LES ORIGINES
Le message du Président Monroë est daté du 2 décembre 1823 : quelle était à cette époque la situation du continent américain ?
D'immenses territoires de l'Amérique du Nord étaient mal connus, mal délimités, sans maîtres certains. La Rus-
sie, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis revendiquaient, en vertu de titres douteux, des surfaces considérables presque inhabitées. La première de ces puissances possédait dans la presqu'île d'Alaska un vaste territoire improductif et glacé, connu sous le nom d'Amérique russe ; mais elle déployait une grande activité et cherchait à étendre ses possessions pour s'emparer de régions plus fertiles et plus riches. Une compagnie russe privilégiée avait déjà essayé de fonder des établissements à l'embouchure de la Columbia et dans la baie de San-Francisco, mais elle avait dû reculer devant les protestations unies des cabinets de Washington et de Londres. Entre pêcheurs russes, anglais et américains éclataient de continuels conflits qui obligeaient à chaque
i LA DOCTRINE DE MONROE
instantleursgouvernements à intervenir (1). Le Tzar Alexandre résolut de trancher la difficulté à son profit : un oukase du 28 septembre 1821 annexait à l'Empire russe toute la côte américaine jusqu'au détroit de la Reine Charlotte (51® de lat. Nord), et défendait aux étrangers de commercer dans les lies ainsi acquises et aux pêcheurs de se livrer à leur industrie dans les eaux russes.
Les cabinets de Londres et de Washington protestèrent de nouveau : TAngleterre était, plus directement encore que les Etats-Unis, menacée par les visées de la Russie, car elle possédait à cette époque une plus grande surface de territoires américains que la Grande République. Les deux états anglo-saxons entretenaient d'ailleurs, depuis la guerre de 1812, les relations les plus amicales ; ils avaient ajourné la solution des questions qui pouvaient les diviser, et, par un traité signé en 1818, ils avaient laissé pour une période de dix années d'immenses régions mal connues soumises à leur autorité commune, convenant que les établissements qui seraient fondés par des sujets britanniques ou des sujets américains ne pourraient engager l'avenir.
Aussi l'Angleterre et les Etats-Unis s'élevèrent avec énergie contre les nouvelles annexions de la Russie. Le secré-
(1) Des quei'elles de ce genre devaient d'ailleurs durer jusqu'à nos jours entre les pêcheurs américains — héritiers depuis 1868 des droits des pêcheurs russes — et les pécheurs canadiens, sujets britanniques. Un tribunal arbitral international, réuni à Paris en vertu du traité de Washington du 29 février 1892 pour statuer sur les difficultés auxquelles ont donné lieu les pêcheries de la mer* de Behring, a édicté une réglementation de nature à en prévenir le retour.
taire d'état Adams, ouvrier passionné de la grandeur de son pays, élevant la question au-dessus du règlement d'une affaire particulière, manifestait l'intention bien arrêtée des
Etats-Unis de ne plus laisser les états européens fonder des colonies dans le Nouveau-Monde. Il déclarait, le 17 juillet 1823, au baron Tuyl, ministre russe à Washington, que
les Etats-Unis s'opposeraient à toute colonisation future d'un état européen en Amérique : « Nous contesterions le droit de la Russie à tout établissement territorial sur ce continent, et nous proclamerions nettement le principe que les continents américains ne sont plus dorénavant soumis à aucun nouvel établissement colonial européen ».
La même bonne entente de la Grande-Bretagne et des États-Unis subsistait en face des tentatives de l'Espagne pour obtenir Fintervention de la Sainte-Alliance contre ses colonies révoltées ; là encore, Adams ne voulait pas que les colonies espagnoles une fois libres pussent appartenir
de nouveau à un état européen, et il essayait de persuader à l'Angleterre qu'elle avait tout intérêt à voir l'Amérique du Sud indépendante. Il envoyait à M. Rush, ministre américain à Londres, les instructions suivantes, dans lesquelles il exposait nettement sa politique : « De nouveaux états ont surgi sur tous les points du Nouveau-Monde^ ne laissant plus de place pour les entreprises des états de l'Ancien. Les nouveaux états posséderont les droits qui dérivent de leur condition d'état, et leurs territoires ne seront soumis à aucun droit exclusif de navigation dans leur voisinage ou d'accès spécial de la part d'une nation étrangère quelcon-
le. Une conséquence nécessaire de cet état de choses sera le les continents américains ne seront plus à l'avenir susptibles d'aucune domination. Occupés pardes nations civiées, indépendantes, ils seront accessibles aux Européens à n'importe qui, en cette qualité seulement, et l'Océan .cifique, dans chacune de ses parties, restera ouvert à la vigation de toutes les nations, de la même manière que itlantique... »
Instructions d'Adams à M. Rush, 24 juillet 18Î3 (1).
