‹ La doctrine de la grâce chez ArnauldChapitre 40 sur 65 · ÉCONOMIE DE LA ORACK · texte numérisé non relu

ÉCONOMIE DE LA ORACK

moyennant un pieux mouvement de repentir dont le pécheur, à lui seul, est incapable, il ne suifit pas d'être replacé en état de justice, il faut encore y persévérer par ses actes. Or, remarquent saint Augustin et saint Bernard « la faiblesse n'est pas finie, quoique liniquité soit efTacée ». Le pécheur, « lavé et blanchi » jiar le Baptême ou la Pénitence, sacrements de la justification, demeure « brisé » et pei*clus dans tous ses membres (ii). Déchargé du reatus de ses fautes, il conserve au fond de lui-même cette concupiscence qui tient sa volonté dans un si rigoureux esclavage (12). Et par conséquent il retombera dans le péché à la ])remière occasion, à moins qu'à chaque occasion il ne soit soutenu par une influence constamment renouvelée. « Nul de ceux qui ont été régénérés par la grâce du Baptême, dit le pape Célestin, n'est capable de se défendre des embûches du diable, et de vaincre la concupiscence de la chair, si Dieu, par un secours continuel de sa grâce, ne le fait persévérer dans le bien. (i3) » C'est ce secours,

relativement à la chute de saint Pierre, que les justes ont, même en l'absence de la grâce efficace, un pouvoir de faire le bien qui est supérieur à celui des pécheurs et qui peut même être appelé prochain, mais toujours dans l'ordre de la puissance ou de l'habitas : ce pouvoir ne i)asséra jamais à l'acte sans grâce actuelle. V. à ce sujet, pour la position d'Arnauld comparée à celle des thomistes, notre tome III ch. II.

(II) « On ne peut pas dire que la Grâce justifiante et habituelle suffit à l'homme pour se conduire après sa conversion : puisque l'homme est dans une faiblesse continuelle, comme un malade qui ne laisse pas d'être faible après avoir perdu l'accès de lièvre, et qui ressent même sa faiblesse plus qu'auparavant, parce que l'ardeur de la fièvre le soutenait. Il est bien lavé et blanchi par la grâce du baptême, mais cela n'empêche j)as qu'il ne demeure encore brisé, comme dit saint Bernard {Bernardus : In Ca'nà Doniini, vel alias aactor hujus Sermonis), et qu'il ne soit semblable à un homme mort qu'on ressusciterait, mais qui demeurerait encore perclus de ses membres, comme il était au[)aravant .^.uo., Tract. 4i in Joan). Il me suffit, dit Pelage, que j'aie re^u dans le baptême la rémission des péchés, c'est-à-dire la grâce habituelle et justifiante. Mais saint Augustin lui répond : La faiblesse n'est pas finie, quoique l'iniquité soit efTacée. (Sehm. 6, de Verb. Aposf., cap. 9.1 La rémission des pécliés est semblable à l'iiulle et au vin que le charitable Samaritain répand dans les plaies du voyageur dépouillé par les voleurs, et laissé à demi mort. Mais après cela il faut encore guérir sa langueur dans l'hôtellerie. (T. \VI, p. ii5.)

12) Cette persistance de la concupiscence dans le justifié est l'un des

axiomes fondamentaux dans la morale du P.-R., auquel reviennent

toujours les prédicateurs et les directeurs (en particulier Saint-Cyran).

(l'i) Cité in t. XXXI, p. 120. — (i4) C'est l'un des douze articles que

saint Augustin oppose au semi-pélagien "Vital comme des maximes

l6o l.A DOCTRINE DE LA GRACE

nécessaire pour toutes les bonnes actions, pour celles qui préparent la justification, et pour celles qui la suivent ; c'est ce secours, affirmé par saint Augustin comme un article incontesté de la Foi chrétienne, — Scimiis niajoribus gratiam ad singiilos actiis dari (i4)» — et confessé finalement par Pelage luimême dans la déclaration, sincère ou non sincère, par où il a prétendu se purger des erreurs dont on l'accusait (i5) ; c'est ce secours, actuel et non jias habituel, que les Pères nomment la Grâce du Rédempteur ou. la Grâce médicinale du Christ (i6j.

C'est elle seule qu'on a en vue quand, dans les controverses théologiques, on parle de la grâce tout court (17).

Là est pour nous le remède.

Comment et à quelles conditions nous sera-til dispensé?

indubitables de la foi catholique. V. Arc, Ep. 217 ad YilaL, aliàs 107. Cité et commenté m t. XVll, p. 200-201. V. aussi l'Ecrit du pape Clément YllI, art. i3, t. XVII, p. 6^3.

fi51 Anathema qui vel sentit vel dicit gratiam Dei qiià Cliristus i'enit ira hnnc mundurn peccatores salvos facere non soliun per siiigulas horas aut per singnla inonienta, sedetiam per singulos actiis non esse necessariain. Pélagk, ap. Auc, De grat. Clirist., cap. 2. V. t. X, p, 420-421.

(16). V. t. XVII, p. 98, p. loi, etc.; t. XVIII, p. 780-781. Arnauld remarque par ailleurs qu'il y a à cet égard une diflerence dans la terminologie ordinairement adoptée soit par les Pères, soit par les Scolastiques. Lorsque les Pères emploient le mot de grâce, c'est presque toujours la grâce actuelle qu'ils veulent désigner, et non ia grâce habituelle fsi ce n'est en tant qu'elle passe à l'acte sous l'influence de l'autre'. Au contraire, saint Thomas, et après lui les vieux Scolastiques, réservent le plus souvent le nom de grâce à la grâce sanctifiante, et, pour marquer la grâce actuelle, se servent plutôt d'expressions telles que auxilium Dei moi^entis, spéciale auxilium, rnotionem Dei. De là viennent la plupartdes oppositions qu'on s'imagine relever entre les Scolastiques et les Pères sur les matières de la Grâce. (V. t. XX, p. 40-41; t. XX, p. 197; t. XVIII, p. 519-520, etc.)

