‹ La doctrine de la grâce chez ArnauldChapitre 37 sur 65 · V. t XXXI, p · texte numérisé non relu

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i3'2 i.A DOCTiîi.xr: m: i.a <;h.\c]^

non noçerunt. et in régna quœ nonien tiium non invocavei-anl (i88;. Et saint Paul, au même en<li-oit où il explique la condition des g-entils « qui étaient sans Dieu dans ce monde », et où il décrit ce que cette ignorance de Dieu produisait chez eux, dissolution, luxure, turpitudes de tout genre, ajoute que c est pour ces choses-là que la colère de Dieu est tombée sur les incrédules : Propfer haec enim çenit ira iJei in filios dissident iœ (189).

Mais ce n'est pas seulement dans ses aberrations et dans ses crimes contie la Loi que la postérité d'Adam, abandonnée à elle-même, est en butte à la colère de Dieu : c'est aussi dans ses œuvres les plus réglées en apparence, — qui n'ont en l'éalité qu'une valeur illusoire; dans ses vertus les plus éclatantes, — qui ne sont en réalité que des vices déguisés (190).

Par un comble de disgrâce, la corruption originelle, qui rend, suivant l'expression de saint Bernard, l'humanité inexcusable dans ce qu'elle fait de mal (191), la condamne en outre, suivant l'expression de saint Fulgence, à n'être jamais inaccnsahle (lyu) dans ce qu'elle semble faire de bien.

Gomme saint Augustin l'a si fortement démontré contre Julien (193), l'homme purement homme, — et ce mot comprend tous les intidèles tant qu'ils demeurent infidèles (1941» — pèche immanquablement en toutes ses actions Tota infideliuni vita peccatum est (196).

Nulle vérité n'humilie davantage l'esprit humain. Et nulle

(188) Psalm. LXXVIII, (> ; Joan. X, 25; V. l. WXI, p. 17-18.

(1891 Eplies. IV, 17. V. l. XXI, p. 18. Nous verrons dans la II' partie, ch. J, l'application de ces réflexions eoncernanl les péciiés d'ignorance, au règlement des mœurs, et à la eritique de la casuistique.

(1901 Falsa iùrtiis est, etiain in optiniis morihiis. (Aua. in Prospek, Sentent. ,io&\,citéint.l\, p. 35i. — 11911 V.sAiNTBEHNARD,ioc. ci7. — (192) V t. X,p. 5r5. — (198) V. t. XVII, p. 334 et .suiv. — (194) V. t. IX, p. 34i). — * 1195) AuG. in PaosPER, Sentent., 106. Cité ibid., p. 35i et p. ViÇ). Cf. t. X, p. 5 : Gentites... quorum tota vila peccatum esse v/so est Augustino, et falsa virtus, etiam in optimis /noribus. Sur toute celte question des actions des inlidèles, voir notamment : t. XVII, p. 307-372 lArnauld ren voie encore à ces chapitres eu 1691); t. X, p. 38i et suiv ; t. X, p. 385 et suiv. ; t IX, p. 32:'328. — Cf. J.\x«k.\ius, lib III et IV. de Stat. Xat.

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vérité ne tient plus solidement au lond de ta religion chrétienne, à tel point que la révoquer en doute serait, selon la parole de saint Paul et de saint Augustin, anéantir la Croix de Jésus-Christ ( 196).

Car elle ressort évidemment, cette vérité, du rapprochement des deux grands principes qui ont été établis dans l'explication de la déchéance delà nature : l'un que toute action volontaire qui ne procède point de l'amour de Dieu est nécessairement péché ; l'autre, qu'il ne se trouve, cliez l'homme déchu, aucune action qui procède de 1 amour de Dieu (19;;).

