‹ La doctrine de la grâce chez ArnauldChapitre 41 sur 65 · VUE « A PARTE HOMINIS · texte numérisé non relu

VUE « A PARTE HOMINIS

On peut suivre, siècle par siècle, la tradition de TEg-lise (i); on la trouvera unanime sur ces deux points, si fréquemment affirmés par saint Augustin : le premier, qu'il faut reconnaître quelque chose de mystérieux dans la façon dont Dieu dispense ses secours aux hommes; le second que le mystère ne consiste pas seulement en ce qu'il aide les uns plus que les autres, mais aussi en ce qu'il aide les uns, et n'aide point les autres (2) : Car autem illum adjnvet, illinn non. adjiwet; illuni tantuni, illum autem non tantiim; istiini lllo, illiun isto modo: pênes ipsiim est et aeqiiitatis tam secretœ ratio, et excellentin potestatis (3). En sorte que c'est le propre de la Grâce, par opposition à la nature, comme adule reconnaître Pelage lui-même.

(i) Voir sur cette tradition, t. XVI, p. 221 et suiv. ; t. XVIII, p. 4f>5 et suiv. Arnauld ne remonte pas plus haut que saint Augustin. II se contente de noter en passant la conformité de saint Augustin, i)our le fond des matières, avec les Pères qui l'ont précédé (v. t. XA'I, p. 86). Quesnel, dans la Tradition de VEglise Romaine, expose longuement la première partie de cette Tradition, depuis l'Epitre aux Romains jusqu'à l'hérésie de Pelage (Trad. de l'Egl. Rom., t. I, p. 198-21)0).

(2) V. t. XVIII, p. 3;3-374 et suiv. — (3) AuG. De Pcccat. nicrit. ac remiss., lib. II, cap. 5, cité notamment in t. XVIII, p. 3-0.

de n'être pas commune à tous les hommes : Communis est omnibus nalura, non ^r-atia (4).

A ra]>pui de cette véi'ité que saint Augustin, dans sa lettre au semi-pélagien Vital (o), donne pour un des douze articles fondamentaux de la Foi catholique, — Sciinus gratlam non omnibus hominibus dari, — témoigneront saint Prosper et les Pères qui l'ont suivi, saint Anselme et saint Bernard, saint Thomas et son Ecole, les Facultés de théologie de Louvain et de Douai, et le pape Clément YIII dans son célèbre Fcrit proposé aux Congrégations des Auxiliis i6). Et l'on devra conclure avec saint Fulgence : « Il est raisonnable, mes très chers frèi'es, que dans toutes les choses qui reçoivent le moindre doute, nous nous attachions aux sentiments... de ceux que Dieu a particulièrement instruits par son Esprit Saint, afin de les rendre capables d'instruire les autres. Or ces grands Saints, qui ont suivi en toutes choses la vérité de la Prédication apostolique, ont connu très certainement, et vous ont fait connaître par leurs livres et par leurs épîtres, que la Grâce de Dieu n^est point donnée généralement à tous les hommes (7). »

Mais c'est peu d'avoir établi cela par l'autorité des Pères. II faut, s'éclairant de leurs raisons, pousser un peu plus avant, et, puisque la grâce n'est pas donnée à tous, rechercher à qui, et selon quelle mesure, elle est donnée.

'4' AuG. Serni. II De Verb. Ajwsl. V. sur tout cela t. XVIII, p. 356 etsuiv. Saint Thomas se sert de cette maxime que ce qui est commun à tous les tiommes est nature et non pas grâce, comme d'un principe reçu et indubitable. Parlant de la Grâce nécessaire pour se préparera la Grâce habituelle, il écrit: Si omnibus dalur, non videlur aliud esse quant aliquod naturale donum. IS'aiu in nullo inveniniitur omnes homines; con\enire, nisi in aliquo nalucali. De Veritate, qu. XXIV, art. i5 ; V. t. XVIII, p. 363 et p. 017.1 Arnauld lui-même s'appuiera sur ce principe pour rétuter la doctrine de la Grâce générale telle ([uc l'entencl Nicole. V. notamment t. X, i>. ^~^.

i5i Auc;. Ép. 217 I aliàs 107 '. Cette maxime est très fréquemment citée par Arnauld et par tous les théologiens de Port-Royal. C'est celle que Pascal, dans la IV" Provinciale, donne connue « célèbre ». — (6) V. sur tout cela t. XMII,p. 4o5-5Jo. — (7j Fl'lg., De Ver. l'rœdest., lib. I, cap. i5; V. t. XVIII, p. 55i.

A. Tous les hommes reçoivent=ils

une grâce suffisante pour le salut ?

Il y a d'abord, sans contredit, toute une classe d'êtres humains qui en sont exclus : ce sont les enfants morts sans baptême.

Nous avons déjà vu que ces enfants sont voués à l'enfer. Mais quand on n'en conviendrait pas, au moins, remarque saint Augustin (i), est-on obligé de convenir, si l'on est chrétien, que, n'ayant point le baptême, ils n'iront point au royaume des cieux. L'Evangile même nous l'atteste : « Nul ne peut entrer dans le Royaume, sil ne renaît de l'eau et de l'esprit (2). » Pour les enfants, donc, qui meurent en bas âge, une seule grâce nécessaire et suffisante, si l'on entend par là, comme font les molinistes, un secours tel qu'avec lui, il ne nous manque rien de la part de Dieu pour arriver à la vie éternelle notre lin : c'est le. baptême. Or un grand nombre d'enfants meurent sans l'avoir reçu, soit que leurs parents n'aient pas songé à le leur faire donner, soit qu'ils n'en aient pas eu le temps, malgré toute leur diligence (3). Où sont ici ces moyens de salut que Dieu ne refuse à personne? Où sont ces grâces « abondantes et surabondantes » ('4)? Dira-t-on que le baptême était à la disposition de ces enfants, et qu'il n'a tenu qu'à eux de le recevoir? Ce serait ridicule, s'agissant de nouveau-nés qui n'ont pas encore l'usage actuel de leur volonté ni de leur raison. Dira-t on que si la Providence a arrangé le cours des événements de façon que certains enfants fussent baptisés avant de mourir, et les autres non, c'est qu'elle a prévu de toute éternité que les premiers eussent bien vécu s'ils fussent demeurés dans le monde, et que les derniers eussent mal vécu? Ce serait « extravagant », suivant le jugement et de saint Prosper, qui rapporte à saint Augustin cette rêverie

(il V. Ep. 2/7 ad Vital. — is) Joax. III, 5. — (3) V. sur tout cola t. XVIII, p. 201-202. — (4) V. t. XVI, p. 125-126 et p. 128; t. XXIX, p. 215-253.

LA GRACE XOX IJOXXÉE A TOUS 1^7

semi-pélagienne (5), et de saint Augustin, qui ne l'a pas seulement trouvée digne de réfutation : car cela reviendrait à dire que Dieu récompense ou punit dans les enfants des actions qui n'ont jamais été et ne seront jamais faites (6). On le voit : devant ce simple fait de la mort d'un enfant, toutes les subtilités du raisonnement viennent échouer (-) ; et c'est de quoi confondre par un argument sans réplique la théologie des grâces générales (8). Vobis ora preiniint qui loqiii nondiun valent, dit saint Augustin; et saint Fulgence : Testitnonio confunduntur atqiie convinciintur non loqiientium hominum sed tacentium pa/Tulo?'uni (9).