{17) On sait que Thomassin (Mémoires sur la Grâce, t. 1, ch. 9) prétend que la controverse pélagienne aurait porté princi[)alement sur la grâce habituelle, qui serait la véritable grâce du Clirisl, selon saint Augustin. En tout cas, c'est certainement la grâce actuelle seule qui est en cause dans les controverses rfe .l«.vt7us, comme dans toutes celles qui ont rapport à Baïus, à Jansénius, etc.

Rien de plus clair, à ce sujet, que la réponse des molinistes, laquelle, prise sous sa forme la j)lus extrême, est aussi celle des semi-pélagicns (i).

(i) Janscnius a beaucoup insisté sur cette ressemblance du moliiiisme et dusemi-pélagianisme. Il consacre à l'établir, article par article, un long appendice publié à la fin de l'Augustiniis, et intitulé : Erroris inassiliensiuni et ojjîaionis quorum dam rccentioruni IlapiAXrjA&v et slateru. (Cf. la note (i4oi de la page 17.) Mais il cherche surtout à établir que logiquement, les molinistes velint nolint, ne peuvent aboutir qu'au semi-pélagianisme 1 V. p. ex. cap. IV, art. 70). Lorsqu'il parle des molinistes, Jansénius a surtout en vue Lessius (dont il est souvent question dans ses Lettres à Saint-Cyrans et qui devait naturellement s'imposer davantage à l'attention des théologiens de Louvain. Quant à Arnauld, les opinions qu'il combat sous le nom de Molinisme, dans les questions de la Prédestination et de la Grâce suffisante, sont beaucoup moins, semble-t-il, celles de Molina lui-même ou de Lessius que celles de tliéologiens professant les mêmes principes, mais n'ayant pas le même souci de ne point heurter les thèses traditionnelles. Dans la 1" Apol.de Jans., il ne mettait aucune différence entre Molina et Lessius et les semi-pélagiens. (Y. t. XVI, p. 226). Mais, comme nous avons €u occasion de le noter, et comme nous le redirons, il a certainement changé davis à cet égard. Dans les ouvrages de la dernière partie de sa vie, la seule doctrine de la Prédestination qu'il estime contraire à la Foi, et qui correspond à peu près au molinisme vulgaire d'un Habert ou d'un Mallet, il en attribue la paternité, non à Molina, mais « à quelques théologiens du dernier siècle comme Osorius, qui, sans tant subtiliser, ont embrassé grossièrement le parti des prêtres de Marseille contre saint Augustin,... voulant que le discernement de celui qui se sauve d'avec celui qui ne se sauve pas se prenne de la part de l'homme, et non du Décret de Dieu. Et c'est de ces gens-là (jue Hellarmin a dit qu'où ne peut nier (jne le chemin qu'ils avaient pris pour expliquer ce mystère ne les ait jetés dans les égarements de Pelage ». (T. XXXIX, p. 5oS.! L'opinion d'Osorius, qui est aussi celle de Pighius, etc.) est précisément rejetée par Molina iConcord., qu. XXllI, art. IV et V ; Disp. I, memb. 4!- Arnauld reconnaît du reste que (au moins depuis le Décret d'Acquaviva) presque tous les Jésuites se sont « réduits » au congruisme et partant ne peuvent être assimilés aux semi-pélagiens. C'est ])ourquoi il n'hésite pas à approuver Bossuet de les avoir

iGa LA DOCTIÏINK T)E LA GRACE

Si la grâce nous est donnée en vertu des mérites du Christ, ces mérites infinis d'un Homme-Dieu doivent nous valoir une infinité de grâce (2). C'est pour tous les hommes que Jésus- Christ est mort. Et le Père, conformément à l'intention de son Fils, veut que tous les. hommes soient sauvés. Il laut donc qu'à tous les hommes la Grâce, unique moyen de salut, soit donnée « abondamment et surabondamment » (3). A tous, sans au'cune exception : à ceux mêmes qui, avant Jésus-Christ, sont demeurés ensevelis dans les ténèbres de l'idolâtrie, à ceux qui, dej)uis l'Incarnation, n'ont point ouï parler de son Evangile ni de ses mystères, aux enfants qui meurent sans avoir pu renaître par le Baptême, et enfin à quel homme que ce puisse être, hérétique, turc, juif, payen, athée (4* Tous les infidèles, dit Lessius, « ont toujours et en tout lieu des grâces suffisantes pour le salut ». Et ce qui est vrai des infidèles, l'est encore bien plus des mauvais chrétiens : « Les endurcis et les aveugles ont de la part de Dieu une grâce suffisante 2)our se convertir (5) ». « Lors même », renchérit le théologal Habert, « que vous êtes le plus avant dans les vices, vous avez de la grâce plus qu'il ne vous en faut » (6).