Nous avons vu, d'une part, que ce qu'il y a de détestable dans la désobéissance d'Adam, ce qui en fait, non seulement un péché, mais le type de tout péché, c'est d'avoir introduit dans la volonté humaine un changement de fin dernière, la créature se préférant an Créateur, devenant à elle-même son propre principe, et prenant pour objet, au lieu du Bien universel, son bien particulier (198). Nous avons vu d'autre part que ce mouvement d'orgueil et d'amour-propre, fixé en une habitude ineffaçable et héréditaire, fait, chez les descendants d'Adam comme chez Adam, l'essentiel de la corruption originelle : asservissement du libre arbitre à la concupiscence, amour dominant des créatures, éloignement de Dieu et attachement à soi. Puis donc que cette corruption règne en toute la nature humaine jusqu'à ce qu'elle soit réparée parlesecours divin, comment admettre que ceux en qui la nature n'a pas été réparée, tels que sont les infidèles, arrivent par leurs propres forces à produire le plus petit mouvement d'amour de Dieu ( 199) ? Il faudrait donc que la volonté fût capable de se guérir elle-même, de se dégager du ])oids qui la tient courbée contre terre (2001, de s'affranchir de son esclavage? Et dans ce cas, à quoi bon le Libérateur (201) ? Aussi est-ce à bon droit que saint Augustin r('tluit toute la dispute entre l'Kglise et les ])élagiens à cette uni({ue question : si l'amour de Dieu, (ju'il apjjelle la charité, peut venir aux hommes d'ailleurs que de Dieu même ; car, à supposer que l'homme ait la chariti" autre-

196 Ak;., (le .\al. ri dral., cap. y, cilé /// l \, ft- aàa. (1971 V. t. Wll, p. 3o5 et [). 35i. — (198 1 V. plus haut. — (199) V. t. XYII, p. 32.5 cl suiv.: t. I\, p. 34i ; cf. t. N. p. aS.ï — oooi V. t. XVII, p. 332. — 1201' V. t. Win, p. 911.

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ment que par le secours de la grâce, c'en est fait du péché originel et de la nécessité de la Rédemption, les pélagiens ont cause gagnée 1202). Mais, réciproquement, puisque le pélagianisme est définitivement vaincu et condamné, c'est que la charité n'est point en nous sans l'assistance divine : Qiialis ainor nobis esse non potest nisi ex Deo (2o3), ou, selon les termes du Concile d'Orange, « l'amoiir de Dieu est un don de Dieu » : Prorsiis (/oniini Dei est dilif>ere Deiim (204V. On aura beau, recourant aux distinctions philosophiques de Molina entre amour naturel et amour surnaturel (2o5), insinuer que le libre arbitre a peut-être en soi de quoi aimer Dieu comme auteur de la Nature, quoiqu'il ne le puisse aimer comme auteur de la grâce (206). Vaines subtilités! Notre incapacité à nous porter vers Dieu, n'est-ce pas, encore une fois, de la révolte du premier homme qu'elle tire sa source? Et, dans sa révolte, l'orgueil d'Adam a-t-il fait ces abstractions, ne désobéissant à Dieu que comme auteur de la grâce, en lui demeurant soumis comme auteur de la Nature (20;;^) ? Sa volonté ne s'est-elle pas toute détournée du Créateur, et toute tournée vers la créature (208) ? Et la maladie d'Adam n'est-elle pas en cela celle de sa descendance (2091? Qu'on ne parle donc plus d'un amour naturel de Dieu, à moins d'entendre ])ar là, — comme le fait saint Thomas, dont la pensée est souvent si

(202I V. l. XVll, p. 352; cl", t. XVIII, p. 910. Cf. AuG., de Grat. et lib. arb.. cap. 8: Undèest in liominibas ctiaritas Dei et proxiini, nisi ex ipso Deo '.' .\am si non e,\ Deo s('<l e.\ tiominihiis. viceriuif l'elnffiani. Si niifeni ex Deo, viciniiis l'elagianos.