Les molinistes l'ont si l>ien senti que les plus célèbres d'entre eux ont pris le parti d'introduire sur ce point une exception dans leurs formules et de rendre leur grâce suffisante commune, non pas à tous les hommes absolument, mais à tons les adultes 1 1 ).

5 V. l'p. l'rosp. ad Aiig". en tète du Traité De Dono Persev. et De Pvœdeat. Samf., in t. XVIII, p. 202 et t. XIII, p. 461. On a fait remarquer souvent que cette bypotlièse des semi-pélagiens enferuic en elle la Science moyenne de Molina. Et la remarque de saint Prosper est proprement la critique anticii)tîe de la science moyenne : Xoi'oqiic apnd ilios absurditalis generc, et non agenda prwscita sint, et prœscita non acla sint . Il faut observer que saint Augustin, en rejetant, comme saint Prosper, cette imagination «extravagante», ne fait pas, lui, porter sa crili«[ue précisément sur la science moyenne, c'est-à-dire sur la prévision par Dieu d'événements qui n'arrivent point. Il seml)le juger absurde uniquement ceci : que Dieu punisse ou récompense chez les enfants des fautes qu'ils auraient pu commettre, mais qu'ils n'ont pas commises en réalité : Hominum Jiitiira, qiiœ non sunt futura, procul dabio niilla siint mérita. De Pra'dest. Sanct., cap. i'3, w a."». Cf. ibid., cap. i3 et cap. 14 ; Ep. ig:f ad SLxt., n°' 4i-44 et Ep. 2/- ad Vital, n» 22. !

(6) V. t. XVIII, p. 202, et t. XIII, p. 46r. — (71 Aco., Ep. if)^ à SLxte, cité in t. XVIII, p. 207. — iS) Cf. sur tout cela Aug., De Prœdest. Sanct., cap. l'i et i4; de Dono Persec, cap. 11 et 12; De Xat. et Grat., cap. 8; De Correpl. et Grat., cap. 8; lib. II ad Boni/, cap. 7; (Jont. Julian, lib. IV, cap. 8; lib. \l, cap. 14 ; Ep. ig^ «^^ SLxt.; Ep. 21 y ad Vital, etc. — (9) Aur,., lib. IV, cont. Jiil., cap. 8; Fulg. De Incarnat, et Cr. 'Jt-, cap. 3o, m t. XVIII, p. 207-209.

Il) V. t. XVIII, p. 207-208. Cl. p. ex. Lessius, à propos de sa 2^ proposition, censurée par la Faculté de Louvain ; Deus post lapsum dat

Par malheur, cette réserve, qui répugne manifestement à l'esprit de la doctrine, — car si Dieu peut refuser sa grâce à des enfants coupables seulement de la faute héréditaire, pourquoi veut-on qu'il ne la puisse refuser à des personnes âgées qui ont ajouté au péché d'Adam mille péchés personnels (2)? — ne rend pas la doctrine ainsi corrigée moins insoutenable.

Le baptême, en effet, n'est pas moins condition de salut pour les adultes que pour les enfants : Nemo liberatus nisi regeneratus (i). Or le baptême suppose la Foi en Jésus- Christ qu'il faut professer soit directement, comme y sont tenus les adultes, soit indirectement, comme il arrive aux enfants par lofUce de leurs 2:>arrains et marraines (2). Point de salut, donc, hors de la Foi en Jésus-Christ (3). C'est ce que nous enseigne l'Ecriture (4), nous disant avec saint Paul que nous sommes rachetés, non pas simplement par la mort du Christ, comme si cette mort suffisait sans que nous en ayons aucune connaissance, mais par la Foi que nous en avons, per fidem in Sanguine ipsins (5) ; avec saint Pierre, que nul ne saurait être sauvé que par l'invocation du nom de Jésus- Christ et non est in alio aliqiio salus(6)\ avec l'Evangile, que celui qui ne croit pas au nom du Fils de Dieu est déjà condamné, qui non crédit, jani condemnatus est, quia non crédit in noniine Unigeniti Filii Dei (;j). C'est ce que nous répète la Tradition, disant avec saint Augustin que de la Foi procède toute piété et même toute justice véritable Fides undè omnis justitia sumit exordiwn (8), et que personne ne peut plaire à Dieu sans la Foi en Jésus-Christ (9) ; avec saint Thomas qu'il ne saurait y avoir de justification dans les adultes sans un

omnibus siifficienticufiuxUia contra qiiodqne peccalnni et ad consequen- (Inm justitiarn et vitaiii (vternani. — Notandiiin est : 1° luinc pi'opositionem intetligi de adiiltis ratione utentibiis... {Resp. ad Aiitapotogiaiii, in Schneemann), p. 375.1 — (2) V. t. XXIX, p. 253; t. XVIII, p. 208.

(il AuG., Serni. 14, De \'erb. Apost. — (2) V. sur tout cela t. X, p. 10 et l. X, p. G9-99. — (3) V. t. X, p. 273. — (4) V. ibid., p. 101-102. — (5) Rom . m, 25. Cf. (jalat., II, 16 : Non justificatus homo nisi per Jidem Jesu^ Christi. Cité in t. X, p. 290-291. — (6) Act. V, 12, in t. X, p. 292; v. t. X, p. 384, etc. — (7) JoA.\., III, 18. Cl". Makc, XVI, 16; t. X,'p. 270. — (8) AuG., De Prœdcst. Sanct., cap. 2; v. t. XA'III, p. 622, 623 et 625.

19) AuG., lib. IV cont. Jiil., cap. 3; v. t. X, p. 297.

mouvement de loi et d'amour, lequel m^ouvement, ne pouvant avoir pour objet tous les ai'ticles de notre religion, doit au moins nous porter vers celui qui nous apprend que c'est Dieu qui justifie le pécheur par le mystère de Jésus-Christ (lo). Et c'est enfin ce que confirme l'autorité de l'Église, enseignant solennellement par la voix du Concile de Trente « que la Foi est le commencement du salut des hommes, le fondement et la racine de toute justification, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu » (ii).

La Foi est le fondement de la justification. Cela ne signifie pas, comme le prétendent les protestants, que la Foi justifie à elle seule, et indépendamment des œuvres. Mais cela signifie que les œuvres ])av lesquelles la justification s'accomplit ont la Foi pour origine (12) : ou, en d'autres termes, que de toutes les grâces qui nous sont indispensables pour faire de bonnes oeuvres, la Foi est nécessairement la première, celle qui précède toutes les autres: Fides prima datur, ex qiiâ impetrentiir cœtera (i3).

Sans doute, absolument parlant, il n'est pas inconcevable qu'un homme qui ne croit point en Jésus-Christ reçoive de Dieu des secours suffisants, pour être sauvé. Supposé, dit saint Augustin, qu'un payen meure après avoir obtenu de Dieu la rémission du péché originel, et après s'être converti à Dieu de tout son cœur, de manière à l'aimer et à le servir parfaitement, il est incontestable qu'il serait sauvé, quoiqu'il n'eût pas entendu parler de l'Incarnation (i4)- Ce qui est rigoureusement impossible, c'est qu'un payen forme un tel acte de vertu par ses propres forces, et sans une assistance surnaturelle. Mais que cette assistance surnaturelle, accordée en raison des mérites du Christ, aille à des personnes qui ignorent le Christ, on ne doit pas nier que ce ne soit possible. Seulement c'est possible d'une possibilité métaphysique, non

(lo) S. Th., I» II»% qu. io3, art. 4, ad. 3; v. t. X, p. loi-ioa. - (n) ConcU. Trid., Sess. VI, cap. 84; v. t. XVII, p. 356. Cf. t. X, p. 102-ioi. — (i-) La Foi est le « principe originaire » de toutes les grâces (t. X^ 1, p. 328-229). — (i3l Alg., De Prœdest. Sanct., cap. 7. Cette formule est Iri-s fréquemment citée par Ai-nauld, ainsi que d'autres semblables de saint Augustin. V. notamment: t. XVII, p. 354; *■ XXXIX, p. 87-88; t. IX, p. 366-367; t. XVIIl, p. 621, etc. — (i4) AuG., De Xat. et Grot , cap. a; V. t. X, p. 282-283.

