lirMAMTK DKCHUi; l4l
on est tout à fait fondé à le dire avec saint Augustin ('205), — ([ue Dieu est souveraine justice, on ne conçoit certainement pas par le mot de Justice ce qu'on conçoit dans le langage ordinaire, lorsqu'on dit par exemple qu'un marché ou qu'un traité est juste, aucune des deux parties ne se plaignant d'avoir été trompée (î256); et ce serait donner une très fausse idée de Dieu à des sauvages qui ne le connaîtraient point par ailleurs que de leur dire simplement: « Dieu est justice » ; on les engagerait par là à prendre pour Dieu la société civile, dont la justice qui s'observe dans les contrats est le plus fort lien (207 i. 11 est vrai que la justice des contrats n'est juste que par son rapport à la justice absolue, de même que la raison humaine de la chasteté ou de quelque chose que ce soit n'est vraie que [»ar sa conformité à la raison divine 1 a5H). Mais qu'est-ce que cela prouve? Que l'amour de la justice, de la chasteté, ou de n'ini])orte quelle vertu, ne peut logiquement se terminer qu'à Dieu, fondement de toute vertu, source de toute justice; qu'en droit l'amour de la justice enferme l'amour de Dieu. A la bonne heure! 11 en va donc de l'amour de la justice et des vertus en général, précisément comme de cet appétit naturel de bonheur qui, lui aussi, nous l'avons vu, a Dieu pour objet véritable a parte rei, mais que notre volonté égarée applique souvent à des objets tout autres (aScp. Et l'on ne j^eut échapper à ce dilemme : ou bien, lorsqu'un payen aime la justice, il ne pense point à Dieu, il ne songe point, ni que cette justice soit
sentiment de saint Thomas. V. t. XL, p lab-iay et t. XL, p. 139. 11 est bon de rappeler que cette distinction des raisons ou idées divines et humaines avait déjà été opposée par Arnauld, d'un point de vue purement philosophique, à Malebrunclie idans toute la controverse des Vraies et des Fausses Idéesi, et aussi à Leibniz v. Letl. à Leil)niz, éd. Gerhardt. t. 11, p. 3i-iai. Cela signifie pour lui l'impossibilité d'une connaissance a priori, et la nécessité de se londer sur l'exi)érience. V. t XL, p. 144-145 et t. XL, p. 164-165. Cf., notre t. I, liv. H, ch. III. af).-) V. t. XL, p. 2'38. Cf. t. XXVI, p. 2 et .suiv.; t. XXIX. p. 42. — 256 V. t XL, p. 238 240. - 25-1 Ibid., p. 238. — 2681 V. t. XL, p. i64-i65. — a.'ip V. t. XL, p. 199. La question ici agitée par Arnauld se relie à celle ([ui a soulevé tant de controverses à la fin du x\ ii" siècle, de la tolélance accordée jiar les missionnaires jésuites au culte religieux des Chinois. Il s'agit avant tout de sa\oir si les Chinois peuvent être considérés comme honorant Dieu lorsqu'ils honorent leurs fausses divinités Arnauld avait déjà tranché la question, — dans le sens contraire à celui des jésuites, — dans ses Thèses pro actu Vcsperiaruin t. X. p. 32 . Cf. La morale pratique des Jésuites.
ï/\u I.A DOCTIUNE 1)K LA C.UACK
Dieu, ni qu'elle dépende de Lui, — en ce cas son amour de Dieu n'est qu'un amour implicite, non délibéré, non libi'e, non méritoire; ou bien il joint dans sa pensée les notions de Dieu et de justice, il envisage explicitement la justice comme dépendant d'un Dieu souverainement parfait, — en ce cas il s'agit sans conteste d'un vrai amour de Dieu, de caractère moral et méritoire, mais tellement moral et tellement méritoire qu'il est incompatible avec l'état d'une volonté corrompue nistsrtneiM/' per grntiam Dei, pai' suite, qu'il surpasse irréductiblement la capacité etlective d'un payen (1260 1.
A moius de pélagianisme, il faut avouer que si certains payens ont aimé les vertus pour elles-mêmes, c'a été en les considérant en dehors de Dieu, sans nul raj^port à Dieu. Mais alors, envisagée sous ce jour, une vertu particulière, de quelque côté qu'on la retourne, de quelque manière qu'on la déJinisse, ne saurait appartenir qu'à la classe des biens qui ne sont i^as Dieu, des biens finis, des biens créés. La prendre pour fin suprême de sa conduite, c'est jiroprement s'en l'aire une idole (1261 ). Par le fait, qu'ont été la plupart des idoles du paganisme. Diane, Minerve, ou Mars, si ce n'est des vertus divinisées (262)? L'amour de la chasteté, de la sagesse, on du courage, en ce sens, rentre dans l'amour des créatures. Kt, comme en toutes les autres variétés de l'amour des créatures, au fon«l de cet amour des vertus, cultivées censément sans aucune vue tempoi-elle, et pour leur seule beauté intrinsèque, se cache encore l'amour de soi. Aimer une vertu particulière, justice ou chasteté, en tant que telle, c'est aimer une certaine manière d'être de son âme ou de la société dont on fait partie; c'est donc toujours se rechercher soi-même, se complaire en soi,
a6oi V. t. XL, p. 199. CI", t. X, p. 678-679 et p. 682. —(261) V. l. 1, p. 478: " Nous ne devons pas faire une idole dans notre eo-ur, que nous adorions pour noti-e Dieu Dieu est la vérité uiénie, Injustice même, la bonté même. Kl notre âme ne peut être juste qu'autant qu'elle participe à cette l'orme immuable de la justice, en se conformant à ses lois éternelles, qui doivent être la rèj^le de toutes ses actions. C'est pourquoi, quelcfiu; action de justice que fasse un chrétien, il ne (U)it pas le faire dans la vue d une vertu particulière et philosophique, mais dans la vue de Dieu, source et principe de toute vertu. « C'est dans le même sens, semble-t-il, que Pascal écrit : « On se lait une idole de la vérité même : car la vérité hors de la charité n'est pas Dieu, etc.. » (Pensées, éd. Br., sect. Mil, fr. 582.)