A la vérité, il y a bien ici quelque diversité parmi les théologiens molinistes. Quelques-uns seulement, — tel M. Mallet, — ne gardent point de mesure, et veulent que nous ayons toujours assez de grâce non seulement pour ne point violer les commandements de la Loi, mais même pour suivre les

délendus contre Jiirien du reproclie de semipélagianisnie. (V. t. III, p. 281). Cf. Plus l)as, p. 282 et suiv. Enlin, il est bon d'observer que pour Arnauld, si la doctrine des senii-pélagiciis est hérétique, leurs personnes ne l'ont jamais été. (V. t. XIX, p. 24-25.1 Pascal, en toute cette alFaire, n'est pas d'un autre avis qu'Arnauld. (V. x^crits sur la Grâce, éd. Br., t. XI, p. i3S-i3t).i

(2) Les molinistes invoquent le mot de saint Paul : L'bi ubunda\'iL delictum, super ahamUwil cl gralia. (V. t. XVI, p. 220. ) — (3) Y. les paroles du théologal Habert, in t. XVI, p. I25. Cf. t. XXXI, p. 7-8 — (4) V. t. XVIII, p. 3io-3ii. Cf. t. XVI, j). 3o. — (0) V. ces propositions de Lessius in t. XVII, p. 789 et suiv. — (0) Y. t. XVI, p. 278. C'est la thèse « des parfaits et achevés molinistes », que la g-ràce est toujours présente à tous les pécheurs, et qu'elle leur donne toujours des secours suHisants pour se convertir » (t. XXVI, p. 108). Il va de soi que cela ne doit pas s'entendre d'une présence absolument continuelle» durant même pendant le sommeil : cela a eut dire seulement ([ue la grâce nous est donnée chaque fois que nous en avons besoin pour accomplir un commandement ou résister à une tentation iv. t. X\.\I, j). ii3).

LES DELX EUUKL'US CONTllAIRKS l()3

conseils les plus parfaits de la piété chrétienne, et, par. exemple (contrairement à ce que dit saint Paul, que ceux qui n'ont pas reeu le don de la continence doivent recourir au mariage), pour observer la chasteté absolue (7). La plupart, avec le P. Annat, — ne croient la grâce toujours pré sente qu'au regard des choses qui sont de nécessité de salut, et, comme ils disent urgente prœcepto (8). Beaucoup, — suivant une distinction chère à M. Le Moine, — pensent que les infidèles ou les pécheurs ou même les justes n'ont pas toujours immédiatejiient toute la grâce requise pour résister à une tentation ou accomplir un devoir impérieux, mais qu'ils l'ont médiatemenf, en ce qu'ils ne sont jamais sans quelque commencement de secours, par le moyen duquel, s'ils voulaient s'en servir ils obtiendraient le supplément nécessaire (9). Mais ce sont là dilïerences négligeables. Tous les molinistes demeurent d'accord que Dieu ne saurait commander à l'homme l'impossible, ni le punir de défaillances que l'homme n'aurait pas la force d'éviter (10) ; que l'homme doit donc avoir, à chaque fois qu'il est devant une obligation indispensable, une aide qui le mette directement ou indirectement, en état de la remplir; et que cette aide est suffisante de la j)art de Dieu,

17 V. t. VII, p. 284-286. Il est l)on d'o!)servcr que, selon Molina, les ju.stes peuvent aecomplir les actes surnaturels faciles avecle seul secours de la grâce sanctifiante ou hal)ituelle \\ . Concovd.. t\\\. XIV, art. i'3, disp. i3 et suiv.i. La i,Trtte suffisante qui ne manque jamais à personne consiste donc pour eux, à l'égard des actes faciles, dans la grâce habituelle ; à l'égard des actes difficiles, dans une grâce actuelle.

(8) Y. t. XIX, p. 5i4, t. XX, p. i35. — (9) V. XVIII, p. 69-70. Pour les purs molinistes il y a une grâce qui est donnée à tous, et une autre qui ne l'est pas. La première est celle qu'ils appellent « grâce suffisante, prévenante et e.xcitante ». La seconde est celle qu'ils appellent « aidante, coopérante et concomitante ». La première « prévient le libre arbitre et ne fait que l'appeler, attendant qu'il consente ou qu'il ne consente pas » ; la seconde ' l'aide dans son action après qu'il s'est déterminé à suivre cette première ". La première est donnée à tous ; la seconde est donnée à tous ceux qui acceptent la première. (V. t. XVIII, p. (Kj-78.1 V. Lessius, Prop. 18 : Otnnes infidèles scmper et nkique habent suffwiens au.xiliuin c.v parte Dei, seu in aetu primo. Si enini faccrent quod in ipsis est, et quantum possent secundum pnrscntem dispositioncm mUuralcrn, vel supertiaturalem, quam habent, Deus iUuminaret cas ut credere possenl vel converti. Cf. lies/), ad Antapol, in ScHNEEM.wx, p. 459 et 3-5.

(10) V. Lessius, ivop. 19, etc. Cf. Bcsp. ad Antapol. i/i ScniVEEM.\>.\, p. 436, etc. V. aussi Le Moine, in t. XVllI, i). 721 cl suiv., 8',8 et sui\-.

l64 LA DOCTRINE DE LA GRACE

tellement qu'avec elle l'homme n'ait besoin de rien autre chose que de sa propre volonté pour agir (ii). Peu importe après cela que celui-ci reçoive un peu plus, celui-là un peu moins (12) : il n'est personne qui ne reçoive « plus qu'il ne lui faut » pour tenir, directement ou indirectement, son salut entre ses mains (i3). Et n'est-ce pas l'essentiel?