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d'une possibilité effective (i5). Et la supposition, au total, est cliiméiique, parce qu'elle n'est pas conforme à l'ordre que Dieu s'est j^rescrit dans la dispensation de ses grâces. Cet ordre, selon l'Écriture et les Pères, est de ne donner de grâce qu'à ceux à qui Jésus-Christ a été prêché et qui croient en lui (i6). Jésus-Christ est la pointe et la voie ; et, depuis la chute^ les hommes ne vont à Dieu que par lui: Eg'o sudi ostiiun: per me si qiiis introïcrit, salçahitiir . . . . nemo venit ad Patreni, nisi pev me (17)- Vouloir qu'ils jouissent se soustraire à cet ordre, c'est, comme le remarque saint Aug^ustin, rendre vainc la Croix du Fils de Dieu. On l'anéantit, cette Croix, nous l'avons vu, à prétendre que la nature est susceptible d'une vraie justice indépendamment de la Grâce. Mais on ne l'anéantit pas moins à prétendre que l'homme peut recevoir la Grâce indépendamment de la Foi du Christ. A quoi bon l'appel de Jésus-Christ : « Venez à moi vous tous qui êtes accablés de peine et de charge, et je vous soulag-erai » (18)? A quoi bon cette invitation à le reconnaître pour notre unique Sauveur, si, sans venir à lui, sans croire en lui, sans avoir aucune connaissance de son nom, les hommes ont toujours eu depuis le commencement du monde, et auront toujours jusqu'à la lin, autant de grâce qu'il leur en fait pour échapper au péché (19)? Non, « si Jésus-Christ n'est pas mort en vain, aucun homme ne peut, en façon quelconque, être justifié et délivré de la colère et de la vengeance de Dieu que par la Foi et le Sacrement du sang du Christ » 120). Si Jésus-Christ n'est pas mort en vain, la Grâce n'est pas commune à ceux qui ne croient pa& en lui et à ceux qui y croient, à ceux qui sont ses disciples, et à ceux qui, avant ou après sa venue, ont vécu daus l'ignorance ou le mépris de sa Loi. Si Jésus-Christ n'est pas mort en vain, la Grâce est réservée aux membres de Jésus-Christ,

(i5) V. sur tout cela l'opuspule : « Examen de cf'ltc proposition: Un philosophe qui n'a point encore entendu parler de Jésus <^hrist, mais qui connaît Dieu, peut, avec le secours d'une grâce donnée par les^ mérites de Jésus-Christ, faire une action véritablement bonne et vertueuse, avant que d'avoir aucune connaissance de Jésus-Chrisl. » (T. X, p. 383 et suiv.)

(16) V. ibid., p. 385, p. 396-397. — (17). Joan., t. IX et XIV, 6; v. t. X, p. 71-72, p. 83-84, etc.; t. XVIII, p. 645; t. X, p. 897. — (i8t Matth., XI, 28. — (19) V. sur tout celât. XVIII, p. 556 et t. X, p. 283 et suiv. — (20) Aug. DeNat.el Grat., cap. 2; v. t. X, p. 288.

LA GUACE NON DONNEE A TOUS l8l

c'est-à-dire aux hommes qui vivent selon son esprit et par son esprit (21). Elle est ce qui distingue le fidèle de l'infidèle, non pas, suivant la grossière méprise du P. Petau (22), que la Grâce ne soit jamais donnée à un incrédule, — nul d'entre les incrédules ne se convertirait jamais, ne pouvant se convertir à Dieu à moins d'être prévenus par le secours de Dieu même, — mais parce que le premier effet de la Grâce, quand elle est donnée à un infidèle, est justement de le rendre fidèle en lui inspirant un mouvement de Foi (23). Fides prima datur. Quiconque n'a pas d'abord reçu ce don, comme l'enseignent les évêques du Concile de Sardaigne, ne peut avoir part à aucune grâce : Qui fidèles non siint, g-ratiœ participes esse non possiint (24) .

Maintenant ce don de la Foi est-il commun à tous? Non, ré^jond l'apôtre : Non enim omnium est fides (25). On a beau recourir à l'équivoque d'une Foi implicite qui pourrait être à la portée des payens eux-mêmes, et qui se serait ti'ouvée effectivement chez les plus sages et les plus honnêtes d'entre eux (26). Une telle Foi implicite se réduit, en réalité, à la connaissance que les philosophes ont pu acquérir par les seules lumières de leur raison, et le spectacle de la nature, de Dieu et de sa Providence : elle n'est donc pas moins différente de la Foi divine, nécessaire pour le salut, que la nature l'est de la Grâce (271. La vraie Foi, selon saint Paul, saint Augustin et saint Thomas, a trois caractères essentiels : le premier, — sans lequel il n'y a pas de foi, même humaine, — c'est d'être fondée sur l'autorité, quod intelligimus dehemus rationi, quod credinius auctoritati (28) ; le second, — sans lequel il n'y a pas de Foi surnaturelle, — c'est de s'appuyer, non sur les discours et les témoignages des hommes, mais sur la parole de Dieu, et

21) V. t. X, p. 292. — 22 Le P. Petau avait cru (dans son livre De la Loi et de la Grâce, iib. I cap. i5) prouA er contre Janscnius que les infidèles ne sont pas privés de grâce sufllsante, en allcguaul que c'est par la grâce que ceux qui se convertissent sont appelés de l'inlidélité à la Foi. — i23i V. sur toute cette argumentation du P. Petau, t. XVIII, p. 370-371 et t. IX, p. 3G5.

(24) Ep. Episcop. A/'r. in Sardinia exsaliini (apud Eulg.). Cité in t. XVIII, p. 641. V. t. X, p. 295; t. XIX, p. 5i8; t XVI, p. 128, etc. — (25) II, Thess. III, 2; V. t. XVIIl, p. 622-623. — (26) V. t. X, p. 66 et suiv. C'est un des grands arguments de La Mothe, L. Vayer. — (27) Ibid., p. 86. — (28) AuG., De Ulilil. Credendi, cap. 11; v. t. X, p. 87; t. XVIIl, p. 628-629.

l82 LA nOCTUlNK DE LA GRACE

sur une lumière divine dont le Saint-Esj)rit éclaire nos âmes, non « enim fides assentltalicai, nisi quia est a Deo î-evelaliim (ag) » ; et le troisième, — qui distingue la Foi de toutes les autres connaissances humaines, — c'est, tout en surpassant en certitude les sciences les plus évidentes, de rester toujours, quant à son objet, dans une sainte obscurité : Est autem fides sperandariim snbstantia reriim, argumentum non apparentium (3o). M 'lis, manifestement, la notion à laquelle certains payens ont pu s'élever, d'un premier être et d'une première cause, n'a aucun de ces trois caractères (3i). Cette Foi purement philosophique, cette Foi de déistes (3-2), qui ignore le médiateur (33), n'est donc qu'un j)ur déguisement (34) : elle ne doit être appeléeni implicite ni explicite, mais chimérique et imaginaire (35).

