VON PE
après lui, particulièrement saint Anselme et saint Thomas, ont réluté l'argumentation semi-pélagienne.
Pour peu qu'on entre avec quelques précisions dans leurs réponses, on voit s'évanouir ces objections si redoutables au premier abord.
La difficulté se peut prendre de deux côtés : du côté de la prédestination gratuite et du côté de la grâce efficace.
Pourquoi, dit-on, m'inquiéter de ce que je dois faire, si, dès maintenant, et immuablement, je suis inscrit au livre de mort ou au livre de vie?
C’est proprement le raisonnement du fatalisme mahométan : Ce qui est écrit arrivera nécessairement (1). Raisonnement dont le sophisme consiste, comme l’observe saint Thomas dans la Somme contre les Grentils, à séparer les événements déterminés par Dieu des moyens par où ces événements se produisent (2). Ainsi, pensent les Turcs, il ne sert de rien de se garder des périls, parce que Dieu ayant réglé par sa Providence ce qui devait arriver, il n'est pas en notre pouvoir de l'éviter (3). Mais, faut-il répondre, Dieu ne l'ayant réglé qu'en attachant les causes aux effets, je fais bien de ne pas m'exposer à Ja peste sans nécessité, parce que, ne m’y exposant pas, je ne la gagnerai pas, et ne la gagnant pas, je n’en mourrai pas : et par là je ne changerai pas l’ordre de la Providence, mais je me serai conduit d'une manière sage, et qui se trouvera conforme à cet ordre (/).
Rien n'est plus aisé que d'appliquer cette réponse à la matière de la prédestination, qui est, nous le savons, une simple partie de la Providence. La Providence, dans le monde surnaturel comme dans la nature, s’astreint à suivre un ordre (5). La prédestination au total a beau être graluile : elle n'en comporte pas moins, quant à son exécution, un cours régulier de moyens disposés de telle sorte que les uns servent de degrés pour s'élever aux autres : nul n'obtient la gloire qui
(1) Ce sont les termes mêmes dont se sert Mr de Choisy dans sa fameuse lettre, si souvent citée, à Mwe de Sablé.
(2) V. t. I, p. 680. — (3) Ibid. — (4) Ibid. Cf. Lersnirz, Théodicée, 1°° par tie, n° 55 et suiv. — (5) V. t. XVIII, P- 491.
ne l'ait méritée par ses vertus; nul ne devient vertueux qui n'ait persévéré dans l'exercice des bonnes œuvres ; nul n’a la lorce de bien agir qui ne l'ait demandée par ses prières; nul ne prie qui n'ait la foi. À cet égard il n'y a point de différence à faire entre la prédestination gratuite et la prédestination non gratuite : que les actions méritoires de l’homme aient été préordonnées par Dieu, ou simplement prévues, d'une façon comme de l’autre, il est de toute éternité arrêté pour Dieu que ses élus posséderont le ciel, et qu'ils le posséderont parce qu'ils en auront été dignes; que nos bonnes œuvres soient ause ou effet de la prédestination, toujours est-il qu’elles sont cause du salut. On ne saurait donc dire : quoi que je fasse, je serai sauvé si je suis prédestiné, ou perdu si je suis réprouvé, et s'endormir dans cette pensée. Car en toute hypothèse je ne puis être sauvé qu'à la condition d’avoir bien agi, ni damné que parce que j'aurai agi mal (1).
Regardons-y de près (1) : il s'agit moins, dans ces raisonnements, du principe en vertu de quoi notre sort est déterminé, que du fait qu’il est déjà déterminé. Ce qui trouble les hommes, comme l'a bien vu saint Augustin (2), — ou plutôt ce qu’on suppose qui devrait les troubler, car le commun des fidèles n'est guère touché par des considérations de ce genre (35), — c'est avant tout la certitude de l'événement (4). Mais il est clair que le sujet de trouble ne peut venir ici que d'une confusion entre la certitude au regard de Dieu et la certitude au regard de l’homme. A coup sûr, la croyance en la prédestination renverse la morale lorsqu'on la met, comme font les théologiens réformés, dans l'assurance absolue que chaque vrai fidèle doit avoir, par Z'oi spéciale, de son propre salut. Cette prétendue Foi justifiante, — surtout si, avec les calvinistes, et en vertu du dogme de l'inamissibilité de la justice, on la considère comme pouvant se conserver chez le vrai fidèle, au sein des plus grands crimes (5), — ne peut engendrer que la « négli-
() « Nul ne sera jugé que selon ses œuvres»; cité in t. XXIX, p. 527. (2) AuG., De Dono Derseverantiæ, cap. 15 et cap. 22, cité in t. XNI, P. 141. — (3) V. Nicoze, Instruclion sur le Symbole, t. I, p. 405.