(262) V. t. XL; p. 238.
l.SrrvJAMTK Dl'cilUK I/Jj
mettre en soi son bien. C'est donc toujours orgueil iy63). Saint Augustin en t'ait maintes fois la remarque et il conclut (12641 •
Encore que les vertus paraissent de véritables vertus quand elles se rapportent à elles-mêmes et qu'on ne les désire que pour elles-mêmes (ce qui est le plus haut degré des vertus humaines purement humaines 1, alors néanmoins elles sont superbes et enflées de vanité, et ainsi elles doivent être estimées des vices et non des vertus » : Ideù non virtiites sed sù/ia dijiidicdnda 1 265 ).
Non, il n'y a point de vraie vertu dans les vertus payennes : ni dans celles des épicuriens, suspendues à la volupté, ni dans celles des anciens Romains, subordonnées à l'honneur et à l'ambition, ni dans celles des stoïciens, les plus élevées à première vue, celles qui se prétendent désintéressées et qui ne sont qu'orgueilleuses \'2(^&). Il n'y a point de vraie vertu parce qu'il n'y a point d'amour de Dieu, et que là où il n'y a point d'amour de Dieu, il n'y a que cupidité (2671. (Cupidité, donc, dans les vertus apparentes des philosophes, comme dans les vices sensibles de la foule. Cupidité : partant, — ainsi que l'expliquent, après saint Augustin, les saint F'ulgence, les saint Léon, et les saint Grégoire, — perversion et péché (;i68i. Tota Infideliutn cita peccatwn est.
Sur quoi les pélagiens se récrient. Comment ! demande Julien à saint Augustin, vous prétendez qu'il pèche, l'iulidèle qui donne l'aumône à un pauvre, qui secourt un malade, qui endure les plus cruels tourments plutôt que de porter un faux témoignage! Il a donc tort d'agir de la sorte, et vous voudriez qu'il agît autrement 12691?
Mais saint Augustin résout sans peine la difficulté en distinguant, avec la conscience du genre humain, dans l'action
1^263) Cuni seipso sibi quaai suo bono animiis gaiulel, siiperbus est. Ace.., A>. 118 (aliàs 56) cité in t. X\II, p. 337. Cf. l. X, p, 58i. — (264) Au(J., De Civil. Dei. lib. XI.\, cap. 2."). Cité in l. WIX. p. jCi. V. t. XVII, p. 337, l. XL, p. 244.
(265) Curn ad spipfta.s virlules vefevniituv, i-itin poliiis (/luirn virtutcs siint l XXXVIIl, p. 4 .
'26(5 V t. XVII, p. 33r.-33:, cr Aie, lib. 1\ , conl. JuL, cap. 3 : Proindè virtuten ijiiœ carnalibus delectationibus vel (juibu.sqiie voinmodia et ernoluiiwntis lemporalibus sentant, verœ prorsnti esse non possunl; qmv autem niilli rei senire vnliint, nec ipsœ vev(e sunt. — (267, V. l X\ II, p 3o8 309 et p. 352. — (268, V. t. XVII, p 3u5-3o6. — (2691 Y. t. XML p 334 et suiv. ; p. 343 et suiv.
144 ^^ DOCTRINM-: i)K l.A GHACF;
morale, offîciiun et finis lii^o), le devoir, c'est-à-dire « cela même que nous devons l'aire », et la fin, « c'est-à-dire ce en vue de quoi nous le devons faire » (271) : autrement dit V objet et l'intention (272). Une action est bonne en elle-même ou seciindiim oj'ficiiim, quand elle est faite conformément à la Loi (273); elle est bonne seciindnm fineni quand elle est faite pour le but que demande la Loi. Mais il faut qu'elle soit bonne à la fois secundum officium et .seciindnm Jinem pour avoir une valeur morale ou, ce qui est la même chose, méritoire. S'il en était autrement, remarque saint Augustin, si la vertu ne consistait que dans les œuvres extérieures, indépendamment de l'esprit ou de l'intention, nous tomberions dans cette absurdité de trouver du mérite à la frugalité des avares, ou au courage des assassins (274^- Aristote avait déjà relevé, dans le même sens, la dillérence qu'il y a entre faire une action juste et la faire pai* esprit de justice, aliud jiistu facere, aliud /iiatc (-j^ô). Toutes les morales, payennes ou chrétiennes, s'accordent donc dans cette maxime qu'on ne peut louer ou blâmer les actes humains sans se mettre en peine de l'intention de leurs auteurs (2761 Et qui cherche le fondement d'une vérité si universellement re^ue le peut apprendre de saint Thomas (277 ) : c'est qu'on peut sans doute parler d'une action, telle que l'aumône, en négligeant les divers motifs susceptibles de l'inspirer, mais à la condition de l'envisager /// specie, abstraction faite des circonstances qui la particularisent : prise concrètement et in indi\ndiio, une action particulière ne saurait se séparer de l'agent qui l'accomplit.
[2'joi V. t. XVII, p. 336 et suiv. : Cf. t. X, p. 238; t. IX, p. 328 etsuiv., et t. X, p. 38i. — '271) \'. surtout Acg., Lib. IV, cont. Jiil., cap. 3. : Ofjiciiini est aiitein ifiiod fucienduin est; finis \'ero, propter quod faciendiiin est.