Aussi exprime-t-on fidèlement le fond de la pensée moliniste, en comj)arant la grâce, à « une fontaine publique, exposée à tout le monde, et dont chacun puise, selon qu'il lui plaît, les eaux salutaires du salut ». Cette comparaison qu'un prédicateur n'a pas craint d'énoncer à Paris, en pleine chaire, est du semi-pélagien Fauste (i4). Et ce n'est point par hasard que les molinistes qui ont coutume d'emprunter aux semi-pélagiens leurs arguments (i5) rencontrent aussi leurs formules. Le P. Jean Martinez Ripalde, jésuite espagnol, ayant lu dans saint Prosper les vers par lesquels ce saint expose, avant de la réfuter, l'erreur des prêtres de Marseille ;

Ut cunctos çocet illa qiiideni, iiwitetqiie ; nec iilliim Prœteriens, stiideat commiiiiem ajjerre salutem Omnibus, et totiim peccato absolvere inundiim, Sed proprio qiieinqiie arbitvio parère çocanti Jiidlcioque siio mota se extendere mente Ad lucem oblatam qiiœ se non siibtrahat ulli (16),

le bon Père s'imagine voir là le sentiment même de saint Prosjier; et il s'écrie, tout triomphant et tout aise de trouveisa propre opinion si nettement rapportée par une autorité si considérable : « Entendez-vous comme la grâce de Dieu appelle tous les hommes, comme elle n'en laisse aucun, comme elle ne manque à personne, et comme Dieu remet au libre arbitre de lui obéir selon qu'il lui plaît (i;;)? » Méprise vraiment pro-

(11) V. t. XX, p. i35. — (12) V. Lessius, Prop. 25, 28, etc. V. aussi MoLiNA, Concord. qu. t. XXIII, art. IV et V., Disp. i, memb. IV. — (i3) Lessius dit lui-même (s'adressant à Dieu) : Posuisti ointiia in arbitrio nostro perindè ac si solis naturœ viribus regnum obtinendam esset. {De Prœdest., sect. y.)

(i4) V. t. XVIII, p. 927.— (i5) V. t. XVI, p. 173, 195 et suiv. 2i3 et suiv. Leui's arguments et môme leurs invectives. V. t. XVI, p. 220. — (16) Prosp. Carm. de Ingrat., cap. X. — (17) V. sur tout cela t. XVIII, p. 3i3-3i4.

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videntiellc par où se trahit ing-énument l'identité foncière du semi-pélagianisme et du molinisme (i8)... Aussi bien, consultons les niolinistes eux-mêmes : ils nous assurent que la misé ricorde de Dieu regarde également tous les hommes, jjour autant que chacun d'eux veut bien en profiter. Dieu a poui' tous la même volonté salvifîque, volonté généi*ale et conditionnelle (19). S'il élit les uns et rejette les autres, ce n'est qu'en considération de l'usage qu'il prévoit que les uns et les autres voudront faire des dons communs à tous (20). La prédestination, comme la réprobation, suppose la prescience des mérites bons ou mauvais, et, dans le fond, s'y ramène (21). Le nombre des prédestinés n'est pas fixé d'avance, indépendamment de nos œuvres (22) : il dépend de nous d'y être compris. Comme dit l'autre grand docteur du molinisme, Lessius : Si non es prœdestinatus, fac ut prœdesLineris.

i8i Ibid., p. 3i4.

1191 V. t. XVIII, p. 53, p. 7^ et p.3i5. La doctrine de Molina e.st, exactement, que Dieu veut sauver tons les hommes, à cette double condition: 1° en ce qui concerne les adultes, que leur volonté s'y prête (en consentant à la grâce); 2". en ce qui concerne les enfants, que l'ordre des causes naturelles et humaines n'y mette point tl'obstacle (en empêchant que le baptême leur soit administré en temps utile). Cette seconde condition est propre à l'état de nature déchue. V. Concord., qu. XIX, art. YI, Disp. I; qu. XXIII, art. IV, et V, Disp. V, Memb. 8.

(20) V. Molina, Concord., qu. XXIII, art. I et II, Disp. II. Arnauld interprète le molinisme comme attribuant à Dieu une volonté de sauver les hommes telle qu' « Il offre sa grâce indilleremment à tous » it. XYllI, p. 74'- Kn réalité Molina admet xine inégalité certaine dans la distribution des grâces. (V. surtout CoAicorrf., qu. XXIII, art. IV et ^', Disp. I, memb. î\ ) : il juge fausse et contraire à l'Ecriture l'opinion d'après laquelle ex parle Dei fiieril œr/ualitas in nuxiliis et mediis ad saluteiH ciiique honiini exoptandis, iwrqnaUtas vero Iota ortiini habue rit ex ina'qualitate seii diicrsitate iisiis Liberi arbitrii pra'visi, et oh id tnnquam nilio, rndix et orii^o qiiare hi et non illi faerint pra'dcsfinnti, i-eddi possit iiaus liberi arbitrii pra'visus. Quoi (ju'il en soit de sa i)ropre doctrine, cette opinion quil rejette est précisément celle contre laquelle s'élèvent les théologiens de Port-Royal. Cf. Catéch. hist. et dogm., t. I, p. 32.

(21) V. Lessrs, Prop. I. V. aussi t. XVIII, p. 689. V. aussi sur toiit cela Janskniis, IIxo-Ïùt^xii, cap. 4- Cf. t. XXXIX, p. .^02 et suiv.

(221 V. Lessrs, Prop. 4o : \unterns pi-a'destinatoriim non est cerlus ex prœordinatione qnœ antecedit onine prtrscirntiani opérant.

l66 LA DOCTRI.NE DE LA GRACE

Au contx'aire, d"ai)rès Luther et Calvin 1 1), — eîi qui s'incarnent pour la première lois quelques parties de cette hérésie pré- (lestinatienne inventée au v° siècle par les ennemis de la doctrine de saint Augustin (2). afin de noircir d'un nom infâme la vérité catholique, — la prédestination ni la réproJjation nont rien à voir avec les œuvres de l'homme.

il) Quant à leurs disciples, on sait qu'ils se sont rapidement réduits SI des opinions très voisines de celles des catholiques, soit thomistes, soit même molinistes. l'ourles calvinistes en particulier, Jansénius peut écrire des gomaristes ou contre-remontrauts (qui venaient de triompher au synode de Dordrcchti : « Ils suivent presque entièrement la doctrine des catlioliques au fait de la prédestination et de la réprobation, retran chant tout ce qu'il y avait d'aigre en l'opinion de Calvin, hormis qu'ils retiennent la certitude de la prédestination et l'inadmissibilité de la justice. » (Lett. à Duvergier de Hauranne, 1620, éd. du Vivier, p. 28. )