Ce n'est pas que la Foi soit toujours et tout d'un coup à sa dernière perfection [36). On peut bien, avec saint Augustin,, reconnaître, avant la Foi parfaite du chrétien, une Foi imparfaite (fides inchoata), telle qu'est, par exemple, celle des catéchumènes, ou celle de ce centurion Corneille dont parle le chapitre X des Actes des Apôtres (3^). On peut même, si l'on veut, avec saint ïliomas, appeler cette Foi implicite (38), pourvu qu'on avoue : d'abord, que, comme les catéchumènes, Corneille, par ses relations avec les Juifs, qui lui rendaient témoignage, n'était pas sans quelque connaissance de la Loi d'Israël, et des prophéties relatives au Messie (3g); ensuite que sa Foi, non plus que celle des catéchumènes, bien qu'issue de l'instruction divine et fondée sur l'autorité des Px'ophètes, n'était pas suffisante pour le sauver, autrement Dieu n'eût pas eu besoin de l'avei'tir d'envoyer chercher saint Pierre, pour recevoir de lui, avec le baptême, une instruction plus complète (4o). Saint Augustin a maintes fois fait cette remarque,, et il ne manque jamais d'en conclure que la Foi, depuis ces

(291 Saint Th., Il' Il"% qii. I, art. i, in corp. ; v. t. X, p. 85. — (3o) Hcbr., XI, i; V. t. X, p. 85-80.

(3i)V.t.X,p.87.— (32) Ilnd.Ci'.t.XXm, p.643. V. aussi Pascal, sect.AIlI, fr. 556. — (33) V. t. X, p. i33-i34. — (34) Ibid., p. 88. — (35) Ibid., p. 85 et p. 207. — (36) V. t. XVIII, p. 623 et suiv. — (37) V. sur tout cela t. X, p. 207 et suiv.; t. XYIII, p. 642 et suiv. — (38) V. t. X, p. 207; Cf. Saint Th., IP II", qu. X, art. 4, ad 3. — (39) Ibid., p. 207-208. — (4o) Ibid., p. 208-209. V. AuG., De Prœdest. Sanct., cap. 71 et De Bapt. cont. Donat , lil>. IV, cap. 21; cf. t. XYIII, p. 638 et suiv. et jj. 642 et suiv.; et aussi t X, 396.

LA GUACE NON DO.NNKE A 1 OUS I(S3

« premières conceptions » jusquàson plus liant degré d'achèvement, est tout entière l'ouvrage de la parole de Dieu, extérieure et intérieure (4i). D'une part, en ellet, la parole de lapùlre est formelle: Fides ex auditii. Ou, comme dit le Concile de Trente commentant cette parole : pour se disposer à la justification, il faut d'abord « concevoir la Foi par l'ouïe » (421. D'où il résulte, suivant la formule du Concile de Sardaigne, que ceux qui n'ont rien jiu ouïr des mystères de la religion, n'ont pu recevoir la Foi nécessaire pour se préparer à la Grâce (43j : Nec possiint credere ad qiios imyenitin^ ipse fidei aiidifus minime pervertisse (44'- Et, sans doute, Voiiïe dont parlent ici l'Apôtre et les Conciles ne concerne pas seulement la perception des sens. Dieu, quand il lui plaît, peut ])ieQ parler aux âmes, en dehors de tout ministère humain, par des révélations immédiates et secrètes. Ainsi a-t-il, longtemps avant l'Incarnation, fait à Moïse, aux patriarches, aux prophètes, et même à certains gentils tels que Job ou Melchisédech, voii'e peut-être à la sibylle Erythrée, l'annonce du Messie à venir (45). Mais ce sont là faveurs miraculeuses, réservées à un très petit nombre de j^ersonnages que l'Ecriture a pris soin de nous désigner par leurs noms. Et l'on a le droit de dire qu'en cette matière l'exception confirme la règle (4^'- La règle, c'est que, dans la voie ordinaire de la Providence, comme on ne peut point invoquer Dieu sans avoir la Foi, on ne peut point aussi avoir la Foi que pai* l'instruction des prédicateurs (47). Si, du reste, Dieu répandait si libéralement sur les infidèles ces illuminations directes, comment les missionnaires, lorsqu'ils viennent évangéliser tant de peuples sauvages, n'y trouveraient-ils pas le moindre soupçon ni du Sauveur, ni même du vrai Dieu? Ou, pour mieux dire, à quoi serviraient les missionnaires (4Bj? Ilien ne saurait prévaloir confie le texte de saint Paul: « Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés. Mais comment

(4i) V. t. XVllI, p. 639 et 64^.

(42) Y. t. XVIII, 1). 647; Comùl. 'Jiid., Sess. VI, Ciii». 0. — (43i V. t. XVIII, p. 640-641. — i44i Ep. Synod. h'pisc. Afr., cap. 9; cilc, in t. XIX, |). 5i8. — (40) V. t. X, p. 2ck), acii, aoJ, 200; t. XVIII, p. 6;n-()'3',. — (46i V. t. X, p. 200, 2o5 et 206 ; t. XVIII, p. 6io-63i, p. i\%; Arc, De Dono P<'rs<-v., cap. 19. — (471 V. t. XVIII, p. 634; t. XXXI, p. 126. — (481 V. t. XVIII, p. 618, "p. 635-636; t. XXXI, p. 1^5-12-.

l84 I-A DOCTRINE DE LA GRACE

rinvoqueront-ils s'ils ne croient point en lui? Et comment croiront-ils en lui s'ils n'en ont point entendu parler? P^t comment en entendront-ils parler si personne ne leur prêche? Qiiomodo credent in qiiein non audierunt (49)? »• — D'antre part, les prédications mêmes, ni les illuminations, ne suffisent à mettre un homme en état de croire. « Lors, dit saint Augustin, que l'on prêche l'Evangile, les uns croient, les autres ne croient pas; mais ceux qui croient écoutent et apprennent au dedans, lorsque le prédicateur leur parle au dehors. Et ceux qui ne croient pas écoutent bien au dehors, mais ils n'écoutent point et n'apprennent point au dedans. C'est-à-dire qu'il est donné aux uns de croire et non pas aux autres, parce qne nul, dit Jésus-Christ, ne peut venir à moi, si mon Père, qui m'a envoyé, ne le tire. Ce qu'il exprime ensuite plus clairement, en disant: Xul ne peut venir à moi s il ne lui a été donné du Père » (5o). La Foi ne requiert pas seulement l'instruction, humaine ou divine, par laquelle la vérité de Jésus-Christ est proposée à notre intelligence, mais encore l'onction intérieure de l'Esprit Saint, qui prépare l'assentiment de notre volonté. Et cette onction, ajoute saint Augustin, n'est pas donnée à tous ceux qui écoutent sa parole, elle marque une miséricorde singulière de Dieu : lllis datur ut credant, illis non datur (5i). Nous avons donc double motif de conclure, avec saint Augustin encore : « La Foi, et dans son commencement et dans sa perfection, est un don de Dieu: et nul ne peut douter que ce don ne soit accordé aux uns et refusé aux autres, à moins qu'il ne veuille combattre ouvertement les paroles claires de l'Ecriture divine (oa). »

Et par conséquent nous ne pouvons nous empêcher de conclure aussi que les infidèles, n'ayant point reçu de Dieu ce qui leur était nécessaire pour avoir la foi, même commencée, qui est l'origine de toute justice, ne reçoivent non plus aucune influence de la grâce de Jésus-Christ (53).

