U DOCTRINE DE MONROE « SECONDE MANIÈRE
i850-i897. V Affaire du canal interocéanique (1).
Le secrétaire d'état Fish, dans le rapport dont nous avons cité des extraits, avait signalé parmi les applications de la doctrine de Monroë « l'opposition heureuse des États- Unis à la tentative de l'Angleterre d'imposer sa domination dans le Nicaragua sous prétexte d'une afiaire avec les Indiens Mosquitos ». Nous n'avons pas encore fait allusion à cette intervention, qui avait amené en 1850 la signature du célèbre traité Clayton-Bulwer, et nous avons réservé jusqu'ici cette question, afin de traiter dans son ensenable l'affaire du canal interocéanique qui devait être dans les années 1881, 1882 et 1883 la cause d'un important conflit diplomatique entre l'Angleterre et les Etats-Unis. L'étude des rapports des Cabinets de Londres et de Washington à ces deux dates de 1850 et de 1881 nous montre d'ailleurs les progrès qu'avait fait en trente ans l'interprétation de la
(1) Le canal de Panama et le Droit international^ par M. Antoine S. de Buslamente, professeur de droit international à l'Université de la Havane. Revue de dr. int. et de législ. comp.y 1895, p. 412 et s.
doctrine de Monroë que nous verrons sous ses deux faces, défensive en 1850, agressive en 1881.
L'idée d'une communication maritime entre TOcéan Pacifique et FOcéan Atlantique était aussi ancienne que la découverte du Nouveau-Monde, mais la question du percement de risthme de Panama ne prenait pas au xvin® siècle un caractère international, puisque l'Espagne, alors une grande puissance, était maîtresse incontestée de toute l'Amérique centrale (1). La révolte des colonies espagnoles et l'établissement de petites républiques indépendantes sur les bords de l'Atlantique et du Pacifique firent du creusement du canal interocéanique une affaire internationale. Aucun des nouveaux états, en effet, n'était assez fort pour demeurer pleinement à l'abri des sollicitations des grandes puissances, et celles-ci devaient chercher à faire prévaloir leur influence dans les républiques dont le territoire était présumé devoir contenir le tracé du futur canal: la Colombie et le Nicaragua étaient plus particulièrement visés. Parmi les grandes puissances, l'Angleterre et les Etats- Unis devaient rivaliser d'adresse et d'activité.
Cette question intéressait vivement les États-Unis et Tin-
(i) Je rappellerai ici, non sans fierté, que l'un des premiers projets de percenaent du canal de Nicaragua émanait de l'auteur du Mariage de Figaro, Cf. Lintilbac. Beaumarchais et ses œuvres, p. 438, et le manuscrit de Gudin publié par xM. Tourneux.
terprétation ia plus modérée de la doctrine de Monroe devait leur fournir un prétexte d'intervention. Leur concours était d'ailleurs demandé par les petites républiques américaines : au Congrès de Panama (8 févr, 1825), le Nicaragua sollicitait l'appui des Etats-Unis dans le but d'assurer aux deux états la possession commune du canal. Le gouvernement de Washington prenait également ses précautions dans le cas où le canal serait creusé dans l'isthme de Panama, territoire colombien. Le 12 décembre 1846, il signait avec la Nouvelle-Grenade (aujourd'hui Colombie) un traité qui lui assurait un droit de passage et de transit privilégié k travers l'isthme de Panama « par tous les moyens de communication existant aujourd'hui ou qui seront creusés plus tard ». En échange de ces avantages, les États-Unis garantissaient à la Nouvelle- Grenade » la parfaite neutralité de l'isthme, afin que le libre transit d'une mer à l'autre ne puisse être interrompu ni empêché à l'avenir tant que le traité subsistera » ; ils garantissaient en même temps à la Nouvelle-Grenade ses droits de souveraineté sur les territoires en question.
Par des accords internationaux librement consentis, ils s'assuraient donc à la fois dans le Nicaragua et en Colombie une situation privilégiée.
Mais les Anglais ne pouvaient tolérer un pareil accord qui les eût mis dans un état d'infériorité manifeste : prenant comme point d'appui leurs établissements du Honduras britannique, ils essayèrent d'imposer au Nicaragua leur protectorat. Les États-Unis protestèrent au nom des
principes de Monroë, mais ils comprirent bientôt qu'il leur fallait partager la proie qu'ils ne pouvaient garder seuls ; le 19 janvier 1850 était signé le fameux traité Clayton- Bulwer.
Par le traité Clayton Bulv^er, ainsi appelé du nom des diplomates qui l'avaient signé, l'Angleterre et les États- Unis, sans se préoccuper du concours des républiques directement intéressées, réglaient la situation du futur canal qui traverserait, croyait-on, le territoire du Nicaragua.
Les deux gouvernements s'interdisaient d'exercer jamais sur le passage un contrôle exclusif et d'essayer d'obtenir pour leurs ressortissants respectifs des avantages séparés. Ils s'engageaient également, la voie une fois ouverte, n à la protéger contre toute interruption, saisie ou confiscation injuste », et à garantir sa neutralité « de manière que le canal soit toujours ouvert et libre et que le capital engagé soit en sûreté » (art. 5). Par les articles suivants, ils convenaient d'entrer en relations avec les gouvernements de l'Amérique Centrale pour leur faire accepter leurs vues, et d'offrir aux autres nations de conclure avec eux des conventions semblables, « afin que tous les états puissent partager l'honneur et l'avantage d'avoir contribué à une œuvre d'une si grande importance et d'un intérêt si général. » Enfin, l'article 8 déclarait vouloir étendre la protection des deux états au moyen de conven-
IftO LA DOCTBINE DE MONROK
tions « à toute autre communication praticable par canal ou par chemin de fer à travers l'isthme qui unit T Amérique du Nord à l'Amérique du Sud, et spécialement aux communications par canal ou par chemin de fer actuellement projetées par la voie de Téhuantepec ou de Panama, pourvu qu'il soit prouvé qu'elles soient praticables. »
Le traité Clayton-Bulwer, par la faculté d'accession réservée à tous les états qui en accepteraient les clauses, assurait le caractère international du futur canal. Les Etats-Unis acceptaient donc de ne pas occuper dans l'Amérique Centrale une situation privilégiée. Plusieurs de leurs hommes d'état déclaraient qu'ils ne pouvaient souffrir de cette condition et que leurs intérêts n'exigeaient aucunement que le canal ne fût pas international. Le secrétaire d'état Clay, dans une lettre du 8 mai 1826 à MM. Sargeant et Anderson, avait déjà affirmé « que les avantages d'un canal ouvert à travers l'isthme, permettant le passage des navires d'un océan à l'autre, ne doivent pas être exclusivement utilisés au profit d'une nation, mais au profit de toutes les nations du monde, moyennant le paiement équitable d'une somme déterminée ou de droits raisonnables.» M. Cass s'était également montré de cet avis, et son opinion avait d'autant plus de valeur que nous savons cet homme politique ami du Président Polk, et très disposé par conséquent à étendre la sphère d'application de la doctrine de Monroë. Devenu secrétaire d'état, M. Cass soutenait, le 15 janvier 1853, la nécessité de maintenir l'indépendance des républiques de l'Amérique Centrale sur le territoire
desquelles serait creusé le canal. Il écrivait à lord Napier le 8 novembre de la même année « que les États-Unis désiraient assurer dans l'Amérique Centrale, outre le bonheur desdites républiques, la sûreté et la. neutralité des voies interocéaniques qui les traverseront » ; et quelques jours après, le 25 novembre, il manifestait de nouveau à M. Mason (( le désir de voir le chemin de l'isthme ouvert au commerce et au transit universels, avec le désir non moins vif de voir les états de cette région bien gouvernés, florissants et affranchis de toute domination étrangère. »
Mais le prodigieux développement de la puissance économique des États-Unis devait les amener à ne plus se contenter dans Tisthme de Panama d'un régime commun à toutes les nations, et à désirer des avantages particuliers. La création d une voie de communication entre les deux océans paraissait en 1881 devoir passer de la période des études préparatoires à la réalisation, et il semblait que M. de Lesseps, recommençant Tœuvre glorieuse qu'il avait réussie dans l'isthme de Suez, allât percer l'isthme de Panama sur le territoire colombien.
M. Blaine était alors le secrétaire d'état du président républicain Garfield^ C'était un homme politique passionné pour la grandeur de son pays, mais d'une activité un peu brouillonne, et peu scrupuleux sur le choix des moyens
fOf LA DOCTRINE DE MONROE
qu'il oinpioyait pour arriver à ses fins : c'était le parfait ropr^»8ontant dos jingo^s américains. M. Blaine ne devait piiN Inissor échapper Toccasion qui s'offrait d'assurer à son |)«ys dans rAinérique centrale une situation privilégiée ; la doctrine do Monroi^ convenablement interprétée devait
lui on fournir les movens.
liOs jingo<^s américains feignaient de croire que la construction du canal par une compagnie française amènerait dans risthmo la prt^(>oudéranco de notre influence et peutf^Uv ensuite notre domination. Ils ne voulaient pas se rapjH^lor le |H>rc«Mnenl do Tisthmede Suez et la parfaite correction a><v laquelle la France avait rempli ses devoirs internationaux ; ilîi ne soncvront pas davantage au faible inlért^t tSN^nouùque que nous avions au percement de Tisthme, ^XHurt^ ^i^:anteM^ue qui devait nous paver surtout eu gloire. <^ î^a >UN^vptihî>Je do q^îoîqnt^ j>er§*onnes, dit M. de Bust,^mant^Cx en oM arrixi^ ;;:>q.: au pc*int de déclarer intoléw^hîc, et oe*a cyï se j^ayar,; de ïEvVts plutût que de solides T>.<ï»î,Nn>. ; ,^^.\c^;^. ; :nr.^>sî^ ae c:.2:imerc»e américain de v,*' >9,'^;r.>,'^;i::v o,<iî.> k^ e^ïiv aTï«î:!i: fiioes à un contrôle étran- «.%::*,' M Kiii.iîf i/iii:nïf»njct comme possible la iWw^-vsî,»?; * r.r»r -.\»n :%hCJ.!: î-trfOirfj^., c'«sl-4^pe euroï\N^ 'V. c^^i > U *^»ï^»V.^»^: i: ûsïsnrf • àonUesnent la pron*v ♦, ^N> ^>.uv îtf,: »r «î-* I : ««; k i-ruamlôe et par la ga- M s,' >:i.-x » M^M.-*, /i,-v Vî: ^v-^. Ii^^ ». l*f CoHiite des Affaires V ».»:c^^^ «^ •> . î.« ti »i^ .1 ^ ^»itr*r*s«a)tai;t< 3e<*iaradtque *, x>vii »^>,x\\ ,< -V r> îv^ î.^ *vc«ui; ot iis efiiss^nt sinon 'o •xxN-x'x vt^. .1, IV \;îïv i, ^-^ .: t^ .1 dx ^raniil ÎDierocifsamque ;
s'il était concédé à une société étrangère, le gouvernement
de Washington devrait acheter la plus grande partie des actions afin d'exercer dans les assemblées de la société une influence décisive. Les hommes d'état américains les plus considérables jugeaient indispensable que la nouvelle voie fût placée sous le protectorat commun des Etats-Unis et de la République sur le territoire de laquelle elle serait creusée : aucun privilège ne serait conféré aux Etats-Unis en temps de paix, mais ils posséderaient aux extrémités du canal des stations militaires.
M. Blaine semblait donc obligé de suivre l'opinion qu'il dirigeait secrètement. Les Américains réclamaient une situation singulièrement difl'érente de celle que leur imposait le traité de Clayton Bulwer. Les gouvernements de Londres et de Washington s'étaient interdits en 1850 d'exercer jamais sur le futur canal « un contrôle exclusif » et les Américains revendiquaient maintenant sur l'isthme de Panama un véritable protectorat. La petite République de Colombie semblait, à dire vrai, ne pas s'y opposer nettement ; le Nicaragua consentait à laisser les États-Unis creuser un canal américain sur son territoire, et le gouvernement de Washington invoquait habilement le traité de 1846 ainsi que les bonnes relations qu'il n'avait cessé d'entretenir avec les petits états du Centre.
Il restait à persuader l'Angleterre, la principale intéressée, mais elle était alors fort occupée en Egypte, et M. Blaine espérait profiter de ses embarras. La situation privilégiée qu'elle cherchait à prendre sur le canal de Suez n'était
d'ailleurs pas sensiblement différente de celle que les Etats- Unis revendiquaient sur le futur canal de Panama.
Dans une première dépêche du 24 juin 1881, M. Blaine appelait Tattention du gouvernement britannique sur les obligations qu'imposait, d'après lui, aux Etats-Unis Je traité signé en 1846 avec la Nouvelle-Grenade. Lord Granville déclara s'en référer purement et simplement au traité Clayton Bulwer.
Ce n'était qu'une escarmouche, la bataille s'engagea bientôt. Dans une dépêche du 19 novembre 1881, demeurée célèbre, le secrétaire d'état chargeait M. Lowell, ministre américain à Londres de demander à lord Gran ville une modification du traité de 1850. D'après lui, le traité Clayton-Bulwer n'était pas un véritable traité, mais une simple convention, amenée par des circonstances absolument exceptionnelles qui ne pouvaient plusse reproduire, et disparaissant avec elles. Tout était un argument favorable à la thèse de M. Blaine. Le fait même pour l'Angleterre d'avoir à sa disposition une puissante marine militaire, alors que les Américains ne possédaient que quelques vaisseaux de guerre, constituait pour les États-Unis un désavantage considérable qu'une situation privilégiée dans l'isthme pouvait seule compenser. Le futur canal n'était d'ailleurs pas une voie internationale, puisqu'auciin état n'avait fait usage de la faculté d'accession au traité de 1850 qui avait été réservée au profit de tous les états. La prépondérance que les Anglais essayaient d'obtenir dans risthme de Suez était habilement rappelée. Enfin, la po-
sition géographique des Etats-Unis les obligeait d'après M. Blaine à veiller avec une particulière attention sur le futur canal et à empêcher toute puissance de s'en emparer : « Il en résulterait pour le commerce des Etats-Unis des pertes telles que le gouvernement se verrait obligé de soutenir une guerre défensive et protectrice dans le seul but d'obtenir ce droit d'intervention, qui, d'ores et déjà, est dû à la situation et aux besoins des Etats-Unis ». Et, insistant sur le caractère d'après lui essentiellement pacifique de la nation américaine, M. Blaine concluait que l'intérêt même de toutes les puissances qui seraient appelées à se servir du canal exigeait qu'il fût placé sous la surveillance d'un état hostile à toute idée de guerre, mais capable de le défendre au besoin par la force.
Les Etats-Unis demandaient en conséquence l'annulation de la clause du traité Clayton-Bulwer qui défendait aux contractants de fortifier les abords du passage et d'exercer dans ses eaux un contrôle politique « conjointement avec le pays où il serait creusé ». Ils réclamaient le droit d'acquérir des stations dans les environs. Un des derniers points de la dépêche de M. Blaine à M. Lowell est particulièrement significatif : « Si Ton demande pourquoi les Etats-Unis s'opposent à l'approbation des gouvernements européens des termes de la neutralité pour l'opération d'un canal, je répondrai que le droit d'approbation implique le droit d'improbatîon, et qu'ainsi toute la question étant considérée comme question internationale sera ouverte aux
contestations. L'intention arrêtée des États-Unis est d'en faire strictement et uniquement une question américaine, qui devra être discutée et décidée par le gouvernement américain ».
(tétait l'expulsion de l'Europe : l'Angleterre défendit avec énergie les droits du Vieux-Monde.
M. Blaine insistait sans cesse sur les difficultés dïnterprétation auxquelles avait donné lieu le texte de 1850 ; (( ses stipulations, disait-il, ont été trois fois l'objet d'une proposition d'aubitrage quant à leur signification ; sa modification et son abrogation ont été fortuitement envisagées, et son caractère vexatoire et imparfait a été constaté à plusieurs reprises des deux parts ». Mais à toutes les demandes et à toutes les sollicitations, le ministre anglais opposait le texte du traité ; à des citations d'hommes d'état américains qui le jugeaient inapplicable, il opposait d'autres citations : le Président Bucbanan notamment avait considéré la question comme réglée « d'une manière amiable et honorable » ; et lord Granville opposait « à la phraséologie défectueuse d'une seule partie du traité », « les principes et la base de cet arrangement dont l'importance a été pleinement reconnue (1) ».
