A LA JEUNESSE
Après la guerre, il y aura tous les vieillards. Ils le savent. Ils font des figures béates. Géronte affiche ses férules et sa batte. Arnolphe aiguise son sourire papelard.
Naguère ils souffraient tant de convoiter Suzanne Et de ne l'obtenir jamais qu'à prix coûtant, De n'être pas, chacun, l'archonte omnipotent Qui distribue baiser, momifie et bonnet d'âne ! Maintenant ils sont la jeunesse intérimaire Et disent, en palpant de leurs doigts diaphanes Les soies de leur patriotisme et de leur crâne : (( La jeunesse, c'est bien, mais c'est un peu primaire, Et puis ça manque de qualité nutritive. Seigneur, il était temps que notre règne arrive ! »
3a6 LA DIVINE TRAGÉDIE.
Quand ils pleurent, — car ils ont les larmes faciles, -
Ces larmes ont la densité de projectiles!
(( Braves gas I II ne faut jamais désespérer.
« Comme ils sont bien tombés, tous ces dégénérés
« Non! pas dégénérés : disons régénérés.
« Notre chère France!... Ah! voyez-vous, quoi qu'on faj
(( Elle a toujours un peu de nous, de notre grâce.
« Enfin, reprenons donc nos claques et nos cliques,
(T Vivat I On va pouvoir redevenir classiques I »
Ainsi palabre et vaticine en ses dépôts
Notre vieille ploutocratie bureaucratique.
Mais ce sont de bons vieux lions de tout repos
Qui connurent jadis la gloire, et ces lions
Trop caducs accusaient les générations
Montantes d'avoir, par bas esprit de vengeance
Ou de lucre, vendu leur stock de peaux, d'avance,
Trente deniers, comme Judas, — à l'empailleur!...
Plains ces vieux beaux. Plains-les. Ils eurent des malhc
Il est doux quaid vient l'âge aux phalanges scléreuses
De s'en aller criant partout dans la maison :
(( Ah I ça !.. . Vous voyez bien que nous avions raison! mj
Ou, — parce que des fois Ton pense encore aux gueuse
De se gargariser avec un vers d'Hugo :
« Car le jeune homme est grand, mais le vieillard est beau •
Et cependant c'est vrai que la vieillesse est belle! Ce blessé qui revient ou cet enfant qui part Ont reçu des baisers merveilleux de vieillards. On en vit, abritant leurs fils sous leurs aisselles, Qui partirent, premiers, pour la grande aventure. Il en est dont le sang vibre, que rien n'accable, Dont le regard s'enivre, et qui sont adorables. Je connais des vieillards altiers dont l'âme pure, Dans les adolescents cherchant son renouveau. Sourit chaque matin au réveil des oiseaux. Et pour toi qui me lis, n'est-il pas évident Que ton père sera de ceux-là, mon enfant. ^^ Ils sont beaucoup, ils sont des légions, c'est vrai. Rien n'est plus doux à voir qu'un vieillard enivré Pourvu que cela soit du vin de la jeunesse Et qu'à ce corps roidi l'espérance s'incruste Comme un iris ouvert sur un chaume vétusté. Mais ces cuistres dont rien n'épuisera l'espèce, Mais l'insolent troupeau des vieux pions d'école, Dont le patriotisme exulte et caracole Sur tout ce remuement de tombes encor molles, Ah ! c'est trop monstrueux que ce soit eux qui restent I Là-bas succombe un sang robuste, artériel. Mais ce sang encombré par la bile et le fiel
SaS LA DIVINE TRAGÉDIE.
Et qui ne garde rien de la chaleur céleste,
Comme il est criminel qu'il ait son renouveau!
L'esprit du mal, de la torpeur et de la mort
A délégué tous ses adustes camelots,
Tous ses vieux nécromants et ses tambours-majors.
Ils vont, hardis, intempestifs et vermoulus.