(49) Rom., X, i4; cité in t. XVIII, p. Gat, 622, 640, G26, 628 et 641; t. X, p. 25o; t. XXXI, p. 127, etc. — i5o) V. Aug , De Pvœdest. Sanct. cap. 8; t. XVIil, p. 887; v. aus.si Ep. 194 \alias io5); ibid., p. 626-627. — (5i) Aug., Ep. 194 [alias io5), cité ibid., p. 626-637. — i52) Aug., De Prœdest. Sancl., cap. 9; v. t. XVIII, p. 388.

(.53) V. t. XVIII, p. G27-G28 et p. 621: et surtout t. IX, p. 362 et suiv. On sait que le Décret des 3i Propositions a condamné cette 5' Propo-

LA GR\GE NON DONNÉE A TOUS l85

Ce qui est vrai des iniîdèles ne l'est pas moins des Juifs de l'Ancien Testament, lesquels, encore qu'ils fussent appelés le peuple de Dieu, privilégié entre tous les autres (i), — non fecit taliter onini nationi, — ont été, pour qui va au fond des choses, de véritables infidèles.

Les Juifs vivent sous la Loi. La Loi de Moïse, c'est-à-dire le Décalogue et les préceptes qui s'y rattachent.

Or cette Loi a-t-elle donné aux hommes le moyen d'être justes /^a)? Saint Paul répond qu'elle ne l'a pas donné : et saint Thomas ajoute qu'elle ne le pouvait donner, « autrement elle aurait été manifestement contre les promesses de Dieu, parce qu'onaurait pu obtenir la justice par un autre moyen que celui que Dieu avait promis, àsavoir, parlaLoi, et non par la Foi »(3). Aussi lisons-nous partout dans l'Ecriture, que la Loi de Dieu, écrite par Moïse sur la pierre, a été un ministère de mortel un ministère de condamnation, tandis que la Loi nouvelle est un ministère de justice (4) ; que la Loi a été vertu dépêché, qu'elle est survenue afin qu il y eût une abondance de péchés (5); quelle a produit la colère, et la malédiction (6) ; qu' « enfin elle a été la lettre qui tue ij). Paroles si fortes que les hommes n'auraient jamais osé s'en servir, si elles n'étaient du Saint-Esprit même (8), et qu'elles ont porté, non sans quelque apparence de raison, les manichéens, à conclure que la Loi était mau-

sitioa ialtribuée à Siiinich : Pagani, hœretici, aliique hiijiis generis, nullnm omninà accipiiint a Jefiu Christo influxiini : adèoqiie hinc rectè inferas in illis esse i'olantateni nadani et inerincin, sine omni gratià sufficienle. Arnauld juge cette proposition très vraie dans le fond, quoique « conçue en des termes qui peuvent faire trouver quelque^ prétexte de la condamner » it. IX, p. 363 et suiv.). Cf. sur le sujet de la grâce donnée aux Infidèles : Jansén., lib. III, De Grat. Christ., cap. ri.

(I) V. t. XVII, 98; t. X, p. 24Î; t. VII, p. 795-9:6. — (21 Cf. sur tout co qui a rapport à l'état des Juiis sur la Loi: Jansiîn., lib. III, De Grat. Christ., cap. 5-9. (3) Saint Thomas, Comment, in Ep. ad Galat. (V. Galat. 111, 21) et lect. III in cap. 4. Ep. ad Rom., cité in t. X, p. 209. Cf. t. XVII, p. 739. — (4) II Cor. III, : et 9, cité in t. XVII, p. 732-733-, et t. X, p. 409-410- V. aussi t. XVII, p. 100, 108, etc. — (5) I Cor. XV, 56 ; Rom. V. 20, cité ihid. — (6) Rom. l\, i5, cité ibid. et Galat. III.

(7) II Cor.. III, 6, cité ibid. Saint Paul dit encore que « nul n'est justifié par la Loi » (Galat. IV). V. t. XXIX. p. 270-271. — (8) V. t. XVII, p. 108.

l86 LA UOCTUIN'E OE LA OH ACE

vaise (9). Mais tous les Pères rejettent avec horreur cette conclusion. Et Tapôtre, le premier, l'avait répudiée: Que (lironsnous donc ? La Loi est-elle péché? Dieu nous garde d'une telle pensée! (10) » Au contraire la Loi est bonne. Juste et sainte (11 ). Si bonne, si juste, et si sainte qu'elle n'est autre chose, réserve laite des prescriptions purement cérémonielles comme celle du Sabat, que la formule du Di*oit naturel, ou de la Loi éternelle que Dieu même ne saurait abroger 1 12), et qui s'impose, à ce titre, aux chrétiens non moins impérieusement qu'aux juifs (i3). Comment, alors, loin de servir aux hommes, leur a-t-elle, suivant l'expression de saint Jean Chrysostome, nui beaucoup, oJokv xÉpoor, àÂ.'.à y.y). zo/ô -h .3/.a€oç ? (i4i C'est que> répondent saint Augustin et saint Thomas, commandant aux hommes le bien sans leur fournir en même temps le moyen de le pratiquer, elle était disproportionnée à la faiblesse liumaine (i5). Lex enimjuhebat, non implebat (16). En fait, elle n'a point été accomplie. Notre-Seigneur lui-même l'a reproché aux juifs : Xonne 3Ioyses dédit vobis Legeni ? Et nenio ex vobis facit Legein (17). Et saint Etienne, et saint Paul, après les prophètes, déclarent pareillement, sans exception ni réserve, qu'il n'y a aucun juif de juste, que tous ont violé l'alliance de Dieu, et qu'ils n'ont jamais gardé la Loi (18). Certains d'entre eux, à la vérité, tels les pharisiens, ont paru se conformer matériellement à quelques commandements ; mais ceux-là mêmes n'ont eu, à la manière des sages payens, qu'une vertu légale et extérieure (19) ; « car ils n'ont agi, dit saint Augustin, que par le désir de posséder une félicité terrestre, ou par \n crainte de la perdre (20) » : manquant donc à ce commandement

(9) V. sur tout cela t. X, p. 410 411; t. XVII, p. 104 ; t. XXXIX, p. 3:- — (10) Rom.Xll, 7; V. t. XYII, p. io4;t. XXXIX, p. 37. — (ii) Rom., VII. 12; V. t. XVII, p. io3. — (12) V. t. X, p. 14. — (i3) V. AiG., lib. II ad Boni/., cap. 4, cité m t. XVII, p. i34.

(i4) Ghrysost., i^om. 12 in Ep. ad Rom., cité in t. XVII, p. 107-108. — (10) AuG., Serm. 6, De Ver. Apost-, cap. 7; De Spirit. et Lit., cap. 19; lib. IV, ad Boni/., cap. 4; S.mnt Tho.mas, I' 11"% qu. 98, art. I, ad. 2 et Comment, in cap. 4, i/J- Rom., lect. II ;cité in t. X, p. 4t>9-4ii; t- XVII, p. 734, 735, 73j. — II}) AuG., Serm. 6, De Verb. Apost., cap. 7. — (17) JoAN. VII, 19 ; cité in t. XIX, p. Sai et t. XVII, p. 12(5.