L'assassinat du Président Garfield et Tarrivée aux affaires du vice-président Arthur amena le remplacement de M. Blaine par M. Frelinghuysen. Un secrétaire d'état républicain remplaçait un républicain, et le parti alors au pou-
(1) Buslamante, p. 123.
voir manifestait dans ses relations extérieures une grande activité et des vues à peine déguisées d'intervention dans la politique des petits états américains. M. Frelinghuysen continua Fœuvre de M. Blaine : aux refus de lord Granville, il riposta que les sept premiers articles du traité Clayton- Bulwer s'appliquaient uniquement au canal projeté du Nicaragua, que Tarticle 8 seul se référait aux projets de canal antérieurs à cette époque et non aux projets postérieurs, et que cet article 8 n'avait d'ailleurs jamais été exécuté. Dans toute cette discussion qui avait pour point de départ la prétendue observation des principes de Monroë, lord Granville s'en tenait avec une courtoise ténacité au texte du traité de 1850, déclarant avec une fine ironie que la doctrine de Monroé n'avait pas toujours été acceptée par tous les Présidents et qu'elle ne pouvait d'ailleurs pas infirmer un traité librement consenti ; il prenait habilement la défense des intérêts européens en invitant le Cabinet de Washington à convoquer une réunion internationale qui garantirait la neutralité du canal de Panama.
Le retour à la Maison-Blanche d'un Président démocrate vint mettre fin aux débats. Les Démocrates, nous le verrons plus tard, devaient montrer dans le règlement des afl^aires extérieures une plus grande modération que les Républicains, et plus particulièrement que leurs adversaires, ils
LA DOCTRrNE DE MONROÉ
raient leur activité à des questions de politique inté- Avec l'honnêteté courageuse dont il devait plus bis donner la preuve. M. Grover Cleveland (1), rei suivre son prédécesseur et de chercher à obtenir >n pays une situation que celui-ci s'était formellengagé par traité à ne pas revendiquer. Il reprit pour nptela théorie que nous avons déjà vue formulée par Cass, théorie en vertu de laquelle le canal interocéalevait rester neutre, A l'abri de l'influence directe et dérante de tout état. Voici les principaux passages premier message : « L'intérêt qui existe pour les Inis dans la création d'une voie maritime à travers e qui sépare l'Atlantique du Pacifique s'est révélé une fois dans les cinquante dernières années. Mon îsseur a combiné avec le Nicaragua un traité ayant it la construction par les Ltats-Unis et à leurs frais nal creusé à travers le territoire de Nicaragua, et il nté un projet de traité au Sénat. Cette affaire n'étant :ore résolue, je l'ai retirée pour l'examiner moiet, après une étude approfondie, j'ai renoncé à la er à nouveau. Soutenant, comme je fais, une série :édents, qui, depuis le traité de Washington, sont lous défendre la conclusion d'alliances avec les pays rs, je ne dois pas favoriser une politiquequî tendrait rir de nouveaux territoires ou h mêler nos intérêts ârêts étrangers Notre devoir actuel nous oblige
Cleveland avait été le coDcurrent de M. Blaîne dans l'éiection il terminée par le succès de Garfield.
LA. DOCTRINE DE lAOMBOË lOfl
à nous consacrer spécialement au développement des richesses naturelles qui existent sur notre immense territoire, dans la culture pacifique des arts sans sortir des limites de nos frontières, et cela, tout en veillant avec un soin jaloux à ce que le continent américain ne soit jamais mêlé aux problêmespolitiquesetauxcomplicationsquipeuventintéresser des gouvernements si éloignés de nous. Je ne saurais en conséquence approuver des propositions qui ont pour objet des questions de privilèges suprêmes de domaines ou de droits hors de notre propre frontière, questions auxquelles vient s'ajouter la promesse absolue et illimitée de défendre l'intégrité du territoire de l'Union dans lequel sont situés lesdits intérêts ■;. Et M. Cleveland concluait en terminant à « la nécessité de neutraliser tout transit océanique, chose quine pourra se faireque lorsque la voie sera ouverte à toutes les nations, sans être sujette à l'ambition ou aux convenances militaires d'aucune ».
Ce langage si ferme nous ramenait à l'interprétation la plus honnête des principes de Monroe, et diflérait singulièrement de ces doctrines seconde manière, comme on les a appelées, que nous avons vu invoquer. C'était, en effet, la véritable politique de Monroe : plusieurs points des passages de cet éloquent message rappelaient même la célèbre Adresse d'adieu de Washington.
GrAce aux pouvoirs étendus du Président des Etats-Unis en matière de politique extérieure, la question du canal interocéanique fut provisoirement laissée dans l'ombre et l'é-
chec financier de la combinaison française la ramena encore une fois pour un temps à la période d'études.
Mais lorsque les Républicains revinrent aux affaires, ils reprirent avec le Nicaragua des négociations dans le but de creuser sur le territoire de cet état un canal interocéanique. Cette œuvre gigantesque serait accomplie par une société privée autorisée par le Nicaragua mais cette société privée serait une société américaine, el le gouvernement de Washington lui garantirait 500 millions. Le gouvernement américain, possédant ainsi toutes les actions, serait le maître absolu du futur canal.
Après des alternatives de succès et d'insuccès, les négociations ne paraissent pas avoir abouti. Au mois de janvier 1897, le secrétaire d'état Olney communiqua au Sénat une note du ministre du Centre-Amérique, déclarant « qu'un pareil transfert au profit du gouvernement des Etats-Unis était interdit par les clauses mêmes de la concession, et emportait sa déchéance ». Il expliquait aussi que pour d'autres raisons la Compagnie était déjà déchue de tous ses droits, et que le Nicaragua ne la considérait plus comme régulièrement constituée (1). Cette protestation enleva au parti jingoë tout espoir de faire voter au Sénat le projet dont nous avons parlé. M. Morgan, un des partisans les plus zélés de cette ingénieuse combinaison, n'osa tenter aucun effort dans ce sens quand il vint affirmer que la déclaration du ministre du Centre- Amérique était une ruse sus-
(1) Dunning, Revue politique et parlementaire, 1897.
LA DOCTRINE DE MONROË lll
citée par l'Angleterre, et qu'il présenterait à nouveau le projet dans la prochaine session.
Le 12 janvier 1897, le même M. Morgan proposait au Sénat une résolution conjointe tendant à Tabrogation du traité Clayton-Bulwer ; le 15 février, le Sénat par 32 voix contre 31 votait la discussion, et renvoyait le projet pour examen à son comité diplomatique, qui nommait à son tour une commission spéciale pour l'examen de cette question (1). Elle ne paraît pas être venue de nouveau en délibération. Remarquons seulement que la fédération en un seul état au point de vue extérieur des cinq petites Républiques de l'Amérique Centrale, fédération dont nous dirons plus loin quelques mots, rend le Nicaragua plus fort pour discuter avec les Etats-Unis. Le traité Clayton- Bulwer est un acte bilatéral, que la seule volonté du Cabinet de Washington ne suffît pas régulièrement à rompre. Enfin une nouvelle Compagnie française, formée des ruines de l'ancienne, travaille en silence à creuser un canal dans l'isthme de Panama.
1895-1897. Affaire du Venezuela.
Si les jingoés avaient échoué en 1883 dans leurs entreprises sur l'isthme de Panama, l'action de la diplomatie américaine au Venezuela devait leur réserver les plus complètes satisfactions. Les aflaires du Venezuela marquent en
[\) Le Temps du 23 juillet 4897.
-Wfcï.
m LA DOCTRINE DE MONROE
effet le triomphe de ce qu'on a appelé la doctrine de Monroe, seconde manière : elles devaient amener les Etats- Unis à intervenir dans un différend de frontières survenu entre l'Angleterre et le Venezuela, et à prendre contre l'Angleterre la défense de la petite république sud-américaine, sans même que celle-ci leur eût demandé leur appui. La situation géographique du Venezuela avait de tout temps signalé ce pays à la puissante protection des Etats- Unis. La fertilité prodigieuse de son sol attirait de nombreux émigrants européens, et le voisinage des colonies hollandaises du Curaçao, des colonies anglaises de la Trinité et de la Guyane inquiétait le Cabinet de Washington. Le Venezuela était l'extrémité de cet arc de cercle qui borde à l'est la mer des Antilles, et qui, composé de Cuba, d'Haïti, dePortô-Rico, des petites Antilles danoises, anglaises, françaises et hollandaises renferme les derniers vestiges de l'empire du Vieux-Monde en Amérique. Les révolutions étaient fréquentes à Caracas, et les nombreuses vexations dont souffraient les étrangers, excitaient les réclamations des agents diplomatiques européens. Les Etats-Unis intervenaient toujours quand les gouvernements des sujets molestés» menaçaient d'agir avec quelque énergie. En 1881 notamment, M. Blaine avait déclaré que c'était « avec une grande anxiété » que les Etats-Unis verraient la France employer la force pour obliger le Venezuela à payer à ses ressortissants les indemnités qui leur étaient dues (1).
(1) M. Blaine à M. Noyés, 23 juillet 1881, dans Wharton, I, § 57, p. 295. Les relations diplomatiques, de nouveau rompues enire la France et le Venezuela en 1895, n'ont pas encore été reprises.
Legouvernement vénézuélien était faible ; les grandes puissances usaient avec lui de modération : des indemnités étaient promises, et les relations diplomatiques reprenaient pour un temps.
En 1895, la nature du différend était tout autre.
D'anciennes difficultés existaient entre la Guyane anglaise et le Venezuela au sujet de leurs frontières. Les Anglais avaient reçu en 181 4 du gouvernement hollandais une partie de la Guyane, et il semblait que la frontière occidentale de leur nouvelle colonie fût alors le cours de TEssequibo, mais ils héritaient en même temps des prétentions des Hollandais, qui n'avaient jamais été d'accord avec les Espagnols sur les limites de leurs possessions respectives. La Colombie, puis en 1831 le Venezuela qui se sépara de la Colombie, héritaient de leur côté des prétentions des Espagnols.
La découverte de mines d'or et de terrains diamantifères sur la rive gauche de l'Essequibo amenèrent bientôt les Anglais à dépasser cette rivière Le gouvernement vénézuélien, muet tout d'abord, ne protesta que lorsqu'il crut à la richesse des territoires sur lesquels s'avançaient ses compétiteurs, et ses protestations furent d'autant plus énergiques que le terrain nouvellement occupé lui paraissait
avoir plus de valeur. Les anciennes discussions des Espa-
LA DOCTftiNF. DE MONRO'É
ois et des Hollandais reprirent ; de vieux textes furent tînmes ; plus de 150 pages d'un Livre éte^pnblié en mars 96 par le gouvernement britannique furent consacrées les contestations survenues aux xvii° et sviii' siècles en- I les Cabinets de Madrid et de La Haye ; plusieurs remtaient même au milieu du xvi' siècle.
En 1840 cependant, ta question parut sur le point de ;evoir une solution définitive. Un explorateur allemand, ibert Hermann Schomburgk, qui était aussi un botaniste, i chargé, sous la direction de la Société royale de Géo- Etphie de Londres, de déterminer pour le compte d'u gournement britannique la frontière occidentale de la lyane. Schomburgk, pourvu du titre de « Gommissioner Survey » de Sa Majesté Britannique, proposa une ligne démarcation ; les commissaires vénézuéliens lui en opsèrent immédiatement une autre, qui réduisait dans des oportions considérables la Guyane anglaise. La pre- .ère tentative faite pour trancherle débat ne putdonc pas outir.
En 1844, nouvelle tentative : lord Aberdeen proposa de viser en deux parts le territoire contesté ; ne recevant lut de réponse et regrettant la concession qu'il avait ite, il chargea en 1850 l'agent britannique à Caracas de clarer au gouvernement vénézuélien qu'il ne maintenait us ses offres.
Mais en 1875, effrayé des empiétements britanniques, le inézuéla témoigna de nouveau le désir d'en finir avec le question que le moindre incident devait rendre irri-
tante. L'arrestation d'un certain Thomas Parrett sur le territoire contesté amena le Président Blanco à protester contre ce qu'il appelait une violation du territoire vénézuélien. D'autres faits du même genre se reproduisirent. En 1877, M. de Rojas, ministre du Venezuela à Londres, appela encore l'attention de lord Derby sur la nécessité de déterminer par un traité la frontière contestée ; au mois de février 1878, il offrit après de longues discussions une ligne de démarcation qui rappelait sensiblement la frontière proposée en 1844 par lord Aberdeen. En septembre 1881, lord Gran ville indiqua une autre frontière que le Venezuela refusait à son tour.
La question menaçait de s'éterniser ; lord Roseberry essaya de la préciser, et, le 20 juillet 1886, il soumit au général Guzman Blanco un projet de mémorandum ; seul le territoire compris entre les frontières proposées par M. de Rojas le 21 février 1881 et lord Gran ville le 15 septembre de la même année serait l'objet d'un arbitrage. Le général Blanco refusa en déclarant que l'aliénation de tout territoire compris en 1810 dans la capitaineriegénérale du Venezuela était interdite par la constitution.
Enfin, en octobre 1886, le gouvernement britannique déclara qu'il considérait la ligne Schomburgk comme irréductible, et qu'il n'accepterait un arbitrage que pour les territoires situés à l'ouest de cette ligne. Il ne se montrait peut-être pas très généreux, puisqu'il refusait à un état faible comme le Venezuela la satisfaction d'amour-propre d'un arbitrage pour toute l'étendue du territoire contesté ;
ii< La doctrine de monroe
il ne devait d'ailleurs point redouter la décision de Tarbitre, puisqu'il se disait certain du bien-fondé de ses prétentions ; mais il n'est pas douteux que sa conduite était strictement correcte au point de vue des règles du droit international : personne ne pouvait lui imposer un arbitrage dont il ne voulait point.
Comme le fait remarquer M. Desjardins (1), les Etats- Unis auraient dû intervenir dans cette longue affaire dès son début au nom des principes de Monro6 ; mais ils n'en avaient rien fait, car leur intérêt ne le leur commandait pas. En 1881 seulement, M. Blaine donna au gouvernement vénézuélien quelques bonnes paroles Son successeur M. Frelinghuysen émit, mais bien timidement, l'idée d'un arbitrage. Lors de son retour aux affaires, en 1889, M. Blaine avait observé vis-à-vis de l'Angleterre et du Venezuela la même attitude correcte qu'en 1881.
C'est sous la seconde administration de M. Cleveland, dont nous avons admiré l'honnête et courageuse fermeté lors des événements de Panama, que les États-Unis devaient se départir, au nom de la doctrine de Monroë, de la neutralité qu'ils avaient gardée jusqu'alors. La période des élections présidentielles approchait, et le parti démocrate, auquel les républicains avaient reproché sa modé-
(4) Revue de dr, int. public, 4896.
LA DOCTRINE DK MONROÊ 117
ratioa en 1883, ne voulait pas laisser à ses adversaires le monopole du jingoïsme. Les ennemis de M. Cleveland insinuaient aussi que la concession, faite à un syndicat américain, de quinze millions d'hectares du territoire contesté à Tembouchure de rOrénoque, contribuait à expliquer la politique militante du Président. Il est plus vraisemblable de croire que cette politique fut surtout Fœuvre du secrétaire d'état M. Olney. M. Cleveland,absorbé tout entier par l'étude des questions intérieures, n'attachait que peu d'attention aux affaires internationales qu'il abandonnait à son secrétaire d'état ; MM. Bayard et Gresham, qui Tavaient servi jusqu'ici s'étaient montrés modérés ; Tarrivée aux affaires de M. Olney, à la mort de M. Gresham (28 mai 1895), marque précisément la naissance d'une politique agressive.
Le Congrès avait émis le vœu « que la proposition de résoudre la question par un arbitrage fût recommandée vivement aux deux parties » ; M. Olney, « jurisconsulte éminent et peut-être un peu trop pressé de montrer sa grande instruction, jugea qu'il était opportun de révéler au monde le droit international sous un nouvel aspect (1) », et il entreprit de continuer l'œuvre de M. Blaine. Par ses ordres, M. Bayard, ambassadeur des Etats-Unis à Londres, remettait à lord Salisbury, le 7 août 1895, une longue dépêche qui contenait l'exposé de la ligne de conduite que les Etats-Unis voulaient suivre désormais.
