‹ La divinité de Jésus-ChristChapitre 21 sur 39 · CHAPITRE ir · texte numérisé non relu

CHAPITRE ir

Lfcturc de Voltaire et des philosophes.

J'avais im goût prononcé pour Téfude ; une curiosité insa* fiable. Aux travaux du collège , j'ajoutai l'hébreu et le grec. Souvent , pendant les récréations , je m*enfermais chez un libraire, et je lisais tout ce qui me tombait sous la main. YoU taire devint mon auteur favori. J'appris tous ses vers, je lus Mm Dictionnaire philosophique.

Il faut que vous sachiez bien ma situation par rapport à h religion, pour que vous compreniez et tous les ravages que durent faire dans mon esprit les écrits des philosophes, et la nécessité do parler de Dieu aux enfants, parce que la M vient de l*ouïe ^fides ex auditu, ^ Plus je repasse mes premières années , et moins j'y trouve la trace de gcntirocnts religieux. Sous le Directoire , au temps

des prêtres constitutionnels, on me conduisait à la tnesN dans une chambre, à un troisième étage. On me recommandait de n'en pas parler. J'allais à la Décade par carii^ site, mais je n'attachais aucune idée à tout ce qui sep aa wit autour de moi.

Le seul souvenir religieux qui me revienne à l'esprit, c*68t ce trait de la Vie des saints. Je lisais l'histoire de salntB Thérèse , et je fus frappé de son désir d'aller monrir ches Ml Maures. Je faisais de petites chapelles, mais sans aucun seb* timent ni aucune idée. Ce n'était qu'un amusement : la mort m*effrayait , et j'avais peur des esprits de ténèbres et desH^ venants. J'avais le sentiment de quelque chose d'incoDN plein de terreurs. Je n'allais pas au-delà.

La foi était en moi comme si elle n'était pas. J'avais appris quelques paroles que je récitais de mémoire; je répétali le Credo et quelques autres prières , mais Je ne savais que des mots et ne concevais nullement ce qu'ils signifiaient. Les rapports de Dieu avec moi m'étaient complètement inconnus; j'allais au catéchisme, mais je n'y prenais aucun goût. Cette lettre froide, sans explication, était pour moi comme de l'algèbre. Je n'ai pas entendu un mot alors qui me donnât une idée des mystères et des preuves de la religion *. Nous étions à l'époque de l'empire. La philosophie matérialiste du dix-huitième siècle régnait dans le gouvernement et dans les

' Je me rappt lie avoir été frappé d'une explication du passage de la mer Rouge donnée par un de mes professeurs , qui avait été graïKl- \iraire à Lyon , mais qui avait abandonné le ministère. Il réfutait Tobjec- ^ion alors accréditée, à cause de l'expédition des Français «n Egypte, que Moïse avait profité du reflux de. la mare'e pour faire passer les Israélites à pied sec. Il fit très-bien sentir qu'il était impossible de tromper tout un peuple qui ,babitait les bords mêmes de la mer Rouge, et de hn faire célébrer comme im miracle, en tirant de ce prodige toute son autorité , ce qui n'aurait été qu'im effet naturel dont le peuple était le témoin chaque jour.

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mœurs. Rien ne peut peindre, dit M. de Lamartine, qui cherchait alors la poésie comme Je cherchais la religion > l*orgodOeose stérilité de cette époque. Les hommes géométri« qnes qoi avaient alors la parole souriaient dédaigneusement quand ils prononçaient les mots enthousiasme , religion , H* berté, poésie. Calcul et force, tout était là pour eux. Ils ne •royaient que ce qui se prouve , ils ne sentaient que ce qoi se touche. La religion était morte dans leurs intelligences , morte dans leurs âmes , morte en eux et autour d'eux. Lo calcul seul était permis, honoré, protégé , payé. On vivait dans une atmosphère de lâcheté et de servitude, on manquait d'espace et d'air. Je ne me rendais pas compte de cette si* tuation morale de la ^ciété , mais je la subissais à mon insu. )I*ai fait en herborisant de nombreux voyages à la Grande- Chartreuse. J'admirais ses sapins , son torrent , ses montagnes, mais il n'y avait plus alors le moindre vestige de religirni. A la chapelle de saint Bruno , pas un signe du culte. Des noms écrits sur toutes les murailles n'indiquaient que la curiosité ou la vanité des voyageurs. On se croyait au milieu des ruines dn Christianisme , comme à Thèbes ou à Persépo- Ils on est au milieu des ruines de l'idolâtrie. A la croix du Grand*Son , qui apparaissait encore au milieu de ces déserts et dominait tout , je ne me prosternai même pas. Personne ne me donnait cet exemple. Je ne savais pas ce que voulait dire ce signe sacré. J'y inscrivis mon nom comme à la croix de Charousse , au-dessous de Revel , machinalement. L'idée de Dieu ne subsistait au fond de mon âme que par le sentiment d'admiration dont j'ai toujours été pénétré pour lui sur le sommet des montagnes.

