment. Pas de munitions et pas de projectiles. Assise à ton rouet, en pédalant, tu files, Terre besogneuse, aune après aune, et dévides Un fil invraisemblable, un crêpe à ta mesure, Assez grand pour t'en faire, ô monde, une ceinture !... Jusqu'où se poursuivront tous tes infanticides, Depuis le jour où tu passas à l'offensive, 0 terre réfractaire, et jusqu'où comptes-tu Mener ton voile noir, Pénélope têtue, Et ces extinctions sans fin et successives De tout ce qui fut joie, charme, douceur, amour?... A.h ça! quand finira cet éteigneur de femmes • Qui passe, et faudra-t-il que nous voyions toujours S'effacer des blondeurs, disparaître des flammes, Sur tant de fronts charmants progresser tous ces voiles Comme s'éteignent une à une les étoiles, Ou, comme avant la fermeture de ses portes. Dans l'église vidée encor chaude d'encens Une main implacable et funèbre, en passant. Met son capuchon d'ombre à chaque flamme morte