‹ La doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur DesportesChapitre 2 sur 106 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

« Rien ne donne, disait Sainte-Beuve, une idée plus nette des changements introduits par Malherbe dans la langue et la versification que la lecture des noies sur Desportes. » (1) Saint-Marc, frappé de la m(''me pensée, avait, dès le siècle dernier, fait un extrait de ces notes, divisé en quarante-deux chapitres. Depuis lors, elles ont été éditées ; mais elles méritent plus encore, et nous avons cru que classées méthodiquement, commentées par des rapprochements historiques, elles pourraient, mieux que toutes les biographies, mieux que l'analyse même des ouvrages de Malherbe, faire connaître dans le détail la réforme de cet homme, sur lequel on a porté et on peut porter encore des jugements bien ditTérents, mais qui, en tous cas, a eu dans notre histoire littéraire une importance immense et sur notre langue uneintluence que l'on ne saurait méconnaître.

Quand il s'agit d'un chef d'école quelconque, il est en effet toujours intéressant, encore qu'il ait surtout agi par l'exemple, de recueillir, ne serait-ce qu'une partie de sa doctrine, pour s'expliquer sa manière. Ici nous avons mieux que des fragments, ou plutôt nous avons des fragments qui, mis bout à bout et coordonnés, forment une théorie presque complète de la versification^ du style, de la grammaire tels que Malherbe les voulait.

Or, on sait que le maître, soit dédain, soit paresse, soit détlance, n'a jamais voulu écrire de traité dogmatique. Il renvoyait à son Tite-Live, quand on lui demandait une grammaire. Mais ce ïite-

(I) XVI' siècle en France p. 152. Comp, Chastes, Revue de Paris, décembre 1840, p. 144: « C'est pour les hommes qui veulent approfondir l'histoire de notre idiome un précieux volume que celui-ci. »

Vlll PKKFACK

Livc ne nous donne pas l'apijlicalion de toutes les règles; découpé en exemples il ne ferait pas le quart de la i^ramniaire demandée et laisserait une foule de ([uestions sans solution.

Vaï outre, ru admcltaiil iu<"in(.' (ju'il nous a|)j)ril à peu près comment Malhcrhc (Mitriidail (ju'on écrivît en prose, ce n'est pas là ce qui nous intéresse en lui, puisqu'il s'agit du chef et du maître ^-^ de l'école poétique classique. Ce que nous voulons savoir, /\ c'est ce qu'il pensait des besoins propres de la poésie et de la manière dont il y faut satisfaire. Or du vocabulaire et du style poéli(jue, des qualités nécessaires au poète, des principes obligatoires pour le versilicatcur, le Tite-Live, malgré les commentaires les plus ingénieux^ ne nous dirait rien.

Saint Marc pensait qu'il ne serait pas difficile de tirer ces renseignements d'une lecture rétléchie de tous les ouvrages de Malherbe. L'expérience m'a démontré le contraire.

Je ne prétends pas contester ici l'intérêt de travaux comme celui de Beckmann, ou surtout comme le lexique et la grammaire que M. Hégnier a ajoutés à l'édition de Malherbe de M. Lalanne. Ce sont là des recueils très utiles, mais surtout quand on fait l'histoire générale d'un mot, d'une forme, d'un tour pendant cette période. Il devient très dangereux de s'y lier sans réserve, quand on veut déterminer avec précision si Malherbe approuvait ce mot, cette forme ou ce tour.

Pour qu'on puisse se prononcer sur des points comme ceux-là d'après la seule analyse des ouvrages de Malherbe, il faudrait que le maître eut donné lui-même une édition corrigée et définilive de ses œuvres, et il ne l'a jamais fait.

C'est donc au lecteur à distinguer entre les vers publiés, à en élaguer certains, et à en garder d'autres, sur lesquels se fondera exclusivement le raisonnement.

Mais d'après quel principe se fera cette classification ? Sur quoi fonder son critérium? Je veux bien qu'il soit facile de retrancher certaines pièces que Malherbe reniait lui-même, d'après ce que nous ont conté ses amis ou ses disciples, par exemple les Larines de Saint Pieire.

ï^oiilcmont, pour lo n'st(>, rommciil iti'dcf'dcr? S"ii(i|)iii('i'a-l-()ii ^nr l;i chronologie, et ;i(lrii('llr;i-l-oii que loiilcs les pièces anh'riciirc^ ;i une cerlaiiie dale ne repri'senlenl pas la manière dernière du maîlre? Lo gros incoiiV('Miienl, c'est cpie celte dale. on ne peni la lixer nulle |)arl. sans (pic le système se Irnnvr liieiihM d(''nienli. rdioisira-t-on les dernièi-es années même de Mallierhe ? ( In Ironvcra dans des morceaux de cette l'poqne des luutes (juii condamnait. L'ode inachevée à Monsiein- de la Garde n'est-elle pas pleine dincorreclions e| d'ar(diaïsmes : or, nn'\ etc. que, vin^t ans auparavani , le Commentaire proscrivait ?

11 l'audrait donc encore, après avoir détermin('' la date de matnril(' du poète et du gramniairie:i, élaguer de ce qu'il a fait depuis, tout ce (juil n'a pas lui-même pnhlié, c'est-à-dire reconnu. Mais, malo-ré ces précanlions nir-mes, (|ui snt'liraient peut-èli'(» pour un aulre. ou s'exposerait encore avec lui à des erreurs el à des nu-comptes. L'usage d(! .Malherbe n'est pas sa doctrine.

