XXI. — Quatre choses sont ne
cessaires à l'adolescent ; obéissance, douceur, pudeur et élégance corporelle.
XXII. — La jeunesse doit être tempérée, forte, aimante, courtoise et loyale. Placé dans un cercle méridional, l'homme jeune doit regarder en arrière le passé et en avant l'avenir ; aimer ses amis, ses ancêtres dont il a reçu l'existence, la nourriture et la doctrine ; aimer ses cadets, pour leur épancher avec amour ses bienfaits, afin de se voir honoré et soutenu dans la période de décadence.
XXIII. — Une âme noble dans sa vieillesse doit être prudente, généreuse et affable.
La prudence se forme d'une bonne mémoire des choses vues, d'une bonne connaissance des présentes, d'une bonne prévoyance des futures.
XXIV. — Dans la décrépitude, deux offices importent: le retour de l'âme vers Dieu et l'action de grâce pour l'existence accomplie. Pareil au fruit mûr qui se détache de la branche sans effort, notre âme se
sépare sans douleur du corps qu'elle habitait.
« Oh ! malheureux et vils, vous tous qui, voiles dressées, cinglez vers le port et qui vous perdez vousmêmes, après un si long voyage.
Le chevalier Lancelot et notre chevalier latin Guido de Montefeltro, nobles cœurs, renonçant à toutes voluptés, carguèrent les voiles des actions mondaines et leur longue carrière fut consacrée aux œuvres pieuses. Nul ne peut alléguer les liens du mariage (orthodoxie), pour ne pas retourner à la religion (secrète) dans un âge avancé. On peut même dans le mariage (orthodoxie) se convertir à la bonne vie religieuse (secrète), car Dieu n'exige en nous que le cœur (non les gages extérieurs).
Martia requit Caton de la reprendre dans la saison finale ; elle avait donné des fils à Caton, allégoriqucment des vertus, car Martia figure Tâme noble. Plus tard, Martia épousa Hortensius et d'autres fils ou vertus naquirent. Hortensius mourut et Martia retourna à Caton.
Et quel homme terrestre fut jamais plus digne que Caton de représenter Dieu? Aucun, certes. Oh!
malheureux et ingratement nés, vous préférez sortir de la vie sous le nom d'Hortensius plutôt que sous celui de Caton.»
XXV. — J'ai montré quels signes apparaissent à chaque âge dans une noble nature, signes sans lesquels ii n'y a pas de noblesse.
SerMandredda Vico, maintenant préteur et préfet, pourrait dire :
« Quel que je sois, je représente mes ancêtres, on me doit honneur et respect. »
Juvénal lui répond dans sa hautaine satire. D'autres pourraient dire : « Si la noblesse est individuelle, il n'y a pas de race noble et cependant l'opinion tient nos familles pour les plus nobles de la cité. »
Si dans une race noble (l'orthodoxie) les bons s'en allaient un par un et que de mauvais (les contemporains) naquissent à leur place, elle ne s'appellerait plus noble, mais vile.
Je parle contre ceux qui errent,
imitant le bon frère Thomas d'Aquin, lequel écrivit pour la confusion de tous les hérétiques un livre intitulé : Contre les Gentils. »
Cette façon de donner en sommaire une citation de chaque chapitre m'a paru, malgré son aridité, plus propre qu'un discours coordonné à faire sentir la singularité de l'ouvrage.
Je connais mal les in-8° de Rossetti, mais son titre seul indique qu'il a deviné en partie l'énigme dantesque. Le Convito ne révèle rien en lui-même; il ôte aux Canzone leur ornementation érotique; il dit et redit que Béatrice est la philosophie: et ce n'est pas vrai. Béatrice est une religion chrétienne qui a sombré tout entière dans le mouvement luthérien et dont il ne reste que des romans et des chansons, sans qu'il soit possible de reconstituer sûrement sa théologie.
Dante n'est pas l'auteur d'un système personnel, un penseur indépendant, qui secoue le joug romain.
Croyant d'une religion qui n'a pas de nom dans l'histoire, puisqu'elle
n'a jamais pu élever un temple au grand soleil, mystique d'une essence spéciale, puisqu'il invoque sans cesse la raison contre Rome tout en escaladant les sommets de rilluminismeà la suite de S. Denis, il offre une œuvre indéchiffrable comme son masque.
Ce n'est qu'en cherchant les mots de gueules, suivant l'expression de Rabelais, avec qui il a plus de rapport qu'on ne pense, qu'on conduira sûrement l'investigation.
Evoquer le pain des anges à propos d'un repas symbolique et déclarer misérables ceux qui partagent la pâture des troupeaux, en 1300 cela signifie l'hérésie. Le pain ou explication ne suffit pas pour nous :
mais en son temps, on lisait plus attentivement qu'aujourd'hui et la matière était plus passionnante.
Quel poète redouterait l'infamie qui pour un conspirateur, religieux ou autre, réside à trahir ou à renier ses serments. Il se défend comme sectateur accusé de désertion, il se défend d'être revenu au giron catholique et il écrit le Convito en
LA "DOCTRINE DE DANTE Io5
vulgaire, car il se prête à des équivoques, cbe a piacamento artificiato si transmuta.