(18) Hebr., VIII, 19; Rom. III; .Ierkm. XXXI, 32: .\ct. VU, 5i-53; cité in t. XVII, p. 126. — (19) V. t. XVII, p. i29-i3i ; t. XVII, p. 739; t. X, p. 677. — (201 AuG., lib. III, ad Bonif.. cap. 4; cité in t. XN'Il, p. i34.

LA. CtRACE non donner A TOUS 187

qui n'est pas seulement le premier et le plus grand de tous, mais qui définit l'esprit selon lequel doivent être pratiqués tous les autres, — tu aimeras Dieu de tout ton cœur, c'est-à-dire tu ne feras rien que pour Vamour de Lui, — on ne peut dire qu'ils aient accompli la Loi véritablement (21). La charité seule accomplit vérital)lement la Loi, plenitudo Leg-is est (22), parce que, seule, usant de la Loi comme il faut, légitime Legs utltur (23), elle fait le bien sans péché : Charltas sola non peccat (24). Gela étant, il est manifeste que la Loi ne pouvait être remplie par des hommes dont le cœur, tout entier à l'amour des créatures, était incapable de charité. Cette inelficacité de la Loi, remarquent les Pères, ne venait pas d'un vice imputable à la Loi même : elle ne venait, comme le dit l'apôtre, — quod impossihlle erat Legl in quo inflrmahatur per carnem (25), — que de la chair, ou de la concupiscence, qui, tant qu'elle n'est pas guérie par la Grâce « résiste invinciblement » à tout bien (26). Mais enfin la volonté de l'homme restant ainsi disposée, on conçoit que l'avantage apjjorté par la Loi? quoique très précieux en lui-même, ait dû, — comme le bienfaisant soleil fait quelquefois beaucoup de mal aux yeux malades 1 27 1, — tourner au détriment de l'humanité. Tout cet avantage, après tout, ne va qu'à procurer aux hommes la connaissance exacte du bien et du mal. Per legem cognltlo

21 V. sur l'aiaour de Dieu princi[)e de toute vraie vertu, le eh. I de celte I" partie et le ch. I de la 2" partie. — 122) Rom. XIII, 10, cité in t. XVII, p. 99. Cf. Aug., De Spirit. ad lit., cap. 21: Charitas... aiiœ plenitudo Legis est (t. X, p. 4i"'-

23) Aug., De Corrept- et grat., cap. I, in t. X, p. 3i3. — (24) Auo., Ep. (al. 95) ; in t. X, p. 42Ô, etc., et I Cor. XllI, 4. '" t. XVII, p. 99. V. sur tout cela t. XVII, p. io4-io5. — (25) Rom. VIII, 3. V. t. X, p. 410, cité par saint Augustin et par saint Thomas I' II", qu. 98, art. 6 in corp.\. V. ibid., p. 4i>8.

(26 V. Aug. : Le.\ enim jnhebat et non iinplebat, ijiiia caro, uhi non erat gratia. im-ictissimè rc.'^i'itchat. \Scrm. G de Verb. Apost., cap. 7). Xer/iic suo \.'itio non iinplebatur Lex, sed \ntio pviulentid' (kirnis, quod viliiim per Legem demonstrandani, per gratiam sananduni fuit. fDe Spirit. et Lit., eaj). 19'. V. t. \, p. 410-411. Saint Tiujmas : M est propter injirniildletn cai-nis, </u<t' erat in liomine e.v corruplione foinitis e.v quà proveniebat; quod etiam Lege dnlà iioino a roncupiscentià vincebatur, Cité ibid., t. X, p. 408. Cf. S. Tli. I" Il*% qu. 98, art. I, ad 2 : Lex dicitur occfdisse, non quidem effectii'è, sed occnsionnaliter... El sic occasio ista non erat data, sed sumpta ab liominibus. Cite in t. XVII, p. 738 et t. X, p. 4o<).

(27 .\uG., Conl. Faust., lil). W, cap. 8, cité in t. XAII, p. io3.

l88 LA DOCTRINE DE LA GUAGE

peccati (28). Or cette connaissance, chez des hommes que la domination de la concupiscence rend impuissants à s'abstenir du mal qu'on leur découvre, ne saurait avoir d'autre effet que d'aggraver et de multiplier le péché . De l'aggraver : parce que le pécheur, entrant désormais en révolte ouverte contre la Loi, ajoute au désordre de sa faute celui de la désobéissance ou tle la prévarication (29), l'homme devient prévaricateur par la lettre qui tue (3o). Et de le multiplier : parce que les préceptes et les prohibitions irritent et exaspèrent ces mauvais désirs auxquels ils prétendent mettre un frein f3i) ; la concupiscence se portant avec plus d'ardeur, comme le note saint Thomas, vers le péché défendu, concupiscentiâ ipsâ magis fervente liomines Lex ad peccatwn ducebat (Sa). Voilà comment la Loi a fait surabonder le péché. Et il est si vrai qne tel a été son rôle que, selon saint Paul, Dieu l'a révélée ^précisément pour cela : Lex superintravit ut abundaret delictum ; Lex propter tr ans gr espionnes posita est (33) : entendez, comme l'expliquent saint Augustin, saint Prosper et saint Thomas, afin d'humilier la superbe de l'homme, de le convaincre de l'extrémité de son mal, et de faire éclater sou incapacité à guérir sans l'aide dun libérateur (34).

Mais tout cet enseignement de l'Ecriture et des Pères n'a de sens, évidemment, qu'à une condition : c'est que la Loi, sous l'Ancien Testament, n'ait pointété jointe à la Grâce. Car, répétons-le, la Loi est sainte et bienfaisante en elle-même. Elle ne donne la mort qu'en tant qu'elle est violée. A ceux qui auraient la force de l'accomplir, elle donnerait la justice et la

(28) Rom. 111,21, et Rom. VII, 7. Cf. Aug. : Fer legem non abolitio, sed cognitio peccati, lib. III, ad BoniJ., cap. 4, etc., cité in l. XVIII, p. 71G, et SAINT Grégoire : Lex peccata indicare potiiit, non aaferre, Moral., lib. XVIll, cap. 26, in t. XIX, p. 52i. — (29) V. Aug., Cont. Faust., lib. XIX, cap. 7, Op. imp. lib. I, cap. 96; Prosp., Sentent. S21 ; irai. XVII,

p. 789-750, p. 733; V. t. XIII, p. 354.