(1) M. Desjardins,
18 LA DOCTRrnE DE HONHOË
Le secrétaire d'État disait d'abord : « la sécurité et la prospérité des Etats-Unis sont suflisamment intéressées au □aintien de l'indépendance d'un étal américain quelconque » l'égard des puissances européennes, pour justifier et lécessiter leur intervention dans tous les cas où l'une de îes indépendances est en danger ». Il essayait ensuite de jémontrer que la diplomatie américaine avait toujours a^ lans ce sens ; il affirmait notamment qu'en déclarant dans son message de 1870 que les possessions des puissances îuropéennes dans le Nouveau-Monde ne pouvaient plus changer de condition que pour devenir des nations indépendantes, le Président Grant n'avait fait que « se conformer aux enseignements de toute leur histoire (1) ». L'interprétation qu'il donnait de la doctrine de Monroe mérite d'être citée toute entière : (i Elle se fonde, disait-il, sur des faits et sur des principes aussi comprébcnsibles qu'incontestables. Il est impossible de nier que l'éloignement et trois mille milles d'Océan rendent aussi peu naturelle que peu commode une union politique entre un état européen et un état américain. Mais les considérations physiques et géographiques sont les moindres obstacles à une telle union. L'Europe, comme Washington le remarqua, a un
lot d'intérêts essentiels qui lui sont particuliers Ce qui
est vrai quant aux intérêts matériels ne l'est pas moins de ce que l'on peut appeler les intérêts moraux. Ceux qui concernent l'Europe lui appartiennent en propre, et diffèrent
(l)Cf., p. 94 et s.
La DOCrulMi DE MONROK 119
totalement de ceux qui appartienneat en propre à l'Amérique ». Et plus loin, après avoir insisté sans beaucoup de discrétion, sinon sans beaucoup de générosité, sur la force des Etats-Unis qui faisait d'eux en Amérique h les maîtres de la situation », M. Olney terminait ainsi : « La prétention de la Grande-Bretagne sur le territoire discuté et son refus de laisser examiner les droits qu'elle dit posséder constituent un accaparement de territoire à son profit. Ne pas déclarer bautement que cette conduite sera regardée comme une offense à la nation des États-Unis, ce serait se départir de la politique traditionnelle à laquelle sont étroitement liés Ibonneur et la prospérité de notre pays... Nous réclamons une réponse nette à cette question : la Grande-Bretagne accepte-t-elle ou refuse-t-elle de soumettre à un arbitrage impartial la question de frontière du Venezuela dans sa totalité ? Le vœu le plus sincère du Président est que la décision soit en faveur de l'arbitrage... Si toutefois le Président doit être déçu dans son espoir (bypothèse qu'il ne veut point envisager comme possible, et qui, à mon sens, gênerait fort dans l'avenir les relations de ce pays avec la Grande-Bretagne), son désir est d'en être avisé à temps. » Cette démarche avait été faite sans le consentement du Venezuela. « L'bonneur et la prospérité du pays m américain exigeaient que les Etats-Unis étendissent sur l'Amérique du Sud un gigantesque protectorat tacitement convenu ; tel était le nouveau sens de la doctrine de Monrofl interprétée par M. Olney.
A cette impérieuse mise en demeure, à cette proposition
irbitrage forcé que M. Desjardîiis condamne avec une ite indignation, lord Salisbury répondit avec dignité, nsdeux dépêches, datées du 26 novembre 1895, adres- !s à sir i. Pauncefote, ambassadeur de la Grande-Bretaeà Washington, il protestait contre l'application faite as ie cas présent de la doctrine Monroé et il remettait question au point (1). " On verra de ce qui précède, ait^il, que le gouvernement de la Grande-Bretaea eu, dès te début, la même façon de voir sur l'extenn territoriale qu'il est autorisé h revendiquer comme rétant d'un droit incontestable. Elle comprenait la ligne
côte jusqu'à la rivière Amacura et tout le bassin de la ière Essequibo et de ses tributaires. Il y a une partie de te revendication cependant de laquelle le gouvernement allais a toujours été prêt à se désister ; quant à une autre rtion. il a été et continue d'être parfaitement prêt à imettre la question de son titre h un arbitrage. Pour ce i regarde le reste, c'est-à-dire le territoire qui se trouve ué à l'intérieur de la ligne appelée Schouiburgk, il ne isidére pas que les droits de l'Angleterre puissent être s en question.... ». Et, déclarant que cette discussion ne levait à aucun titre des principes de Moiiroe il terminait
affirmant fièrement sa volonté de ne point céder aux inictions brutales du gouvernement américain, '■ car la issance de l'Angleterre elle-même est mise enjeu, quand i'agitde défendre ceux qui se sont établis n'importe où, se
'\) Archives diotomatiquts, 1895, p. 277.
fiant à la force de sa possession de facto. C'est là un principe pour lequel probablement l'Angleterre et les Etats- Unis à la fois iraient jusqu'à risquer leur existence même, plutôt que de céder. »
La dépêche de M. Olney n'avait engagé qu'un combat d'avant garde destiné à éclairer le terrain. Dès que la réponse de lord Salisbury fut arrivée k Washington, le Président Cleveland envoya au Congrès un message enflammé (18 décembre). Commentant la réponse du gouvernement britannique, qui sans repousser la doctrine de Monroë, la considérait comme inapplicable au différend de frontières anglo- vénézuélien, le Président Cleveland déclarait « que l'interprétation donnée par les Américains à la doctrine de Monroë étaitjuste et forte. Cette doctrine est importante pour la sécurité delà nation ; elle est essentielle pour le maintien des institutions ; elle s'applique à toutes les phases de la vie nationale, elle ne peut pas tomber en désuétude. Elle est absolument applicable au cas où une puissance européenne cherche, en étendant ses frontières, à s'emparer d'un territoire appartenant à une république du continent américain (1) ». Et M. Cleveland, afin de faire approuver parles représentants de la nation sa politique extérieure, que j la
(1 ) Le Temps,
constitutionrautorisait à diriger seul, demandait au Congrès de voter les crédits nécessaires à l'envoi d'une commission d'enquête, qui ferait dans le plus bref délai possible un rapport sur la véritable frontière qu'il conviendrait d'attribuer au Venezuela : (^ une fois ce rapport établi, disait le Président, ce sera le devoir des Etats-Unis de résister par tous les moyens en leur pouvoir, comîne à une attaque faite de propos délibéré contre leurs droits etleurs intérêts, à la prise de possession par la Grande-Bretagne de tout territoire que les investigations des faits démontreront appartenir de droit au Venezuela Je ne me dissimule en rien la pleine responsabilité que j'encours en faisant ces recommandations, et je me rends parfaitement compte des conséquences qui peuvent en découler. Tout en reconnaissant que c'est une chose pénible que d'envisager les deux grandes nations de langue anglaise dans une position réciproque autre que celle de la concurrence amicale dans la marche vers le progrès et vers la paix, j'estime qu'il n'y a pas de calamité comparable à celle qui résulte d'une soumission passive aux torts et à l'injustice et à la perte de l'honneur national. »
La doctrine de Monroë servait donc de prétexte aux Etats- Unis pour étendre sur le Sud tout entier un immense protectorat : Vhonneur national l'exigeait impérieusement.
Le message détermina en Amérique une explosion de patriotisme et d'orgueil : les divisions politiques s'effacèrent, tous les Américains ne formèrent plus qu'un parti : la doctrine de Monroë opérait ce prodige.
Le coup de tonnerre frappé par M. Cleveland ne pro-
duisit heureusement pas en Angleterre tout Teffet qu'on aurait pu craindre La vieille métropole britannique traita son ancienne colonie émancipée comme un enfant gâté, fier de sa force trop récente, qu'il fallait traiter avec une paternelle bienveillance. Le sentiment qui prévalait était la surprise. Le Daily News, organe officiel de l'opposition libérale écrivait : « la doctrine de Monroë, qui en 1823 était susceptible de sérieuse considération, est maintenfint tombée en discrédit. M. Cleveland ne s'est pas expliqué en un langage employé par une puissance amie ; ses paroles sont agressives et même menaçantes. L'Angleterre est menacée de guerre à moins qu'elle ne permette à M. Cleveland de faire la délimitation des frontières du Venezuela ; mais le public américain ne se laissera pas prendre à de siabsurdes considérations. Le principe d'arbitrage n'est plus qu'un vain mot quand il s'agit d'exigences aussi fantastiques. » Et le Daily Chronicle, un des premiers organes unionistes, donnait la note juste en disant : « En vérité, de ce côté-ci de l'Atlantique, cette invocation de la doctrine de Monroë nous semble inapplicable parce qu'il n'est pas question d'extensions territoriales, et absurde parce qu'une déclaration concernant la politique américaine ne saurait être élevée à la hauteur d'un principe de droit international ». Cependant, en Amérique, l'enthousiasme belliqueux était à son comble. Les propositions les plus étranges et les plus exagérées rencontraient le plus vif succès. M. Grant proposait un projet de loi autorisant l'émission de bons du Trésor pour la construction de forts sur les côtes
»Tr*"
124 LA DOl^TRINE DE MOiNROË
et sur la frontière canadienne. M. Chandler demandait Touverture d'un crédit décent millions de dollars pour Tachât de fusils et de canons. Les télégrammes de félicitations affluaient à la Maison-Blanche: il semblait que toute T Amérique du Sud acceptât la protection que les Etats-Unis lui imposaient sans la consulter. Le général Roca, Président provisoire de la République Argentine était des premiers à témoigner sa satisfaction. Les représentants du Venezuela, du Mexique et du Brésil apportaient à M. Olney leurs félicitations pour l'énergique affirmation que faisait M. Cleveland de la doctrine de Monroé. Le Sénat et la Chambre brésiliens approuvaient son message. Un grand nombre des Etats de l'Union — républicains ou démocrates — pressaient le Président d'agir.
Au Venezuela, le message du 19 décembre, avait naturellement causé une émotion profonde. Le ministre des Affaires Etrangères, M. de Rojas, allait faire à M. Thomas, ministre des Etats-Unis, une visite de remerciements. Le portrait de Monroë était exposé dans tous les magasins de Caracas, et le peuple, qui s'engageait à n'acheter aux Anglais aucne marchandise et à ne leur vendre aucun produit, allait porter des fleurs aux pieds de la statue de Washington.
Cette interprétation nouvelle, extraordinaire, de la doctrine de Monroe devait inquiéter tous les peuples qui avaient des colonies en Amérique ; elle devait surtout inquiéter la France dont les difficultés avec le Brésil au sujet du Contesté guyanais, ressemblaient beaucoup aux diffl-
cultes anglo-vénézuéliennes. Un rédacteur de Tagence Dalziel Silldi demander à M. Hanofaux, à cette époque ancien ministre des Affaires Etrangères, son opinion sur cette question. M. Hanotaux déclarait que « selon lui toutes les questions de ce genre doivent être réglées d'après leurs conditions particulières et non d'après un principe général, surtout dans le cas actuel où il s'agit d'une contestation territoriale, qui ne peut par suite être appréciée que par des hommes parfaitement au courant de Thistorique du conflit, du développement des négociations et de la position actuelle de la question... Actuellement, ajoutait-il, la France a une contestation avec le Venezuela ; qu'il soit bien entendu d'ailleurs qu'il ne s'agit en aucune façon d'une contestation territoriale. Les Etats-Unis ont cherché à intervenir entre les deux pays, mais comme ministre des Affaires Etrangères, j'ai résisté à cette prétention, et j'ai
demandé simplement qu'il me fût permis de régler la question avec le Venezuela sans intervention d'une troisième puissance ».
Pendant que M. Hanotaux exposait ainsi les règles de la politique à la fois la plus ferme et la plus modérée, etprenait contre les empiétements des Etats-Unis la défense du droit public européen, M. Vignaud, premier secrétaire de l'ambassade des Etats-Unis à Paris, déclarait à un rédacteur du Gil-Blas : « Nous nous trouvons en présence d'un ultimatum brutal, d'un refus d'arbitrage et dans des conditions particulières, car l'Angleterre, en réalité, n'a réclamé ce territoire que le jour où elle s'est aperçue qu'il
contenait de nombreuses mines d'or. La doctrine émise par M. Cleveland est bien plus modérée que Topinion de l'immense majorité des Américains. Toute notre crainte, c'est que les esprits sages, pondérés comme M. Cleveland, ne soient débordés. Le gouvernement américain ne cédera rien. Dans une démocratie, il est impossible d'aller contre l'opinion publique. Mais l'Angleterre qui a tout à craindre dans une guerre reculera, soyez-en certain. La guerre ! Mais c'est le Canada rentrant dans la Fédération, mais c'est le commerce anglais détruit dans le mois qui suivrait les hostilités ! »
Les journaux anglais et américains luttaient d'ironies et d'invectives. M. de Pressensé en cite de curieux et amusants exemples dans la profonde et spirituelle étude qu'il a consacrée à la doctrine de Monroe(l). D'énormes paquets de valeurs américaines, jetées sur le marché par des capitalistes britanniques, amenaient une baisse énorme des cours ; les Bourses américaines et anglaises se livraient à des écarts considérables. Les plus grands hommes de l'Union étaient atteints d'une fièvre insensée ; Edison^ le génial électricien, rêvait la construction « d'une kyrielle de machines toutes plus meurtrières les unes que les autres, dont la moindre devait anéantir Tarmée et la flotte de l'Angleterre ».
Cependant, « l'anglophobie militante » qui régnait aux Etats-Unis ne tarda pas à se calmer. De sérieuses crises de
(i) Revice des Deux- M ondes, 45 janvier 4896.
Bourse ne furent pas étrangères à ce tardif retour à la
sagesse. Les Américains du Nord se rendirent compte que,
sans flotte et sans armée, ils n'étaient pas aussi prêts qu'ils
l'avaient cru tout d'abord à engager la lutte contre l'Angleterre. La situation financière, un instant reléguée à l'ar-
rière-plan, reprit la première place dans les préoccupations du public. Un grand courant se formait contre la guerre, puissamment fortifié par les objurgations des ministres de toutes les confessions, facilité par l'attitude digne et conciliante de la presse britannique. Le gouvernement de Washington déclarait ouvertement qu'il regrettait les manifestations auxquelles s'étaient livres les Présidents des Républiques du Sud- Amérique. « Le gouvernement américain, disait-il, a défini sa position dans la question anglo-vénézuélienne ; il désire qu'on s'en tienne là ». Le sénateur Gray, ami intime du président Cleveland, informait le directeur du Woi'ld m que le gouvernement des Etats-Unis, en nommant la commission d'enquête, n'avait pas l'intention de s'arroger le droit de délimiter la frontière entre le Venezuela et la Guyane britannique, mais qu'il avait cherché à s'assurer si TAngleterre, sous le prétexte d'une dispute de frontières, n'avait pas l'intention d'agrandir son empire aux dépens du Venezuela. Les Etats- Unis n'avaient nullement le droit d intervenir dans une dispute de bonne foi entre les gouvernements du Venezuela et de la Grande-Bretagne ; ils croyaient même que dans une telle dispute, la doctrine de Monroë ne pourrait être appliquée ».
iîS LA DOCTRINE DE MONROË
Les Américains battaient donc en retraite. Le choix des
membres de la fameuse commission d'enquête demandée par le message du 19 décembre avait été laissé au Président : il se porta sur MM. Drewer, White, Coudert, Gelman et Alvey dont la sagesse et la modération étaient d'un bon augure pour les amis de la paix. On pouvait d'ailleurs craindre que les Anglais et les Vénézuéliens ne se missent d'accord tout seuls, sans le concours des Américains du Nord, ce qui eût placé ceux-ci dans une situation quelque peu humiliante. Enfin, un mouvement se dessinait en Kurope contre la nouvelle interprétation de la doctrine de Monroe. Quelques journaux demandaient qu'on réunit une conférence de tous les états qui avaient des intérêts territoriaux en Amérique, afin d'arrêter une ligne de conduite commune contre les empiétements des Etats-Unis. Un journal officieux allemand, le Hamburger correspondent disait : « Il ne s'agit pas de savoir si l'Angleterre est ou non dans son droit vis-à-vis du Venezuela. La question importante est cette doctrine extraordinaire soutenue par M. Cleveland. L'Europe entière a le plus grand intérêt à s'y opposer. Que demain le Mexique ou la République Argentine répudient les dettes qu'ils ont contractées en Europe, les États-Unis pourraient intervenir de la même façon, et interdire aux puissances de prendre aucune mesure. Nous espérons que la Hollande ni l'Espagne n'ou •
vriront leurs archives à la Commission des Etats-Unis qui viendra en Europe en quête d'arguments pour soutenir la doctrine de Monroë. L'attitude que l'Europe devrait pren-
LA DOCTRINE DE MONllOË Jâ9
dre en présence de l'arrogance de TAmérique est tout indiquée ».
Cependant, « le Sénat se livrait à une sorte de débat, moitié politique, moitié juridique, sur la portée exacte de la doctrine de Monroë ».