Telle était la situation de mon esprit , lorsque j'ouvris Voltaire pour la première fois. Je n'avais jamais entendu parler des merveilles opérées par Jésus-Christ , ou si j en avais entendu parler, c'était sans y prêter aucune attention. Les jours d'abstinence observés par habitude, des chapelets , des

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d'un homme lospendii rar on précipice, dont le pied gUne, la tète toorne, et qni sent qo'ii va rouler dans l'abîme. C'était un Joug affreux que cette pensée, la pins dore captivité Mon cœur se serrait à chaque instant , Je versais des larmes , et vingt fois J'ai voulu mettre fin à ma vie , ne pouvant supporter ridée que Je devais la perdre ; j'ai éprouvé les tourments de Veater ; J*ai senti ce que veut dire le mot de ténèbres visibles , I*horreor du désespoir. Personne ne savait la cause de mes angoisses, Je me disais quelquefois qoe je préférerais une souffrance étemelle à Tanéantiss^nent. Je me souviens qu'un Jour, revenant de Saint-Nizier, j'ayais le Drae à traverser pour rentrer à Grenoble. J*étais sur le bateau, et Je me sentis saisi du désir de mettre fin à mon supplice en me Jetant dans le torrent. Je ne sais comment J'échappai à cette tentation. Voilà où m'avait conduit mon enfhousIasoiB pour Voltaire et oe qui explique tant de suicides que* nous avons sous nos yeux.

J'étais an fort de mes doutes. Le désordre du monde , les vices, les crimes, les maladies, Tlgnorance, la mort, le silence de Dieu au milieu de toutes les douleurs de Thoinme , l'abandon où Je croyais l'humanité, m*avaientfait rejeter ridée de Dieu. Voltaire avait détruit pour miA la chaîne de la révélation. Le monde me pari^ssait sans sagesse. L'idolâtrie et le Christianisme , qui me semblait une autre idolâtrie , la superstition, le fanatisme, voilà donc à quoi nous étions invinciblement livrés. Plus de liberté pour rhomme; Dieu, s'il y en avait un , se Jouait de nous., il avait donné une âme à la douleur.

Toute la nature, qui auparavant avait tant de charmes pour moi, était devenue une sombre prison. J'étais dans un cachot, environné de déceptions dont Je n'avais pas le mot , J'étouffais.

Au nUlieu de cette situation , J'ouvris un Jour V Emile , et quand J'arrivai aux pages de Rousseau qi]i'on va lire, rémo-

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tion que j'épronrai f ot si vive , qu'elle n*est pas encore sortie de ma mémoire.

« Mon enfant, n'attendez de moi ni des discours savants ni de profonds raisonnements. Je ne suis pas un grand pliilosophe, et je me soucie peu de l*étrc; mais j'ai quelquefois du bon sens, etj'aince toujours la vérité. Je ne veux pas argumenter avec vous ni même tenter de vous convaincre; il me suffit de vous exposer ce que je vous demande. Si je me trompe , c'est de bonne foi ; cela sufQt pour que mon erreur ne me soit point imputée à crime; quand vous vous tromperiez de même , il y aurait peu de mal à cela. Si je pense bien, la raison nous est commune et nous avons le même intérêt à l'écouter ; pourquoi ne penseriez-vous pas comme root ? » ' Ce début me frappa; ce langage, si différent de celui de Voltaire , me rendit attentif.

(c Newton a trouvé la loi do l'attraction ; mais l'attraction seule réduirait bientêt l'univers en une masse immobile. A cette loi il a fallu joindre une force projectile pour faire décrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait tourner ses tourbillons; que Nevir<ton nous montre la main qui tança les planètes sur la tangente de leurs orbites. Je crois qu'une volonté meut l'univers et anime la nature. Voilà mon premier dogme ou mon premier article de foi.

« Si la matière mue me montre une volonté , la matière mue selon de certaines lois me montre une intelligence , c'est mon second article de foi. Où la voyez-vous exister ? m'allezvous dire. Non-seulement dans les deux qui roulent, dans l'astre qui nous éclaire ; non-seulement dans moi-même , mais dans 1a brebis qui patt , dans l'oiseau qui vole , dans la pierre qui tombe, dans In feuille qu'emporte le vent.