J'en ai guetté parfois au seuil de leurs maisons,
De ces barbons poussifs subitement promus
Au titre de trente ans par procuration.
Ils cambrent le jarret et leurs poitrines bombent.
Les plus inoffensifs sont les vieux en amour
Qui pillent les rosiers réservés au retour
Des porteurs de victoire épargnés par la tombe.
Mais j'aime mieux les voir se parfumer de nard
Et lutiner la rose ou caresser Elmire,
Que de les voir invectiver l'air qu'ils respirent
Et porter leur main blême et desséchée sur l'art.
Sur sa robe prétexte et sa gloire impubère !
En attendant, parlant très haut, ils déblatèrent
Et savourent l'omnipotence du bien-être,
Comme des serviteurs en l'absence des maîtres.
Ils organisent la victoire ; ils se retranchent
Derrière des talus montés d'in-octavos;
Ils font des jugements solennels à huis clos.
Et c'est drôle, pendant que triment les héros, De les voir folâtrer, toutes ces souris blanches, Dépassant mille fois, dans leur danse ineffable, Les animaux les plus absurdes de la Fable! Ils ont tendu tous leurs meilleurs coups de jarnac. Gare au retour! Les vieux sont là tout feu, tout flamme!... ^ Ils ont souillé ton livre et lutine ta femme. Scapin, Scapin, Géronte a préparé le sac!...
Mais moi, je te connais. Lorsque tu reviendras, |l Jeunesse, je sais bien qu'alors d'un tour de bras ïu nettoieras l'espace et balaieras les miasmes, Lorsque tu reviendras, sonneur d'enthousiasme, Lorsque tu reviendras dans le pays des veuves, Ayant même au tombeau donné des clartés neuves, On verra qu'avant toi, la mort, quand tu partis N'était plus guère qu'une loque, qu'un miroir Obscurci, élimé, un cuivre décati A qui tu redonnas soudain toute sa gloire, Tout son neuf, tout son lustre. Oui, ta puissance est telle Que tu sus rajeunir la mort, cette immortelle!... Fais de la mort un dieu ! Périssent les vieillards Qui ne pourront hausser leur taille à ce miroir. Nous autres, nous irons lui livrer nos regards
33o LA DIVINE TRAGÉDIE.
Sans terreur d'y mirer notre image et d'y voir La lumière plus vive et des splendeurs nouvelles... Ouvrier du prochain univers, des refontes Suprêmes, que ta main taille, sculpte, cisèle, Que ton génie se livre à lui-même, sans honte, Sans vain souci des cris et des gémissements, Pour donner à la terre usée et décrépite Les formes de beauté que l'avenir médite!... Reprends ton œuvre où tu l'abandonnas. Reprends La contemplation à la page laissée.
Fais monter, virginale et fière, ta pensée, Rempoigne ton outil, tes pinceaux, ta truelle, Râtis, sculpte, harmonise et que ton poing s'érige,
Superbement, de tout son muscle, — que ton aile Soufflette, en s'envolant, les suprêmes vestiges' D'un monde qui n'est plus I Chassons-en les vieillards Haineux et triomphants. Ils n'auront plus leur part A ce festin de joie et d'innocence. Oh! certes. L'injure, le crachat et l'opprobre te guettent! Que devant toi les vendeurs du temple désertent ! J'ai foi dans la lumière en feu que tu projettes. Laisse tes contempteurs faire le bruit qu'ils font Et livrer le concert des imprécations.
Toi, hausse le laurier que tu cueillis, jeunesse!
Honore les leçons que la tombe édicta.
Va ton chemin. Méprise, dédaigne ou délaisse. Crois en toi-même, crois. Mais ne crois qu'en cela! Et si, te souvenant du laurier des prouesses, En portant noblement cette branche à tes lèvres, Tu trouves la saveur trop acre, sois-en fier. Réjouis- toi, poète. Il n'y a que les chèvres Qui mâchent le laurier sans le trouver amer!