Le sénateur Sherman déclarait que la définition donnée par le Président était exacte. M. Baker, du Kansas, invitait le Congrès à affirmer « que les Etats-Unis considèrent comme acte hostile d'une puissance étrangère d'étendre par la guerre, par traité, par achat ou autrement, ses limites territoriales dans Thémisphère occidental ou les lies adjacentes que les Etats-Unis considèrent comme nécessaires à leur propre défense, eux seuls étant juges de cette nécessité ». La proposition de M. Baker était l'extension logique de la politique qu'esquissaient en 1870 M. Fish et le général Grant. Une seule résolution était modérée et sage, mais elle ne réunissait qu'une infime minorité ; elle avait été déposée par M. Sewell du New-Jersey, et était ainsi conçue : « Ni en vertu des termes de la doctrine de Monroè, ni en vertu d'aucune déclaration officielle, les Etats-Unis ne se sont engagés à intervenir comme protecteurs d'aucune nation du continent américain contre l'invasion ou les empiétements des puissances étrangères. L'Exécutif a grandement outrepassé les affirmations originales de la doc-
i30 LA DOCTRINE DE MONROË
trine de Monroë, au point qu'il semblerait que les Etats- Unis eussent l'obligation d'exercer un protectorat absolu en toute circonstance sur le Mexique et les états du Centre
et du Sud de l'Amérique Poursuivre et étendre une telle
politique, serait contraire à toute sagesse et à toute prudence ».
On invoquait la doctrine de Monroë dans des sens contradictoires : le comité des Affaires Etrangères du Sénat chargea un sous-comité de préparer un projet de résolution par laquelle le Congrès tout entier définirait et affirmerait la doctrine de Monroë ; celle-ci acquerrait* ainsi la valeur législative qui ne lui avait jamais été conférée.
Le rapport de ce sous-comité était attendu avec impatience. Certaines indiscrétions faisaient prévoir une définition exagérée. On ajoutait immédiatement comme correctif que cette définition ne serait pas acceptée parle comité des Affaires Etrangères de la Chambre des Représentants, dont le Président, M. Hitt, était partisan d'une politique modérée. Mais la surprise fut universelle quand on connut le 21 janvier 1896 le rapport de M. Davis, sénateur du Minnesota.
M. Davis reproduisait le texte de la doctrine de Monroë et ajoutait ces mots : « Résolu que les Etats-Unis d' Amérique réaffirment et confirment la doctrine et les principes ainsi promulgués par le Président Monroë, et déclarent maintenant quils soutiendront et maintiendront cette doctrine et ces principes^ et considéreront toute infraction à l'une et aux autres, en particulier toute tentative d'une
puissance européenne de prendre ou d'acquérir tout territoire nouveau ou additionnel sur le continent américain ou toute lie adjacente, ou tout droit de souveraineté ou de possession dans lesdits continents et îles, dans tous cas ou circonstances où les Etats-Unis jugeraient cette tentative comme dangereuse pour leur paix et leur sécurité, que cette tentative soit faite par la force ou par voie d'achat, de cession, d'occupation, d'hypothèque, de colonisation, de protectorat, de contrôle sur l'accès d'un canal ou de tous autres moyens de transit à travers Tisthme américain, soit sous prétexte de droits mal fondés dans les cas de prétendus différends de limites, soit de tout autre prétexte mal fondé, comme une m^anifestation de dispositions hostiles à l'égard des États-Unis et une intervention que sous n'importe quelle forme il serait impossible aux États-Unis de regarder avec indifférence ».
L'audace de cette déclaration était inconcevable. Ce n'était plus la doctrine de Monroé, mais une doctrine Davis qu'on demandait au Congrès d'approuver. Tous les publicistes la déclarèrent inadmissible, et le Temps résume dans ces termes les jugements qu'elle inspira : « Le Président Monroë avait jugé suffisant d'exclure à tout jamais Vextension^ et l'extension par la force, du domaine des puissances européennes en Amérique. Déjà M. Olney et M. Cleveland avaient paru pousser les choses — tout au moins en principe — jusqu'à condamner le statu quo luimême, c'est-à-dire l'état de possession coloniale actuelle des puissances européennes actuelles au Nouveau-Monde.
«^■ia^HM^fii
Toutefois, ils avaient eu la discrétion de ne pas graver sui' l'airain ce supplément à la doctrine originelle. M.Davis a'hésite pas quant à lui à. refondre toute la déclaration, et i y inscrire en toutautant de termes l'interdiction expresse pour les puissances européennes de faire, même à l'amiable et du consentement des intéressés, des acquisitions de territoires en Amérique. Voilà qui est parier net. Ce n'est plus un protectorat du Nouveau- Monde contre les ambitions ouïes appétits de l'Ancien ; ce n'est plus encore une tutelle discrète ; c'est une prise de possession ; c'est l'anaexion pure et simple des deux continentsde l'hémisphère occidental aux État^-Unis (1) ».
L'opinion publique américaine se montrait heureusement plus sage que le Sénat et accueillait très froidement la doctrine Davis. Le Sénat lui-même montrait une opposition inattendue : le sénateur républicain Wolcott, du Co- .orado, bl&mait non seulement la proposition Davis, mais lussi la prétention de M, Cleveland d'appliquer la doctrine Honroë au cas du Venezuela. Il condamnait le message du 19 décembre comme pouvant entraîner des hostilités ; et il léclarait avec raison que la Commission d'enquête était >lutOt une menace de guerre qu'une garantie de paix. !i'attitude de cette Commission était en effet absolument nadmissible : s'érigeant en arbitre sans avoir été choisie >ar aucune des deux parties, elle priait le secrétaire d'État )lney de demander à l'Angleterre et au Venezuela de lui
(1) Le Temps du 22 jaovier 1896.
La doctrine de monrok 433
soumettre leurs titres sur le territoire contesté. Le Venezuela accédait immédiatement à cette demande. L'Angleterre se rendait également au désir de la commission américaine.
Cette attitude peu glorieuse s'explique par les difficultés extérieures de la politique britannique : des causes de conflit surgissaient en efl'et entre les gouvernements de Londres et de Berlin au sujet de Tattitude prise par l'Allemagne dans les affaires anglo-transvaaUennes ; la crainte de nouvelles complications internationales incitait l'Angleterre à la prudence. Elle justifia une fois de plus cette grande vérité que lord Salisbury, alors lord Cranborne, avait exposée en 1863 à la Chambre des Communes à propos des affaires du Danemark : « L'Angleterre a une échelle mobile pour sa politique extérieure. Elle empoche sans mot dire les affronts des puissances de premier ordre et tend même l'autre joue à un nouveau soufflet. Elle se tait et rumine son ressentiment avec les États ses égaux. Au contraire, avec les faibles, elle se plaît à tirer une vengeance éclatante et à leur demander compte de tous les ennuis dont elle n'a pas osé se faire dédommager par leurs auteurs. » L'ironie des événements voulait que lord Salisbury fût alors le chef de la diplomatie britannique. L'Angleterre tendit la joue. De son côté, le gouvernement de Washington craignait d'avoir été trop loin,
et M. Cleveland invitait en termes pressants le Président Crespo à recoipmander la modération au Venezuela. Le secrétaire d'Etat Olney lui prodiguait les mêmes conseils de prudence. La tranquillité renaissait,etdans un discours qu'on disait inspiré par le Président, M.* James Smith, du New- Jersey, déclarait au Sénat que le message Cleveland avait donné en ce qui concerne la doctrine de Monroë la note juste et suffisante, et il engageait rassemblée à voter le budget et k clore sa session.
Lord Salisbury qui avait fait « un faux pas »> en refusant a priori l'arbitrage pour tout le territoire situé en deçà de la ligne Schomburgk, fit une retraite plus prudente que glorieuse, et le discours du Trône du 11 février 1896 parlait de « marier l'arbitrage et la voie des négociations » : « le gouvernement des Etats-Unis, disait-il, a exprimé son désir de coopérer à la solution des différends qui existent depuis de longues années entre mon gouvernement et la République du Venezuela au sujet des frontières entre cette dernière contrée et ma colonie de la Guyane anglaise. J'ai fait connaître que j'adhérais au désir formulé d'arriver sur cette question à un arrangement équitable, et j'ai la confiance que des négociations ultérieures amèneront à une solution satisfaisante». EtM. Balfour, leader ministériel de la Chambre des communes priait un député radical, M. Atherley Jones, de retirer une motion toute favorable à l'arbitrage et à la doctrine de Monroe « pour ne pas gêner des démarches sur le point d'aboutir ».
Les idées d'arbitrage faisaient en effet tous les jours des
L\ DOCTRINE DK MOKROE
progrès en Amérique et en Angleterre ; des ligTies i maient dans les deux pays pour orienter l'opinion c6té. Lesalîaires de Cuba, dont nous parlerons plus entraient dans une période active et fournissaient i ment suffisant aux passions des jingoes américains.
Enfin, l'Angleterre qui avait déclaré le 11 février ne pouvoir accepter que 40.000 de ses sujets fussen mis au risque de devenir Vénézuéliens par une d( d'ai'biti'ei signait le 9 novembre un traité d'arbitraj mettait fin au conflit. On prévoyait la signature d'uc général d'arbitrage qui serait négocié ultérieurement
(1) Les États-Unis, qui s'étaient montrés ea toute circoDstan tisans fanatiques des traités d'arbitrage général, ont prouvé q conduite avait été uniquement inspirée par des préoccupation ques. Ils étaient tout disposés A signer des convenlions de cet avec les états du Sud-Amérique, espérant par ce moyen exei toute leui' conduite un contrôle étroit. Malgré leurs assurance! sinleressement, ils se monlrét-enl hostiles à la signature d'un t nérai d'arbitrage avec l'Angleterre,
Deux Cours d'arbitrage duvaieut être instituées : l'une pour les contestations pécuniaires quipourraientsurvenirenlrcles dei l'autre pour la solution des questions territoriales.
Première Cour : Réclama tîOTis pécuniaires.
Chaque gouvernement nommera un représentant. En cas d cord entre les deux représentants ainsi désignés, ceux-ci chois, tiers arbitre ; s'ils ne peuvent s'entendre sur le choix de cet ar roi de Suède nommera ce troisième juge dont la décision si appel.
Deuxième Cour : Questions de territoire.
La deuxième Cour sera composée de six membres, dont t ront désignés par la Cour suprême ou les Cours de circuit de Unis, et les trois autres nommés parle Gouvernement britanniqi les membres du Conseil privé ou de la Cour suprême de justi voix seront nécessaires pour rendre les solutions définitives. ' devront alors être exécutées par les deux gouvernements, qui
i3ft LA DOCTRINE OE MONROE
La Cour d'arbitrage serait composée de deux membres américains et de deux membres anglais; en cas de désaccord, un cinquième arbitre chargé de départager les voix de la Commission, serait choisi par le roi de Suède et de Norwège. Mais il était entendu qu'une occupation ayant
cas ne pourront recourir aux hostilités avant d'en avoir appelé à l'arbitrage d'une ou de plusieurs puissances.
Le traité aurait une durée de cinq ans après l'échange des ratifications, mais il se renouvellerait de plein droit tant qu'il n'aurait pas été dénoncé.
M. Cleveland soumit ce traité à Tapprobation du Sénat.
Il suscita d'abord un vif enthousiasme ; mais des récriminations ne tardèrent pas à s'élevei^.
On critiquait surtout le choix du roi de Suède comme arbitre définitif dans les contestations pécuniaires, car on reprochait au représentant suédois de s'être montré trop favorable aux Anglais dans l'arbitrage relatif aux pêcheries de la mer de Behring.
Cependant, la commission des Affaires Etrangères du Sénat pro ' posa tout d'abord la ratification du traité, mais avec des amendements et des additions qui l'annulaient en fait. Toute question se rattachant à la doctrine de Monroë était exceptée des cas d'arbitrage par l'adoption faite à l'unanimité de la proposition suivante, inspirée surtout par le désir de ne pas soumettre à un arbitre le règlement de la question du traité Glayton-Bulwer : « aucune question affectant la politique intérieure ou extérieure de l'une ou l'autre des hautes parties contractantes, ou les relations de l'une ou l'autre d'entre elles avec tout état ou toute autre puissance, ne sera soumise à l'arbilrage sauf en vertu d'une entente spéciale ». A l'unanimité également, on décidait que le roi de Suède ne serait plus choisi comme arbitre permanent ; les arbitres choisiraient eux-mêmes dans chaque cas particulier le juge qui les départagerait. Enfin « toute question ne devra être déférée à l'arbitrage que dans la forme prévenue par les traités spéciaux ». Cela reve nait à soumettre au Sénat toute question qui devrait faire l'objet d'un arbitrage.
11 ne restait plus rien du traité primitif. Dans son message, le Président Mac-Kinley demanda au Sénat d'en rétablir le texte dans son intégrité, laissant entendre qu'il lui opposerait son veto dans le cas contraire.
duré 50 ans constituerait un droit de propriété sur les territoires contestés. « Les territoires possédés sans opposition par les deux parties depuis 50 ans dans la région en litige entre le Venezuela et la Guyane britannique ne seront donc pas soumis à Tarbitrage. »
La fameuse Commission d'enquête terminait en même temps ses travaux et déposait un rapport (28 février).
Ce traité du 9 novembre 1896 consacrait la défaite de l'Angleterre. « Sans doute, comme le fait remarquer dans la Revue politique et parlementaire du 10 juin 1897 M. Dunning, professeur à la Columbia University, il
Le Sénat ne tint aucan connpte du vœu présidentiel et, depuis, de nouveaux anaendements sont venus mutiler encore ce qu'on appelait le traité général d'arbitrage. A l'énorme majorité de 40 voix contre 42, il adoptait Tamendement Hoare proposé par sa Commission : toutes les questions territoriales ou affectant la politique intérieure ou extérieure des États-Unis étaient exclues des effets du traité ; le Sénat, à la majorité des deux tiers des voix, devrait décider pour chaque cas spécial s'il serait soumis à l'arbitrage.
Ce texte ainsi mutilé ne fut même pas adopté. Il fut rejeté en bloc, n'ayant pu obtenir la majorité des deux tiers exigée pour la ratification. Sur 69 votants, il y eut 43 voix pour et 26 contre ; 19 sénateurs étaient absents ou se sontabstenus. 10 républicains, 41 démocrates et 5 populistes avaient voté contre ; 30 républicains et 13 démocrates avaient voté pour. Des partisans de l'arbitrage avaient préféré voter contre le traité plutôt que de l'accepter avec les amendements qui l'avaient réduit à rien.
Depuis, sur le désir de M. Mac-Kinley un nouveau projet de traité d*arbitrage a été soumis au Sénat, mais il n'a pas encore été discuté. Les journaux nous ont appris que les articles qui avaient fait échouer le premier traité ont été supprimés ; on peut donc se demander quels sont limportance et l'objet du nouveau projet.
Quoi qu'il en soit, le rejet du traité anglo-américain fournit un argument d'une certaine valeur aux jurisconsultes qui déclarent impossible et peu désirable la signature de traités généraux d'arbitrage.
n'est guère probable que la Grande-Bretagne perde aucun territoire auquel elle a équitablement droit, mais le renversement de ses prétentions est complet ». Tout est extraordinaire dans ce traité et contraire aux principes qui
ont jusqu'ici réglé la matière. Cet acte international, à la conclusion duquel les Etats-Unis avaient pris une si grande part, était signé seulement par TAngleterre et par le Venezuela. Le Sénat des Etats-Unis n'aurait donc pas à donner son assentiment, puisque le gouvernement de Washington n'était pas partie à l'affaire. « Il y avait simplement, dit M. Dunning, un accord gracieux entre M. 01ney et sir Julian Pauncefote, aux termes duquel la Grande Bretagne et le Venezuela devaient conclure un traité dans certaines conditions ». Chose plus étrange encore, le Venezuela ne serait pas représenté dans ce tribunal dont la décision était sans appel. « On remarquera, continue M. Dunning, que moralement sinon juridiquement, les États-Unis sont garants de la décision du tribunal, et c'est là peut-être la principale signification de toute l'affaire. M. Olney, il est vrai, a évité que les Etats-Unis fussent déclarés responsables de la conduite du Venezuela, mais en fait, il a conslitué une sphère d influence où la suprématie des États-Unis aura tôt ou tard à supporter une responsabilité pour les faits qui s'y passeront. »
Les États-Unis triomphaient : ils gardaient un motif d'intervention dansl'Amérique du Sud. Le journal Le Temps ^ qui avait défendu avec une grande énergie les véritables principes du droit, signale en ces termes les dangers que fait
courir à l'Europe la reconnaissance par TAngleterre des prétentions des Etats-Unis : « Souffrir que le gouvernement de Washington s'ingérât dans une affaire exclusivement pendante entre le Venezuela et le Royaume-Uni, permettre qu'il s'arrogeât une sorte de juridiction souveraine sur un litige auquel, directement, il n'avait aucune part, chercher avec lui les bases d'une entente à propos d'un conflit auquel il était étranger, c'était tout simplement reconnaître en fait et dans toute son étendue l'une des prémisses fondamentales de la doctrine de Monroé, c'était affirmer implicitement le protectorat moral des Etats-Unis sur l'Amérique entière et leur droit de se porter forts, même sans mandat exprès, pour les. états de cet hémisphère ».