(4) V. Nicoze, Instruction sur le Symbole, t. I, p. 407. — (6) V. t. XIII,
D 95-98, p. 665 et suiv., ete. CF. 1. XIV et le Calvinisme convaincu de nou- Veau etc Lex
gence » ou le « désespoir » : la négligence chez ceux qui ont la dite foi (et nul ne l'a, selon Calvin, sans en être certain d’une certitude « indubitable » (1); le désespoir chez ceux qui en sont dépourvus (2). Mais autant une telle conception ressemble au fatalisme mahométan (3), autant, — quoi qu’en aient les calvinistes, — elle diffère de celle de saint Augustin et de la tradition chrétienne (4). Selon saint Augustin, comme selon tous ses disciples, quelque certaine que soit la prédestination en elle-même, elle demeure toujours incertaine au regard de la connaissance du commun des prédestinés (5). D'une part, donc, les plus avancés dans la sainteté doivent toujours garder la crainte de déchoir, et n’ont jamais lieu de s'abandonner à une sécurité paresseuse (6). D'autre part, la seule chose dont les justes, non plus que les pécheurs, ne doivent point douter, c’est que les élus n'arrivent au ciel que par la voie des mérites et des vertus chrétiennes, en sorte que plus on est exact dans l'observation des commandements, plus on se retire des vices, et plus on augmente, pour ainsi dire, ses chances d’être prédestiné (7). Que voit-on là qui ne tende à encourager l'effort humain ? .
(1) CALVIN, cité in t. XII! p. 666-667, p. 673 et 704-705 et suiv. C. Jbid., P: 97-98. — (2) V. Jbid., p. 557-558, P. 767 et suiv. V. aussi p. r00- 103, etc. — (3) V.‘t. XIII, p. 102-103. — (4) Ibid., p. 957, p. 765-768.
(5) Tbid., p. 567. — (6) Ibid. CF. p. 893, ete. IL faut excepter naturellement ceux à qui Dieu, par privilège spécial, a révélé qu'ils sont au nombre des élus. Mais chez ceux-là mêmes, précisément parce qu'ils se sont élevés à un haut degré de vertu, il n'y à point à redouter qu'une telle certitude engendre la négligence. Ce serait en effet, comme le remarque Jansénius,une façon bien inférieure d’être moral, que de l’être seulement par espoir de la récompense divine, ou par crainte du châtiment à Nimis esl mercenarius ille affectus, qui non colerel aut diligeret Deum, nisi ab eo se salutem assequi posse Judicaret.…. (JANSÉNIUS, lib. X, De Grat. Christi, cap. 8). Remarquons une fois de plus que, prises à la lettre, ces remarques de Jansénius sembleraient tendre à une conception voisine du quiétisme. Remarquons d'autre part (nous aurons l’occasion d’y revenir) que Jansénius ne paraît pas faire à la crainte la place très importante qu'Arnauld lui donne à titre de préliminaire de la charité. V. notre 2° partie, chap. 1. — (7) V. t. XIII, P. 778-783. CE: + XXVI et t. XXXIX, p. 527 à « Il ny a point de folie pareille à celle d’un homme qui voudrait dire : je persévère dans jes crimes, parce que je me crois du nombre des réprouvés; puisqu'au contraire il n’a sujet de se croire du nombre des réprouvés que parce qu’il persévère dans ses crimes : étant indubitable qu’aussitôt qu'il se retirera
Encore faut-il expliquer comme l'effort humain garde un sens dans une doctrine où rien ne se fait de bon que par l'efficace de la grâce divine.