(2o3) AuG., lib. I, vont- .lui., cap. 3, cilé in t. \^'I1, |>. '3.Î2 11 faut remarquer que pour Arnauld, comme pour saint Augu.slin, comme pour Jansénius. l'iiomme n'est jamais cajjable de .s'élever par ses seules forces à l'amour de Dieu sans le secours de la j^ràce, même dans l'étal d'innocence. V. t. IX, p. 286. Cf. Aug., De ?\al. et Grat . cap. 4^- (V. aussi Jaxsiîmls, De Stat. Xat. l'urcr, lib. I, cap. II.) C'est cela, du reste, qui fait l'impossibilité de l'état de pure nature. Et c'est pour cela que Pascal déclare la charité <■ d'un autre ordre et surnaturelle ".

(204 Concil. Artnisic., can. 20, cité in, t. XVIl.p. 332. — 200) A', t. XVII, p. 331-332. Cette distinction est précisément celle que fait Descartes dans ces lettres fameuses où il explique la possibilité de l'amour de Dieu par les seules forces de la volonté que guide la raison ; \. Lett. à Chanut, éd. Ad. et T., t. IV, p. 607. 608, etc V. sur l'opinion d'Arnauld au sujet de ces lettres notre tome I, liv. II

2061 V. t. XVII, p. 33i et suiv. ; t. XVIII, p. 911. — 207 Ibiii. - 2081 V. t. XVII, p. 320. — (2091 Ibid., p. 332 et t. XVIII, p. 911.

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mal comprise, — le simple désir d'être heureux \-iio}, désir qui, requérant un bien infini pour se satisfaire, n'a matériellemeni d'autre objet que Dieu 211». Pris en ce sens, l'amour de Dieu est bien, sans conteste, au pouvoir de la nature ; il lui appartient même tellement qu'il en est inséparable 212), en quelque état qu'on la considère, et qu'il demeure dans les méchants, dans les athées, dans les mauvais anges, et dans ceux enfin qui poussent la malice jusqu'au mépris de Dieu iii3i]. Mais aussi cet amour-là, nécessaire et non libre, n'a rien de méritoire . Il est tout physique, et ne devient moral que quand l'amour électif, survenant à cet appétit naturel, l'applique, avec connaissance et liberté, à quelque chose de déterminé, c'est-à-dire à Dieu ou à la créature (214)- Et c'est en cela que consiste la corruption de la nature que, tandis qu'elle n'est point guérie et aidée par la grâce, cette application se fait toujours nd bonum privatum (26). Si l'on s'en tient au seul amour qui rende l'homme bon et le fasse mériter ^iB'i, l'amour de Dieu connu distinctement, cet amour, pour saint Thomas comme pour saint Augustin, comme pour quiconque n'adhère pas à Pelage, ne saurait être que surnaturel.

Pourtant, insiste-t-on, la raison toute seule, qui a suffi à plusieurs philosophes payens pour connaître Dieu et quelquesuns de ses attributs, ne conduit-elle pas à se le représenter comme aimable, et n'est-il pas naturel d'aimer ce qu'on se représente comme aimable (217)? La conséquence vaudrait pour une nature droite (218). Pour une nature dépravée, comme est la nôtre, il y a un abîme entre la connaissance et l'amour de Dieu (219). Car, n'ayant point accès durant cette vie à la vision intuitive, et ne découvrant le Bien universel que par quelquesuns de ses elTets, l'idée incomplète que nous en avons ne sau-

1210 V. t. X, p. 6;d et .>ui\., 686 ci suiv. Cf. les articles de la Somme. qui y sont cités : I' II", qu. 109, et I', qii. 60. Cl', t. 111, p. 608. V. plus haut, p. 49- — '2111 V. l. X, p. b8i.

1212) V. t. X, p. 6^6. — i2i3) Ibid., i. 680-681 ; cl", p. 689. — aii Ihid., p. 683. — i2i5) Ibid. Cf. AuG. : Qiiœri te qiiod giucritis, sed ibi non est idn ifiuvritis. (Con)ess., lib. IV, cap. 12.)

