‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 57 sur 63 · L'IMPASSIBLE · texte numérisé non relu

L'IMPASSIBLE

[ais vous, Patrie, et vous, Espace, Temps et Nombre.

balayez promptement vos morts. Broyez leurs cendres.

[e vous attardez pas à recenser des ombres.

['enlacez pas les morts comme, avec nos mains tendres,

fous autres nous faisons. Oublie, ô ma patrie!

lertes il est cruel d'oublier, — mais si juste!

'ous les moments passés sont pourriture. Oublie.

fe leur élève point ni mausolée ni buste. Grains de sentir monter un sang livide et froid Aux oreillettes de ton cœur, à tes mamelles Que féconde sans fm la sève artérielle, Patrie!... Si tu comptais tout ce que tu leur dois. Tu ne pourrais jamais, pour acquitter ta dette, Amonceler assez de sombres violettes.

Mais ton amour est bref, hâtif, autoritaire.

Plus glacé qu'un soleil de minuit, et tu mets

Comme un baiser de marbre à leur tombeau de terre

C'est bien que la Patrie ne s'apitoie jamais !

C'est bien qu'elle ait horreur des ténèbres et fasse

Produire toujours plus de lumière à l'espace;

Car, pétrie d'un amour unanime et total,

Elle est celle qui vit éternellement seule, |

Et dont le grand désir qui hante son sein pâle

Est la destruction féconde. Elle est le mal

Indifîerent. Elle est ce Moloch dont la gueule ^

Crache le feu, mais dont la main semble bénir

Ceux qui vont dans son grand amour s'anéantir.

Il faut détruire ! Il faut brûler 1 Brûle. Détruis. ï

Bâtis des dieux nouveaux pour des enfants nouveaux ;

Mais ne t'attarde pas au règne de la nuit.

Agis dans le moment. Disperse au vent les os.

Que l'on voie ton regard, riche d'un jeune azur.

Avidement tourné vers la chose future.

Patrie ! résiste à la séduction des morts.

Leurs héritiers sont exigeants. Tes mains sont nues.

Ne lègue rien que l'Espérance. C'est encor

Donner beaucoup, que de donner aux mains tendues

Ces richesses, un peu nébuleuses, la Foi

Et l'Espérance, — en refusant la Charité!...

Lève la torche d'épouvante... exalte-toi.

Devant la cendre, dis ceci : « Ils ont été,

D'autres seront. J'attends, car je n'ai pas mon compte. »

Efface de ton pied le poussier des tombeaux.

Et, sereine, sacrée, envole-toi, et monte...

Tous tes fils sont fauchés ; oublie! Ils étaient beaux.

Que t'importe !... Il faut bien que le moment périsse.

Détruis, détruis, nous t'en conjurons, sache-le !

Sur ces ruines il faut de nouvelles bâtisses.

D'autres morts sur le sol du cirque fabuleux.

Pour nous seuls la pitié! Mais toi, dédaigne-la!

Pour nous les pleurs, pour nous l'explosion sensible

Des cœurs outrés que la débâcle révolta.

Mais toi, la Violente, et toi, l'Inaccessible,

Reste, l'orteil crispé, dans ta pose d'envol,

Tandis que nos douleurs s'enracinent au sol.

Ton impassible amour veut qu'on se sacrifie..»

Pour l'esclave immolé à ta sainte euphonie

Offre un tombeau sans nom, sans gloire, et sans durée.

Surmonte, en te cambrant, la tombe enregistrée,

Et que rien ne révèle un trouble intérieur

Dans le nerf de ta face ou le bruit de ton cœur.

Toujours, comme un vautour vers le soleil, sois celle

Dont les yeux sont fixés sur la chose éternelle. Tout au plus devons-nous savoir qu'une âme est là, Qui frémit et qui doute et s'émeut tout de même, Quand, par instants, on voit ta sublime effigie Dont le bras lourd se lève et lentement essuie Cette sueur de sang qui fait ton diadème ! . . .

Qu'un bandeau de sueur s'illumine à toij front, C'est assez pour prouver ta souffrance à l'esclave. Mais ce serait faiblir d'une faiblesse grave Si ta face savait reproduire nos larmes. Laisse-nous ce surcroît débile : la pitié. La Terre peut pleurer. Son cœur est si âgé! Mais toi, Titan dressé dans le fracas des armes, Crains qu'on ne voie le sel des pleurs de Niobé Te changer en statue immobile et subite, Ou qu'un ange tonnant ne livre et précipite, Pour s'être retourné vers la pitié des hommes, Ton corps pétrifié aux bûchers de Sodome !

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