Sans doute, la doctrine Davis s'était évanouie purement et simplement, mais le traité du 9 novembre donnait à la doctrine de Monroë une impulsion immense. Il semblait désormais qu'il n'y eût plus en Amérique qu'un seul état capable d'avoir des relations avec l'Europe et que les puissances sud-américaines dussent toujours user de l'intermédiaire des Etats-Unis dans leurs rapports avec le Vieux-Monde, comme font les états protégés par l'intermédiaire des états suzerains. Le Venezuela n'avait même pas demandé la protection qui lui fut imposée, et M. Cleveland traitait au nom de M. Crespo comme le Président de la République Française au nom du Bey de Tunis.
La doctrine de Monroë était formellement reconnue par un des plus puissants états de l'ancien continent. L'Angleterre, qui avait défendu dans l'affaire du canal interocéani-
que les vrais principes du droit public, avait mis bas les armes devant les prétentions des Américains du Nord ; les Anglais avaient failli à leurs devoirs internationaux, ils s'éidiientmonirés mauvais Européens, mais la généreuse nation espagnole devait prendre en Amérique la défense des droits du Vieux- Monde.
1867-1898 : Antilles Danoises.
Avant d'étudier la nouvelle interprétation donnée à la doctrine de Monroë dans les affaires de Cuba, nous envisagerons rapidement l'attitude des Etats-Unis vis-à-vis des Antilles Danoises et des lies Hawaï ; pour des raisons différentes en effet, ces petites iles devaient être un objet de tentation pour les partisans de la plus Grande Amérique.
Les Antilles danoises, Saint-Croix, Saint Jean et Saint- Thomas ont seulement une superficie de 358 kil. ^- et ne comptent que 34.000 habitants, mais Saint-Thomas occupe une merveilleuse situation, et fournit une excellente escale aux navires qui pénètrent dans le golfe du Mexique.
Les États-Unis avaient été à plusieurs reprises tentés de s'en emparer : en 1867, l'année même de l'annexion du territoire d'Alaska, le secrétaire d'état Seward convenait avec le Danemark d'acheter les trois petites iles pour l'énorme somme de 138 millions de francs. Les habitants, consultés, consentaient à devenir citoyens américains, mais le Sénat rejeta le traité préparé par M. Seward, trouvant les
LA DOCTBmE W. MONROK lif
conditions qu'il avait acceptées trop onéreuses pour le Trésor public.
L'extension considérable donnée depuis cette époqne par les Américains à la doctrine de Monroë leur a fait regretter cette décision, et craindre que les Antilles danoises ne viennent à tomber dans la dépendance d'une puissance européenne. Le 20 mars 1897, le Sénat a chargé sa commission des Affaires Étrangères « d'examiner si les Etats- Unis pourraient acheter au Danemark les iles de Saint- Croix, Saint-Thomas et Saint-Jean, et, dans le cas contraire de s'informer s'il y a possibilité que ces îles soient achetées par une autre puissance (1) ».
De nouvelles tentatives d'achat ont été faites auprès du gouvernement danois dans les premiers mois de 1898, mais elles paraissent, pour le moment tout au moins, ne pas devoir être suivies d'effet.
1898 : La question hawaïenne.
Les lies HawaI ont une superficie beaucoup plus considérable que les Antilles danoises; elles sont à 700 lieues des côtes américaines et leur capitale, Honolulu, est une ville de 30.000 âmes.
Les relations des États-Unis avec les lies Hawaï sont assez anciennes : le gouvernement de Washington avait formellement promis de respecter leur autonomie en 1843, à la suite du traité dans lequel la France et l'Angleterre
(I) Le Temps, 8â mors 1$97.
nterdisaient k jamais de s'en emparer, mais il avait fusé de prendre aucun engagement écrit. En 1854, le Inistre américain à HawaI déclarait ces lies aunexées X Etats-Unis, mais l'annexion ne put avoir lieu, la i'îlisation des Hawaïens ne perotettant pas l'entrée s lies dans l'Union comme État ; un traité de récipro- ,é fut seulement signé, mais le Sénat ne s'en est pas cupé(l).
Les Hawaïens se civilisèrent assez rapidement sous une 'nastie locale qui fournit des hommes très intelligents ; pays, admirablement fertile, devint un immense champ ! cannes àsucre, et fit la fortune des émigrants portugais, aéricains, anglais et allemands qui vinrent se ftxer sur n sol.
Cette richesse même devait lui coûter son indépen- ,nce. A la suite du vote du tarif Mac-Kinley, qui les inait en fermant à leurs produits les ports de l'Union, i planteurs américains suscitèrent une révolution à anolulu : le 12 janvier 1893, aidés de M. Stevens, agent plomatique des États-Unis, ils renversaient la reine Liakalani ; les vaisseaux américains débarquèrent des )upes qui secoururent les insurgés sous le prétexte de tablir l'ordre ; un gouvernement provisoire fut établi, devait rester en fonctions jusqu'à ce que le pays fût an- :xé aux États-Unis : cinq députés havaïens, conduits par . Thurston, étaient partis dans ce but pour Wasbington.
(1) Voir Whealon,o/i. cit.
Le 13 février 1893, le Président Harrisson déclaraitles lies HawaI annexées ;iux Ëtata-Unis.
Le mois suivant, M. Cleveland remplaçait M. Harrisson à la Maison -Blanche. Avec une courageuse honnêteté, le nouveau Président refusa de sanctionner un acte aussi injuste, et il retira le traité d'annexion qui était soumis au Sénat. Il proposa même â Liluokalani de la rétablir sur le trône, pourvu qu'il n'eût pas à employer la force. La reine déclina cette offre, puis l'accepta, mais le Gouvernement provisoire refusa de se retirer. Liluokalani essaya de soulever le peuple ; faite prisonnière, elle fut bientôt après remise en liberté.
L'opinion ne tint pas rigueur à M. Cleveland ; elle comprit que l'annexion des lies HawaI nécessiterait une flotte relativement considérable et des dépenses assez élevées : le 27 janvier 1895, par vingt-quatre voix contre vingt-deux, le Sénat approuvait la conduite du Président, déclarant que les Etats-Unis devaient se tenir à l'écart de toute intervention.
Mais le jingoïsme ne renonça pas â la lutte : les planleurs américains d'Honolulu poussaient la Chambre et le Sénat bawaïens à demander l'annexion de leur pays aux États-Unis (26 mai 1896). Un des articles de la Convention de Saint-Louis, qui désigna M. Mac-Kinley au choix des électeurs républicains, contenait ce passage : « Garder Hawaï libre de tout contrôle étranger •, et le nouveau Président envoyait comme ministre à Hawaï, M. Harold Sewall, partisan décidé de l'annexion.
lu LA DOCTRINE DE MONROË
A la lin de mars, M. Spaldiag proposait une résolution >njninte tendant à annexer les lies HawaI ; à la même joque, des commissaires s'embarquaient pour San-Fransco venant demander à Washington leur accession à Union.
Un double péril, politique et économique, menaçait en fet les Américains d'Honolulu. Le Japon a ilirigé dénis quelques mois une partie de son émigration sur ces es ; plu3 de 6.000 Japonais se sont fixés dans les lies Haal pendant le courant de 1896, ne dissimulant pas leur itention de s'emparer peu à peu du gouvernement du aiys. De plus, ces lies fournissaient cbaque année aux iflineries américaines pour 15 millions de dollars de su- ■es bruts, dont le tarif Dingley, que l'on discutait alors, ouvait prohiber l'entrée ; une entente s'est faite entre les méricains d'Honolulu et le tout-puissant trtisl des sucres, ialgré les protestations très vives des gouvernements de i Grande-Bretagne et du Japon, il est plus que probable ue les lies Hawaï ne tarderont pas à former un nouvel tat de l'Union, L'annexion n'a pas encore été votée par 1 Sénat, mais il est à prévoir qu'elle sera acceptée par la lajorité requise par la Constitution : les États-Unis pour- )nt installer dans l'excellent port d'Honolulu un dépôt de liarbon ; les Américains des lies toucheront les primes ui sont accordées aux producteurs de sucre sur le terrilire de l'Union, et, dernière considération de sentiment, js riches poitrinaires auxquels les climats de Nice et du laire ne suffisent plus et qui vont achever de vivre sous
LA DOGTKINE DE MdNROE 14S
les cieux polynésiens, auront la consolation de mourir à l'abri du drapeau étoile.
i898 : Cuba.
La doctrine de Monroë « seconde manière » a trouvé dans Taffaire de Cuba sa dernière et sa plus agressive interprétation, et cette interprétation est formellement contraire aux termes et à l'esprit de la déclaration primitive.
Monroe avait affirmé en effet que les Etats-Unis n'interviendraient pas dans les affaires des colonies européennes qui existaient en Amérique en 1823, et le Président Mac- Kinley vient, « au nom de Thumanité », de déclarer la guerre à TEspagne pour chasser cette puissance d'une terre qui lui appartient depuis quatre siècles.
Les rapports des États-Unis et de Cuba ont toujours été fort étroits, par suite du voisinage même des deux pays, et la question de Cuba est une des plus anciennes qui aient préoccupé la diplomatie américaine. Seule de toutes les immenses possessions hispano-portugaises, la Grande Antille n'avait pas proclamé son indépendance dans les premières années du xix® siècle. Ses liens avec sa métropole étaient restés plus étroits que dans les autres colonies : Cuba envoyait des députés aux Cortès,. et l'Espagne avait
4s LA doctrine: de MONROË
'heureuse fortune d'avoir à la Havane de bons g^ouverleurs. Aussi ia révolution avait éctioué à Cuba ; les insurectioQS séparatistes avaient été facilement réprimées, et les ibéraux, loyalistes, demandaient seulement k l'Espa^ae les franchises locales.
La question de l'esclavage avait amené d'assez sérieuses lifflcultés. Un traité conclu fen 1817 entre l'Espagne et 'Angleterre abolit la traite à Cuba, mais en échange de :ette concession, qui supprimait le monopole économique |ue la traite assurait â la Grande AntiUe par rapport aux colonies anglaises, l'Espagne reçut une indemnité de 10 aillions. L'Angleterre versa l'argent, mais protesta avec inergie contre les encouragements que le cabinet de Ma- Irid donnait à la contrebande. Les Etats-Unis s'agitèrent : fils souffraient de voir Cuba aux mains de l'Espagne, ils itaient décidés à tout pour empêcher qu'elle tombât aux nains d'une puissance européenne plus belliqueuse ou )lus active. Ils subventionnaient à Cuba un parti améiàlain contre le parti anglais. Le parti français existait à leine; nous savons cependant que le bruit courût un irisant dans les chancelleries que la cession de Cuba à la i'rance serait le prix dont Ferdinand VII récompenserait es vainqueurs du Trocadéro, et nous avons vu que ce iTuit contribua peut-être â la déclaration de Monrofi (1). Jous avons vu également que Canning, voulant donner ux États-Unis des gages de son désintéressement, leur
(l)Gf.,p. 7.
avait proposé de signer avec eux et la France un lequel les trois puissances s'engageraient à re à l'Espagne la possession perpétuelle de Cuba, gouvernement de Washington n'avait donné son ment qu'à des conditions, que l'Angleterre avf d'accepter.
La doctrine de Monrofi était d'une absolue m et d'une parfaite correction en ce qui concerne let européennes sur le sol américain. Mais un des pa la fameuse Déclaration, Jefferson, dans la consul! lui avait été demandée et dont nous avons repn passages, avait été autrement affirmatif que son avec une sincérité qui était alors prématurée, il sumé les raisons qu'avaient les Américains de : Cuba : ce passage, aujourd'hui d'une grande acti devenu célèbre auprès des jingoGs : y< Nous avons à nous poser une question : souhaitons-nous d' pour notre propre confédération, une ou plusieurs] espagnoles? Je confesse en toute sincérité que j'ai envisagé Cuba comme l'addition la plus inléresi pût jamais être faite à notre système d'Etat. Le que, avec la Floride, cette île nous donnerait sur le Mexique et ses contrées et l'isthme contigus, de n sur les terres dont les eaux se déversent dans le go rerait complètement notre prospérité. Cependant je sais que ce résultat ne pourra jamais être attein avec le propre consentement de l'ile, si ce n'e guerre, et que son indépendance qui est notre se
lU LA DOCTRINE DE MONROE
térét (et spécialement son indépendance de l'Angleterre] ne peut être obtenue sans la guerre, je n'hésite pas à abandonner mon premier désir, en le réservant à des chances futures, et à accepter son indépendance avec la paix et l'amitié de l'Angleterre plutôt que son association à nos états, qni nous coûterait la guerre et l'inimitié de celle-ci. Je pourrais donc très honnêtement adbérer à cette déclaration proposée, d'après laquelle nous ne visons l'acquisition d'aucune de ces possessions, de même que nous ne mettons aucun obstacle à aucun arrangement amical entre elles et la mère-patrie, mais nous nous opposerons de toutes nos forces à l'intervention violente de n'importe quelle autre puissance, comme auxiliaire, mercenaire, ou sous loute autre forme ou prétexte, et plus spécialement à leur transfert à quelque puissance par la conquête, la cession ou par une acquisition de toute autre manière ».
Mais les « chances futures » sur lesquelles Jefferson comptait pour amener l'annexion de Cuba se tirent attendre. A des raisons politiques d'annexion se joignirent cependant des raisons économiques. Les démocrates, qui se maintinrent presque sans interruption au pouvoir jusqu'à la guerre de Sécession avec Jackson, Vau Buren, i yler, Polk..., de valent désirer une conquête qui renforcerait dans les Chambres le groupe des partisans du maintien de l'esclavage ; ils avaient fait pour cette raison la conquête du Texas. Les Cubains, producteurs de matières premières, avaient peu d'usines et ils auraient donné à l'Union d'excellents clients. Aussi tous les Américains, de quelque parti
LA doctrine: de HONROE 1
qu'ils fussent, attendaient-ils avec impatience les chano futures dont parlait Jeffcrson.
Eu 1825, les Espagnols offrirent aux Américains des a va: tages commerciaux s'ils voulaient leur garantir la possessif de Cuba;ils essuyèrent un refus. En 1840, rachatdel'llef demandé au Sénat. En 1816, une compagnie américaii essaya de réunir un milliard dans ce but; une expéditic militaire s'organisa pour provoquer un soulèvement. I gouvernement américain fut obligé de s'y opposer au no du droit des gens.- Mais des encouragements venaient < haut à tous ceux qui rêvaient l'annexion (1): » l'Ile deCub disait le 1*' décembre 1852 le secrétaire d'État Everett, ; trouve à notre porte ; elle commande les approches ( golfe du Mexique, qui baigne les côtes de cinq de n états ; elle barre Tenfrée de ce grand fleuve qui arrose moitié de l'Amérique du Nord ; c'est une sentinelle placi sur la route de notre commerce avec la Californie p l'isthme ; au point de vue territorial et au point de vi commercial, elle constituerait entre nos mains une po session d'une valeur extrême ; elle peut devenir, dans ce taines circonstances, un élément essentiel de notre séci rite. »
Aussi, dans la même année 1852, les Espagnols, inquie de la sympathie témoignée aux flibustiers américains dai les ports de l'Union, demandèrentaux Etats-Unis, en mên temps qu'à l'Angleterre et à la France, de leur garantir
()) Hev. du dr. int., 1894, article de M. Basse tt-M ocre.
DssessioD de Cuba. Nouveau Pcfus du gouvernement de ^asbmgton. Le président Buchanan ne dissimule pas, en i54, son désir d'acheter l'Ile.