2161 V. t. X, p. 6ï*6, p 689. — (217) V. t. X, p. aSoet suiv., c'est 1 argumentation non seulement des molinistes, La Mothe, L. Yayer, mais de Descartes, lac. cit. — (2i8> V. t. X, p. 83, p. 228, p. 231-232;^. XVIII, p. •}33-33i, p. 349. p. 3.")i-352. — (219 V. t. X, p. 228, t. XXVIl, p. (iii.

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rait absorber ni effacer celle de notre bien propre (220). Et entre les deux, répétons-le avec saint Thomas, c'est du côté de notre bien propre que la corruption héréditaire tourne inéluctablement notre volonté : yolimlas rationalif;, propter corriiptionem naturae, sequitur honiim privatiim, nisisanetur per gratiain Del (221). Aussi voyons-nous une infinité de mauvais chrétiens, sans parler des mahométans et des juifs, qui bien que professant un Dieu souverainement bon, sont très éloignés de l'aimer par-dessus toutes choses (222] . Quant aux payens, ceux mêmes que saint Paul dit s'être élevés du s})ectacle des choses visibles à la contemplation des choses invisibles, ceuxlà, assure le même apôtre, ont connu Dieu, ils ne l'ont pas glorifié (223) : c'est-à-dire, selon l'explication de saint Augustin (224), — non colitiir Deiis nisi (imnndo, — qu'ils ne l'ont pas adoré, qu'ils ne l'ont pas aimé. Au contraire, leur science stérile, au lieu de les porter vers Dieu, n'a servi qu'à les écarter de Lui davantage, par les sentiments de vaine supériorité et de présomption dont elle a enflé leur cœur (220).

En dépit des vraisemblances dont on se leurre, il faut toujours en revenir à cet article fondamental de la Foi chrétienne, auquel des théolog-iens même amis de Molina, — tels que Bellarmin et M. Le Moine, — sont oblig-és de souscrire : la volonté, depuis la chute, est entièrement détournée de Dieu : Voluntas! a Deo ave/sa est (2261. Elle ne peut donc, dans toutes ses démarches, regarder que vers la créature, ou plutôt vers elle-même. Elle se meut donc toujours hors de l'ordre de sa fin, c'est-à-dire dans le dérèg-lement et dans le vice.

C'est ce que montre très bien, en fait, l'exemple de ces payens chez qui le libre arbitre paraît avoir eu le

(220) La vision intuitive seule, nous montrant Dieu en lui-même et dans la plénitude de ses perfections, le révélant par conséquent à notre volonté comme le véritable et unique objet proportionné à ses désirs, rend l'amour de Dieu non seulement possible mais nécessaire. V. t. X, p. 637-638; t, X, p. 6i:-6i8 , t. X, p. 680-681. Cf. St. -Th., 1', qu. 60, art. 5, ad. 5; 11" II", qu. 34, art. 11. Gf plus haut p. 5.

(221) V. t. X p. 404. t»tc. — (222 V. t. X, p. 221. — (228) Rom. I, 21 ; v. t. XAII, p. 321-322; t. X, p. 687-688. — (224) AuG., Ep. 140, (aliàs 120), De Trinit.. lib. XII, cap. 162, cité in t. XVII, p. 322. —(225) V. t. XVII, p. 323 et 329. Cf. l. XVllI, p. 35i ; t. X, p. 391, etc. — (226, Bkllarm. De Arniss. Grat-, lib. V, cap. 5, cité in t. XVII, p. 325 et t. X, p. 4o4 ^t suiv. Sur l'adhésion de Le Moine à cette formule, a-, t. XVII. [>, 911.

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plus de force, et dont on se plaît à qualifier la vie de vertueuse 1227).