— Si c’est l'influence divine qui met en nous jusqu’au moindre désir du bien, jusqu’au moindre consentement à la justice, le seul parti raisonnable n’est-il pas de nous abandonner à cette influence ? Tout dépend, « non de l’homme qui veut et qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde ». À quoi bon, dès lors, vouloir et courir ? À quoi bon bander les ressorts de notre volonté, nous adonner aux pratiques de piété et aux exercices de pénitence ? A quoi bon y exhorter les autres, les prêcher, leur remontrer leurs devoirs, et les reprendre de leurs défaillances ? Dieu ne saura-t-il pas bien, sans nous, produire le mérite soit en nous, soit dans les autres hommes, à l’aide de cette grâce à quoi nul ne résiste, et qu’il donne à qui il lui plaît, comme il lui plaît ?
— Saint Augustin a si bien connu l’objection qu'il y a consacré ses deux livres De la Correction et de la Grâce, et Du Don de Persévérance (1). Et comment la résout-il? Ici encore, par la considération de l'ordre (2), ou, comme dirait le P. Malebranche, des lois que Dieu observe dans la distribution de sa grâce. L'une de ces lois est de conférer la Grâce par degrés, et moyennant certaines conditions, au nombre desquelles il faut ranger la prédication de l'Évangile, les exhortations, les conseils et les remontrances des hommes (3) : conditions assurément stériles par elles-mêmes, mais auxquelles il lui a plu de subordonner l'infusion de son esprit. S'il est vrai, selon la
du péché, et qu’il entreprendra sérieusement de changer de vie, il aura sujet d'espérer, par une humble et très ferme confiance en la miséricorde de Dieu, qu'il est du nombre des élus et non pas des réprouvés. » Saint Augustin dit de même à ce sujet : « Ce sera le cours de vos bonnes actions qui vous fera reconnaître que vous êtes du nombre de ceux que Dieu a prédestinés par sa grâce.» De Dono perseverantiæ, cap. 22, cité in t. XVI, p. 139. — V. sur les «marques de prédestination » et l'espérance chrétienne, notre 2° partie, chap. I.
(T)I VS tuXWI prS6 et suivi et +. XVIII Pp 809 bp) AV EL XVII p. 491 ; cf. t. XXXIX, p. 465-466.
(3) V. la traduction du De Correptione et Gratià in Œuvres d'Arnauld, t. XI, ch. 2, 3, 4, 5, 14, 19, 16, et les sommaires d’Arnauld. V. aussi l’'Analytica Synopsis, in t. XI, p. 650-657.
parole de saint Paul, que l’homme a beau planter et arroser, Dieu seul peut donner l'accroissement (x), il est vrai aussi que Dieu ne donne l'accroissement que là où les hommes ont d'abord arrosé et planté.
La réponse de saint Augustin est reprise et développée, d'une manière tout augustinienne (2), par saint Anselme. Il est utile, nous dit ce saint, d'annoncer aux hommes la vérité de l'Évangile, non que tous les hommes qui l’entendent aient une grâce suffisante pour la recevoir, mais parce qu'il est nécessaire qu’ils l’entendent et qu'ils la connaissent, afin qu'ils la puissent recevoir, quoique nul ne la reçoive que ceux en qui Dieu forme lui-même la volonté de croire (3). Et ne sachant pas qui Dieu a choisi, dans le secret de sa prédestination, pour y former cette volonté et faire germer le salut, les prédicateurs et les apologistes doivent agir comme s'ils voulaient sauver tous les hommes, en n’exceptant personne de leurs instructions (4). « L'âme de l’homme est comme une terre qui produit d'elle-même beaucoup de mauvaises herbes, mais qui n'en produit point de bonnes sans être semée et cultivée : d’où vient que l’apôtre appelle les hommes qui sont cultivés de Dieu en cette manière, l’agriculture du Seigneur. Or la semence de cette agriculture est la parole de Dieu... Mais ce n'est rien que les prédicateurs soient envoyés, qu'ils prêchent, que l’on écoute, et que l’on concoive, si la volonté ne se porte à embrasser ce que l'esprit conçoit. Ce qu'elle ne peut faire si elle ne reçoit de Dieu la rectitude qu'elle doit avoir... Ainsi de ce que l'esprit conçoit en écoutant la parole, cela vient du prédicateur ; mais la rectitude de la volonté est l’accroissement que Dieu donne, sans lequel et celui qui plante et celui qui arrose n’est rien. (5) » Saint Anselme ajoute que, parfois, la grâce divine se passe de moyens humains : « Comme Dieu,
(LE CGOr. HT, 7. V..t. IV, D. 97. — (se) V. t. XVII, p. 489. — (3) Ibid.