L'insurrection de l'Amérique latine augmentait encore 1 embarras du Directoire européen. On sait dans quelles ■constances celui-ci s'était constitué. L'acte de la Sainteliance du 26 septembre 1815 n'avait été qu'une déclaran mystique, sans portée précise, à laquelle tous les états aient été invités à adhérer ; mais les souverains des quatre issances qui avaient vaincu à Waterloo Napoléon et l'esit révolutionnaire s'étaient étroitement unis par le traité 20 novembre pour maintenir la paix et réprimer les )uvements insurrectionnels que pourraient tenter les uples contre leurs gouvernements légitimes. On sait ssi que le Gouvernement de la Restauration, grilce à l'haeté de son roi et de ses ministres, était parvenu au Con- ^s d'Aix-la-Chapelle (1818) à faire rentrer la France dans concert européen, formé d'abord contre elle. Les grandes issances gouvernaient l'Europe au moyen de congrès,
\)Am. slttte papers. For. rel., vol. V, p. 447, daiis]^ Revue de dr. . et de lègisl. comp,, art. de J.-l). Hoore, 1896, p. 306.
assemblées de princes et de diplomates qui se réunissaient pour régler toutes les questions pouvant s'élever entre les états ou entre les rois et leurs sujets. Le Congrès de Troppau en 1820 avait décidé de réduire les Napolitains révoltés ; plusieurs mesures avaient été proposées dans ce but, mais l'opposition de la France et de l'Angleterre l'avait empêché d'aboutir, et il avait été transféré à Laybach.
Cependant, les aspirations des peuples à disposer euxmêmes de leurs destinées étaient plus fortes que les répressions, et le nouveau Congrès qui devait se réunir à Vérone avait à examiner les mouvements révolutionnaires qui se produisaient partout, notamment en Orient, en Espagne et en Amérique. L'Espagne était en proie aux factions, et les luttes civiles qui déchiraient son territoire rendaient de plus en plus improbable la soumission de ses colonies d'Amérique. Celles-ci en effet, révoltées d'abord contre le gouvernement usurpateur de Joseph Bonaparte, voulaient jouir désormais de la liberté qu'elles avaient appris à apprécier. La sujétion commerciale que leur imposait l'Espagne leur était particulièrement odieuse, et l'Amérique du Sud, comme autrefois l'Amérique du Nord, était amenée à se séparer de sa métropole par des raisons économiques. Francia, Cochrane, San-Martin, Simon Bolivar, Iturbide, après des luttes héroïques et sanglantes, fondaient des républiques libres que les États-Unis reconnaissaient comme
États (1821).
Ferdinand VII protestait et invoquait le secours de la
Sainte -Alliance contre ses sujets révoltés d'Espagne et
d'Amérique. Les puissances européennes étaient très divisées (1) : l'Autriclie, laPrusse et la Russie déclaraient qu'elles ne reconnaîtraient jamais les nouveaux états américains sans le consentement de leur mère patrie. La France, ne voulant pas se séparer du concert européen, déclarait seulement qu'elle n'agirait pas contre eux à main armée (Dépêche du prince de Polignac au Gouvernement britannique, o juillet 1823). Seule, l'Angleterre était favorable à l'établissement des nouvelles républiques, mais ses hommes d'état n'osaient encore entrer en relations officielles avec elles.
Les Anglais avaient encore une fois le rare bonheur de voir leurs intérêts particuliers conformes à la cause très noble de la liberté des peuples, et ils servaient efficacement leur propre cause en se posant devant l'Europe hésitante ou hostile en champions désintéressés de la Justice et du Droit. Peut-être obéissaient-ils à un sentiment généreux de prosélytisme libéral, et l'opinion recherchait-elle, sous le pitoyable gouvernement de Georges IV, « le plus misérable, lâche et égoïste chien qui ait jamais été roi », une occasion solennelle de témoigner en faveur de la liberté ; mais l'indépendance économique des nouveaux états, conséquence fatale de leur indépendance politique, devait fournir à. son commerce des profits inestimables et lui assurer une situation privilégiée sur d'immenses marchés.