La mauvaise administration de l'Espagne, les querelles î races, les excitations des colons américains, indirecteent soutenus par leur gouvernement amenèrent de formiibles insurrections, qui coûtèrent h l'Espagne des sommes lormes et le sang de ses plus valeureux soldats. De 1869 1871, elle dépensait dans la Grande Antille 300 millions ! francs ; 50.000 soldats mouraient, plus encore dans les ^pitaux que sur les champs de bataille. Le 5 avril lti69, Congrès américain avait adopté, sur la proposition de . Henry Clay, la résolution suivante : « Le peuple des ats-Unis sympathise avec le peuple cubain dans les efrts qu'il fait pour assurer son indépendance et établir la rme républicaine du gouvernement qui garantira la li- !rté individuelle etl'égalité politique de tous les citoyens, le Congrès donnera son consentement constitutionnel au •ésident des Klats-Unis, quand celui-ci jugera opportun ! reconnaître l'indépendance et la souveraineté dudit luverneinent républicain ». Le gouvernement américain avait pas donné suite à cette résolution.
L'insurrection, réprimée en 1878 par le marécha-1 Marti- !z Campos, releva la tête en 1895, et le parti autonomiste prit la lutte sous le commandement de Maceo et de aximo Gomoz, proclamant la République cubaine et affîrant sa volonté de faire de Cuba un état libre. La lutte fut acharnée ; l'Espagne, à demi-rulnée, envoya
La. doctbip<e de monboe
dans la Grande Antille une formidable armée de 10 hommes successivement commandée parle maréchal tinez Campos ef le général Weyler. Les troupes, ' rieuses dans la plupart des rencontres, faisaient le devant elles, mais leurs convois étaient attaqués, communications avec la cilte coupées. Les Espagnol taieni les maîtres des villes, mais les insurgés trou^ dans la catnpagne et dans les montagnes des refuges cessibles. La lutte, dont le gouvernement de Madri nonçait à chaque instant la fin imminente, devens plus en plus meurtrière et coûteuse.
La ténacité des révoltés cubains poussait les jii américains à intervenir. Leur récent succès dans l'a anglo- vénézuélienne les encourageait. Les circonst leur étaient exceptionnellement favorables ; aux yei tous les citoyens de l'Union, Cuba était dans la s] d'influence de la grande République, et c'était poui un devoir sacré que d'aider à la création d'un état pendant qui remplacerait la domination d'une mena du Vieux-Monde. La Répubhque cubaine serait d'ail la protégée de la République américaine eu attei qu'elle vint se fondre en elle, comme l'avait fait auti la République du Texas.
Mais les Américains n'osèrent pas tout d'abord de: der la reconnaissance de la République cubaine : ils
La doctkise de monboë
dèrent seulement que le gouvernement américain acàt aux insurgés la qualité de belligérants. Le 20 février i, des discours très hostiles à l'Espagne furent pronontu Sénat dans ce sens. Rappelant que l'Espagne avait 'un des premiers états à reconnaître dans la guerre écession les Sudistes comme belligérants, le sénateur fan demandait que M. Cleveland reconnût les insurgés .ins, quand même cette reconnaissance devrait amener rupture avec le cabinet de Madrid.
: 28 février, à la suite d'une séance particulièrement euse, le Sénat votait, par 6i voix contre 6, la résolusuivante : » Le Sénat décide, concurremment avec la nbre des représentants, que, dans l'opinion du Con- , il y a état de guerre entre le gouvernement espagnol
gouvernement qui, depuis quelque temps, a été et est itenu par la force des armes par le peuple de Cuba, et les Etats-Unis doivent observer une stricte neutralité î les puissances belligérantes, et accorder à chacune es tous les droits des belligérants dans les ports et sur Brritoires des Etats-Unis. Le Sénat décide que les bons es des Etats-Unis doivent être oflerts par le Président ouvernement espagnol pour obtenir la reconnaissance indépendance de Cuba ».
;, insistant sur le caractère de sa proposition, le séna-
Sherman affirmait qu'il ne désirait pas l'annexion de a aux États-Unis, mais qu'il souhaitait l'union de Cuba tfexique, pays habité par une population de même
origine (1). Certains sénateurs se montraient, il est vrai, beaucoup plus agressifs, et M. Lindsay déclarait que Tétat des choses régnant à Cuba justifiait une intervention active des États-Unis pour rétablir Tordre au nom de Thumanité (2).
La reconnaissance de belligérance n'était pas un acte contraire aux principes du droit international. « Elle est en soi parfaitement soutenable, dit M. Mérignhac, et ne viole aucune règle juridique, car la question est uniquement une question de fait ». Et Téminent jurisconsulte invoque à Tappui de son dire l'autorité de M. Calvo, don.t TQpinion est partagée par la majorité des auteurs : < Un état, déchiré par la guerre civile ou mixte, ainsi que la nomme Grotius, ne peut, ipso facto ^ être considéré comme formant deux états distincts ; pour en arriver là, il faut que la persistance de la lutte, Tégalité des éléments qui s'y trouvent engagés et l'impossibilité de déterminer son issue aient pris un caractère tel que les tiers soient pleinement autorisés à accepter comme réalisée une séparation qui n'a pas encore reçu la consécration définitive et irrévocable du
(1) Au mois de juin i896, un comité composé de députés, d'indus triels et de directeurs de journaux se fondait à Mexico pour soutenir la solution suivante de la question cubaine : les habitants de Cuba seraient appelés à se prononcer par voie de plébiscite sur la question de l'indépendance ; l'Espagne recevrait une indemnité pour la perte de Cuba ; les intérêts commerciaux espagnols seraient garantis par un traité entre Cuba et son ancienne métropole ; enfin l'île stîrait partagée en trois ou quatre groupements libres qui se fédéreraient avec la République mexicaine.
(2) Journal des Débats, ier mars 1896.
fait accompli ». La reconnaissance des Sudistes comme belligérants; en 1861, par les cabinets de Paris, de Londres et de Madrid n'avait pas impliqué, de la part de ceux-ci, la cessation de leur neutralité.
11 n'en était pas de même en février 1896. L'échec de l'insurrection paraissait alors certain, et aucun état de l'Europe ne doutait que l'Espagne ne vint à bout de ses colons rebelles. Les violences inouïes de langage des orateurs américains laissaient percer leurs véritables sentiments, et la reconnaissance de belligérance ne devait être pour eux que le prélude d'une alliance. Les Cubains réunissaient, d'après eux, toutes les qualités exigées par le droit international pour être reconnus belligérants : « Leur organisation, disait le sénateur Sherman, est aussi complète que Tétait celle des Ét^ts-Unis pendant la Révolution. ^Les Cubains ne se sont pas montrés d'une férocité barbare, tandis que les Espagnols ont préféré rappeler un chef humain, le maréchal Martinez Campos, pour le remplacer par un massacreur, le général Weyler. Les mains du général Weyler sont pleines du sang des hommes et des femmes sans défense. Si on le laisse faire, aucun pouvoir au monde n'empêchera les Etats-Unis de chasser ces barbares. Nous n'avons pas besoin d'une Arménie à nos portes. Si le général Weyler met ses desseins à exécution il n'y a pas dans les deux Amériques de pays qui n'envoie des hommes pour mettre fin à ces infamies ». D'après le sénateur Lodge, « le monde civilisé saluerait de ses acclamations l'attitude que les États-Unis se proposaient de pren-
,'fSfW!^JW;Jl
dre ». D'autres sénateurs déclaraient «- que TEspagne était la pire nation qui existât, que c'était une nation de parias, qui n'avait aucun droit au respect et à la considération des autres nations ».
Une infime minorité de six voix s'opposa à la résolution : son orateur, le sénateur Caffery, déclarait que les Etats- Unis n'avaient pas plus de droits à intervenir à Cuba qu'en Arménie.
Les Espagnols surent observer une attitude pleine de dignité et de modération. Tous les partis s'unirent contre les prétentions à peine dissimulées des Américains. L'organe officieux du gouvernement, la Correspondencia, disait que le vote du Sénat avait causé à Madrid une impression profonde: « la majorité immense que la résolution demandant pour les Cubains la qualité de belligérants a obtenue démontre que cette assemblée est entièrement hostile à l'Espagne. Ce vote est Tévénement le plus grave qui soit arrivé à notre pays depuis longtemps ». Le Libellai voulait prouver qu'aucune résolution n'était plus injuste ni plus contraire au droit : « Les insurgés cubains ne sont que des flibustiers qui ne représentent pas le peuple de Cuba, en majorité fidèle à l'Espagne. Ils ne sont qu'une minorité de factieux incertaine et sauvage qui lutte pour obtenir du butin parle, pillage. Une minorité pareille ne peut changer le pouvoir constitué par la nation, pouvoir appuyé sur l'histoire et le droit. Les Etats-Unis violeraient donc le droit naturel en reconnaissant la qualité de belligérants aux insurgés cubains ». La perspective d'une guerre était
même envisagée, sans provocation, mais avec fermeté : .1 II ne manquera à l'Espagne, disait le Libi'ral, ni l'éner- ■ ni la vitalité pour résister, ni l'élan suprême. Le sol de spagne est arrosé du sang fécond de ceux qui ne conitirent jamais à un affront ni à une intervention étrange ». « L'Espagne, déclarait Yïmparcial, doit se prépa- ' h toute éventualité ; nos ressources maritimes ne sont s considérables, mais nous n'aurons pas devant nous une issance navale gigantesque. Notre humilité a été mal erprétée. Une attitude ferme et résoîue nons anrait conis plus de considération. Nous ne sommes pas si faibles e notre hostilité devienne indifférente k un peuple de rchands qui n'a rien de guerrier ». Et l'Espagne, avec patriotisme admirable, faisait des efforts gigantesques : cabinet Canovas, qui avait succédé au cabinet libéral çasta, envoyait 100,000 hommes à Cuba, malgré la si- Ltion difficile des finances.
En Amérique même, le vote du 28 février ne rencontrait ; dans la nation l'immense majorité qu'il avait eue au lat, et le New-York Herald, un des plus importants oraes de l'opinion, écrivait : n Une action gouvernemene, impliquant des obligations internationales, ne saurait «déterminée par des sympathies populaires,quelque resïtables qu'elles soient, ni par les clameurs de la foule, elque bruyantes qu'elles soient. Dès que le jingoïsme inble vouloir provoquer la guerre, le moment est venu ur les gens réfléchis de se demander s'il y a une raison faire la guerre, et s'il est permis de la provoquer, sans
que ce soit une bonne cause. Le moins que Ton puisse demander au gouvernement, c'est de procéder prudemment dans une affaire dont les circonstances peuvent être si graves pour le pays ».
Cependant, la Chambre des Représentants, dans sa séance du 2 mars, votait par 263 voix contre 16 la résolution suivante en faveur des insurgés cubains :
« La Chambre des Représentants décide, concurremment avec le Sénat, que, dans l'opinion du Congrès, un état public de guerre existe à Cuba, et que les partis en présence ont des titres aux droits des belligérants.
« La Chambre décide que le Congrès déplore les morts d'hommes et la destruction des propriétés qui sont le résultat de la guerre, et qu'il est convaincu que la seule solution du différend, aussi bien dans l'intérêt de TEspagne que dans rintérêt dTi peuple de Cuba, serait rétablissement d'un gouvernement choisi par le peuple cubain. Le Congrès pense que le gouvernement des Etats-Unis doit employer ses bons offices et son influence amicale en vue de l'établissement d'un pareil gouvernement.
« La Chambre constate que les Etats-Unis ne sont pas intervenus dans les luttes entre les gouvernements européens ; mais, en raison des relations étroites qui existent entre le peuple des Etats-Unis et le peuple de Cuba, relations qui sont la conséquence de leur proximité et d'échanges commerciaux, et en vue de la guerre actuelle qui cause des préjudices aux Américains, le Congrès est d'avis que le gouvernement doit être prêt à protéger par son in-
tervention, si c'est nécessaire, les intérêts des sujets américains » .
Il y avait, comme le fait remarquer M. Mérignhac, une certaine différence entre la résolution du 28 février, votée par le Sénat, et la résolution de la Chambre en date du 2 mars. La première assemblée « avait décidé que le Président des Etats-Unis offrirait ses bons offices au gouvernement espagnol pour obtenir la reconnaissance de Tindépendance de Cuba » ; de son côté la Chambre des Représentants « pensait que le gouvernement des Etats-Unis devait employer ses bons offices et son influence amicale en vue de
rétablissement k Cuba d'un gouvernement indépendant ». La deuxième formule était à coup sûr plus modérée que la première, mais elle devait aboutir au même résultat, étant donnée sur ce point la juste susceptibilité du gouvernement espagnol. Les deux assemblées paraissaient d'ailleurs désirer un échec, en dépit des termes amicaux de leurs résolutions. Le passage relatif à une intervention possible du Président pour protéger, s'il était nécessaire, les intérêts des sujets américains établis à Cuba, ne contenait rien de contraire au droit des gens.
L'indignation succédait en Espagne à Témotion : des manifestations nombreuses s'organisaient dans les rues et des foules nombreuses allaient protester devant les consulats américains. On racontait que les insurgés cubains préparaient à New- York l'émission d'un emprunt de 100 millions de dollars, et qu'ils offraient une partie des titres
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de cet emprunt aux sénateurs et aux députés américains en échange de la reconnaissance de la belligérance.
Et, tandis que le gouvernement américain se montrait plutM hostile aux démonstrations des assemblées, le Sénat renvoyait à sa commission des Affaires Etrangères la résolution votée par la Chambre des Représentants en faveur de Cuba. Cette commission nommait à son tour une commission spéciale, chargée de conférer avec une délégation de la commission des Affaires Etrangères de la Chambre en vue d'arriver à l'adoption d'un texte unique.
Mais les propositions votées par les deux assemblées étaient des résolutions concurrentes. Le vote de ces résolutions permettrait au Président de ne prendre aucun parti, et de les considérer comme de simples manifestations d'opinion. Le vote de résolutions conjointes au contraire l'aurait obligé dans les dix jours de les ratifier ou de leur opposer son veto. Si elles étaient de nouveau votées avec une majorité des deux tiers des Voix dans chaque assemblée, le Président serait obligé de les sanctionner. L'attitude de M. Cleveland paraissant hostile à la reconnaissance de la belligérance, plusieurs sénateurs songèrent à substituer au vote d'une résolution concurrente une résoluiion conjointe. M. Allen, sénateur populiste du Nébraska, déposa une proposition dans ce sens. Mais le Sénat sembla pris à ce moment d.'une tardive sagesse : la proposition Allen fut renvoyée pour examen au Comité des Affaires Etrangères. M. Haie fit observer que le Sénat manquait des éléments d'information nécessaires pour reconnaître les in-
surgés cubain^ comme belligérants et que les faits connus n'étaient pas de nature à confirmer les paroles violentes de quelques sénateurs. M. Stewart osait même dire que, si les États-Unis ne devaient pas souJBfrir qu'une puissance étrangère se mêlât de leur indiquer de quelle manière et dans combien de temps ils devaient mettre fin à une rébellion intérieure, TEspagne avait les mêmes droits.
Pendant ce temps, le gouvernement observait honnêtement les devoirs de la neutralité et faisait saisir quelques vaisseaux qui portaient à Cuba de la contrebande de guerre. Il songeait seulement à envoyer à Cuba une Commission chargée de reconnaître si la situation des insurgés était vraiment de nature à autoriser une reconnaissance de belligérance.
Des manifestations se produisaient en sens divers. Le sénateur Mills proposait une résolution conjointe extrêmement violente ; il voulait que le Président demandât à l'Espagne d'accorder à Cuba son autonomie locale, et fût autorisé en cas de refus à s'emparer de l'Ile et à l'occuper jusqu'à ce que ses habitants eussent décidé eux-mêmes de leur sort. Mais cette résolution était renvoyée à la commission interparlementaire des Affaires Étrangères et plusieurs journaux des États-Unis déclaraient que sa violence même accentuerait encore la réaction qui se manifestait au Sénat contre les sympathies cubaines (1). Sans doute, la convention républicaine de l'état de Minnesota se dé-
(1) Journal des Débats du 25 mars 1897.
LA nOCTBINE DU MONROK 16
clarait en faveur de la reconDaissance comme belligérant des insurgés cubains, mais elle se prononçait pour la can didature de M. Mac-Kinley à la Présidence contre M, Davis l'auteur de la fameuse nouvelle doctrine MonroB que nou: avons appréciée. Toutes les résolutions relatives à Cubi étaient renvoyées à la corn mission interparlementaire, mai l'impression générale était que le passage de la résolutioi de la Chambre des Représentants, relatif à l'intervention devait être supprimé, et que le texte voté par le Sénat serai présenté au vote de la Chambre
L'opinion espagnole se montrait également plus sage, e prenait son parti de voir les Chambres américaines voter l déclaration de belligérance ; elle mettail tout son espoi dans la fermeté du Président, et on assurait à Madrid qu M. Cleveland ne prendrait aucune décision avant la saisoi des pluies. De bonnes nouvelles arrivaient de Cuba : le insurgés étaient battus dans plusieurs rencontres et ils per daient leurs meilleurs chefs.