(4) C'est, nous l'avons dit, un autre sens, essentiellement pratique, de la formule de saint Paul, Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. Dieu veut cela, en ce sens « qu’il nous le fait vouloir », Comme il est dit que « le Saint-Esprit crie parce qu'il nous fait crier ». V. Auc., De Corr. et Grat., chap. 15. Trad. d'Arnauld, t. XI, p. 644-645. V. aussi le sommaire d’Arnauld, p. 644. Cf. PAscar, Écrits sur la Grâce, éd. Br. t. XI, p. 137-138. — (5) ANSELME, De Concord. Grat. et lib. arb., cap. 16, cité in t. XVIII, p. 489-490.
dans la première création, a produit le froment et les autres herbes nécessaires à la nourriture de l’homme, sans culture et sans semence, de même, par une merveille de sa grâce, il a rendu les cœurs des prophètes, des apôtres et des Evangélistes féconds en semences, salutaires sans aucune instruction humaine (1).» Mais ce sont là procédés extraordinaires sur lesquels nous ne devons point nous fonder. « Comme donc la terre ne porte point naturellement, sans semence, les grains et les fruits qui sont le plus nécessaires à la conservation de notre vie, et quoique Dieu ne donne pas accroissement à toutes les semences, les laboureurs, néanmoins, ne laissent pas de semer, dans l’espérance de quelque récolte : ainsi la terre du cœur humain ne porte point le fruit de la foi et de la justice sans les semences convenables » (c'est-à-dire sans les prédications et les avertissements extérieurs) « et quoique Dieu ne fasse pas germer toutes ces semences » (ne donnant pas la grâce de la oi à tous ceux qui entendent son Évangile, ni la grâce de se convertir à tous ceux qu'on reprend de leurs péchés), « néanmoïns il a commandé à ces laboureurs spirituels de semer sans relâche sa parole, dans l'espérance d’en recueillir le fruit qu’il lui plaira d'en faire naître (2) ».
Rien de plus solide que ces réflexions, prises du fond de la vraie théologie chrétienne (3). IL est clair que, Dieu s’assujettissant ordinairement à cette suite réglée de moyens dans la Grâce comme dans la nature, les fidèles doivent aussi être exacts à s’y conformer : car ce serait le tenter que de demander de lui des miracles ; comme d'apprendre ses devoirs sans l’instruction de personne ; d'être tout d’un coup converti à Dieu sans avoir passé par des mouvements de crainte et sans avoir longtemps gémi dans les prières ; d’être préservé du péché sans en fuir les occasions extérieures (4). L'auteur des Essais de Morale l’a très judicieusement dit: « Il serait facile à Dieu de nous donner les vertus sans cette suite de moyens : mais en nous les donnant dans cet ordre et par ces moyens, il se cache à nous et nous conserve dans l'humilité (5). C’est sur
(1) Tbid. p. 491. — (2) ANseLM., ibid., cité ibid., p. 491-492. — (3) V. t. XVIII, p. 49r.
(4) V: t. XXXIX, p. 465466: — (5) Arnauld exprime la même pensée in t. XIII, p. 646.