(2721 Aruauld entend ici pai" objet., l'action considérée en elle-niênie, abstraction faite et des circonstances et de la Jin. \. t. IX, p. 328 et p. 33i. Cf. Jansk.mus, eoninjcntanl la niêrae formule de saint Augustin : ./a/n verô plirasis ejns est ut \'ocet i)onuin et opus l)onuni ipsuni officium. seu id quod fdcienduin est, hoc est, ut nos loquirnur, ijjsuin actam inatcrialeni e.\ parte solius ohjecti consideratuni qui Icife pnrcipitur. » Lib. W , De Stat. Xat. Laps., cap. (i. \'. aussi cap. 10.
(273) Saint Augustin dit encore : Secundum Juslitiu' rci^uiani. De spirit. et lit., cap. 271, cité in t. XVII, p. 339-340. — 1274) Auc, Lib. I\ , cont. Jal, cap. 3, cité in t. X, p. 3o8-3o9. Cf. t. WUl, p. 336. - (275) V. t. X, p. 307. — 1276) Ibid , p. 238. Cf. t. X, p. 38i — 1277) V. sur tout cela t. IX, p. 329-331 let saint Thomas I' II", qu. 18, art. 2, 3, et surtout 4)- Cf. t. X, p. 604 et suiv. Janséuius, en cette matière, ne parle point, lui, de saint Thomas.
l'humanité déchue 145
Elle n'est, pi-écisément parlant, qu'une volonté agissante. Et dans une volonté agissante, l'action extérieure ne fait que manifester l'action intérieure, le geste visible n'est que le terme du mouvement invisible du désir, lequel tend nécessairement vers un certain but. C'est dire que l'intention, non seulement est une partie de l'action, mais en est la partie principale (1278 1 : à telles enseignes qu'une action indilïérente in specie devient in indivlduo bonne ou mauvaise selon l'intention dont elle dérive (279). Mais qu'est-ce que Y intention? Le rapport à la fin. A quelle fin? A la i\n prochaine (ou intrinsèque), celle qu'on se propose immédiatement en agissant, comme on se propose, en donnant à manger à un pauvre qui meurt de faim, de lui conserver la vie? Non, sans doute : car cette fin, qui se confond en réalité avec l'objet de Vacte, n'est elle-même recherchée qu'en vue d'une fin plus éloignée lou extrinsèque), la vaine gloire, par exemple, laquelle à son tour peut être subordonnée à une autre, et ainsi de suite (280). De fin en fin, pourtant, il faut bien en arriver à une dernière, où s'arrête la volonté, et par où est fixé le sens et des fins intermédiaires, et de l'action elle-même (281). C'est cette fin dernière qui définit l'intention : Principium intentionis est ultimus finis (^82). C'est elle qui imprime aux œuvres leur caractère moral : actus morales propriè speciem sortinntur ex fine (a83). C'est d'elle avant tout que dépend la bonté ou la malice de nos actions (284,)- Ce qui revient aux maximes si connues de saint Augustin: Nonjaciunt bones vel malos mores, nisi boni vel niali amorès hS5) ; ou encore : Bonum opus intentio facit (286). Cela étant admis, rien n'est plus facile que d'établir, par une démonstration rigoureuse, comment les plus grandes actions des payens, leurs plus beaux traits de générosité, de continence, d'équité, ne sauraient être qualifiés autrement que de péchés (aS;;).
(278) V. t. IX, p. 33i. — (279) \ . Ibid, p. 33i. Sur le sujet des actions indifférentes, v. notre 3' partie, ch. I. — (280) V. sur tout cela t. IX, p. 335. — (281) V. plus haut, p. 54-55. — (282; Saint Thomas, I' II"', i\u. I, art. 4. Cité par Duguet, t. X, p. 6o5. — (283) Jhid., I» II", art. 3, cité ibid. — (2841 V. t. I\, j). 33i. — (285) Arc, Ep. i55, aliàs 62. Cité in i. IX, p. 33i, et t. X\ 11. p. 3o7, etc. — (2861 Enarrat. 2 in Ps. 3i, cité in t. X. p. 238.
1287) V. les six démonstralioiis en forme que donne Arnauld, en s'appuyant sur les principes de saint Thomas in t. IX, p. 33o-34<) ■
l46 LA DOCTRINE DE LA GRACE
Péché, ne l'oublions pas, n'implique point malice entière et sans réserve. Saint Thomas observe qu'une chose a proprement autant do bonté qu'elle a d'être, et qu'elle n'est appelée vicieuse qu'en tant qu'il lui manque quelque chose de la plénitude de l'être qui lui est du. Il n'est donc point d'action humaine qui n'enferme quelque degré de bonté, et qui j^ar là ne puisse être dite bonne seciindum qiiid. Cela n'empêche pasi que, si elle est privée de quelque perfection qu'elle devrait! avoir, elle ne soit dite mauvaise simpliciter (1288) : Actio mala est quoddain honiini deficiens, quia seciindum qiiid est boniiin, simpliciter i^ero est malum 1 289). C'est ce qu'exprime Vaxiom,e commun : Bonurn ex intégra causa, malum ex quocumque: defectii ('-290). Absolument parlant, il y a mal\k où il y a défaut; et là où le défaut est in génère moris (autrement dit çolontair^e)] il y a mal moral, c'est-à-dire péché ^291).
Ainsi, il n'est point nécessaire, afin qu'une action humaine soit péché, qu'elle n'ait aucune bonté, il suffît qu'elle manque de quelque bonté (292!.
Or la bonté des actions humaines ne consiste pas seulement en ce qu'elles sont bonnes secundiim officiiim, mais aussi, et principalement, en ce qu'elles sont rapportées ad debitiim finem (293).
Donc toute action humaine qui n'est pas rapportée ad debitum finem, ou qui ne part pas d'une bonne intention (c'esl même chose), est, de ce seul chef, mauvaise, et péché : Actui ratione deliberatù'd procedens, si non sit ordinatus ad debitiiiri finem, hoc ipso répugnât rationi, et habet rationem mali (294).