Hostiles à la doctrine d'intervention sur le continent,
(1) Lawrence sur Wheaton, II.
pour ne pas fournir à la France un prétexte de montrer sa résurrection à TEurope, les Anglais étaient également hostiles à toute politique qui replacerait les colonies rebelles de r Amérique sous la dépendance de l'Espagne.
Une intervention paraissait cependant imminente : MM. de Montmorency et de Villèle obtenaient au Congrès de Vérone qu'une armée française fût chargée de rétablir Tordre en Espagne au nom de la Sainte- Alliance. L'expédition du duc d'Angoulême prouva à l'Europe que le drapeau blanc pouvait compter sur l'armée ; l'absolutisme fut rétabli avec Ferdinand VII ; une action énergique en Amérique paraissait certaine, et on craignit à Londres et à Washington que le Gouvernement français ne se fit payer la victoire du Trocadéro par la cession de Cuba. L'union de Canning et d'Adams se fit plus étroite devant le péril qui les menaçait tous les deux.
Canning (1), qu'on accusait aussi de vouloir profiter de la situation intérieure de Cuba pour annexer cette ile à son pays, protestait de toutes ses forces et prodiguait à M. Rush, ministre des Etats-Unis à Londres, les assurances de son bon vouloir. Dans des notes du 31 mars et du 19 août 1823, il déclarait que l'indépendance des anciennes colonies espagnoles devait être considérée comme définitivement acquise, et il proposait aux gouvernements de Paris et de Washington de signer un arrangement en vertu duquel les trois puissances garantiraient à l'Espagne la possession perpé-
(1) Canning venait de succéder à lord Gastlereagh.
tuelle de Cuba. Mais la forme républicaine des nouveaux états du Centre et du Sud Tefiravait et il hésitait à les reconnaître pour ne pas se séparer ouvertement du Directoire européen. Il proposait seulement à M. Rush que l'Angleterre et les Etats-Unis conclussent un accord par lequel les deux gouvernements renonceraient pour toujours à acquérir Tune quelconque des anciennes colonies espagnoles, et déclareraient ne mettre aucun obstacle à la conclusion d'une entente directe entre la métropole et ses sujets révoltés. Il espérait que cet arrangement déciderait l'Espagne à s'incliner devant les faits accomplis.
M. Rush hésitait ; il ne consentait à s'engager que si l'Angleterre reconnaissait immédiatement les nouveaux états ; de son côté, Canning jugeait un tel acte imprudent et n'osait prendre aucune décision.
Cependant, l'Espagne redoublait d'efiforts pour obtenir de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse une intervention en Amérique ; le moment était solennel pour la liberté des peuples nouvellement affranchis, quand le message annuel du Président Monroë au Congrès vint proclamer les vues du chef du seul état américain reconnu par l'Europe (2 décembre 1823).
Après avoir fait un exposé de la situation intérieure des Etats-Unis, après de longs détails sur la construction des nouvelles routes, sur l'augmentation du crédit public, sur l'accroissement de la population, le Président consacrait quelques lignes enflammées à la guerre d'indépendance des Grecs et exprimait ses vœux pour le succès de leur « lutte
héroïque », puis il appréciait en ces termes les rapports de son gouvernement avec la Russie au sujet des difficultés dont nous avons parlé plus haut (p. 2 et s.).
« Sur la proposition du gouvernement impérial russe, faite par l'intermédiaire àa ministre de l'Empereur résidant ici, un plein pouvoir et des instructions ont été transmis au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg pour arranger et fixer par des négociations amicales les droits respectifs et les intérêts des deux nations sur la côte septentrionale de ce continent. Une proposition semblable a été faite par Sa Majesté Impériale au gouvernement de la
Grande-Bretagne, qui y a accédé de la même façon
Dans les discussions auxquelles cet intérêt a donné lieu, et dans les arrangements qui pourront mettre fin au conflit, V occasion a été jugée bonne d'affirmer comme un principe dans lequel les droits et les intérêts des États-Unis sont compris que les continents américains, par suite de la condition libre et indépendante quils ont assumée et qu'ils maintienlient ^ nont pas à être considérés comme sujets à une colonisation quelconque dans l'avenir, de la part de n'importe quelle puissance européenne » (1) (§ 7).