(3o) Cité in t. XVII, p. io5. — (3i) V. t. XVII, p. 100. — (82) Saint Thomas, Comment., in I Cor., cap. i.5, lect. 11; Comment., in cap. 5, Ep. Rom. y lect. 6, in t. XVII, p. 742-743, et t. X, p. 410. — (33) Rom., V, 20, et Galat., III, 29; V. t. X, p. 410, et t. XVII, p. 732-733. — (34) V. t. X. p. 95-96; t. XVI, p. 225-226; t. X, p. 407-408, p. 4i2-4i3; t. XVII, p. 782. — Cf. t. X, p. i38 : Lex... reos tanlurn fecere nata evat, Jubendo, non adjuK'undo : prœi'aricationis enim gratiâ posita est, ut in\'eniretur infirm,itas, nec lantum ut inveniretar, scd etiam al aageretur, et vel sic medicus qnœreretur.

vie, selon les paroles de Moïse, reprises par le Christ et par saint Paul : Observez les commandements et cous vivrez (35). Aussi est-ce à boa droit que saint Augustin dit souvent : « C'est la même Loi qui est tantôt une lettre qui tue, et tantôt un esprit qui vivifie, avec cette unique différence qu'elle tue quand elle est seule, et qu'elle vivifie quand elle est accompai;née de la Grâce (36). » Oui, ajoute-t-il, « la même Loi qui a été donnée par Moïse est faite grâce et vérité par Jésus-Christ, lorsque l'esprit a été joint à la lettre, afin que la justice de la Loi commençât à être accomplie par les hommes, laquelle auparavant n'étant point accomplie, les rendait plus coupables en ce qu'ils violaient la Loi (3^) ». Si donc, comme le prétendent le P. Cellot et les autres molinistes, la Grâce a toujours et inséparablement été unie à la Loi (38), d'où vient que la Loi n'a j)u être remplie par les juifs? Et quel est à cet égard l'avantage des chrétiens? Qu'y-a-t-il dans le Testament de Jésus-Christ qui ne fût dans celui de Moïse? En quoi la nouvelle alliance était-eile nécessaire après l'ancienne (39)? — Les jésuites répondront qu'en effet, ils n'admettent point de différence essentielle entre les deux Testaments, et que, sauf les préceptes cérémonieux dont les chrétiens sont déchargés , la religion judaïque est identique à la religion de l'Evangile i^o). Mais ce disant, ils foulent aux pieds l'Ecriture et les Pères (4i) et contredisent ouvertement saint Paul, qui semble n'avoir rien eu tantàcœur dans ses épîtres aux Romains, aux Hébreux, et aux Galates, que de marquer, avec une force invincible, l'opposition entre l'ancienne alliance et la nouvelle (42). Cette opposition, aussi pi'ofonde, suivant l'apôtre, que celle de l'ombre cl de la lumière i43), il nous en fait voir limage allégorique dans Ihistoire des deux enfants d'Abraham, Ismaël et Jacob. Ismaël est né d'Agar, la servante d'Abraham, pour montrer que le vieux Testament n'engendre que des esclaves.

i3;)) V. t. XVIII, p. 714-716. Cf. AuG., lib. IV, ad Bonif., cap. .5. — (361 AuG., lib. XV, Cont. faust., cap. 8; V. t. XVII, p. 1 34-1 35 ; t. XVIII, p. 702-703. — 137) AuG., lib. XV, Cont. Faust., cap. 8; V. t. XVIII, p. 708. — (38; V. t. XVIII, p. 715-718. — (39) V. t. XVII, p. 107, i33, etc.; t. XVII, p. 726, 73i, 745 et suiv. — (4o) V. ibid. V. aussi t. XVII, p. 75o; t. XVII, p. 121, etc. — f4i) V. t. XVII, p. 749.

1421 V. 1. XVIII, p. 7i3. Cf. t. XVII, p. io5 et suiv., 178 et suiv.; t. XVII, p. -26 et suiv., p. 74y et suiv. Cf. t. XVII, p. 842. — (43) llebr., X, i ; V. t. XVII, p. 74:- -

lf)0 LA. DOCTRINE DE LA. GRACE

donnant à ses enfants l'esprit de crainte, qui est Tesprit de servitude, et que la Jérusalem terrestre, c'est-à-dire la Synagogue, est esclave avec ses enfants. Isaac, au contraire, est né de Sarah, femme légitime d'Abraham, pour montrer que les enfants du Nouveau Testament sont libres, et que la Jérusalem céleste, cest-à-dire l'Eglise, jouit delà liberté que Jésus-Christ lui a acquise en lui donnant l'esprit d'amour. Ismaël est né selon la chair, et selon le cours ordinaire de la nature, pour montrer que l'Ancien Testament n'a eu des enfants que selon la chair, c'est-à-dire des hommes charnels, recherchant uniquement les biens de la terre qui leur étaient ])roposés dans cette alliance pour récompense de leurs services ; et Isaac est né selon la promesse faite à Abraham, et contre l'ordre de la nature, pour montrer que le Nouveau Testament n'a des enfants que selon l'esprit, qui ne sont point engendrés par la nature, mais par la grâce, et qui sont les vrais enfants de la promesse. Enfin il fut dit à Abraham touchant Agar et Ismaël : « Chassez la servante et son fils, car le fils de la servante ne sera point héritier avec le fils de la femme libre » (Gen. XXI, lo), pour montrer que les enfants de la Synagogue ne partageront point avec les enfants de l'église l'héritage céleste du Père (44)- — Telle est l'irréductible différence qui sépare l'Ancien et le Nouveau Testament, la religion des juifs et celle des chrétiens. Et certainement, cela ne fait pas que, l'un et l'autre issus de Dieu, ils n'aient aussi l'un avec l'autre un rapport étroit (45). Mais ce rapport est uniquement de signe à chose signifiée. L'Ancien Testament n'a pas été le prélude du nouveau : il en a été, comme dit saint Augustin, la représentation vivante (46). « Toutes choses », dit saint Paul parlant des juifs, « leur arrivaient en figures » (47). Entendez que, non

(44^ Galat., IV. Commenté par Aug., De civil. Dei, lib. XV, cap. 2 ; lib. III ad Boni/., cap. 4. V. t. XVII, p. i37-i38. — (45) V. t. XVII, p. i3:.'

(46) Ibid., p. iSa. Cl". Aug., De Verà Relig-ione, cap. 27, cité ibid., p. 120. C'est ce qui a permis à Jansénius de comparer l'Ancien Testament à une espèce de grande comédie. V. Janséxics, lib. III De (irai. Chris-., cap. G: Perspiciium est tutiim illnd vêtus Testamentiim nihil aliud fnis.se fjiiam niagnani quamdam (juasi Cojmrdiam, qiiœ non tanipropter seipsani quant j)ropter ici cni prœjii^urundo serviebat, hoc est pi-ojder Testainentani novuni, etc.. ». V. sur ce sujet, t. XA'II, p. m et suiv. — 147) I. Cor., X, 6 et II, in t. XVII, p. 117-118. On remarquera le rapport de cette doctrine d'Arnauld et de Jansénius iou plutôt de saint Aiij^ustin)

LA GRACE XON DO.NNKE A TOUS I9I

seulement les choses inanimées de la vieille Loi, comme les sacrifices, les autels, les temjiles et les jours de fêtes, mais les actions, bonnes ou mauvaises, des hommes, ont été le symbole et l'annonce cachée des mystères de la Loi nouvelle : lllorwn liomimiin non tantiim lingiia sed et vila jjvophetica fuit (4^j- Or rien n'empêche qu'une chose excellente ne soit figurée par une autre chose imparfaite ou mauvaise. Le péché de ïhamar avec Juda, ou celui de David avec Bethsabée, ne sont-ils pas interprétés par saint Augustin comme figurant l'union du Christ avec l'Eglise 1 49) '•* Quelque sens figuratif qu'on doive reconnaître à l'ancienne alliance, elle n'en demeure pas moins une alliance toute charnelle faite avec un peuple tout charnel, et fondée sur des promesses toutes charnelles : alliance qui pourrait à ])on droit paraître indigne de Dieu (comme elle a paru aux manichéens \ si l'on ne tenait compte de sa relation avec l'autre alliance, univei^selle et spirituelle, qu'elle fait présager (5o). Non seulement l'ancienne alliance n'est point comparable à la nouvelle pour la sainteté, mais, de valeur proprement morale, elle n'en a aucune. A moins de renverser tout le christianisme, il ne faut pas dire que l'on se sauve plus facilement par la nouvelle alliance que par l'ancienne : il faut dire que l'on se sauve par la nouvelle, et que l'ancienne ne procurait aucun moyen de salut (5i 1.