cet ordre de la Grâce, et sur cette suite de moyens, sous lesquels Dieu cache ses opérations surnaturelles, que sont établies toutes les règles et tous les avis spirituels que les saints inspirés de Dieu ont donnés à ceux qu'ils ont conduits dans ses voies. Ces grands saints n’ignoraient pas que c’est de lui qu'il faut attendre toutes les vertus, et qu'il est la cause de toutes les bonnes actions des chrétiens. Ils étaient persuadés qu’il est le maître des cœurs, et qu’il opère en eux tout ce qu'il veut, par une force invincible et toute-puissante. Cependant ils nous prescrivent des règles et des pratiques, comme pourraient faire des philosophes qui prétendraient acquérir la vertu par leurs propres forces. Ils veulent que nous tenions toujours notre esprit occupé de saintes pensées ; que nous nous appliquions sans cesse à la lecture et à la méditation de la parole de Dieu ; que nous vivions dans l’éloignement du monde; que nous réduisions notre corps en servitude, par le travail et la mortification ; que nous évitions tout ce qui peut nous affaiblir et tout ce qui nous peut être une occasion de chute; que nous fassions un effort continuel sur nousmêmes pour résister à nos passions; que nous menions une vie uniforme, réglée, occupée, en passant par une suite d’actions que l’on nous aura prescrites, comme étant les plus conformes à notre état et à nos devoirs. Ce n’est pas qu'ils ne sussent parfaitement que Dieu nous peut donner ses plus grandes grâces sans nous faire passer par ces exercices ; mais ils savaient en même temps que l’ordre commun de sa Providence est de ne nous les accorder qu'ensuite de ces exercices, et par ces exercices mêmes : qu'ainsi il fait premièrement aux âmes la grâce de les pratiquer, pour leur faire ensuite celle de parvenir aux vertus où il désire de les élever, étant aussi bien l’auteur des actions qu'il leur fait faire pour acquérir les vertus que des vertus qu'ils acquièrent par ces actions (1). » Ces dernières paroles, qui vont au fond de la matière, paraîtront, peut-être, faire surgir un nouvel embarras. Elles nous rappellent, en effet, ce qui a déjà été établi à propos des commencements de la vie chrétienne, à savoir que toute disposition à la Grâce est un don de la Grâce. Si donc les prédications,
(1) Nicoze, Essais de Morale, 3° volume, cité in t. XXXIX, p. 614-6xr5. V. dans le même sens, Catéchisme de la Grâce, in t. XVII, p. 845.
les apologies, les exhortations, les exercices, et tous les autres moyens humains sont utiles en ce qu’ils fournissent occasion et, pour ainsi dire, frayent la voie à l'inspiration intérieure de l'esprit, on ne doit pas perdre de vue que l'emploi de ces moyens suppose déjà un premier secours, et un secours efficace, de Dieu. Rien ne se fait conformément à l'Ordre, que par la vertu de l'Ordre ; nul n'avance dans Le sens du salut qu’autant que la Providence le meut et le conduit.
Il serait fou, cependant, de tirer de là des conseils de paresse et d'attendre, inerte, que le premier souffle de la Grâce vienne à souffler. L'effet de la Grâce n'est-il pas précisément de nous faire agir ? Loin d'être recommandable, la passivité de l’âme est donc un signe qu’on manque de grâce, et, partant, si cet état persévère, une probabilité de réprobation.
— Mais, réplique-t-on, il ne tient pas à moi de vouloir ! Cela dépend de la Grâce !
— On oublie que, dans l'œuvre méritoire, l'alliance (qu'exprime bien imparfaitement le mot de coopération) est si étroite entre la volonté humaine et la volonté divine, que l’action relève à la fois, comme le dit saint Bernard, tout entière de Dieu et tout entière de l'homme : « La Grâce fait tout, et le libre arbitre fait tout aussi (1). » De quel droit, done, en face d’un devoir à remplir, notre libre arbitre s’abandonnerait-il, et se reposerait-il sur la Grâce ? C’est bien à nous qu'il appartient de vouloir; et le sentiment intérieur ne nous trompe pas en nous disant que, pour le bien comme pour le mal, nous nous déterminons par nous-mêmes, encore qu'il ne nous dise rien de cette influence secrète qui, au plus profond de l'âme, donne naissance à nos déterminations vers le bien (2)!
Il est vrai qu'il subsiste en tout cela quelque chose d'incompréhensible (3). Mais ce n’est rien d'autre que le mystère inhérent à l'union du fini et de l'infini, sur lequel nous avons suffisamment insisté. Que nos intelligences bornées se gardent ici, suivant le conseil de Descartes, de vouloir embrasser une réalité qui les dépasse. Qu'’elles se rappellent plutôt une autre maxime que nous avons déjà énoncée, d’après le même Descartes, et qui a trait à la manière dont, en cette vie, l'homme
(1) Voir plus haut. p. 420.