11 serait facile de le montrer par de nombreux exemph-s. Il emploie des mots (juil ne permet pas aux autres d'employer, il ("'cr'd dépendre pour dépenser api-ba avoir dit (pie ce mauvais mot ('tait bon pour les Gascons et vingt fois nous le signalei'ous ains en contradiction avec lui-même.

Ses adversaii-es contemporains avaient déjà relevé ces inconsé- ([uences. « Il airive aux plus hupez de ceste classe, dit Mademoiselle de Gournay, de composer de telles clauses et lascher de telles métaphores et applications de mots, que nous leur pourrions attacher l'apologue du loup, guettant par une fente de cabaiu' les bergers qui mangeoient nn mouton : « Ouel bruit nu^nerie/vous, si je faisois ce que vous faites (1)? » VA le meilleur esl '< que quand leurs compagnons s'osent en cela servir de leurs exemples, ils leur demandent s'ils veulent faire une sottise après eux ».

L'allusion est aussi lransparenl(Mjue possible, pour (pii se souvient de l'anecdole conl('e par lîacan : « Vu jonr(|ne M. de Ternu's

(1) Ovib. 58(1.

l'iii-.l'Ai.i;

r('|ii'('ii(iil l'iic.iii il un \cr.- (|ii il ;i cli;! ii;^('' (lc|iiii-. nii 1 1 \ iinoiI . jiiirlaiil iliiii liniiiiiic ('li;iiii|)ri l'c :

|j' labeur ili- srs Jjras rend sa niaisnu prospère,

Hacan lui ii'poiidit (jiio M. <lo .Mallierlie a\(Ml u-('' de ce mol proaprrc tic la mrriic soilc on ce vers :

0 que la fortune prospère

.M. (le .Malli(Ml)(\ ([ui éioil présent, lui dit assez brus(jueinenl : « Kli l)i(Mi. mort Dieu ! si je fais... ' scrvoiis-nojis de r('U|)li('misme des aneicnnes ('ditions) une sottise, en voulez-vous faire une autre ? »

(let aveu si net n"esl-il j)as un avertissement ([u'on ne peu! |)as procéder avec lui comme avec tout autre et que si Ton veut avoir sa doctrine, il faut la chercher ailleurs que dans l'analyse de ses ouvrages, avec quelque soin et quelque critique qu'elle soit faite? Ce 'n'est pas à dire que cette analyse soit sujx'i'llae et ne fournisse pas de précieuses indications. Mais elles ne sauraient suffire, et surtout quand elles se trouvent en opposition avec des données positives, venues d'ailleurs, elles perdent singulièrement de leur valeur.

Après ces observations et ces réserves, nous serions dupes nousmêmes si nous nous imaginions avoir dans le (commentaire sur Desportes l'expression définitive des idées de .Mallierlx'. Il est probable (jue si on lui eut présenté à lui-même un travail comme le uolic. Iir(' de ses notes et bâti sur elles, il se fût eucore plusieurs fois désavoué.

\\ avait au plus baut degré l'esprit de contradiction. Vantant sa race et (b'nigrant un autre jour le principe même delà noblesse, s'indignant de n'être ])as mieux récompensé, et jugeant que le « mestier » où il exc(dlait était inutile, voulant de ses élèves une apj)licat ion soutenue, puis leur déclarant (ju'ils étaient bien fous de ne pas plut('d |ienser à ré'tablisscmcnt de leur fortuiu'. demandant

(l)Malli., Œur. 1, LXXll..

l'UKI'AC.i: \I

le tond [Miiir les poMcs (|iii (•cri vaicnl en l.ilin d professanl (|iii' iioirc |in(''si(' ni'hiil |tr(»|ir('(|ii(' jkmii' des cliaiisdii^^cl des vaudevilles, Mallierije d(M-(mcei"le (|iii((»iu[ue essaie de syiilli('liser son (eiivre ou son onsei^nenieiil.

Toiilefois rincoliiTence csl dans ses |>ro|)os |)lus (|ne dans sos idi'es. l-'lle \ ieni de celle lial)ilnde (|n"il avail de « s'alienrlec .. conire leso|(iiuons et les conseils danlnii.

<Jiiaiid il ne discute plus, qu'il do^inatise. il est ioni aiilre, sos docirines soni suivies. loLii(jnes, souvent li'op lo«:,i(|nes même. Klles forment un ensemble d'où l'on pent facilemenl dé^aj^MT des piincipes p:énéraux, ([iii dominent les remarques particulières.

Sans négliger ces remarques qui forment le fond même de ce travail, je me suis etlorcê île melti'e aussi en himièi-e h^s princi[)es. Le tout apprendra |ieu de chose de nouveau sur les tendances el la nature de la réforme de Malherbe, qui a él(' ('dndié et com|)ris depuis son temps jusqu'à nos jours. Seulement il sera peut-être de quelque utilité de trouver ici les grandes idées sur lesquelles notre poésie lyri([ue a vécu pendant deux cents ans, mises en œuvre par celui-là même qui leur a donné l'autorité et éclairées par les applications qu'il en fait. Le premier et le dernier livre montreront dans quelles circonstances ces doctrines ont été produites el pourquoi elles ont fait leur chemin.

Page 1