(2) Les augustiniens ont toujours soutenu que celte liérésie prédestinatienne est une hérésie imaginaire, en ce sens que les opinions qu'on entend sous ce nom, là où elles sont etrectivement erronées (comme celles que vise le can. 20 du Concile d'Orangei n'ont été soutenues par personne; et que les prétendus prédestinatiens sont en réalité les déienseurs d'opinions très catholiques, à savoir celles de saint Augustin lui-même. Ce sont les semi pélagiens (comme il paraît assez par le l'iuedestinaius publié par le P. Sirmondi qui ont inventé le prédestinianisme « pour noircir de ce nom infâme la doctrine de saint Augustin ». Le P. Pelau lui même en convient, en ajoutant cependant que cette doctrine prédeslinatieune aurait pu être soutenue en ce qu'elle a d'hérélique, par des théologiens du temps de saint Augustin, et dont les semi- I)élagieus auraient eu le tort de confondre la doctrine avec la sienne. Ce qui est sûr, c'est que tous les défenseurs de la doctrine augnstinienne de la Grâce, saint Augustin, saint Prosper, saint Fulgence, etc.. n'ont pas dit un mot de cette prétendue secte prédestinatienne (t. XVII p. .5i)3). Au IX' siècle, celte hérésie prédestinatienne a été attribuée, tout à fait à tort, à Gotteschalc par Jean Scot Erigène (Ibid., p. 5o6) : ou plutôt il distingue, comme voisine de celle de Gotteschalc, une doctrine admettant une prédestinalion nécessitante, doctrine toute semblable à celle que Fauste attribuait aux disciples de saint Augustin. Et c'est précisément de cette hérésie de la jjrédestination nécessitante, que l'Église «le Lyon, par la bouche du diacre Flore, dans le livre composé par Jean Scol Erigène, témoigne qu'on n'a jamais eu nulle connaissance dans l'Église ilbid., p. 007-508). A', t. XVII, p. 490 et s., p. 5o6-5io, et t. XXX, p. 250-2O1 et p 2y(5-3o7; et surtout t. XVIII, p. 4'î2-46i. V. aussi t. XVI, p. 17O et suiv. Arnauld renvoie sur ce sujet aux excellents livres du président Mauguin : VindicUi' Prœdcslinationis et gvatiœ, i65o. Cf. Jax- SEN., cap. 23. lib. MU, De llœresi Pelagianà. et lelt. de Jansen. à Saint- Cyran,éd.du Vivier, p. 220221, et aussi la note de Gerberon. Cf., sur toutes les disputes relatives au prédeslinatianisme dans les années (jui suivirent \'Aiigiisti7ius, l'Histoire du Jansénisme, de Gerberon, t. I — Comme nous le verrons dans notre t. 111, l'opinion de Jansénius et d'Arnauld en ces matières est aussi celle de liiéob)giens comme Contenson ou Noris. On ne peut dire que la question soit de nos jours entièrement tirée au

LKS DIÎUX KRUEUUS CONTRAIRES 1G7

Le Créatour fait ce quil veut de ses créatures : le ])otier ne tire-t-il pas de l'argile, à son gré, des vases d'honneur et <les vases d'ignominie (3)? Ne croyons donc pas qu'en amenant les hommes du néant à l'être, le Seigneur ait dû se projjoser une fui ambiguë. Il a eu la résolution expresse et absolue de donner à certains d'entre eux la béatitude du Ciel, et de jeter les autres dans les souffrances de l'enfer. Et cette résolution, il l'a formée avant la prévision de tout péché. Même du péché originel? Sans doute, puisque le péché originel, avec la damnation qu'il entraîne, n'a pu arriver, soit chez le premier homme, soit chez les anges, que par la volonté de Dieu (4). Vainement les « sorboniques » recourent ici, par une de leurs cavillations ordinaires, à la différence de volonté et de permission (5i. La distinction est ridicule quand il s'agit de la Puissance infinie à qui « il appartient de régir et de gouverner toutes choses », et qui même « ne voit les choses advenir pour autre raison sinon pour ce quil a déterminé qu'elles advinssent (6) ». Dieu n"a pas seulement prévu et permis « la chute du premier homme et en icelle la ruine de toute sa postérité, mais il la aussi voulue ». C'est par l'ordonnance de Dieu, V pour ce que Dieu avait jugé cela être expédient », qu'Adam « est trébuché ». C est par l'ordonnance de Dieu que « tous les enfants d'Adam sont chus en cette misère en laquelle ils sont présentement détenus et qui les rend damnables » . Et ainsi, à remonter au principe, la cause de la a perdition des iniques » n'est autre que le décret de Dieu, qui, « pou-

clair, et lopinion de Jansénius et d'Arnauld paraît soutenable même .i des théologiens catholi(iues fort peu suspects de jansénisme. V. par e.\eniple : Tixeront, Histoire des Dogmes, t. III, p. 294

i3i V. sur l'opinion protestante touchant la ijrcdestinalion, t. XVII, p. lôi et suiv. ; t. XIX, p. 4^^" et suiv; cl". Calvin, surtout Institut, chrét., liv. III, ch. 23. — (4) Institut, chrél., liv. III, eh. 23, n" 4 et suiv.

■ 5i V. Institut, ehrét., liv. I, cap. 18, et liv. III, ch. 23. Calvin appelle cette distinction une « eschappatoire ». De même Luther, De Servo arbitrio. Cf., sur ces opinions de Calvin, t. XYII. p. i5i-i52.