« Si on m'ordonnait de porter due guarnache (casaques) et que je n'en porte qu'une sans ordre, mon obéissance serait en partie recommandée, en partie spontanée. » Le latin est la langue de l'Eglise, la langue ennemie ; il aime le vulgaire parce que c'est sa langue de croyant autant que sa langue de poète. Si Dante était un philosophe, il ne dirait pas que son commentaire sera un nouveau soleil destiné à remplacer V ancien, le catholicisme romain.
Un auteur qui prétend que tout poème a quatre sens est un farceur, un fou ou Dante. D'ordinaire les plus abscons se contentent de deux sens, l'exo.térique et l'ésotérique.
Celui qui appliquerait Yanagogie ne découvrirait que sa propre imagination. La grille qu'il fautappliquer au texte, c'est le littéral ; il faut lire en soulignant et, par les italiques seules, la clarté jaillit. Le poète avertit lui-même de bien penser
à l'extérieur. Un autre moyen de le pénétrer consiste à connaître les auteurs qu'il cite, Ciçéron {le Songe de Scipion) et la Consolation de Boëce, qui ramenèrent à l'amour, c'est-à-dire à l'étude.
Quand il parle aux intelligences du troisième ciel, s'adresse-t-il à des coreligionnaires du troisième degré?
Autant il éclate que Dante professait une religion autre que la romaine, autant j'hésite à expliquer une croyance du xme siècle, avec des expressions postérieures. Pour les étourdis, quiconque a été anti-papal se classe comme précurseur de Luther, tout affilié à une société secrète s'appelle franc-maçon. Ce sont là des procédés trop courts et superficiels. J'ignore si l'impérialisme de Dante n'est pas simplement la haine du Vatican ; j'ignore aussi si sa diatribe contre la noblesse, quoique très vraie en soi, ne vise pas exclusivement l'Eglise romaine, fille dégénérée et vile des nobles apôtres, si la dissertation sur les vertus propres à chaque âge n'équivaut pas à une conclusion
sur la décrépitude de Rome qui se prétend éternelle, qui ne se sent pas vieillir et qui toute caduque s'obstine à dominer sans avoir aucune des vertus qui rendent la vieillesse respectable. Presque tous les religieux n'étudient que pour argent ou dignités. Cela s'adresse aux théologiens, casuistes et prédicateurs et surtout aux princes de l'Eglise et à l'empereur spirituel, détenteur de beaucoup d'argent et des plus rares dignités.
La religion de Dante qui invoque Aristote plus que saint Thomas, a été la Muse des races latines depuis qu'il y a des langues latines ; elle a inspiré le chef-d'œuvre du xixe siècle, Parsifal.
Pour la reconstituer, il faudrait reviser le procès des Albigeois et celui des Templiers.
Le suprême hiérophante de la Divine Comédie est saint Bernard, le père spirituel des Templiers, puisqu'il en composa la règle ; il porte la bianca stola et se réclame de Béatrice pour se rendre la vierge favorable. Wagner, par le privilège du
Iû8 LA DOCTRINE DE DANTE
génie, a suivi l'esprit d'une fable qu'il ignorait ou du moins qu'il niait : et faute d'espace pour étaler la minutieuse mosaïque des preuves, j'indiquerai le sens de l'œuvre dantesque, en évoquant le sauveur du Graal.
Amfortas, le roi-pécheur, le pontife coupable, incarne l'Eglise romaine, qui s'est servie de la sainte lance pour disputer à Klingsor les biens terrestres et vils.
11 faut qu'un pur, un parfait, un ingénu vienne le guérir et le remplacer dans sa fonction.
Le Parsifal de Dante s'appelle l'empereur des Romains, qui aurait fait monter avec lui sur le trône le même christianisme que l'Eglise avait cru exterminer, par le fer et par le feu, en Occitanie.
Le cardinal du Puget voulut exhumer le cadavre de Dante pour le brûler ; Archambaud, archevêque de Milan, inscrit le gibelin parmi les hérétiques.
La première édition de la Comédie est celle de Foligno, 1472. Le prieur de 1302 n'était pas aux yeux italiens
Yaltissimo poète qu'il devint vers 15 16, époque où la Comédie porte le nom de divina ; et on se demande par quelle protection il échappa au bûcher.
Rien n'est drolatique comme les notices des traducteurs qui s'écrient à l'envi : « Le chantre du catholicisme », si ce n'est Boccace commentant la Comédie en pleine église.
La Réforme a profité du travail dantesque sans le comprendre ni en rien retenir.
La parole enflammée du Paraclet a préparé l'avènement de la négation. Dante n'avait pas prévu la parabole de son audace : il voulut purifier la foi, elle s'est éteinte. Des hommes pratiques se sont emparés du pouvoir spirituel.
Aujourd'hui l'indifférence générale conflue à l'inertie des égrégores : toutefois, par un miracle plus étonnant que ceux des pèlerinages, l'hérésie se manifeste par d'incomparables chefs-d'œuvre.
L'idéal de Dante plane encore sur nous, ravivé par le génie de Wa-
gner. Quelle destinée pour une doctrine que d'échapper à la codification, aux commentateurs et d'exploser, d'époque en époque, comme un tonnerre de beauté ! N'est-ce pas, au sens du vieux gibelin, une marque du Saint-Esprit qui se manifeste, selon un bon plaisir transcendantal, en dehors de nos prévisions et du cours ordinaire ?
Fin
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