Les vertus des payens, il est de mode, parmi les libertins et les esprits forts, — désireux d'établir, sinon l'inutilité de toute religion, du moins l'indillérenee des religions révélées et la suffisance d'une Religion de Philosophe ( 228 ), — de les célébrer outre mesure, voire de les proposer pour modèles aux chrétiens (229). On n'a pas assez de louanges pour les Socrate, les Platon, lesDiogène, les Zenon, les Julien l'Apostat, et tous les grands hommes de la Grèce ou de Rome. A y regarder de près, il en faudrait rabattre. Déjà les Pères de l'Eglise, saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, saint Justin, saint Augustin, ne s'étaient point fait faute de marquer tant de vilains endroits qui déshonorent les vies des plus réputés d'entre ces sages, à commencer par Socrate : ne fût-ce que leur lâche condescendance à l'égard des superstitions de leurs concitoyens (23oi. Reconnaissons toutefois, sans chicaner, que nombre de payens, surtout parmi les j^hilosophes, ont paru avoir des qualités éclatantes. Ils ont pratiqué la justice et la tempérance. Ils ont eu l'horreur de la débauche. Ils ont été affectionnés à leur patrie, fidèles à leurs amis, équitables envers les hommes, courageux dans la mauvaise fortune, modérés dans la prospérité. Ils ont fait peu de cas des biens et des honneurs du monde; ils ont été fermes dans les plus grands dangers et dans les plus âpres douleurs; ils ont méprisé la mort. Tout cela est vrai I23i). Seulement d'où i)rocède chez les héros et les sages de l'antiquité cette rare grandeur d'àme? (îhez les uns de l'ambition avouée et de l'amour de la gloire, comme le note justement le poète : Vincel anior palriœ Inndiwique inimensa ciipido ii3i} ; chez les autres, d'une vanité plus raffinée et plus secrète, que dénonce saint Augustin (233), à savoir la soif de se distinguer du commun, fût-ce seulement

(•227) V. tout le livre De la yécessité de la Foi, Iccjuel composé en 1641 et non publié, est consacré spécialement à la réfutation du livre récent de La Mothe-le-Vayer : De la Vertu des Payens. Arnauld ne nomme du reste ni le livre ni son auteur.

(228) Y. t. X, p. 214. — (229) V. ibld. particulièrement, p. 'Î21 clsuiv. — laSoiV. ihid., p. 227-228; p. 3o6 et suiv.; p. 'J(o3n; p. 3i8 et suiv. ; p. 325; p. 347 et suiv. — (23ij \. ibid., p- i23. — ia32) Ce vers de Virgile est très tVé(|uemment cité par Arnauld. V. notamment : l. IX. p. 353. — 233 V. t. X, p. 124; Alg. de CU-it. Dei, iib. 19, cap. \.

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à ses propres yeux, et, comme parle Cicéron, d obtenir moins les applaudissements de la foule que son approbation propre, sur le théâtre de la conscience I234'- Et à quoi les ont conduits tant de belles actions? A se regarder eux mêmes avec une entière satisfaction intérieure, à se complaire dans la vue de leurs perfections, et enfin à s'égaler à la divinité, prétendant, comme la divinité, se suffire à eux-mêmes et ne tirer que d'eux-mêmes leur excellence et leur bonheur. Qui ne se rappelle, à ce sujet, les déclarations superbes des stoïciens, et notamment de Sénèque i^'i.Ti? Et qui n'y reconnaît les traces de ce venin subtil versé dans le coîur du premier homme, et répandu de là au plus j)rofond des entrailles de ses enfants, par la jtarole du serpent: Vous serez comme des Dieux (236i : L'idolâtrie de soi même, lamour-propre, l'orgueil, voilà le principe et le terme de la sagesse antique. Elle se peint toute en raccourci dans ce Diogène, drapé dans sa gueuserie, passionnément fier de dédaigner ce que le vulgaire estime, et qui. se vantant, tandis qu'il souillait de la boue de ses chaussures les meubles magnifiques de Platon, de fouler aux pieds l'orgueil du philosophe, s'attira de celui-ci cette réponse : « Tu le foules, mais avec un autre orgueil encore plus grand '•2'i~i.» Oui, c'est bien à la manière de Diogène que tous les prétendus sages sont arrivés à réformer h'urs mn'urs. (Vest par l'orgueil, ainsi que l'explique saint Augustin, qu'ils ont étoulfé leurs autres vices (a38). Leur morale tant célébrée n'a consisté qu'à substituer aux péchés grossiers de la multitu<le des ])échés plus spirituels et en quelque sorte plus diaboliques :239i. Leurs ([ualités avantageuses, dont l'éclat nous éblouit, ne sojit que des contrefaçons de vci-tus et de véritables vices \'2^o\, falsa ^'ir/us est e/iain in opfimis morihiis i -j'iI ', i)uisque, sous leurs sublimes