6) Institut, chrct., liv. III, ch. 23 et liv. I, ch. 18. Cf. Comment, sur la Genèse, ch. 3 : « Les oreilles d'aucuns sont olfensées quand on (lit (jue Dieu l'a voulu. Mais je vous prie, qu'est-ce autre chose de la l)ermission de celui qui a droit de défendre, ou plutôt qui a la chose en main, qu'un vouloir »? Luther s'exprime de même. En réalité il serait aisé de montrer que leur véritable pensée revient à ])eu près à celle des thomistes, ou encore de Leibnitz, comme Leibnitz lui-même la remarqué. V. p. ex. Théodicée, 2 i)art., n° i58 et suiv.

l68 LA DOCTRINE Dlî LA GRACE

vant envoyer la vie ou la mort à son plaisir » , « dispense et ordonne » que « aucuns, dès le ventre de leur mère, soient destinés certainement à mort éternelle (7) ». Décret effroyable, il faut l'avouer, — decretiim hof-ribîle fateor (8), écrit Calvin — mais dont Dieu n'a point de comptes à nous rendre. « Ils demandent à quel propos Dieu se courrouce contre ses créatures, lesquelles ne l'ont provoqué par aucune offense ? Car de j)erdreet ruiner ceux que bon lui semble, c'est chose plus convenable à la cruauté d'un tyran qu'à la droiture du Juge. » Question « téméraire » et même vide de sens. Il n'y a pas à « enquérir des causes de la volonté de Dieu » : la volonté de Dieu n'a point de cause, étant elle-même la cause de tout ce qui est (9). Et il n'y a i)as à rechercher comment la volonté de Dieu est juste : « Elle est tellement la règle de toute justice que tout ce qu'il veut, il le faut tenir pour juste d'autant qu'il le veut (10). » D'où un célèbre théologien réformé, Piscator, a très logiquement déduit que Dieu ne laisserait pas d'être juste quand même il serait directement l'auteur du j^éché, quand même il condamnerait des innocents (11). Tout ce qu'on peut dire, c'est, d'abord, que Dieu ne faisant rien, selon lEcriture, qu' « à cause de soi-même (12) », les damnés comme les élus doivent servir en quelque manière à « illustrer la gloire de son nom » ; et, ensuite que la damnation non plus que l'élection ne se fonde sur aucune considération de mérite ou de démérite. « Comme Jacob n'ayant rien mérité par ses bonnes.

(7) Institut, chrét., liv. Ill, ch. 23. — (8) Instilut. christ., lib. III cap. 23, n° 7. Cité in t. XVII, p. i5i. — (9) Institut, clirct., liv. III, ch. 23, n" 2, n" 5, etc. — (10) Ibid. Cf. Luther : Deiis est cajiis voliintatis nulla est causa nec ratio quœ illi ceii régula et mensura pncscribatur, curn nihil sit ti'ijuale aut superiiut, sed ipsa est régula omnium. Si enim esset illi aliqua régula vel mensura aut causa aut ratio, jam nec Dei voluntas esse posset JS'on enim quia sic débet vel debuit velle, ide('> rectum est quod mit. Sed contra : quia ipse sic vult, ideù débet rectum esse quod fit. (De .S'e/vo arbitrio, éd. de Weimar, t. 1^. p. 712.)

m) Bayle loue ce Piscator d'être en cela plus sincère que bon nonibre de ses coreligionnaires. (V. Rép. au Provincial, ch. 161, cité pav Leibnitz, Théodicée, 2" partie, n° 335). Arnauld cite Piscator à propos d'une question toute voisine de celle-là. (V. t. XIII, p. 47). — C'est cette conception luthérienne e^ calviniste poussée à l'extrême que Leihnilz réfute si souvent en la rapprochant (à tort d'ailleurs) de la doctrine cartésienne des Vérités éternelles. (V. Discours de Métaphysique, art. II). C'est aussi cette conception que répudie très expressément Jansénius. (V. notamment lib. III, de Slat. \at. Para', cap. i, 2, 4, 5, 6).

(12) Institut, chrét., liv. III, ch. 23 , n° 6.

œuvres est reçu en grâce, aussi Esaii n'ayant rien oflensé est rejeté de Dieu (i3). » L'un ne doit pas plus nous scandaliser que l'autre : Si placet tibi Deiis indignos coronans, non débet displicere immeritos damnans (i4)-

L'économie du salut, dès lors, n'est pas bien compliquée. De la ruine dans laquelle il a plu à Dieu de précipiter le genre humain, il lui plaît de retirer un petit nombre d'hommes qu'il adopte pour ses enfants et qu'il prédestine au Ciel (t5). Ces enftmts de Dieu, qui ne sont, originellement, pas moins corrompus que les autres. Dieu, avant de les glorifier, fait-il en sorte de les rendre saints? Nullement. D'une part, il n'a nul besoin, pour donner à un homme la béatitude, de juger que cet homme en est digne : car qui peut l'empêcher de faire ce qu'il veut à qui il veut (i6)? D'autre part, la sanctification de Ihomme sujiposerait, à la lettre, une nouvelle création. Car l'homme par sa faute est devenu, — telle est, nous l'avons vu, l'opinion des réformateurs, — essentiellement et incurablement mauvais. Sa volonté n'est plus que concupiscence; et la concupiscence, même dans ses mouvements non délibérés et non consentis, est toujours péché. Il est donc impossible qu'il sorte jamais de nous, sous quelque influence et avec quelque secours que ce puisse être (17), rien de vraiment pur, puisque partout oîi la volonté intervient, elle apporte nécessairement avec elle ce poison de la concupiscence, qui fait son être. Nos actes mêmes de charité, si Dieu y meut notre cœur, s'en trouveront viciés ( i8j. Ce que saint Augustin dit de l'infidèle abandonné à ses seules forces, est Arai du chrétien, fût-il assisté de Dieu autant qu'ont pu l'être la Vierge et les Saints : il est incapable d'accomjjlir pleinement, dans sa lettre et dans son esprit, le moindre commandement de la Loi (19); il pèche, il offense