Mais nul ne conteste que pour une créature raisonnable, 1e seule fin qui puisse être réputée debitiis finis, c'est Dieu, le seule intention droite, c'est celle qu'anime l'amour de Dieu (296)
Et les infidèles, tant qu'ils demeurent infidèles, — tant qu^ la Foi, et la Grâce qui y est jointe, n'est pas venue rectifiei
1288] V. surtout celât. IX. p. 33o-33i, daprès saint Thomas, I" II'% qu. 18 art. I et 4- — (289) I' II'% qu. 18, art. I, cité ibid. — (2t)o) Cité in t. X, p. 38i et t. IX, p. 33r et p. 334- Cf. saint Thomas, I", II'% qu. iS, art. 4 et 3 Singularis defeclus causât malum ; bonum autem. causatur ex integn causa, cité in l. IX, p. 33i.
291; « Une action humaine qui est mauvaise absolument, et qui es désordonnée in génère nioris, est ce qu'on appelle péclié » (t. IX, p. 33i^ — (292) V. t. IX, p. 332. — ';293j Ibid. — (294) Saint Thomas, I' II", qu. 18 art. g. V. t. IX, p. 332. — (295) V. notamment t. IX, p. 33a.
l'humanité déchue i47
leur intention, suivant le mot de saint Augustin : Bonum opiis intentio facit, intentionem fides dirigit (296), — ne sauraient rapporter leurs actions à Dieu, soit parce qu'ils ne le connaissent point, soit parce que, chez ceux mêmes qui le connaissent, la volonté, dominée par l'amour des créatures, est totalement détournée de Lui (ag;;). Comme le dit le Concile d'Orange : « Par le péché du premier homme, le libre arbitre a été tellement abattu et affaibli, que depuis nul homme ne peut ou aimer Dieu comme il faut, ou croire en Dieu, ou faire le bien pour Dieu, si la grâce et la miséricorde divine ne le prévient 1 298). »
Donc toute action des infidèles, étant rapportée à une fin qui n'est pas sa vraie fin, est défectueuse sous la considération de l'intention, donc mauvaise, donc péché.
Démonstration qui, développée d'après les principes de saint Thomas, concorde très exactement avec celle que saint Augustin ne se lasse j^as d'opposer à Julien : « Encore que les payens semblent avoir fait en quelque manière ce qui est commandé par la loi naturelle écrite dans le cœur de l'homme, en ce qu'ils n'ont point fait à autrui ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur fît, néanmoins en cela même ils ont péché, parce que, n'ayant pas de foi qui élevât leur esprit à Dieu, ils n'ont point rapporté ces actions à la fin à laquelle ils les devaient rapporter (299J. » Et en effet, précise-t-il, « tout ce qu'un homme fait de bon, s'il ne le fait pour la fin pour laquelle la vraie
(296, AcG., Prœfat. in Ps. 3i, cilé in t. XVII, p. 354- Cf. p. 344 : Saint Augustin délinit encore suivant l'intention droite : Intentio bonw fidei quœ per dilectionem operatnr (Lib. IV, cont. Jul., cap. 3), cité in t. XVII, p. 345, 847, 35o, etc.. C'est par là qu'il faut expliquer la fameuse sentence de saint Paul : Oninc quode non est ex Jide peccatum est. Rom. XIV, 23 On sait les discussions qui se sont élevées au sujet lie cette formule, les uns voulant traduire fides par foi, et les autres par bonne foi ou par conscience. Arnauld pense, avec saint Thomas, que, de quelque manière qu'on traduise, il en reviendra toujours le même sens, puisque c'est à la /ot qu'il appartient de diriger la conscience. Il ajoute qu'au reste la doctrine augustinienne des actions des infidèles n'est pas fondée uniquement sur ce texte. V. t. I, p. 4546. Cf. t. IX, appendice, p. 75.
(297 V. t. IX, p. 332 et p. 341. — (298) II. Concil. Arausic, can. 25, cité in t. X, p. 401; t. XVIII, p. 73i et suiv. — (299) Aug., Lib. IV, cont. Jul., cap. 3, cité notamment in t. XVII, p. 337-338. Cf. des passages analogues <le saint Augustin, tirés des Livres cont. Jul., et du traité des Noces et de la Concupiscence (lib. I, cap. 4), cilé in t. XVII, p. 335-337, t- I^. p. 35o, etc.
l48 LA DOCTRINE DE LA GRACE
sagesse nous ordonne d'agir, c'est-à-dire pour Dieu, son action est péché par le seul défaut de la bonne fin, quelque excellente qu'elle paraisse à n'y considérer que le seul devoir » : et si officio videatiir bonum, ipso non recto fine peccatum est (3oo).
Après cela, demande ra-t-on encore avec Julien si les infidèles pèchent en donnant l'aumône, en se dévouant pour leurs amis, en observant la chasteté? Il faut répondre sans hésiter, avec saint Augustin : Oui, en tant que ces actions ne se font point par foi, ou, comme le même Père l'explique, par amour de Dieu, — intentio bonœ fidei quœ per dilectionem operatiw l'Soi), — elles sont péchés sans aucun doute. Non que le jiéché soit dans le fait de secourir un pauvre : mais c'est incontestablement un péché de ne point rapporter une telle œuvre à la gloire de Dieu : Prorsiis in quantum non est ex fide, peccatum est. Non quia per se ipsum factum quod est nudum operire, peccatum est : sed de tali opère non in Domino gloriari, solus impius negat esse peccatum (3o2).
A l'approfondir ainsi, dans son sens vrai, et par rapport aux arguments qui l'appuient, cette doctrine des Pères, touchant les prétendues vertus des payens, perd beaucoup de son air de paradoxe, et l'on conçoit l'exclamation de saint Augustin : Solus impius negat : il faut être impie pour la contester.