Les jingofis firent une dernière tentative : le sénateu Call présenta une résolution conjointe demandant au Pré sident d'envoyer à Cuba des forces suffisantes pour mettr un terme aux atrocités espagnoles et protéger les citoyen américains; La résolution invitait en outre M. Cleveland notifier à l'Espagne que les États Unis interviendraient main armée si les cruautés et \es asso-asinats ne cessaien âussitét. Mais ce projet ne fut pas discuté.
M. Hitt, Président du comité des Affaires Étrangères d la Chambre des Représentants, prononça un long et véhé
ment discours, pressant la Chambre d'adopter les conclusions de la commission interparlementaire qui reproduisait Ip texte du Sénat en faveur des insurgés cubains. Voici le résumé de son discours donné par Le Temps du 5 avril : « Lorsqu'une guerre se prolonge indéfiniment entre une métropole et sa colonie, la meilleure solution est la séparation, efril est alors utile qu'une autre nation impose sa médiation Ce rôle appartient aux Etats-Unis, où les législatures, les chambres de commerce, les églises, les associations et des milliers de personnes ont adressé à la Chambre despétitionsenfaveurdeTindépendancedeCuba.Lesseulsà protester sont les commerçants et les financiers qui s'occupent du marché financier espagnol ou de la vente de munitions de guerre. Il n'est pas juste et équitable que les États- Unis continuent d'être la base d'opérations pour écraser un peuple luttant pour sa liberté, et à obéir à toutes les réquisitions du ministre d'Espagne au lieu d'observer la neutralité et de reconnaître le drapeau cubain. La cause de l'Espagne décline depuis deux mois ; les insurgés remportent des succès, leur autorité s'étend sur un territoire de 600 milles de la côte orientale jusqu'à la côte occidentale ; les Espagnols, au contraire, sont enfermés dans les villes.
(( L'attitude de l'Espagne dans le passé justifie la reconnaissance des insurgés comme belligérants. Pendant la guerre de Sécession américaine, TEspagne s'est emparé de Saint-Domingue afin d'entraver l'influence des États- Unis et de les empêcher d'obtenir une station à Samana.
i< En outre, l'Espague a reconnu les Confédérés plusieurs mois avant toute effusion de sang.
(( Dès que la Chambre aura accepté la résolution du Sénat, il n'est pas douteux que le pouvoir exécutif obéira à la voix de la nation et reconnaîtra bientùt l'indépendance de Cuba, ii
M. Hitt ajoutait que lops de la précédente guerre cubaine, le général Grant avait offert aux deux partis ses bons offices en faveur de la reconnaissance de l'indépendance sans que le maréchal Prim se fût offensé. « Il avait répondu que l'Kspagne ne consentirait à sortir de Cuba que d'une manière digne et honorable, que les insurgés devaient cesser les hostilités et que la question de la séparation serait soumise au référendum des Cubains. Ces conditions firent rompre les négociations sans que l'intervention des États- Unis eût produit aucun casus belli. Aujourd'hui, l'Espagne peut encore repousser un conseil amical, mais le temps est proche où il lui faudra bon gré, mal gré, reconnaître l'indépendance de Cul>a ».
Nous avons reproduit un long résumé de ce discours, parce qu'il reflétait admirablement les raisons de la plupart des Américains de reconnaître l'indépendance cubaine. M. Hitt fut écouté, et le 7 avril par 244 voix contre 27, la Chambre des Représentants adoptait le rapport de la commission interparlemenlaire. La résolution, votée par les deux Chambres était, nous le savons, conçue en ces termes :
K Résolu par le Sénat, concurremment avec la Chambre
des Représentaûts, que dans ropinion du Congrès un état de guerre publique existe entre le gouvernement de l'Espagne et le gouvernement proclamé et depuis quelque temps maintenu par la force des armes par le peuple de Cuba, et que les États-Unis devraient garder une stricte neutralité entre les puissances belligérantes à Tégard de leurs droits de belligérants dans les po^s et le territoire des États-Unis.
« Résolu en outre que les bons offices des États-Unis devraient être ofierts par le Président au gouvernement espagnol pour la reconnaissance de l'indépendance de Cuba. »
<( Par cette déclaration, disait Le Temps, déclaration qui tranchait en passant les problèmes les plus délicats du droit des gens, le Congrès avait d'un seul coup reconnu la qualité de belligérants aux insurgés de Cuba, proclamé la neutralité des États-Unis entre les combattants et offert les bons offices du gouvernement de Washington pour l'établissement de l'indépendance de la Perle des Antilles et la restauration de la paix (1). »
Mais le même journal appréciait avec une ironique justesse la valeur de cette déclaration : « Le Congrès n'a point voulu aller jusqu'au bout dans la voie dangereuse où il s^était engagé. Il a bien voulu faire du chauvinisme, mais du chauvinisme platonique. En votant le texte de la fameuse résolution sortie des conférences des comités des deux Chambres, il savait très bien qu'il donnait un grand
(1) Le Temps du 8 avril 1897,
coup d'épée dans l'eau. C'était précisément ce qu'il à cœur de faire. Le règlement a des subtilités exquise permettent des manifestations sans danger. S'il s'éta de voter une réso\aiionconjoin(e, toute la prudence Ya se serait gendarmée, mais une simple résolution co. rente ne saurait soulever la moindre difficulté. C'est » effet la première doit être soumise au Président qui) tifiera ou lui opposera son veto comme à un projet d( tandis que lâ seconde — teliim imbelle sineictu — est j ment et simplement pour la galerie, n'a d'autre effet de fi'apper l'air de sons impuissants, n'engage en rii responsabilité de l'exécutif et ressemble fort à ces ex sions anonymes d'opinion que les gamins aiment à ins sur les murs des lieux publics. »
Le Président Cleveland était l'arbitre de la situai il montra une sagesse courageuse et refusa de suivre I uion ; le 4 mai, sans avertir les Chambres, il offrait sa diatioa au gouvernement espagnol, mais cette médii devait être refusée le 4 juin, et de longues confère avaient lieu à Washington entre M, Cleveland et M. Di de Lûme, ministre d'Espagne ; ce dernier protestait énergie confiée le vote du Congrès.
La presse espagnole protestait également, mais ell montrait confiante dans l'énergie du Président. Elle esp'
166 LA DOCTRINE DE MONROh!
que celui-ci ne prendrait aucune décision avant la saison des pluies, et que d*ici là une formule serait trouvée, conciliant les aspirations autonomistes des Cubains et les intérêts commerciaux des Etats-Unis et de l'Espagne.
En Amérique, on croyait également que M. Cleveland n'agirait pas ; le bruit courait même qu'il informerait par la voie diplomatique le gouvernement espagnol qu'il n'était pas lié par le vote du 7 avril.
Mais la situation ne s'améliorait pas à Cuba. Les insurgés confiants dans les secours des Américains, relevaient la tête, et le général Weyler déclarait que la rébellion'ne pourrait être domptée avant deux ans.
L'opinion américaine refusait en effet d'imiter la sagesse de M. Cleveland et encourageait les Cubains par tous les moyens. L'avocat-conseil du gouvernement espagnol à Washington relevait 45 expéditions de flibustiers et de secours à destination de Cuba. Les tribunaux inférieurs acquittaient tous les individus qui envoyaient aux insurgés des munitions et de l'argent La Cour suprême de Justice refusait de seconder le gouvernement dans ses efforts loyaux pour réprimer la contrebande de guerre. Il avait soumis à la Cour suprême des flibustiers saisis par une croisière américaine à bord de VHorsa ; ces derniers étaient condamnés, mais les considérants dm jugement indiquaient aux Américains le moyen d'envoyer légalement des hommes et des armes à Cuba : les navires avaient le droit de transporter des armes comme articles de commerce et de prendre des passagersàdestinationdupaysoùlesarmesétaientenvoyées.
Si les passagers du Horsa étaient condamnés avoir chargé ou aidé à chàrgei' les armement avec le chargement, et assumant ainsi le ci expédition militaire » ; mais la présence d'h( mes sur le même navire ne constituait pas militaire à moins qu'on ne pût prouver que le destinées aux hommes ; il suffîsait donc d'em rément les hommes et les armes (1 ) . Cette sub autorisait tous les secours et l'intervention la e des particuliers américains.
Un incident souleva dans toute l'Union extraordinaire ; malgré les démarches du c seil de guerre de la Havane condamnait à m tiers américains saisis à bord du Compelttor. ment de Washington protestait aussitôt. M mait un traité de 1795 entre l'Espagne et les, rappelait un protocole signé en 1877 par M. C en vertu desquels les citoyens américains ne ] traduits que devant les tribunaux ordinaires der que le procès de leurs concitoyens fût sou naissance du conseil de guerre. M. Clevelî déclaraitque leur exécution serait considérée Unis comme un acte peu amical. Le sénateui nait prétexte de cette affaire pour déposer i conjointe en faveur de la reconnaissance comme belligérants « afin d'obliger le Prési
(1) Plusieurs navires furent envoyés ainsi, le Laura
De leur côté, les généraux espagnols protestaient, et menaçaient de démissionner si la sentence du conseil de guerre n'était pas exécutée. Cependant le gouvernement de Madrid était obligé de céder.
Dans ces circonstances critiques, la généreuse nation espagnole fît des efforts surhumains (1), et dans le Discours du Trône du 12 mai, la Reine Régente annonça avec une noble fierté les intentions de son gouvernement : « Les rebelles veulent leur indépendance et leur autonomie locale. Si Tinsurrection triomphait, Tœuvre de la civilisation à Cuba ferait un pas en arrière. La prospérité, Tindustrie et le commerce de Tile n'accroîtraient pas avec sou indépendance.
« La nation espagnole ne peut rester indifférente à Ta venir de ses enfants égarés par l'ambition politique, et elle ne peut abandonner la naission civilisatrice que lui imposent son histoire et son honneur. »
La Reine Régente affirmait que l'Espagne ne reculerait devant aucun sacrifice pour maintenir son autorité à Cuba. L'insurrection était en décroissance, et aurait déjà été anéantie sans les secours reçus par les insurgés de l'étranger, où l'opinion publique était trompée sur la situation politique et administrative de Cuba. Cependant ces secours n'auraient pas suffi à prolonger la lutte sans le chi-
(1) D'après des documents officiels, à la fin de juillet 1896, 179.00O hommes et 6.000 officiers avaient été envoyés à Cuba ; 100.000 seulement étnipnt en état de lutter, 30 000 étaient morts, 40.000 malades ou rapatriés. LEspagne dépensait pour Cuba SO millions par mois. Une i nsurrection formidable éclatait aux Philippines. •
mérique espoir entretenu parmi les insurgés qu'ils finiraient par obtenir la protection d'une grande puissance. On pouvait encore espérer que la déception que les insurgés éprouveraient à cet endroit contribuerait à rétablir la paix. Le discours reconnaissait qu'une grande partie de l'opinion américaine était hostile à l'Espagne, mais rendait hommage à la conduite correcte et amicale du gouvernement « qui ne s'était pas un seul instant départi de la ligne de conduite qui. correspond à la loyale amitié quia toujours existé entre les deux pays depuis le commencement de la République ».
L'attitude du Président demeurait en effet parfaitement correcte : le 12 juin, il lançait une proclamation rappelant que les lois de la neutralité aux États-Unis défendaient aux citoyens de participer à quelque expédition que ce fût contre un pays avec lequel la République était en paix ; mais il était impossible à son gouvernement de réprimer tous les envois de secours que faisaient les particuliers aux insurgés cubains.
Le gouvernement espagnol pouvait être certain que la belligérance ne serait pas reconnue à ces derniers avant le 4 mars 1897, date à laquelle M. Cleveland quitterait la Maison-Blanche. Le Sénat, où son parti comptait la majorité ne l'obligerait probablement pas à se prononcer. Mais les jingoes avaient résolu d'agir sur Topinion publique en vue des élections présidentielles.
Des meetings favorables aux Cubains furent tenus dans un grand nombre de villes ; le drapeau de la République cubaine était acclamé dans toutes les manifestations^ et les
.^ty^
conventions préparatoires faisaient prei il la Présidence des engagements en f; convention de Saint-Louis, qui design aux suQragesdes électeurs républicains mense majorité un programme présen ancien sénaleurde l'Obio : « au point d< nécessité d'affranchir de toute influence ropéennes et de défendre contre tout er sphère américain, de constituer les états < où l'anglais est la langue prédomin'antt libre de tout contn'tle étranger, à'assu de Cuba, de construire le canal de Nica une station navale en achetant une des i des occidentales, enfin d'appliquer enl< doctrine deMonrofi. •
Le passage relatif b. Cuba avait susci traordinaire, et pendant que M. Forai commentant l'article du programme av lue nécessité d'affranchir " l'Ile hérolqi la convention, M. Fred. Grant, avait c cubain aux applaudissements enthonsiat taace.
A la convention démocrate de Chica Slires, clergyman de l'église protestai mandait à Dieu de hâter l'affranchissem ques jours après, la convention natio Saint-Louis exprimait sur la proposition (t sa sympathie la plus profonde à l'éga
bains dans leur lutte pour l'indépendance ; la convention déclare que le moment est venu pour les Etats-Unis de reconnaître que Cuba est et a le droit d'être un état libre et indépendant. » Et, M. Bryan, candidat démocrate à la présidence, se déclarait en faveur des Cubains.
L'union des deux partis sur la question cubaine empêcha qu'une très grande importance lui fut donnée dans les discussions électorales, et la politique étrangère passa au second plan, laissant au premier les questions monétaires et douanières. Une lutte acharnée avait lieu entre le républicain Mac-Kinley, protectionniste et partisan de Tor, et M. Bryan, libre-échangiste et partisan des réformes sociales, qui, dans un langage plein de superbes images, déclarait s'opposera ce « que l'humanité fùtcrucifiée à nouveau sur une croix d'or. »
Dès les premiers jours de novembre, le vote des électeurs assurait à M. Mac-Kinley une majorité pour l'élection présidentielle : on reparla immédiatement de Cuba.
Le bruit courut un instant que M. Cleveland voudrait reconnaître son indépendance avant de quitter la Maison- ' Blanche et que M. Olney préconisait une politique d'intervention. Mais le Président persista dans l'attitude correcte qu'il avait gardée jusque-là, et déclara qu'il laisserait à M. Mac-Kinley la responsabilité de l'attitude à prendre, car toute action commencée par lui engagerait son successeur, et il se crovait tenu de lui réserver toute liberté d'action. Dans son message du 4 décembre, tout en déplorant la situation de Cuba, il affirmait que la condition des in-
surgés ne permettait pas qu'ils fussent reconnus. Il blâmait les agissements des sujets américains « inquiets et aventureux dont la participation active dans Finsurrection imposait aux Etats-Unis une surveillance onéreuse » etil jugeait inopportune la proposition d'accorder aux insurgés la qualité de belligérants. Mais il ajoutait : c L'achat de Cuba par les Etats-Unis serait peut-être digne d'être pris en considération, si Ton pouvait être assuré du désir de l'Espagne d'accueillir une telle proposition. Il semble que si l'Espagne accordait à Cuba une autonomie véritable, il n'y aurait aucune raison pour que la pacification de l'île ne fût pas effectuée sur une telle base ; ce serait une solution qui laisserait intacte la position de l'Espagne sans toucher à son honneur.