i3) Ibid., liv. III, cil. 22, n° 11. — (14) Lutiikh. De Sen^o arbitrio, éd. de Weiiiiar, t. iS, p. -3i. Il est permis de pcii.ser, avec Leihnitz, (jue la formule de Luther, en dé[)il de ce qu'elle a de volontairement excessif, signifie seulement, comme le montre le contexte, que tous les hommes sont par eux-mêmes également indignes d'être séparés de la masse de damnation. \. Théodicée : De la conformité de la foi avec la raison para g. 5o;.

(161 V. t. XIII, j). 221. — 117) l'Icunque Spirita Dei adjiwenlur, dit Calvin, parlant de l'impossibilité où sont les justes d'accomplir pleinement les commandements, v. t. XIV, p. 81.

(181 V. t. XIII, p. 95-9G, et t. XIV, p. 81-82. — (19J V. Institut, chrét. liv. III, chap. 14, n"-9 et i5, n" 3, Cf. t. XIII, p. 90-97.

Dieu on toutes ses aetions. Saint Laurent a mérité l'enfer en soullrant le tourment du feu pour Jésus-Christ (20). S'il en est ainsi, la seule justice dont il puisse être question pour l'homme ne saurait être évidemment qu'une justice relative, non formelle ( 21), ou, pour mieux dire, qu'une justice d'emprunt. Les élus ne deviennent 'pas justes, mais il plaît à Dieu de les considérer comme tels, revêtant leur iniquité de ce manteau, la sainteté parfaite de Jésus-Christ (22).

En cette imputation consiste la grâce de r adoption. Elle est liée à la Foi, non pas à la Foi générale que tout chrétien peut avoir en la révélation et en les promesses du Christ, mais à la Foi .spéciale par laquelle chaque prédestiné croit, de confiance certaine, en vertu d'une sorte d'illumination de l'Esprit, qu'il est au nombre des élus, ou, ce qui revient au même, que Dieu a décidé de n'avoir point égard à ses fautes (28), foi dite Justifiante, non qu'elle soit à aucun degré le gage méritoire de la justification, mais parce qu'elle en est la cause. D'un autre côté, comme les dons de Dieu sont « sans repentance », la justice imputée ne j^eut manquer d'être inamis.sible (a^). Le décret éternel que Dieu a pris de tenir ses élus pour justes, en dépit de leurs fautes, vaut pour tous les états divers où ils se trouvent dans le temps (26). Quels que soient donc les « crimes énormes » auxquels un élu, ou, ce qui est la même chose, un justifié, s'abandonne, il ne laissera pas, dans le moment même qu'il s'y abandonne, d'être « membre de Jésus- Christ », et « temple de l'Esprit Saint (26) ». Au reste, il est

(20) De l'aveu du proleslant Chamiei-. Y. t. XIII, p. 96. V. aussi t. XIV,

(21) V. t. X, p. i3o. — (22) IbUl. V. aussi t. XIII, p. 2i3. Cf. Calvin, lustilut. chrél., lil). III, chap. 11, n° 2. — (23) V. t. X, p. io5 ; t. XIII, p. y>- <)^. — (24) V. t. XIII, en particulier p. 98 et suiv. V. aussi t. XIV (tout l'ouvrage) et t. XV (tout l'ouvrage, et particulièrement p. 149 et suiv.).

(?5) V. t. XIII, p. 220 et suiv. Arnauld donne cette doctrine comme « la doctrine commune des calvinistes » ; mais il reconnaît que « certains nouveaux ministres « ne l'admettent pas, « ayant pris sur cela des routes écartées ». (V. t. XIII, p. 085 et 689 et t. XV, p. i63.) Nous aurons à revenir sur ces doctrines protestantes, considérées dans leurs conséquences pratiques, dans notre 2' partie, eh. 1.

^26) Sur cette compatibilité de la justice avec les crimes énormes ; V. les tiH>is ouvrages : le Ilein-erseinent de la Morale de Jésus-Christ par les < ^aivinisles, V Impiété de la Morale des Calvinistes et le Calvinisme convaincu de nouveau de dogmes impies, consacres entièrement à cette question.

vrai de dire qu'un justifié n'est jamais bien longtemps dans le crime, car lu Foi, inséparable de la justification, est vivante et efficace (a; ) et doit engendrer dans l'àme des fruits qui sont les bonnes œuvres (entendez : des œuvres matériellement bonnes) (281. Encore est-il que ces eilets de la Foi ne sont pas si nécessaires que le fidèle ne puisse tomber et ne tombe par intervalles, — l'Ancien et le Nouveau Testament en fournissent assez d'exemples (29), — dans des égarements aussi abominables que ceux de David [3o). Cela n'empêche pas cj[u'il ne demeure agréable à Dieu; cela ne le fait pas déchoir de la vie de l'àme ni de la vraie Foi (3i). Qu'il aille même, pour un temps, jusqu'à rajjostasie (32), sa Foi, durant ce tem^js, aura eu une syncope (33), elle aura été « affaiblie », non pas éteinte (34). Et s'il est des fidèles qui ont perdu la foi définitivement et sans retour à Dieu, c'est qu'ils n'étaient pas de « vrais fidèles », c'est qu'ils n'avaient qu'une « foi tempoi*elle », une vaine ombre de foi « différente d'espèce » de la foi qui justifie et qui sauve (35), c'est que, quoique baptisés et paraissant appartenir à l'Église, ils n'étaient pas véritablement régénérés i36).