Croirons-nous donc qu'avant la venue du Christ, nul d'entre les juifs, ni Moïse, ni les patriarches, ni les prophètes, n'ait échappé à la damnation? A Dieu ne plaise. Il est très vrai, comme le dit souvent saint Augustin, que quelques hommes ont été sauvés durant le temps de la Loi. Mais il est très faux qu'ils l'aient été par le secours de la Loi (02). Ils ont reçu, — précisément comme ces payens privilégiés dont nous avons parlé, Job ou Melchisédech, — une anticipation de la gi-àcedu Christ, en vertu des lumières que Dieu leur donnait, soulevant en leur faveur le voile des allégories et des ligures, sur l'Incarnation, la Mort et la Résurrection du Messie (53). Ces saints

avec les Pensées de Pascal, à lu section X de l'édition Briinschvicg. (Cf. les noies de l'édition Pr.

1481 Alg.. lib. IV, (Jont. Faust., ciip. 2. V. t. XVII, p. iiG et p. i33 et t. X, p. 10. — (49) AuG., lil). WII, (Juiit. fatisl., caj). ■j\}\ \. t. XNIl, p. 116-117. — (00) V. l. XVII, p. 117, p. i3o-i3i. — (ôii V. t. XVI, p. loi- 102. — (521 V. t. X, p. 174 — ">■}) V. t. X, p. 1,74-175; t. X, p. 10; t. X, p. 4t»8-4o<j; t. XXIX, p -y-j.

personnages, regardant Jésus-Christ à venir comme nous le regardons maintenant qu'il est venu, attendant de Lui seul leur rédemption, n'ont été justifiés que par la même Foi qui nous justifie (54) •' Ea qiiippe fides Jiistos nanavit (intiqiws, qiiœ sanat et nos, ici est Mediatoris Dei et hominiini Hominis Jesii Christi, Jides Sanguinis ejus, fides Crucis ejiis, fides mortis et Resurrectionis ejus (55j. Ils sont entrés avec nous dans la société d'une espérance commune (56). lis ont déjà fait partie du Corps du Christ (S^). Ils ont été, selon saint Augustin, des chrétiens avant la lettre, nondurti noinine sed re ipsâ Christiani (58). Ils ont appartenu au Nouveau Testament, tout en vivant dans l'Ancien, hominis in veleri Testamenio, sed non de veteri Testaniento (591. Ce sont ces juifs d'exception (60)^ « dispensateurs et ministres de l'ancienne alliance, pour servir au dessein de Dieu, mais enfants et héritiers de la nouvelle (61) », c'est cette élite, et non point la Synagogue (62), qui a incarné, avant l'Evangile, la véritable religion et la véritable église ; cette église éternelle, dont parlent saint Augustin, saint Léon, saint Grégoire et tous les Pères (63) ; cette église qui comprend tous les justes, depuis Abel jusqu'à la fin du monde (641, tous les vrais spirituels, adorateurs de Dieu en esprit et en vérité (65), et hors de laquelle il n'y a point de salut {(SQ) ; cette église qui est une en ions les temps, parce qu'en tous les temps elle a toujours eu pour principe la grâce du Christ, obtenue par la Foi en son nom (6-1. Mais, par ce que les Pères nous enseignent de ces rares israélites selon Vesptnt, on peut comprendre ce qu'il faut juger de la masse des israélites selon la chair, ces enfants de la servante, ces juifs

(54) V. t. XVII, p. 746-747; t. X, p. 78, p. 174-17'i; t. XVII, p. i3i-i3G, etc. Cf. AuG., De Xal. ad Grat., cap. 44; Cont. Adimant., cap. 22. ^ (55i KvG.,De Xat.ad Grat., cap. 44; V. t. X, p. 174-170.

(56) V. t. X, p. 78. — (57) V. t. XVII. p. i3o. — (58! Auc, lil>. V, ad Bonif., cap. 4. V. t. X, p. 408-409; t. XXIX, p. 271; t. XVII, p. 122. — (59) AuG., Exposit., Ep. ad Galat. et lit). V, ad Boni/., cap. 4; V. t. XVII, p. 122; t. XVII, p. -46. — (60) V. trad. du De Vera Beligione, note d'Arnauld, t. XV, p. 710. — (6i) Aug. lib. V, ad Bonif, cap. 4; V. t. XVII, p. 122. — (62) V. t. X, p. Si.

(63) V. Aug., in Ps. 90; Grkgor., Nom. 5, (jiia Evangcl., Serm. 23; t. XVII, p. 122; t. X, p. 175; t. XXIX, p. 272. — (64) V. t. XVII, p. 122. — (65) Ibid., p. i38-i39. — (66) Ibid., p. 122. — (67) Myslevia pro teniporuni ratione variata, fides qud vi^^imiis nullà <vtate diversa. (Saint Lkon, Serm. 23.) V. t. X, p. 175. Cf. sur cette iinilé de la vraie religion avant et après la venue du Christ, Pascal, sect. IX, fr. 610.

LA GUAC.K NON DOXNKK A lOl S ï<^)i

purement j«il's dont était oomposée la Synagogue iG^i. Si la marque distinciive des pi^emiers est la Foi anticipée du Christ, qui leur a été eomniuniquée par faveur extraordinaire, c'est donc que les autres sont demeurés étrangers à cette Foi. Ils ont bien attendu un Messie, mais un Messie tout humain, qui devait établir un royaume temporel, et les délivrer de leurs ennemis visil>les (69). Ils n'ont pas su tléméler le vrai sens de la révélation du Sinaï et des prophéties f^o). « Ils n'ont point cru à la Loi, dit (dément d'Alexandrie, comme annonçant Jésus-(^lirist, mais ils se sont arrêtés à la lettre seule, sans passer à l'esprit de la Loi, et à la Foi iji». » C'est ce qui a lait tlire à saint Paul que les juifs ont été gui'dés et enfermés sous la Loi, auh Lege custodiebomur conclusi in eam fideni qiiœ fei'elanda eral. En quoi gai^dés ? En ce que, comme l'interprète saint Augustin, n'étant pas encore capables de vivre par la Foi des choses spirituelles et invisibles, la crainte des peines visibles les empêchait de tomber dans l'idolâtrie. Et en quoi enfermés? En ce que, réduits à la Loi seule, c'est-à-dire aux û'uvres de la Loi, ils n'ont pu s'élever jusqu'à la justice véritable 1 72). Saint Paul, au même lieu, nous le déclare : la Foi seule justifie ; or la Loi n'a rien de commun avec la Foi; donc nul sous la Loi n'est justifie devant Dieu (^S). Et c'est pourquoi, conclut-il, avant l'avènement de la Foi, les juifs ont été sous la malédiction : Quicunqiie enim ex operihus Legis snnt, sub nialedicto siint 1 7/i).

Priusqiiam vènirel /ides, écrit l'apôtre. Il y a donc eu un temps où la Loi régnait seule i^Si. Ce n'est donc pas une distinction métaphysique, c'est une succession historique qu'exprime la fameuse formule de saint Augustin sur les trois conditions de l'homme durant cette vie : ante Legeni, sub Lege, et sub (rratiâ 1761. L'humanité a réellement passé par ces

(i8; V. t. XVII. p. 121. — (69 V. t \, p. uso et i. xvii, 1) r<o. — (70)

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