« Je crois donc que le monde est gouverné par une vo* lonté' puissante et sage ; je le vois ou plutôt je le sons , et cola m'importe à savoir.

« Cet être qui veut et qui peut , cet être aetif par loi-in^ me, cet être enfin, quel qu'il soit, qui meut runlvers et or* donne toutes choses , je l'appelle Dieu. Je Joins à ce nom les Idées d'intelligence, de puissance et de vokHité qo6j*«i rassemblées, et celle de bonté qui en est une suite néceMsire mais il se dérobe à mes sens et à mon entendemoDt; ptasf!) pense , plus Je me confonds; Je sais très-oertalDement fi^ existe, et qu'il existe par lui-même; Je sais que mon ait tenee est subordonnée à la sienne , et que toutes les dMM qui me sont connues sont absolument dans le même cas.

« Après avoir découvert ceux de ces attributs par lesqeel Je conçois son existence , Je reviens à moi , et Je ehereb quel rang J'occupe dans l'ordre des choses que la Divinité goi veme et que Je puis examiner. Quel être ici-bas , hors llionr me, sait observer les astres , mesurer, calculer, prévoir ki mouvement , leurs effets , et Joindre , pour ainsi dire , le m^ liment de Texistence commune à celui de son existence ifr dividuelle ? Qu*y a-t-il de si ridicule, à penser que tout al fait pour moi , si Je suis le seul qui sache tout rapporter à hiil

« Qu'on me montre un autre animal sur la terre qui saelM faire usage du feu et qui sache admirer le soleil ! Quoi ! jt puis observer, connaître les êtres et leurs rapports; je pirii sentir ce que c'est qu'ordre , beauté , vertu ; je puis cputenpler l'univers, m*élever à la main qui le gouverne; Je poil aimer le bien, le faire, et Je me comparerais aux bétes! Ame abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles ; ou plutftt tu veux en vain t'avilir, ton génie dépose contre tes principes , ton cœur bienfaisant dément ta doctrine , et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence eo dépit de toi. *•

Ces paroles me faisaient du bien, mais elles ne répondaient pas à robjection terrible du mal répandu sur la terre; objection qui avait jeté tant de trouble dans mon esprit Je rtmtinuai ;

« Mais quand, pour connaître ensuite ma place individuelle dans mon espèce , J'en considère les divers rangs et les bommes qui les remplissent , que deviens-je ? Quel spectacle t Où est Tordre que J'avais observé I Le tableau de la nature ne m'offrait qu'bjEurmonie et proportion , celui du genre humdn ne m'offre que confusion , désordre 1 le concert règne entre les éléments, et les hommes sont dans le chaos I Les animaux sont heureux , leur roi seul est misérable ! sagma l où sont tes lois 7 Providence I est-ce ainsi que tu régis le mtnde? Être bienfaisant , qu'est devenu ton pouvoir? Ja ifoia le mal sur la terre I »

Yooa pouves Juger avec quelle avidité Je recueillais ces 'paroles dans l'état où se trouvait alors mon âme; et comme l'atteodaSs avec impatience la réponse de Rousseau :

« Croiriez- vous , mon bon ami, reprend Rousseau, que de ces tristes réflexions et de ces contradictions apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de l'âme , qui n'avaient point jusque-là résulté de mes recherches? En méditant sur la nature de l'homme , J'y crus découvrir deux prineipes distincts , dont l'un relevait à l'étude des vérités étemelles, à l'amour de la Justice et du beau moral , et dont l'autre le ramenait bassement en lui-même, l'asservissait à l'empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres. En me sentant entraîné , combattu par ces deux mouvements contraires, Je me disais : Non, l'homme n'est point un; Je veux et Je ne veux pas ; Je me sens à la fois esclave et libre ; Je vds le bien, Je l'aime et Je fais le mal ; je suis actif quand j'écoute la raison, passif quand mes passions m'entraînent, et mon pire tourment, quand Je succombe , est de sentir que {'ai pu résister.

« L'homme est donc libre dans ses actions, et, comme tel, animé d'une substance immatérielle; c'est mon troisième article de foi. De ces trois premiers vous déduirez aisément tous les autres, sans que Je continue à les compter.