D'où l'on peut conclure, — pour faire ressortir en quelques mots le contraste de l'erreur calviniste avec l'erreur moliniste, — que la Grâce, qui se réduit, selon les réformés, à la Foi justifiante, est donnée uniquement aux seuls élus, mais également à tous les élus 1 3^ i ; que les élus, l'ayant une fois reçue, n'en sont jamais destitués; qu'ils ont donc part, eux seuls, et chacun d'eux pour toute sa vie, à la bienveillance de Dieu et aux mérites du Christ, qui, en aucun sens, n'est mort que pour eux (38i.

(271 Y. t. XIII, p. 142. — (28) V. t. XIII, p. 160, 2i3, 227 et suiv. C'est ce que veulent dire les rétbrmés en disant que cliez les infidèles les bonnes œuvres sont nécessaires non d'une nécessité de cause, mais (l'une nécessité de présence. i\'. Jbid., p. i57-i5S, 2i3, etc.).

(29 V. t. XIII, p. 1.21 et suiv. — (3o) Ibid , p. «jy-ioi ; p. io5 et s., etc. ; p. 149 et suiv.; p. 157 et suiv. — \3i) V. Ihid., p. io5. — (3-2) V. Jbid., p. 118. — (33) V. Jbid., p. 82G et suiv. — (34) Jbid., p. 117-119- — (35) Jbid., p. 8«2 et suiv. Cf., t. XV, p. i53. — (36) V. Jbid., i). 883. Cf. Calvin, Institut. chrét. liv. III, cli. II, n- 9 et 10. — (37) V. sur ce point t. XIV, p. i36.

(38) C est la doctrine de Calvin et de ses disciples, exprimée notamment dans le chiq). II, art. 8 du Synode de Dorilreelit : Jùiit hoc Dei Patris libcrriniuni consiiiaia et i{ratiosissinia i'uluntas atque intentio, ut moftis pretiosissinur Fiiii sui vi\'ijica et saivijica efjicacia scse exerceret in

Mais ici encore, sous le contraste, se laisse discerner le trait commun : savoir, une égale méconnaissance de cette notion, que l'Ecriture ramène toujours à propos du salut et de la perte des hommes, celle de la profondeur cachée des jugements de Dieu, celle àes Jugements impénétrables du Très-Haut (i).

Pourquoi les uns sont sauvés et les autres périssent, ce n'est pas un grand secret dans la théologie moliniste : la grâce mise à la disposition de tous les hommes, chacun se sauve ou se perd soi-même, selon qu'il lui convient d'en user ou de n'en pas user. L'Esprit souffle partout; s'en nourrit qui veut. Où est l'énigme? Où est l'abîme insondable (2)? A peine peut-on dire qu'il y ait là une question 1 3i.

Mais, inversement, il n'y a pas non plus, nous l'aA'ons vu, de question, dans l'économie du salut telle que l'entendent les calvinistes. Dieu distribue à sa fantaisie la vie éternelle et la mort, sans autre règle que son bon plaisir {^). Et ce bon plaisir n'enferme aucune considération de sagesse ou de justice, étant le principe arbitraire de toute justice et de toute sagesse. C'est une volonté nue, qui ne suppose de raisons ni en l'homme, ni en Dieu même. Devant les jeux cruels (5 1 de cette volonté, on peut éprouver de l'eflVoi, non de létonnement. La conduite du Créateur à l'égard de ses créatures n'a point de dessous cachés : elle ne comporte, à proprement parler, ni jugement, ni choix ; elle est pur caprice [6). Elle n'est pas incompréhensible, puisqu'elle n'offre rien à comprendre.

omnibus electis, ad eos solos fidc justificante donandos, et pcr eam ad salutem infaUibiliter perdiicendos. V. aussi t. XIX, p. 168-1G9, et tous les écrits concernant la Y** proposition de Jansénius.

(i) V. sur a ce principe de la Théologie de la Crràce » : t. XVI. p. 229 et p. 3ii-3r2; t. XVIII. p. 3;3 et suiv. ; t. XXXIX, p. 489etsuiv.; t. XXVIII, p. 4:i-472, etc. — (2) V. Ibid. Cf. t. XV, p. 292-293. — (3j V. p. 69. p. 396, etc. — (4) Calvin déclare : « Il faut toujours revenir au seul plaisir de Dieu ». Institut, chrét., liv. III, cbap. 23, n" 4.

(5) Dieu, dit Luther, semble se plaire aux péchés des méchants et aux souffrances qu'ils entraînent. A'érité scandaleuse, ajo"ute-t-il, et qui m"a scandalisé jusqu'au désespoir, mais à laquelle il m'a pourtant lallu me rendre. (V. De Servo arbitrio, éd. de Weimar, t. 18, p. 719 . — (6) C'est le reproche que fait Malel)ranche à la doctrine traditionnelle de la prédestination et contre lequel Arnauld proteste. (V. plus bas, p. 333 )

Ainsi, par des routes inverses, protestants et molinistes, s'écartent j^areillement de lenscii^nement de saint Paul : « O profondeur des richesses de la sag-esse et de la science de Dieu! : O altitudo du'itlariini sapientiœ et scientiœ Dei! Quam inscriitabilia siint judicide ejiis, et investi g abiles viœ ejus! » (Rom. XI, 33) (7). ' ■

Toute la vraie doctrine catholique touchant la distribution de la j;-râce n'est qu'un perpétuel commentaire de cette maxime de l'apôtre.

(7) Ce texte de saint Paul est très fréquemment cité par Arnauld. P. ex. dans les passages visés plus haut, note (i).

LA VÉRITÉ CATHOLIQUE

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