‹ La doctrine de la grâce chez ArnauldChapitre 26 sur 65 · LE PÉCHÉ ORIGINEL · texte numérisé non relu

LE PÉCHÉ ORIGINEL

Qui rejette le péché originel ruine par son fondement toute la religion chrétienne (i). Car la religion chrétienne n'est l'ondée que sur Jésus-Christ (2) ; et, selon tous les Pères, Jésus- Christ n'est venu souft'rir en ce monde qu'en expiation de la faute d'Adam (3). Nier la faute d'Adam, ou plutôt, pour parler avec saint Paul, la faute commise par toute riiunianité en la personne d'Adam, c'est donc nier la nécessité d'un libérateur (4) ; c'est anéantir la Croix (5). Aussi, depuis Pelage, — si solennellement condamné par tant de Conciles, en particulier par le Concile d'Orange — nul de ceux qui font profession de christianisme n'a mis le péché originel en question.

Mais ce mot, dont tout le monde se sert, recouvre les conceptions les plus opposées.

(i) V. t. X, p. 221. — ;2j Ibid. — (3) Contrairement à ce que soutient ^alebranche, que le Christ se serait incarné mètpe si Adanj n'eût pas péché. (V. t. XXXIX, p. 440 et (iqs. — i4j V. l. XMIL p. :3o. — Y. t. X,

Selon les protestants, — à s eu tenir aux prtunières formules (les Pères de la Réforme i2\ — la chute d'Adam marquerait l'introduction dans l'humanité d'une sorte de principe du mal à la mode manichéenne (3). Par une vraie métamorphose, l'homme créé à l'image de Dieu, se trouverait dorénavant façonné à l'image de Satan.

Comment cela ?

L'Ecriture nous dit, et tous les chrétiens avouent, que la faute d'Adam a fait perdre à l'homme la justice dans laquelle il avait été primitivement établi par Dieu. Or cette justice,

Il Dans Le chapitre, (■oiuiue dans les suivants, pour exposer ce que nous appelonsl'erreurmoliniste et l'erreur protestante (d'après les prineipes indiqués à la note (1991 de rintroduction. nous nous fonderons d'al>ord, naturellement, sur les indications contenues dans les ouvrage^ d'Arnauld lui-même, ou dans ceux des autres théologiens de P.-R. fV. Pascal dans ses Kcrils sur la Gràcc> ; puis sur les textes mêmes des maîtres de la Réforme et du molinisme, textes interprétés toujours dans leur sens le phis littéral. Nous compléterons ces indications, en ce qui concerne les doctiines protestantes de la liberté et de la Prédestination sur quoi les théologiens île Port-Royal disent assez pcii de choses à laide d'ieuvrcs telles que l'Histoire des Variations de Bossuet. qui ont été maintes fois citées et approuvées par Arnauld, et qui représentent, nous l'avons dit, sa manière de voir par rapport aux doctrines luthériennes et calvinistes. — Répétons qu'il s'agit pour nous, non de restituer le véritable Calvinisme ou le véritable Molinisme, mais l'idée qn'Arnanld et Port-Royal ont dû s'en faire.

(2] Nous avons déjà indiqué qu'Arnauld comme les autres théologiens de Port-Uoyal est très averti des changements profonds survenus, quant à la question du libre arbitre, de la Prédestination et de la Grâce eliicace, dans la doctrine des sectes réformées, tant luthériennes que calvinistes. V. Notamment. Lett. au landgrave de Hesse, lac. cit., t. II p. 3i ; cf. Trad. de l'Egl. Rom. ; t. III, p. 102-198. — (3) Le luthérien Matthias Flacius lllyricus fait du péché originel « une substance mauvaise, produite par le Diable à son image et à sa ressemblance et par laquelle l'âme est substantiellement cori-ompue ». (De peccat. origin. essentiâ, i568 ; cf. Disp. de originali peccato et lib arbitrio.)

LES DKIX KUREURS CONTRAIRES 33

consistant U t'onnaitre le Créateur, à eroire en lui cl. à laimer. ne représenlait-elle pas l'état normal d'une créature douée <le volonté et d'intelligenee? Elle n'avait doue rien de proprement surnaturel. Elle appartenait à la nature de l'homme, au même titre que la vision est naturelle à l'œil, la santé à l'animal, et le Iroid à l'eau (4). Partant, si riionime a perdu sa justice première, il iaut qu'il ait, à la lettre, change de nature et cessé d'être lui-même. Il faut que d'essentiellement bon, il soit devenu esseutiellement mauvais. C'est dire qu'en l'homme, ainsi transformé de fond en comble, il n'y a plus place ni jjour aucun bien eîléctif, ni même pour aucune aptitude au bien (5 . Quon ne parle pas de son libre arbitre ! De libre ar])itre, — si l'on entend par là, selon l'usage commun, une faculté des contraires, yav où l'homme serait « maître de son jugement et de sa volonté, pour se pouvoir tourner de sa propre vertu et d'une part et d'une autre » (6), — il u"a sans doute jamais pu être question pour l'homnie, eu quelque état qu'on le consi-

4 V. t. WII, p 1^7 Arnauld cite une phrase de .Jansénius rapjjortant et coiidaïuiiaut l'opinion de Luther et iie Calvin à ce sujet. Cf. .Jansénius De Statu Piirœ Natunr. lib. I, cap. i;^, i8, 19, 20. — L édition de Lansanne lait rcniar.quei- qn" « on prétend que Calvin a avoué que la Jn.stice oiiginelle était nue grâce » Ibid., note c ; ; cf. C.vlvin, Institut Chrét., liv. I, cli. i5, n" 4- ^e serait un des nombreux cas où la pensée des réformateurs a été dénaturée parles controvcrsistes. Luther cependant a écrit :