« Si l'homme est actif et libre, il agit de Int-même; tout 6e qu'il fait librement n'entre point dans le système ordonné de la ProYidenee , et ne peut lui être imputé. Momrarer de ce que Dieu ne Tempéchc pas de faire le mal , c'est murmurer de ce qu'il le fit d*une nature excellente, de ce qa*il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce qu'il M donna droit à la vertu.

« Homme , ne cherche plus l'auteur du mal ; cet auteur, c'est toi-même. Il n'existe point d'autre mal que celui que ta fais ou que tu souffres , et l'un et l'autre vient de fol.

« Plus je rentre en moi , plus je me consulte , et plus je lis ces mots écrits dans mon éme : « Sois juste et tu seras heareux. » Il n'en est rien pourtant, à considérer l'état des choses ; le méchant prospère et le juste est opprimé. Voyez aussi quelle indignation s*allume en nous quand cette attente est frustrée ! La conscience s'élève et murmure contre son aateur ; elle lui crie en gémissant : Tu m'as trompé 1

< Je t'ai trompé, téméraire ! et qui te Ta dit? Ton âme? est-elle anéantie? As-tu cessé d'exister? Brutus! 6 mon fils ! ne souille point ta noble vie en la finissant ; ne laisse point ton espoir et ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu : La vertu n'est rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne? Tu vas mourir, pensés-tu : non, tu vas vivre , et c'est alors que je tiendrai tout ce que je t'ai promis.

« On dirait aux murmures des impatients mortels que Dieu leur doit la récompense avant le mérite , et qu'il est obligé de payer la vertu d'avance. Oh I soyons bons premièrement , et puis nous serons heureux ; n'exigeons pas le prix avant la victoire, ni le salaire avant le travail. Ce n'est point dans la lice, disait Plutarque, que les vainqueurs de nos jeux sacres sont couronnés j c'est après qu'ils l'ont parcourue.

« Si râmc est immotérielle , elle peut survivre au corps,'

II, si elle lui ranrit, la ProvideBce est Justifiée. Quand Je i*aiira!8 d'autre preuve de Hmmatérialité de Tâme que le liomphe du méchant et Toppression du Juste eu ce monde, sela seul m ^pécherait d'en douter.

« Le désordre moral qui dépose contre la Providence aux ^eox des philosophes ne fait que la démontrer aux miens ; nais la Justice de l'homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient, et la Justice de Dieu de demander compte a chasnn de ce qu'il lui a donné.

« Plus Je m'efforce de contempler son essence infinie , moins Je la conçois ; mais elle est , cela me suffit ; moins je la conçois, plus Je l'adore. Je m'humilie, et lui dis: Etre des Ktres , Je suis parce que tu es ; c'est m'élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le pins digne usage de ma raison est de'm'anéantir devant toi ; c'est mon ravissement d'esprit, c'est le charme de ma faiblesse de me sentir accablé de ta grandeur. »

Je ne puis rendre l'effet que produisirent sur moi ces belles pages; mais il me semble encore aujourd'hui, à plus de trente ans de distance , qu'en les lisant un rayon de lumière entra dans l'obscurité de mon esprit. Il se fit comme une illumination soudaine en moi. Quelque chose d'intime et de doux venait de se révéler à mon cœur. Je crus en Dieu et en mon âme, Je me Jetai à genoux, c'était sur la montagne de la Bastille, dans un champ que je vois encore. Je fus baigné de larmes ; Je remerciai Dieu de s'être ainsi manifesté pour moi, et Je me promis bien de ne plus abandonner cette vérité que Je venais si merveilleusement de recouvrer. Je me souviens que les derniers mots de cette instruction restèrent gravés si profondément en moi , que pendant longtemps ils furent ma prière , et que Je les répétai sur toutes les montagnes où J'herborisais.

J'avais prié , J'étais calmé. Je descendis à Grenoble rempli d'un sentiment nouv^u , et Je revis les miens , ma mère ,

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megiceoni mes frères, monpèie, mes amb^avee Mofaidéfinissable tendresse. J*étais donc sâr de ne pas les perdre , de vivre à jamais avec eox. Le monde n*était qa'ane^^fewe, la terre un lieo de passage , el noos alUens tons ve» «ne patrie inconnue où ceax qui s*aimenl ne se sépaieroiit plas :

Où serait lans la mort l'espoir de la vertu?

Val Ilmmortalité , quand le juste saooooibe.

Comme un astre naissant se lève sur sa tombe!

C'est ainsi qne s'est développée en moi rinteliigence. Hearensement que mon cœur n'était pas corrompu ; j'aunûs pa sans cela ne Jamais sortir du scepticisme.

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