Puis, après de nombreuses considérations sur les sujets les plus divers, il ajoutait :
« Dans les guerres des puissances européennes à propos d'affaires les concernant elles-mêmes, nous n^avons jamais
(1) Message du 2 déc. 1823, Am. State Papei^s. For. rel., vol. V, p. 256, trad. Devogel dans la Rev. de dr. int. et de légis. comp,, 1896, p. 302.
pris aucune part, et il ne s'accoiiJe pas avec notre politique de le faire. C'est seulement quand on empiète sur qos droits ou qu'ils sont séneusement meaaccs que nous nous ressentons des injures, ou que nous faisons des préparatifs pour notre défense. (Juant aux mouvements qui s'opèrent dans cet hémisphère, nous sommes nécessairement plus immédiatement touchés par ceux-ci, et pour des causes qui doivent être évidentes pour tous les observateurs éclairés et impartiaux. Le système politique des puissances alliées est essentiellement différent à ce point de vue de celui de l'Amérique. Cette diffi^rence provient de celle qui existe dans leurs gouvernements respectifs. Rt toute cette nation est dévouée pour la défense de notre propre gouvernement qui n'a atteint son complet développement qu'au prix de tant de sang et d'argent, sa maturité que grâce à la sagesse de ses citoyens les plus éclairés, et sous lequel nous avons joui d'une félicité sans exemple. Nous devons par conséquent à la franchise et aux relations amicales qui existent entre les États-Unis et ces puissances de déclarer que nous serions disposés à considérer toute tentative de leur part pour étendre leur système politique à quelque portion de cet hémisphère comme dangereuse pour notre paix et notre sécurité. Dans les colonies existantes ou dans les dépendances d'un état européen quelconque, nous ne sommes pas intervenus et nous n'interviendrons pas Mais quant aux gouvernements qui ont proclamé leur indépendance et qui l'ont maintenue, et dont nous avons reconnu l'indépendance pour des motifs sérieux et d'après des principes équitables, nous ne pour-
rions voir une intervention quelconque se produire dans le but de les opprimer ou d'exercer un contrôle de quelque autre façon sur leur destinée de la part de n'importe quelle puissance européenne, sans la considérer comme la manifestation d'une disposition hostile à l'égard des Etats-Unis. Notre politique envers l'Europe, qui a été adoptée dès le début de ces guerres qui ont si longtemps agité cette partie du globe, res^e néanmoins la même, à savoir de ne pas intervenir dans les affaires intérieures d'aucune des puissances européennes, de considérer le gouvernement de fait comme le gouvernement légitime pour nous, de cultiver des relations d'amitié avec l'Europe, et d'assurer ces relations par une politique franche, ferme et virile, allant au devant, en toute circonstance, des justes revendications de chaque puissance, et sans se soumettre d'autre part aux injustices d'aucune. Mais, pour ce qui regarde ces continentsci, les circonstances sont éminemment et visiblement différentes. Il est impossible que les états alliés puissent étendre leur système politique à quelque portion d'un de ces deux continents sans mettre en danger notre paix et notre bonheur, et personne non plus ne peut croire que nos frères du Sud, s'ils étaient laissés à eux-mêmes, accepteraient une intervention étrangère de leur propre accord. Il est également impossible par conséquent que nous puissions contempler une pareille intervention, sous quelque forme qu'elle s'opère, avec indifférence » (1) §§ (48 et 49).
(1) Message du 2 déc. 1823, Am, state papers. For. rel., vol. V,
îfiet produit par ce message en Angleterre fut imie : la satisfaction de l'opinionfut exprimée h la Chamles Communes lors de la discussion de l'adresse par imes Mackintosh et par Brougham (1) (3 février 1824). iremier affirma « que son plus cher <lésir était que jleterre et la République Nord-Américaine marchastoujours unies et défendissent toujours ensemble la i de la liberté et de la justice », Brougbam déclara ses yeux la question des colonies espagnoles était enfin lie, « qu'aucune solution ne pouvait causer plus de lux amis de la liberté en Europe ni exciter davantage gratitude, et que cette solution, c'était le message du ident des États-Unis ». Et lord John Russel faisait resp la difTérenee qu'il y avait entre « ce langage décidé » s » hésitations " de l'envoyé anglais à Vérone (2). Paréclatait le sentiment que le message du 2 décembre ait fin aux desseins " des puissances absolutistes » d'ininiren Amérique.
, satisfaction des Américains du Nord fut plus grande re : Monroé affirmait une théorie qui devait réunir suc rrain de la politique extérieure tous les Américains, les que fussent leur origine, leurs aspirations, leurreli- . Il achevait l'œuvre constitutionnelle que l'act de 1787 ; élaborée au point de vue intérieur ; il venait de fixer
). Traduction de M. Léon Devogd, Revue de dr. int.et deléffisl.