•2% \. t X, p. 124, — 2J,")| A' sur tout cela t. \, [t. 12^ 126 et t. XVII. p '<26-329. Arnauld elle là un grand nombre de passages de Cicéron et de Séneque. Ailleurs, il appelle ces < Philosopties profanes " des " animaux de gloire », t. X, p. 309.

•2'M'> V. t. XVII, p. 329. Arnauld ieu\oieau Discours deJanséniiis sur la Héformation de i homme intérieur |Le texte de ce Discours est reproduit dans le livre de M Michaul sur les Epoques de la pensée de Pascal]. — 23:7 V. t. X, p. S^g. — (aSSi Alg., De Ci^il. Dei, lib. V, cap 12, i3, i5; v. t. XYII, p. 209 et t. X, p. 234-235. — 239' ^ • *• ^' p. i2;-35yi. — 240 Y. t. XVII, p. 33(î. - 241 Arc . iii Pbosp., Sentent. 106, /of. cit.

l'humanité déchue 139

dehors, elles recouvrent la raèmr corruption essentielle dont se nourrissent les vices vulgaires, la recherche de l'intérêt particulier, l'attachement k soi, V amour-propre (2421.

On cherche des exceptions à cette règle. On pense trouver chez les payens des exemi)les d'actions i)ures de tout intérêt humain. On prétend que l'élite d'entre leurs philosophes a pu aimer la chasteté, la tempérance, la justice, pour elles-mêmes et pour leur seule beauté naturelle (243). Et à cette élite-là, du moins, on croit légitime d'attiibuer une vertu vraie (244)-

Mais qu'on y songe. Cette justice, cette tempérance, cette chasteté, qui sont censées être recherchées pour elles-mêmes, dans quel ordre de bien les range-t on? Dans Tordre des biens muables et finis, ou dans l'ordre du Bien Infini et immuable? Point de milieu entre la créature et le Créateur (245). Quand nous aimons la chasteté et les autres vertus, est-ce la créature ou le Créateur que nous aimons?

T>e créateur, répondent quelques théologiens, entre autres Huyghens et le P. Lami 124*^'- — En effet, observent-ils, dans une vertu comme la chasteté, laquelle ne paraît d'ordinaire,

242 V. t. \, p. '5i(i. Sailli Augustin déclare : Xonniinquam sanè aperlissirna vitia vîtiis vinciintur occiiUis ffiur pulantur esse virtiites (De C.U'it. Dei. lib. XXI. cap. 26 ; v. t. XVII, p. 2.5y. On ne peut s'empêcher de remarquer l'analogie de ces vues aver celles de Descartes dans la I" partie du Discoms sur la méthode. Lui aussi prend position contre les préfendues vertus des payens. Il déclare que « souvent ce qu'ils appellent du l)eau nom de vertu n'est qu'une insensibilité, ou un orgueil, nu un désespoir, on nu parricide ". Et la raison sur laquelle il s'a[)puie est au fond celle même d'Arnauld, à savoir que les anciens ont ignoré; le véritable Souverain Bien, seul fondement de la morale, ill est vrai (juà la didérence d'Arnauld, Descartes pense que la seule raison philosophique sufHt à l'homme pour déterminer ce Souveiain Bien, et pour y conformer sa conduite. 1 tj'est pourquoi ■ ces écrits de> payens qui traitent des mœurs peuvent être comparés à des palais fort superbes et fort magnifiques, qui n'étaient bâtis ijue sur le sable >'. Cf. sur tout cela, t. XXXVIII, [>. '^-4- ^ • îiussi notre tome I ch. II.