Elle ne va pas du tout, cette doctrine, à ne voir que pourriture et abomination dans l'humanité déchue, à tout y condamner indistinctement, et par suite à confondre dans la même réprobation les honnêtes gens selon le monde et les scélérats de profession, Fabricius et Catilina (3o3). C'est une manifeste exagération, et qui sent le calvinisme, que de soutenir avec l'auteur des Pensées qu'il n'y a rien d'essentiellement juste parmi les hommes en dehors du christianisme, si on l'entend de cette justice quœ jus est, concernant les actions, non les personnes, et qui nous fait dire par exemple qu'il est juste de ne point tuer ou de ne point voler, ou que tel règlement civil
(3oo) AuG-, Lib. IV, cont. Jul, cap. 3, cité in t. XVII, p. 337, t. IX, p. 328, etc. — (3oi) V. plushautp. 147, note (296). — (3o2) Lib. IV, in Jul., cap. 3, cité in t. XVII, p. 343 et t. IX, p. 345. Cf. d'autres passages analogues cités in t. XVII, p. 346-347, t IX, p. 328-329, t. XL, p. 242, etc. — (3o3) y. t. XVII, p. 338.
l'humanité déchue i49
est juste i3o3 bis). A cet égard, l'antiquité payenne abonde en traitsd'équité, comme aussi de loyauté, d'abnégation, décourage, d'héroïsme, qui sont certainement des œuvres conformes aux règles de la Loi éternelle, — Saint Paul en fait foi : natiiraliter qiui' Leg-is siint facienfes, — et qui, considérées en ellesmêmes, in specie ou selon le devoir, sont dignes d'approbation et de louange (3o4). C'est en ce sens que saint Augustin, parlant de la chasteté conjugale qu'ont su garder beaucoup d'épouses de la Grèce ou de Rome, l'appellent un bien évident, hoc tam evidens bonuni (3o5), et ne craint pas de voir dans d'autres excellentes qualités des Grecs et des Romains des dons de Dieu, dona Dei (3o6). C'est en ce sens aussi que saint Thomas reconnaît dans les infidèles de quoi accomplir aliqiiod opiis de génère bonorum (Soj) ou encore opéra bona aliqualiter f3o8). Les infidèles, en effet, sont en état de faire des œuvres bonnes en quelque manière, et beaucoup en font de telles. Quoiqu'ils pèchent dans toutes leurs actions, on a le
f3o3 his] V. t. I, p. 643-644. Pascal soutenait, on le sait, que « il y a sans doute des lois naturelles, mais cette belle raison corrompue a tout corrompu». Au fond, sa pensée, si l'on fait abstraction des exagérations de langage, n'est pas très différente de celle d'Arnauld et de saint Augustin : il suffit que la corruption n'ait pas atteint si profondément ia raison qu'elle n'ait laissé subsister les principes essentiels du Droit, grâce auxquels il règne dans les Sociétés humaines un rudiment de <lc justice seciindnm officiiim. Et cela, Pascal, à l'entendre équitablement, ne le nie point. V. p. ex. Pensées sect. VII, fr. 4^3. i
3o4* Rom. II, 14. V. t. X, p. 4o5 : « L'homme déchu n'est pas dans l'impuissance de faire des actions bonnes en soi, comme d'assister les misérables, de rendre justice à ceux qui la demandent, de bien gouverner un État, de servir courageusement sa patrie, et autres semblables <ievoirs de la vie humaine qui, étant considérés en eux-mêmes, sans [)énétrer dans l'esprit de celui qui les accomplit, sont dignes d'approbation et de louange. » V. de même t. XIX, p. 5i4 : « Les hommes peuvent, sans la grâce, faire beaucoup d'actions qui sont bonnes en elles-mêmes, quoique défectueuses en ce qu'elles n'ont point Dieu pour objet. " Saint Augustin disait pareillement : Iinpiorurn nec Deum veraciter Justèque colentiurn quœdarn tamen fada vel legimus, vel noviniiis, qiur secundiinijustitio' régulas non soliini iùtiiperare non possiiniiis, i'eriun eliam rnerito rectèque laudanius. (De spirit. et lit., cap. 27; v.
t. XVII. p. 339,,
i3o5i AuG., De Xapl. et Concupisc., lib. I, cap. 3, cité in t. IX, p. 33o. — 3o6i AuG., Lib. IV, conl. Jal., cap. 3, cité in t. XVII, p. 335, et t. IX, p. 352. — '3o7) Saint Thomas, I^ \V% qu. X, art. 4, ad. 3. — (3o8) /6irf., art. 4, in corp. V. t. X, p. 675-576. Duguet montre qu'il n'j- a sur ce point qu'une différence de mots entre saint Augustin et saint Thomas.
l5o l'A DOCTRINE I)E LA GRACE
droit de dire que tout dans leurs actions n'est pas péché ( 3o()). Et quoiqu'ils pèchent tous, ils ne pèchent pas tous également. Quand un infidèle, pour reprendre l'exemple de Julien, donne l'aumône à un pauvre, son action en elle-même est exactement ce qu'elle doit être (3io). Il commet, sans doute, une faute, en ce qu'il ne la donne pas pour Dieu. Mais il en commettrait une plus grave en ne la donnant point du tout (3ii ). En termes théologiques, sa faute n'est que vénielle, tandis qu'il en eût commis une mortelle en s'abstenant d'un devoir prescrit par la Loi (3i2). Au bout du compte, il a donc bien fait de donner l'aumône. Et, d'une façon générale, il vaut mieux, pour les infidèles, être au nombre de ceux qu'on nomme les sages qu'au nombre des francs coquins. Fabricius a été moins méchant que Catilina et sera moins puni (3i3 1.