Stafiiainus Jiistitiani non fuisse quollani doiwn iiund ah extra arciderat .sei/dirituin a tudurd hoiuinis, sed Juissc ^erc uataralcnt, nt nntui-a Adae esset dlligcre J)euin, credere Deo, af^^nosccre Duei.i. Huer tain natiiralia fnere in Adaino quant naturalr. est quod oculi lumen rccijjiunt. (Luther, ('.omin., in cap. III Gen.}. — C'est aussi ce que dit ou senil)le dire Baïus (v. notamment les Prop. 21, sO et 28 de la IjuIIc do Pie V). Mais il a protesté, dans son Apologie, que ses forniuics. équital)lenient interprétées, se réduisaient en réalité à l'enseignement de saint Augustin sur la grâce du Créateur. 11 ne serait pas impossible de montrer qu'il en est de même de celles de Luther, si l'on veut bien les rai>procher de leur contexte et ne pas s'arrêter à la l-ttre, toujours et systématiquement exagérée.

5) Y. Cai.vi.x, Institut. Ciirét.. liv. Il, ch. III. — «ii Ihid.. liv. H, cli. H, 7. Calvin, on lésait, admet que riioinme doit " avoir liliéral arbitre ', si l'on entend par là « (ju'il l'ait ce (]u'il fait de volonté, et non par contrainte, laquelle sentence est bien vraie >>. (^f. Resp. Cont. Pig-hiuin, lib. III. Luther est exactementdu mêmeavis. "V. par exemple, Z^cse/ro arbiirio \éi\. de Woimar, 1. 18, p. 634-03.") et 662 . Il déclare que son opinion qui fait du lilue arbitre inane nonien ne signifie rien d'autre dans le fond que l'opinion augustinienne admettant le libre arbitre, mais le déclarant incapable de faire le bien sans la grâce. [Ibid., p. 007-6-0.

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dère : une telle liberté i'omi»rciit lu déf>eii(luiice oblig^ée de La créature par rapport à son Créateur (7). En tout cas, il n'en saurait être questloa po^u* riiomme décliu. Notre libre arbitre, à supposer qu'il ait jamais été quelque chose, n'est plus quuu mot (8). Rem de xoio titulo : fignientiini, tituluin sim re, déclare Lutlier, eu des, phrases du De serQo arbitrio relevées par le Concile de Trente (Sess. VI, can. 5) (9). Et Calvin : « Ceux-là s<mt du tout insensés qui clierchent encore le libre arbitre en l'homme étaut perdu et abîme* dans la mort spirituelle (lo,). »

Si maintenant 1 on veut entendre par liberté la seule exemption de contrainte, encore que ce soit « moquerie d'orner une chose si petite d'un titre tant superbe » (11), on peut sans grand inconvénient soutenir que l'homme est libre (12) : cela revient à dire qu'il n'est pas une pierre ou une bûche (i3). Et de fait, ce n'est pas en vertu d'une impulsion extérieure, qu'il se porte à l'action : c'est par la disposition et le mouvement de sa nature. Mais précisément, dejiuis la chute, la nature*

(7) V. LuTiiEK, De sen'o arbitrio. Cf. Bossukt, Hist. des Variations, liv. 11', n" 47- I/opiiiioii de Calvin peut paraître difrérente à première vue. En réalité, elle lient à la l'ois de Luther ot du thouiisnie. (V. p. ex. : Institut. Chrét., iiv. I, -chap. XV, n" 8.) — (8) V. t. XVII, p. 268.

[Of] Il va de soi <}ue ces (ormules, quelle que puisse ôtre leur exactitude littérale, traduisent très mai, à les isoler ainsi de leur contexte, la pensée de Luther et de Calvin. Mais peu imporl<i : elles représentent l'erreur condamnée, qui que ce soit qui l'ait soutenue, et même si personne ne la soutenue. — (10) Calvin, Institut. (^Iirét., liv. I, ch. XV. n° 8.

(Il; Liv. II, ch. II: cf. ch. III, n" 5. — (12) Jbid. et cU. III, n» 5. Luthcv répète que si l'homme agit néces.sairemenl, il n'agit pas en vertu d'une nécessité de contrainte sed spontè et libenli i'olarUate. (De senK arb . éd. de Weimar. t. iS, p. 634-035.) Calvin, nous venons de le voir, parh en termes ideutiqutîs. (Y. plus haut, note (6).) C'est même là, à son avis, qu'est le nœud de la dispute entre réformés, et catholiques ,Slatiis controversitr est, an ad libcruni arbilrium conalituendiim reqniratur libertas a necessilate, an i^ero suf/icint iila (juic est a coaclionc. J'apista' negant. nos a/Jirniamus. Cite par Antonius llicardus 1'. Dechamps dans la préJace de sa Defensio censura', etc.. Paris H')46). Touî les critiques du janséntsme, depui.s le P. Dechamps jusqu'à Fénelon,. se sont appuyés sur ces textes de Luther et de Calvin, pour prouver que la doctrine de îausénius, n'en dillérant point dans le fond, est hérétique.

i3) Confession djÇ foi des Suisse- /.wiitglif ns, elle par Bossuet : Ilist. des variai., liv. X. n° 6',.

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