2431 V. t. XVII, p. 3-37 ; t. IX, p. 35i; t. XL, p. 244. — 2441 C'est la pensée de Vasqucz; v. .Ianskmus, lib. I, de Stat Xat. Puni', cap. .'ï, fiet sniv. et t. XL, p. 241. <"est aussi celle du 1*. Cellol, et de jtlusicurs autres jésuites, t. XXIX, p. 7 ; et pareillcmeiil de La Mothe, L. Vayer. — ,2451' V. t. XVIL p. '^ofi et •5o«-'îu«). Cf. I. \, p. '383; t. IX, p. 342-343.

12461 V. pour toute celte discussion: t. XL, p. i4<' pI suiv.; t. XL, p. 223 et suiv. L'opinion de Huyghens et du P. Lami se rattache à la doctrine de Xicole sur la Grâce générale, laquelle sera e\i)osée en détail dans notre tome III, ch. II. EUea aussi un rapport évident, comme le remarque Arnauld, avec la théorie de Malebranche sur la Vision des idées en DieU; V. t. XL, p. i.")8-i.59 et suiv.

« qu'ail travers de l'extérieur le plus disgracié », le plus « austère » et le plus « rebutant », ce qui nous plaît et nous charme nest certainement pas 1' « enveloppe » sensible i '24" ' : il faut que ce suit l'essence, la forme idéale, la raison éternelle de la chasteté. Mais, comme l'a montré saint Augustin, n v ayant rien d'éternel en dehors de Dieu, et n\v ayant point en Dieu de distinction de parties, toutes les essences ou raisons éternelles subsistent en Dieu, et par conséquent ne sont pas différentes de lui : « La raison éternelle de la chasteté n'est point quelque chose de créé, mais est Dieu même (2481. » Doù il est aisé de conclure que quiconque aime une vertu comme la chasteté, c'est Dieu en réalité qu il aime. On peut arriver à la même conclusion par une voie plus courte, en considérant, au lieu de la chasteté et des autres vertus du même genre, qui ne sont en Dieu qn éminemment, une vertu qui est en lui formellement, par exemple la justice (249) Ce serait un étrange langage de dire que Dieu est la chasteté même, l'obéissance même, l'humilité même : tandis que c'est bien parler que de dire qu'il est la justice même cjSo). Et de cette dernière proposition ne tire immédiatement celle ci : « On aime Dieu en aimant la justice. » — Mais, pour spécieuses qu'elles soient, de telles considérations n'ont point de solidité. Elles mêlent sous le nom de raison éternelle dune vertu deux choses très différentes (25i 1: dune part, la raison humaine, à savoir ce que nous connaissons comme essentiel à cette vertu, ce que la définition de cette vertu nous en fait concevoir lîiSai, et qui n'est éternel qu'à la manière des iinive/saux en ce sens qu'il n'est attaché à aucun temps déterminé (253), d'autre j^art, la raison divine, à savoir ce qui, dans l'entendement de Dieu, correspond à cette notion humaine, et qui est bien éternel, et qui est bien indiscernable de Dieu, mais dont les philosojjhes mêmes n'ont qu'une connaissance inductive, et dont l'immense majorité des hommes n'a pas le moindre soupçon (254). Pai'eillement, en disant, — et

1247' Citât, du P. Lauii in l. XL, p. aSa.

o4^) Cité in t. XL, p. 22S. — la^gj V. t. XL, [>. 226. — 200 Ibid., p. yaG el 237 3>8. — '201) V. t. XL, p. i4i et suiv. et t. XL, p. 227 et siiiv. 2021 //>/(■/., p. 141-227. — 2.')3i Aviiaiild adopte ici les viie.s de saint Ttiomas, l\ qu. i6, art. 7, ad. 2: v. t. XL. p. i2j; t. XL, p. 215-228.

2.54' ^ t ^L, p. 143-144 et i,Ti; t. XL, p. 23o-23i. Arnauld se .sépare ici ex|)rc.sséuicnt de saint .Auj^uslin et de Janscnius pour suivre le

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