Encore est-il qu'il sera puni aussi, Fabricius. Et s'il a droit à plus d'indulgence, ce nest j)as, s'emj^resse d'ajouter saint Augustin, pour avoir été bon, mais pour avoir été moins méchant; ce n'est pas pour avoir eu de vraies vertus, mais
(3o9) C'est en l'entendant dans un sens excessif (qui n'est certainement pas celui de Baïus) que la Bulle de Pie V, et après elle le Décret des 3i propositions, ont pu condamner comme erronée la 25' proposition de Baïus : Oinnia opéra infidelinm sant peccata, et philosophoriim virtiiles siint vitia. V. t. IX, p. 34"-353. On se rappelle la réllexion de Jansénius à i)ropos de la Bulle de Pie V, dans la question des vertus des infidèles : Ingénue fateor tnihi hic aqiiani haerere. (Lib. IV De Stat. Nat. Laps., cap. 27.) Ce qui ne l'empêche pas de chercher et de trouver piusisnrs £:;cplîccLi»ons grâce ïLuxqueiles il maintic.î la doctrine de saint Augustin, tout en « ménageant >> (dit Arnauld, t. IX, p. 348] « le respect qu'on doit au Saint-Siège ». Par ailleurs, ral)l»é Ingold remarque, à propos des Ré/lexions morales de Bossiiet : « L'Eglise n'a point condamné absolument et sous tous les rapports l'idée que les actes des infidèi'»'" ne '="^nt -"« s:an.s péfi'^'^- «t qu<° *"ut acte app^Hi-^atà la ciipid.i*'^ ou à la charité. Qu'on lise et qu'on médite, pour s'en convaincre, la Bulle Aiictoreni Fidei, ou Yasquez, et les textes recueillis [)ar Berti ». (Bossuet et le Jansénisme, p. 84. V. aussi note 2 et 3). — (3io) »... A ne i considérer que le devoir, il n'y a rien, en effet, que de bon. » iT. X^ p. 38i.) — (3ii) V. t. X, p. yG. — (3i2) 11 est donc absurde de donner à la doctrine augustinienne cette signification que les inlidèles pèchent mortellement en toutes leurs actions. Arnauld n'a cessé de protestei*^ contre cette erreur. V. t. XVII, p. 3o4-3o5 et p. 364; t. XXIX, p. 41 et p. 48-49; t. X, p. 383, etc. I<es actions qui, en elles-mêmes conlbrme.s^ à la loi (bonnes secundiini ofjîcium), ne sont mauvaises qu'en ce qu'elles ne sont point rapportées à Dieu, sont seulement péchés véniels. V. t. XXIX, p. 4i; t. X, p. 383. Cf. notre 2» partie, ch. I.
(3i3) AuG., lib. VI, cont. Jul, cap. 3, cité in t. XVII, p. 338-339-
l'humanité déchue i5i
pour s'être moins éloigné des vraies vertus (3i4)- Tout ce qu'a atteint de ])lus accompli l'elTort de la sajj^esse naturelle demeure toujours défectueux sous la considération de la lin (3i5), n'a jamais qu'une bouté relative, non absolue (3i6), ne fait jamais qu'une vertu imparfaite, incomplète, une contrefaçon de vertu. Et, au fond, les plus grands apologistes des payens en font l'aveu, quand ils conviennent, — comme est bien obligé d'en convenir quiconque se nomme chrétien, — que leurs vertus naturelles ne sont aux payens d'aucun mérite pour le ciel (Si'j). Car, nous le savons, il n'y a point de milieu entre le ciel et l'enfer, entre la béatitude de la vie éternelle, et les tourments de la damnation. C'est une hérésie pélagienne, condamnée par les Conciles et l'Écriture, que cette supposition d'un endroit intermédiaire entre la droite et la gauche du Seigneur, où les sages à la manière de Zenon et de Socrate iraient tenir compagnie aux enfants morts sans baptême, et jouir avec eux don ne sait quel impossible bonheur naturel, en dehors de la possession du seul bien véritable (3i8). Si donc les vertus des payens ne leur ont jjas mérité le ciel, elles ne leur ont valu aucune récompense, à moins qu'on ne veuille appeler de ce nom ces avantages terrestres, richesses, puissance, emjjire du monde, dont Dieu, disent saint Augustin et saint Thomas, a payé les elfoi'ts des llomains et des Babyloniens (3i9), récompenses purement temporelles, et qui, par leur vanité même, montrent assez ce qu'ont d'illusion les bonnes qualités dont elles sont le prix: receperunt mei-cedem siiani vanlvancmiiZ-xo). Aussi Julien est-il contraint de confesser que les vertus naturelles sont stériles, les vertus surnaturelles seules étant fructueuses (32i). Mais, lui réplique saint Augustin, on reconnaît l'arbre à ses fruits. « Il ne se peut pas faiie que nous
(3i4)/6ùZ.— i3i5, V. t. XIX, p. 5i4.— i3iGi V. t. X, p. 38i. Cf. sur tout cela Jansémus, lib. III, De Stat. ?^at. Laps., cap. i4, i;"), i6. — (3i7) V. t. XVII, p. 342 et suiv. Saint Thomas dit expressément : Manifeslum est quod Infidèles non passant operari bona opéra tiiKv siint ex gratin, scilicet opéra ineritoria. iIP II", qu. X, art. in caj). 5. ad. 3). Et c'est le point sur le(juel Descartes s'était j,'ardé de rien avancer, dans ses réflexions sur l'amour de Dieu (V. Lett. à Chanut, loe. cit. .
(3i8; V. plus haut, p. 98. — (3i9i V. t. X, p. 234-235 et 237-239. — (320, Math. VI ; Aug. in Psalrn. //.S, Serin. 1-2. V. aussi De Civil. Dci lib. V, cap. i5; t. X, p. y3, etc. — iSai Auo., lib. IV, cent. JiiL, cap. 3. V. t. XVII, p. 342-343, p. 347; t. X, p. 73, etc.