„ 1R96, p. 302 et 303.
Brougltam ne devint lord Brougham qu'en 1830.
Wliarton, Diffest,^^!, p. 276.
les règles de politique extérieure qui s'imposeraient à tous les présidents, et qui, en prenant contre les forts la défense des faibles, feraient des Etats-Unis la nation protectrice de tout le Nouveau-Monde. Ces règles admirablement souples et flexibles, merveilleusement aptes à s'appliquer à la solution de toutes les questions — pour délicates et complexes qu'elles fussent -^ montraient le but à atteindre, laissaient le choix sur l'emploi des moyens. Monroë affirmait dans une circonstance solennelle la volonté de tout le peuple américain de ne plus voir s^établir de colonies européennes sur le sol du Nouveau-Monde et de ne pas permettre aux états européens d'intervenir dans les affaires des états américains.
Cette politique avait déjà rencontré des adhérents célèbres. Washington, dans la déclaration de neutralité promulguée lors de la guerre entre la France et l'Angleterre, avait exprimé des sentiments analogues. Dans la fameuse Adresse d'adieu (1), il avait, avec plus de force encore, insisté sur la liberté absolue que devait garder la politique américaine: « L'Europe, disait-il, a des intérêts de premier ordre qui n'ont vraiment aucun rapport ou qui n'ont qu'un rapport éloigné avec les nôtres. Elle peut être engagée dans de fréquentes discussions dont les causes ne nous touchent pas. Donc, il ne serait pas sage de nous lier par des nœuds artificiels aux vicissitudes ordinaires de sa politique et aux combinaisons ou aux collisions qu'engendrent les amitiés
(1) 17 sept. 1796,
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elles inimitiés européennes ». Et cette politique de recueillement, d'isolement, avait toujours été jusque-là scrupuleusement suivie : les Etats-Unis avaient refusé de s'intéresser aux questions qui passionnaient l'Europe ; sollicité par la Russie d'adhérer au traité de la Sainte -Alliance du 26 septembre 1813, le président Monroë avait répondu que les affaires de l'Europe ne concernaient point l'Amérique.
La déclaration de Monroë pouvait encore invoquer d'illustres autorités ; JefTerson, un des plus éloquents et un des plus valeureux soldats de la liberté, un des auteurs de la Déclaration d'Indépendance de 1776, qui avait été le troisième président des Etats-Unis^ et qui, par la dignité de sa vie et l'éclat de ses services, jouissait en Amérique d'un prestige extraordinaire, avait été consulté par Monroë, son compatriote et son ami, sur la situation et sur l'opportunité d'une entente avec l'Angleterre. Et Jefferson lui avait répondu par une lettre dont voici les plus importants passages (1) : « Notre première maxime fondamentale devrait être de ne jamais nous mêler des disputes de l'Europe ; la seconde de ne jamais soufifrir que l'Europe vienne s'immiscer dans les affaires cis-atlantiques. Tandis que l'Europe travaille à devenir le domicile du despotisme, notre idéal devrait certainement être de faire de notre hémisphère celui de la liberté. Une seule nation (la Grande-Bretagne), plus que toute autre, aurait pu nous troubler dans la réalisation de cet idéal ; elle s'ojBfre maintenant pour nous conduire, nous
(1) L'insertion dans le Digest de Wharton des lettres de Jefferson et de Madison montre l'importance que leur attribuent les Américains.
LA DOCTRINE DE MONROË là
aider et nous accompagner à sa poursuite. En accédant à sa proposition, nous la détachons des ennemis, nous plaçons son poids puissant dans la balance du gouvernement libre, et nous émancipons d'un coup un continent, qui, sinon, pourrait languir bien longtemps dans l'incertitude et les difficultés. La Grande-Bretagne est la nation qui peut nous faire le plus de tort de tous les pays au monde, et, avec elle de notre côté, nous n'avons pas à craindre le monde entier. C'est donc avec elle qu'il nous faudrait entretenir assidûment une amitié cordiale, et rien ne pourrait tendre davantage à resserrer le lien de nos affections que de combattre une fois de plus pour la même cause. Ce n'est pas que je voudrais acheter son amitié en prenant part à ses guerres. Mais la guerre dans laquelle la présente proposition pourrait nous engager, si une guerre en résultait, serait, non pas la guerre de l'Angleterre, mais la nôtre. Son but est d'introduire et d'établir le système américain qui consiste à écarter de notre pays toutes les puissances étrangères, à ne jamais permettre aux puissances européennes de se mêler des affaires de nos peuples. Il s'agit de maintenir notre propre principe et non pas de nous en départir; et si, pour faciliter la réalisation de ce projet, nous pouvons créer une division dans le corps des puissances européennes et amener de notre côté son membre le plus puissant, assurément nous devons agir ainsi... Il ne faut pas négliger l'occasion que nous offre cette proposition de faire connaître notre protestation contre les atroces violations des droits des nations perpétrées par suite de Tinter-
LA DOCTRINK UË MONItOE
ion de n'importe qui dans les alFaires internes d'autrul, violations que Bonaparte commença si honteusement, le continue maintenant lAUiance qui se donne le nom mainte et qui est aussi peu respectueuse que lui de la . »(24 cet. 1823) (1).