(2) V. t. XL, p. 192. — (3) V. t. I, p. 68.
peut connaître Dieu. D'un côté, nous savons que Dieu est unité pure, et que toutes ses perfections se confondent en une simplicité absolue; d'un autre côté, nous ne concevons rien de son essence qu'en y distinguant des perfections diverses, et en regardant chacune d'elles isolément, à l'exclusion des autres. C'est de la même manière qu'on doit envisager cette transfusion de l'Être Souverain dans la créature, que nous représentent l'Incarnation du Verbe et la Grâce du Saint- Esprit. Les bonnes œuvres du chrétien, comme celles du Verbe incarné, sont tout ensemble et indivisiblement humaines et divines. Mais, pour en parler comme il convient selon ce double caractère, il faut, en tant qu'on les considère comme de l’homme, oublier en quelque sorte leur rapport à Dieu et, en tant qu'on les considère comme de Dieu, oublier leur rapport à l’homme. L'oubli, naturellement, sera ici tout fictif et provisoire, et n'empêchera pas qu'en s’attachant à la première considération, on n'ait cette pensée de derrière la tête qu'il y aura lieu, par après, de passer à la seconde.
Qui ne voit la conclusion pratique de ces remarques ? C'est celle du Catéchisme de la Grâce : « I faut prier comme si tout dépendait de Dieu, et agir comme si tout dépendait de nous (1); » ou celle de Jansénius (dans son Discours de la Réformation de l'homme intérieur) : « Nous ne devons espérer qu'en la seule miséricorde de Dieu, quoique nous ne laissions pas d'agir de toute notre puissance, et avec tous les efforts qui nous sont possibles. »
En un mot, notre zèle ne doit jamais cesser d'être Aumble. Voilà ce que les Pères veulent dire lorsqu'ils font de l'humilité l’âme de toutes les vertus chrétiennes, comme de l’orgueil le principe de tous les vices (2). Et voilà la leçon suprême qui ressort des vérités de la Grâce. Vérités non pas désespérantes, comme on le répète, mais consolantes en même temps qu'humi-
(1) Cité in Œuvres d’Arnauld, t. XVII, P. 845. Saint-Cyran s'exprime en termes presque identiques dans une Lettre à une dame de grande condition (Œuvr. chrét. et spirit., t. I, p.331), que nous avons citée dans le chapitre consacré à Saint-Cyran. Cf. des remarques analogues de NicoLe (Essais de Morale), citées et approuvées par Arnauld (t. XXXIX, P- 615-616). Nous les avons citées plus haut, P. 19, note 146; voir aussi t. IV, p. 8.
(2) V. t. X, p. 90-91; 99; 280-287. Cf. t. XVII, p. 284, etc.
liantes (1); puisqu'elles nous enseignent que la puissance divine, relevant l'infirmité de notre nature, nous rend capables du plus haut degré de sainteté (2), et que si « par nous-mêmes nous ne pouvons rien », « nous pouvons tout en celui qui nous fortifie »; puisqu'elles nous apprennent à travailler sans inquiétude et à remettre toujours entre les mains de Dieu le succès de nos travaux, « plantant » et « arrosant », mais n'attendant l'accroissement que de celui qui donne le travail même (3).
Tels sont les sentiments de l'âme vraiment pieuse à l'égard . de ce qu'on pourrait appeler les trois parties de la vie chréüenne : l'observation de la Loi, l'usage des Sacrements, la soumission à la Hiérarchie de l'Église. Elle sait que rien de tout cela n’est négligeable. Mais elle sait aussi que tout cela reste lettre morte, sans fruit ni mérite, à moins que l'inspiration de la Crée ne le vivifie. En toutes choses, il faut que la grâce de Dieu anime les pratiques purement humaines; il. faut que l'esprit soit joint à la lettre. Ainsi la vraie morale catholique se trouve, comme le dogme, également éloignée de deux erreurs contraires, l'erreur des jésuites qui ne s’attachent qu'à la Lettre, l'erreur des protestants qui ne s’attachent qu'à l'Esprit.
(x) T. XXXIX, p. 108. — (a) T. XVI,-p. 139. —(3) T. IV, p. 85.
Vu : Le Doyen de la Faculté des Lettres, FERDINAND BRUNOT.
Vu et permis d'imprimer :