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soyons bons sans fruit; mais, quoi que nous soyons, nous ne sommes point bons si nous le sommes sans fruit... Nous ne devons pas croire que Dieu, qui est bon, et qui prépare la cog-née pour tous les arbres qui ne font point de bons fruits, puisse couper de bons arbres et les jeter dans le feu. Nul n'est bon stérilement; seulement, entre ceux qui ne sont point bons, les uns sont plus méchants, les autres le sont moins 1 822 1. » Point de bonnes œuvres sans mérite (323i. 11 faut choisir; ou l'humanité, destituée de .secours surnaturels, malgré son infirmité, est à même de s'élever à de vraies vertus, et par ces vertus de se rendre digne de la bienveillance divine, digne du bonheur, digne de la vie : en ce cas de quoi avait-elle besoin d'être sauvée, et pourquoi le Christ est-il mort? Si per doctrinas hominum qualisciimque Justifia, ergo Cliristus gratis inortiiiis est (324;. Ou les vertus acquises en dehors du Christ sont insuffisantes pour nous donner accès à la possession de Dieu, elles ne valent point au regard de Dieu : en ce cas, elles ne sont donc vertus qu'aux yeux des hommes i325i, vertus civiles et apparentes, dit saint Augustin, virtutem civilem, non veram sed perisii7iileni; elles n'ont que la figure de la vertu (326).
On voit quel rapport unit l'honnêteté qui naît de la raison humaine, et la sainteté qui vit de la Foi. Pas plus qu'il n'est légitime d'admettre deux ordres de j)échés d'essence différente, les uns philosophiques et les autres théologiques, pas davantage ne doit-on distinguer deux sortes de bonnes actions, les unes naturelles, les autres surnaturelles. Il n'y a pas une
(322 Ibid.
(SaS « Ils sont obligés les inolinistes) de réduire toute la nécessité de la grâce à faire des actions surnaturelles et méritoires, et non pas seulement à faire des actions qui soient véritablement bonnes; à quoi on ne trouvera point que ni saint Augustin, ni aucun autre des défenseurs de la Grâce de JésusChrist aient jamais pensé et qu'ils aient jamais pensé, et qu'ils aient distingué les actions véritablement bonnes des actions pieuses et méritoires. » iT. XVII, p. 352.)
(324) AuG., lib., IV, cont. Jul. ,cap. 3; v. t. XVII, p. 334-335 et suiv Cf. t. X, p. 342. V. aussi AuG., De Stat. \at. et Grat., cap. 9; t. X, p. aSa. — (325) V. t. X, p. 238. — (3261 Jhid. p. 191. On ne peut .s'empêcher de sorger à la distinction familière à Kant entre la valeur légale des actions et leur valeur morale. Nous aurons l'occasion, dans notre II' Partie, ch. I, en parlant de l'amour de Dieu comme âme de toutes les vei-tus et mobile unique de la moi-alilé, de préciser davantage le rapprochement entre la morale augustinienne et la morale kantienne.
l'humanité déchue i53
morale philosophique et une morale relig^ieuse : il n'y en a qu'une, la seule vraie, la seule nécessaire, la morale chrétienne (32^). Gela ne signifie pas que tout soit à rejeter dans le règlement des mœurs élaboré par le bon sens ou la philosophie des peuples étrangers au christianisme. Au contraire, en ses parties les plus pures, ce règlement édicté les mêmes devoirs que le Décalogue. Mais si l'honnêteté profane est extérieurement conforme à la Loi, elle n a pas l'esprit de la Loi, puisquelle n'est pas ordonnée à la iiu dont toute la Loi dépend. Ce qu'on nomme morale philosophique est proprement un corps sans àme i3i8i : c'est pourquoi elle n'est pas semence de vie. Elle contient, pour user du langage scolastique, la matière de la vertu (329); et à cet égard, on conçoit que saint Clément d'Alexandrie l'ail estimée un premier degré et un acheminement à la justice parfaite du christianisme, regali doctrinœ vinm maxime pj^œparat i33oi. Mais pour devenir ellemême vertu accomplie, elle a besoin de recevoir cette /brme. la charité ou l'amour de Dieu : lamour de Dieu, que Dieu seul peut inspirer aux hommes (33i s l'amour de Dieu par lequel seul les hommes peuvent faire le bien comme il faut, fncere /iista Juste (332 1.
Nous pouvons maintenant défiair avec exactitude la condition de la nature humaine, telle qu'elle est devenue du fait de
327) V. t. XXXVIII, p. 3. — (328) C'est l'amour de Dieu qui est « l'àrae de toutes les vertus et de toutes les bonnes actions ». V. t. XVII, p. 336. C'est pourquoi la Loi nouvelle, réunissant les commandements extérieurs et l'intention intérieure, est seule, par opposition à la Loi ancienne, « un corps animé « (t. XXIX, p. 324-225). — (329) V. là-dessus t. X, p. 606-607. — (33o) V. t. X, p. 190-191. — i33i) V. t. CXVIL p. 352. — (332) V. t. X, p. 307 ; Saint Thomas !• II»% qu. 65, art. 4, et Concil. Arausic, can. 25. Cf. t. X, p. 604 et p. 607.
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la chute, et telle qu'elle est en chacun de nous jusqu'à la régénération.