adison, Virginien comme Washington, Jefîerson et ro6, un des plus éminents fondateurs, lui aussi, de la ide République dont il avait été deux fois le Président, jgalement prié par Monroe, par l'intermédiaire deJef- )n, de donner son avis sur la question. On lui remit la espondance échangée entre M. Rush et Canning et on [emanda ce qu'il pensait des négociations en cours avec çleterre au sujet d'une déclaration possible des deux ^emements contre une intervention de la Sainte-Al- ;e:
Il est particulièrement heureux, écrivit-il, que la poli- ; de la Grande-Bretagne, bien que guidée par des caldifTérentsdes nôtres, ait manifesté une coopération avec ttre sur un point donné. Avec cette coopération, nous ans rien à craindre du reste de l'Europe; avec elle,
avons la meilleure assurance de succès pour nos vues l>les. Il ne devrait pas, pour ce motif, y avoir aucune gnance, je pense, à s'associer à l'Angleterre dans la
qu'elle a proposé de suivre ; cependant, on tiendrait )te, évidemment, de l'esprit et de la forme de la conson à chaque pas fait dans la route menant à la guerre,
Rev. de dr. inl. et de léy. comp., 1096, trad. Dcvogel, p. 313.
qui doit être le dernier moyen à employer, au cas seulement où les autres ne produiraient aucun résultat.
« Une peut y avoir de doute que la proposition de M. Canning, bien qu'elle soit faite avec Tapparence d'une consultation et d'une entente, ne soit appuyée sur une détermination antérieure de suivre la politique indiquée,quelque peut être d'ailleurs Taccueil réservé à son invitation. Mais cette considération ne doit pas nous écarter de ce qui est juste et légitime en soi. Notre coopération est due à nousmêmes et au monde, et tandis qu'elle doit assurer le succès dans le cas d'un appel à la force, elle double les chances de succès dans le cas où cet appel n'aura pas lieu » (1).
On voit que si le Président Monroé eût la gloire de donner son nom à la doctrine contenue dans le message du 2 décembre 1823, il avait reçu de précieux conseils qui lui avaient été d'un puissant secours. Mais parmi ses illustres collaborateurs, une place d'honneur doit être réservée au secrétaire d'état Adams, qui, six mois avant le message de décembre, formula, dans des termes que Monroé devait reprendre, le principe de non-colonisation.
Avec le puissant patronage de Jefferson et de Madison la nouvelle doctrine devait avoir une immense fortune dont nous nous proposons d'étudier les principales phases ; sa première application fut un double succès : la Russie renonça à ses prétentions, et, malgré les propositions faites aux cours alliées par le ministre espagnol Hérédia de réunir à Paris
(i)Rev, de dr. int. et de lég. comp., 1896, article de M. Th. Barclay, p. 508, trad. par M. Devogel.
e conférence chargée de trancher toutes les questions jlevées par les Américains du Sud, l'attitude décidée de nglcterre et des Etats-Unis obligea la Sainte-Alliance à loncer à toute intervention dans les états élevés sur les nés de l'Amérique espagnole (1).
t) L'Espagne attendil plusieurs aonèes &vant de reconnaître les douui états. Si, dès l'année 1836, elle avait rëtabli des relations connrciales avec quelques-uns d'en're eux, elle ne reconnut le Chili que !3 aïril 1844, le Vtinéîuéla, le 30 mars t845, la République Orientale uguay), le S6 mars 1846, Cosla-Rica, le 10 mai 1850. Nicaragua, le oillet, la République Dominicaine, le 18 février 1853, le Pérou, en 1879.