La nature humaine, pour avoir perdu son innocence et sa santé, n'est point réduite à un état de pourriture totale et absolue. FAle a conservé ses facultés, faculté de connaître et faculté d'agir, en la plénitude de leur puissance physique (333). Bien mieux, elle en a conservé, en quelque mesure, l'usage. Notre intelligence acquiert elfectivement, sur de nombreux sujets, des lumières étendues. Notre libre arbitre produit effectivement beaucoup d'œuvres bonnes en elles-mêmes. Mais ni ces lumières n'éclairent notre conduite, ni ces œuvres ne nous sont d'aucun mérite ; ni les unes ni les autres ne nous servent de rien pour ce qui est « l'unique nécessaire », parce que ni les unes ni les autres n'ont rapport au souverain bien d'où toute utilité procède. Ce n'est pas que ce souverain bien soit devenu étranger à notre nature : elle continue d'y aspirer par une tendance confuse qui est le ressort de toutes nos démarches, le premier mobile de tous nos désirs, le fond même de notre volonté. Seulement, le résultat de la chute est que la volonté, se méconnaissant elle-même, prend, avec un irréductible entêtement, pour l'objet de son aspiration, un autre objet que le véritable. Et ainsi, l'axe de notre être est comme déplacé; tout notre être se trouve porter à faux; toutes nos activités s'exercent à contre>-sens. Rien n'est plus en nous, rien ne vient plus de nous, qui ne soit désordonné, qui ne soit défectueux, qui ne soit vicieux. Les forces de la nature humaine ne sont pas anéanties ; elles ne sont pas paralysées; elles sont dévoyées. Acela se ramène la corruption originelle : elle n'est, prise à la rigueur, qu'une dépravation, une perversion (334), c'est-à-dire une mauvaise direction imprimée à la volonté, et par la volonté à l'âme tout entière.
Elle n'est que cela. Mais cela suffit pour que l'homme, de la tête aux pieds, du premier au dernier jour, soit sous la tyrannie du mal et du péché (335). (]ela suffit pour que tous, sans exception (336), chargés à la fois de la faute de notre ori-
(333) Calvin, au contraire : Niillam esse in liomine lapso potentiam benc agendi, nequidern absolularn et reinolam. (Institut. Christ-, lib. III, cap. i5, n° 3.j
(334) V. t. XV, p. 273. — (335) V. t. X, p. 5.— (336) Le Prophète Roi nous crie : « Tous sont sortis de la voie, ils sont tous corrompus, il n'y en
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gine, et de celles que nous avons dû y ajouter par notre volonté propre, — et ne pouvant y opposer en compensation la moindre action vraiment bonne. — nous soyons justement en butte à la colère de Dieu li'iji. Cvla suffît pour que, l'ordre éternel exijj;eant que la peine suive le péché, ut peccati dedecun emendet pœna peccati (338), nous soyons irrévocablement engagés dans la damnation, damnationejain tenemur obsfricti (339).
Vue sous le jour de la révélation catholique, la condition de l'homme déchu est donc infiniment plus déplorable encore qu'elle ne paraissait d'après le témoignage de l'expérience. L'évidence de ses faiblesses, de ses insuffisances, de ses maladies, de ses misères physiques et morales, nous avaient induits d'abord à supposer en l'homme un coupable; nous venons de trouver qu'il est coupable, en effet, mais d'une culpabilité qui dépasse de beaucoup toutes les suppositions ; qu'il porte le poids d'une faute mortelle, qui s'aggrave d'une quantité d'autres, et qui l'assujettit à la mort non pas seulement du corps, mais de l'âme; qu'il n'est pas seulement pécheur, mais enchaîné à son péché, condamné dès le premier instant de sa naissance à un châtiment qui sera d'autant plus dur qu'il aura plus vécu. La destinée de l'homme est de passer des maux temporels aux tourments éternels. L'ensemble de l'humanité forme, suivant la j)arole de l'Apôtre, une masse de mort, masse de péché, niasse de perdition qui n'a à attendre que le supplice (340).
Quant à nous libérer de cette masse, quant à guérir cette corruption, c'est à quoi nous devons désespérer d'arriver par nos propres moyens. Sans doute, il y suffirait d'un redressement de notre être, lequel redressement dépend de la volonté. Mais justement c'est la volonté qui est dépravée, si bien que cîicCuu uenos efforts, quoi que nous fassions, ne va qu'à nous enfoncer davantage dans la dépravation. A cette maladie-là
a pas un seul qui vive bieii.il n'y en a pas un seul. » (Ps. i3j. V. XXIX, p. 270-271. — (33^) Nous ne sommes, «par nous-mêmes, que les objets de la colère de Dieu » (t. X, p. io5).
(338( Note (l'Arnauld à la trad. du De Vcrà Religiono, l. XI, p. 685. —
(339) AuG., De lib. nrb., lib. III, cap. 9 et De corrnjit. et grat. cap. 10. —
(340) V. t. XVII, p. 159; t. X, p. 273. On sait que les interprètes les plus récents de saint Augustin et de saint l'aul traduisent le mot de masse par pdte.
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il est donc impossible, remarque le cardinal Contarin, que l'industrie des hommes apporte jamais de remède, « comme Tart des médecins n'en saurait apporter aucun aux maladies qui ont gâté les parties nobles et ruiné le premier principe de la vie » (341 1. Notre nature est semblable à cette femme dont parle l'Evangile, possédée par le diable, et tellement courbée contre terre qu'elle ne pouvait regarder en haut jusqu'à ce queleChrist soit venu la délivrer et la relever (342). Nous aussi, soumis aux démons, sous le joug de la concupiscence, nous sommes courbés contre terre, par l'attache que nous avons à nous-mêmes et aux créatures. Nous ne nous atl'ranchirons, nous ne nous redresserons, nous n'élèverons notre cœur à Dieu qu'avec l'assistance de Dieu lui-même.
(341) Cette phrase du cardinal Contarin est fréquemment citée par Arnauld. V. par ex. t. X, p. 4or.-4o6; t. XVII, p. '325-326, etc. — 3f342)î|V. t. XVII, p. 33i et p. 333. Cf. t. X, p. 5iG.