« Le gouvernement américain, il y a quelques mois, a informé l'Espagne que si, comme mesure de satisfactioa, un projet de home rule était offert aux insurgés et accepté par eux, et en même temps une garantie pour le présent, le pouvoir exécutif des Etats-Unis tâcherait de fournir cette garantie par des moyens acceptables pour l'Espagne ; comme il n'y a pas de raison de croire qu'elle y ait été mal venue, le message espère que ses efforts pour la réconciliaion de l'Espagne et des Cubains pourront promptement aboutir. »
Et, devenant plus menaçant encore, il rappelait que la politique et les intérêts des Etats-Unis les obligeaient à s'opposer à l'acquisition de l'ile et à l'ingérence de toutes les autres puissances dans les affaires de Cuba, « On ne
saurait raisonnablement supposer, disait-il en terminant, que l'attitude des Etats-Unis soit indéfiniment maintenue, et quoique ces derniers soient désireux de respecter la souveraineté de l'Espagne, il est nécessaire de considérer que par suite des événements ils pourraient se trouver dans une situation insolite et sans précédent ; il serait nécessaire d'imposer une limite à leur attente patiente et de voir TEspagne terminer la lutte, soit seule, soit avec la coopération des Etats-Unis. Quand l'impuissance de l'Espagne deviendra manifeste, et qu'il sera démontré que l'extinction par tous les moyens du régime de la souveraineté espagnole à Cuba n'aboutit pas, que la lutte se continuera en des sacrifices inutiles de vies humaines, le moment arrivera où les obligations des États-Unis envers la souveraineté espagnole seront remplacées par des considérations plus élevées que les Etats-Unis sauraient remplir. »
Si le message du 4 décembre était menaçant, la réalisation des menaces annoncées était remise à plus tard, k un moment où « Timpuissance de l'Espagne deviendrait manifeste ». Mais le Président affirmait que la situation était tout autre, et M. Olney expliquait dans son rapport toutes les raisons pour, lesquelles les Etats-Unis ne pouvaient pas reconnaître les Cubains comme belligérants. Il affirmait qu'ils n'avaient ni gouvernement, « ni les prérogatives, ni les obligations de la souveraineté ».
Les termes sévères du nouveau message, dit le Temps, auquel nous en avons emprunté des extraits, étaient de nature à soulever le patriotisme castillan. Les Espagnols
474 LA DOCTRINE DR MONROë
firent un suprême efiort que vinrent couronner quelques succès. Maceo, un de leurs plus dangereux adversaires, fut tué dans un combat. Le bruit courut qu'il avait été empoisonné.
Cette rumeur fut pour les jingoés le prétexte de nouvelles tentatives : quelques sénateurs demandèrent la reconnaissance de la République cubaine. M. Mills, du Texas, demanda que le Président occupât Tile militairement jusqu'à ce que les insurgés ensseat établi un gouvernement régulier. M. Cullom déclara que l'extinction de la. domination espagnole à l'entrée du golfe du Mexique était nécessaire à la prospérité des îles du golfe et du peuple des États-Unis, et que les Américains devaient étudier la question de l'achat de Cuba.
A la Chambre des Représentants, M. Woodman proposait une résolution conjointe « déplorant l'assassinat de Maceo, ordonnant au Président des États-Unis d'intervenir à Cuba, de reconnaître l'indépendance de l'Ile, etcondamnant sévèrement les procédés des Espagnols pendant la guerre ». M. Cameron proposait en même temps au Sénat une résolution conjointe reconnaissant l'indépendance de Cuba et autorisant les États-Unis à intervenir.
Malgré l'opposition du gouvernement et les déclarations de M. Olney à la commission sénatoriale, celle-ci adoptait à la presque unanimité la résolution conjointe suivante : « Il est résolu par le Sénat et par la Chambre que l'indépendance de Cuba existe, qu'elle est reconnue par les États-Unis et que les États-Unis emploieront leurs bons
offices auprès de TEspagne pour amener la fin de la guerre ». On voit quelle différence distinguait cette résolution conjointe de la résolution concurrente du 7 avril : Tune reconnaissait Tétat de guerre à Cuba, déclarait que la plus stricte neutralité devait être maintenue entre les belligérants et décidait que le Président devait offrir à FEspagne ses bons offices en vue d'obtenir la reconnaissance de Tindépendance de Cuba ; l'aaiee retxfBitmsmit l'indépendance de Tile et affirmait que les Etats-Unis interviendraieat pour amener la fin de la guerre.
Une pareille résolution était absolument contraire au message du 2 décembre 1823 ; elle suscita une vive émotion. Un des protagonistes les plus exaltés de la doctrine Monroë seconde manière, le sénateur Davis, soutenait bien que les Etats-Unis, en reconnaissant Tindépendance de Cuba, ne prenaient nullement la responsabilité de la maintenir et qu'ils continueraient à observer une parfaite neutralité entre les belligérants, mais cette opinion était inadmissible, et l'adoption par le Congrès et le Président de la République de la résolution conjointe du Comité devait amener une situation que l'Espagne ne pourrait accepter.
Le vote du Congrès ne paraissait pas douteux ; M. Cleveland était en droit de lui opposer son veto ; il prit courageusement l'offensive, et M: Olney déclara que le Président ne tiendrait aucun compte de la résolution conjointe qui pourrait être votée, et qu'il la considérerait comme une simple manifestation de l'opinion publique : c'était à lui
seul que la constitution donnait le pouvoir de reconnaître un nouvel état étranger.
Des débats orageux s'élevèrent a ce sujet dans les Chambres ; quelques sénateurs exaltés parlèrent de mettre M. Cleveland en accusation, comme lavait été, en 1865, le président Johnson ; d'interminables discussions s'engagèrent au sujet des droits du Président en matière de politique extérieure.
L'attitude de M. Cleveland rassura le gouvernement espagnol; M. Canovas déclara que l'adoption de la résolution Cameron ne serait pas regardée comme un casas belli. La discussion de cette proposition était d'ailleurs ajournée par le Sénat après les vacances de Noël. A ce moment, elle fut repoussée par un discours de M. Sherman, président du comité des Affaires Etrangères, « afin de dégager la question de l'intervention du Congrès au moment de l'entrée en fonctions du nouveau gouvernement, dans le cas où M. Olney ne l'aurait pas tranchée lui-même auparavant ».
Au moment de l'entrée en fonction de M. Mac-Kinley, la situation à Cuba était moins nette que jamais. Les Espagnols annonçaient tous les jours des victoires et la fin prochaine de linsurrection, et celle-ci résistait toujours. M. Canovas, qui n'avait cessé de déclarer qu'aucune con-
I,A DOCTRlPilî DE MONROÉ
cession ne sera faite ans Culjaîns avant leur complète, essaya d'agir à la fois par des mesurt et par la guerre. Sur son ordre, le général We; la culture de la canne à sucre dans quelques f annonçait.qu'une large autonomie serait accor dont les habitants jouiraient d'un self-govern gue à celui des Canadiens. Une assemblée de membres, en majorité élus, serait créée sous conseil d'administration, chargée de voter le bi miner les nominations des fonctionnaires et tarifs douaniers, à la condition que des avanta réservés aux produits espagnols. Les conseils les conseils municipaux nommeraient leurs p seraient les maîtres absolus de l'instruction pu la réalisation de ces réformes restait subordon ces des opérations militaires (4 février 1897).
Ces promesses ne donnèrent pas les résultat certains hommes politiques demandaient que d'envoyer des députés au-v Cortès, d'autres déc le lien qui unissait la métropole à sa colonie é vaut rompu ; les Cubains révoltés voulaient l'indépendance.
Ils attendaient beaucoup de M. Mac-Kinle; secrétaire d'État, M. Sherman ; le bruit cou France, l'Angleterre et l'Allemagne pressaien d'accepter les bons offices du gouvernement d ton. Les insurgés déclaraient qu'ils accepterait trage des États-Unis, mais qu'ils étaient prêts
la lutte. Maximo Gomez prétendait disposer de 40.000 fusils ; il aurait à sa disposition 75.000 hommes s'il avait des armes à leur donner.
Fidèles à leur tactique, les jingoës tentèrent des démonstrations de nature à agir sur Fopinion du nouveau Président. Plusieurs sénateurs déclaraient que le Président était lié par le vote d'une résolution conjointe, même en matière de politique extérieure. M. Chandler déposait sur le bureau du Sénat Tordre du jour suivant : « Personne ne sera poursuivi aux Etats-Unis pour des actes tendant à aider la République de Cuba ». D'autres résolutions conjointes demandaient que l'Espagne mit immédiatement en liberté des sujets américains accusés par les conseils de guerre de Cuba de favoriser la rébellion. Et l'Espagne était souvent obligée de céder. A la Chambre des représentants, M. Sulzer demandait aux Etats-Unis de déclarer la guerre à l'Espagne.
Le message du nouveau Président était impatiemment attendu ; il déçut les exaltés et rassura les très rares amis de la paix. « La politique des Etats-Unis, disait-il, a toujours été d'observer des relations pacifiques et amicales avec toutes les nations. Washington a inauguré une politique de non-intervention en restant libre d'engagements
à Textérieur. Les Etats-Unis poursuivront une poUtique ferme, digne, juste, impartiale, attentive à sauvegarder l'honneur national et exigeant partout le respect des droits des citoyens américains ».
Le gouvernement espagnol essaya de profiter des dispb-
sitions pacifiques de M. MaoKinley. Les rapports entre Cuba et les Etats-Unis avaient toujours été influencés par des considérations économiques, et M. Canovas fit très habilement entrevoir au gouvernement de Washington la signature possible d'un traité de commerce spécial entre Cuba et l'Amérique. Quelques jours après, M. Mac-Kinley remportait un premier succès sur les jingoés : le 10 mai, la majorité du Sénat repoussait une résolution Morgan invitant l'Exécutif à reconnaître les Cubains belligérants afin de lui laisser le temps d'étudier la question.
Le Président ne se départit pas tout d'abord de son attitude pacifique. La reconnaissance de belligérance était, nous l'avons vu, une question exclusivement politique, une question de fait, sur laquelle M. Mac-Kinley chercha loyalement à s'éclairer. Il avait envoyé à Cuba, avec l'approbation du gouvernement espagnol, un agent spécial, M. Calhoum, dont le mandat officiel était de rechercher les causes de la mort d'un ressortissant américain nommé Ruiz, mais dont la véritable mission consistait à contrôler les informations que lui avait envoyées le consul Lee et à l'éclairer sur la situation exacte des insurgés (1). Il avait nettement déclaré à M. Davis et à MM. Foraker et Morgan, président et membres de la commission des Affaires Étrangères du Sénat, qu'il ne prendrait aucune décision avant d'avoir reçu le rapport de M. Calhoun ; il ne dissimulait pas son vœu d'arrêter à Cuba l'effusion du sang et d'inter-
(1) M. Lee, codsuI général des États-Unis à la Havane, s'est toujours moDti'é très hostile aux Espagnols.
180 LA DOGïRliM-: DE MONROË
venir « dans un esprit d'amitié », mais il déclarait ne rien vouloir faire qui pût amener une guerre entre l'Espagne et les Etats-Unis (1).
De leur côté, lesJingoës persistaient dans leur attitude belliqueuse. M. Foraker, de TOhio, rappelant au Sénat Toffre de médiation faite par M. Olney le 4 mai etrepoussée par M. Canovas le 4 juin, affirmait que les Etats-Unis n'avaient plus qu'à choisir entre la reconnaissance de belligé rance et Tintervention. A l'unanimité moins 14 voix, le Sénat adoptait le 20 mai une résolution conjointe déclarant « que l'état de guerre existe <\ Cuba, et que les Etat-Unis maintiendront une stricte neutralité en reconnaissant aux deux partis les droits des belligérants ».
Cette résolution était conjointe, mais elle ne fut pas votée par la Chambre des Représentants. Comptant une majorité républicaine homogène, disposée à soutenir le Président, cette assemblée avait pour speaker M. Read, du Maine « un stratégiste parlementaire consommé, un expert en fait de stratagèmes et d'expédients, doublé d'un autocrate » ; de son côté, le Président du comité diplomatique, M.Hitt, était un adroit tacticien, un ennemi juré du spread eagleism; , tous deux semblaient devoir s'opposer aussi longtemps que le Président l'ordonnerait à la mise en discussion de la résolution conjointe ; ils firent un instant preuve d'énergie : les jingoës qui avaient essayé le 1^^ juin de faire discuter cette résolution contre la volonté du Président furent
(1) New-York Herald, dans le Temps du i4 mai 1897.
LA DOCTRINE DE MONfiOË
battus par une majorité de 33 voix. Les pt pouvaieat conserver encore quelque espo:
Mais une situation aussi tendue ne devf ger indéfiniment, La courageuse fermeté et Mac-Kinley avait jusquo-là réussi à em mais il aurait fallu sans tarder davanta^ sanglante et irritante question de Cuba, cances des Chambres américaines, penda pagnols espéraient en finir avec l'insurroc heureusement pointvu la situation se me nat de M. Canovas le 8 août 18i)7 privait 1 leur de ses hommes d'Etat, le seul peut-( et l'énergie, fussent parvenues à remett joug. L'insurrection se ranima : en dépit timistes du général Weylcr, les troupes battues dans plusieurs rencontres. En mi goës américains redoublèrent d'efforts: d et de munitions de plus en plus nombri ports de la Floride à destination de Cuba argentistes, quelques-uns d'entre eux toul raient de ne pas reculer devant l'idée d l'Espagne (1). Une guerre en effet cntraîi complet de la réserve d'or, et laisserait
(i) Lp Temps ciu [."i mai li<!)7.
VU de ce métal pour le rachat des billets, et privé des ressources nécessaires pour les dépenses courantes. Il faudrait demander au Congrès les moyens de parer à cette situation, et les argentistes qui sont en majorité au Sénat profiteraient de la situation en faveur de l'argent (1). De leur côté, les républicains étaient protectionnistes ardents, et Ventrée de Cuba dans TUnion alimenterait leur marché de matières premières, et donnerait aux produits manufacturés de l'Est de nouveaux clients. Une crise commerciale et économique intense sévissait à Cuba, causant aux industriels et aux négociants américains établis à la Havane des pertes considérables. Enfin, nouvelle raison de guerre, d'excellents esprits, tant républicains que démocrates, pensaient que l'immense émigration européenne aux États-Unis avait fait perdre aux Américains du Nord le caractère d'une nation homogène, et qu'une lutte armée serait une épreuve salutaire pour unifier le pays, et donner aux habitants de l'Union, de quelque origine qu'ils soient, un sentiment national américain en face de l'ennemi.
Cependant, le gouvernement du Président voulait encore sincèrement la paix, mais il se sentait entraîné à la guerre par les passions populaires ; il résolut cependant de tenter un dernier effort en faveur d'une solution pacifique de la question cubaine. M. Mac-Kinley envoya à Madrid le général Woodford qui offrit au général Azcarraga, successeur de M. Canovas, la médiation des États-Unis, lui laissant
(1) Les démocrates ne possèdent, il est vrai, qu'wne voix de majorité.
entrevoir que si, dans un délai très rapproché, la p; tait pas rétablie à Cuba, le gouvernement de l'Unlo obligé d'intervenir.
Devant l'imminence du péril, la malheureuse Ëspaj nait toutes les marques possibles de son bon vouloii binet conservateur avait ajourné à la paix l'applica réformes ; le cabinet libéral présidé parM. Sagasta n le général Weyler et envoyait à Cuba le maréchal avec la mission d'appliquer immédiatement à la Antille un programme de large autonomie (25 no 1897). Mais cette concession, qui aurait peut-être sul ques mois plus tôt, était jugée insuffisante et par lei les et par les Etats-Unis. La guerre continuait aussi cable, et les troupes espagnoles qui avaient lutté j lors au nom du gouvernement de Madrid luttaient nant au nom du gouvernement de la Havane sans situation modifiée ; les ruines s'amoncelaient et la cation paraissait plus lointaine que jamais. Les Amt continuaient à favoriser les expéditions des Hibus ils envoyaient des secours à la Junte insurrectionn Cuba. Le consul des États-Unis à la Havane, le j Lee se montrait ouvertement hostile à la dominatioi gnole. Comme le remarquaitM. Charles Benoist(l), part on reprochait à l'Espagne de ne pas pouvoir i l'insurrection, et de l'autre on faisait, ou on laissa: tout ce qu'il fallait pour qu'elle ne put pas la vaii
(1) M. Charles Benoist, Revue des Deux Mondes, du 15 avr p. 953.
484 LA DOGTRINK DK MONROE
On marchait à une rupture, malgré les efforts du gouvernement libéral pour conserver la paix, mais la malheureuse Espagne n^avait plus de concession à accorder et se voyait acculée à la guerre ou àTévacuationde Cuba. Un accident déplorable vint précipiter les choses : un des plus beaux navires de la flotte américaine, le Maine ^ fît explosion dans le port de la Havane ; 246 officiers et marins périssaient malgré les efforts des Espagnols pour leur porter secours. La fureur des Américains ne connut pas de bornes : ils attribuèrent l'explosion du Maine à une mine sous-marine disposée par les Espagnols dans le port d« la Havane ; de son côté, le maréchal Blanco soutenait que la catastrophe était due à la négligence d'un marin américain qui aurait laissé tomber une allumette dans la soute aux poudres. Des commissions d'enquête nommées par les deux parties aboutissaient à des conclusions contradictoires. Le Président Mac-Kinley adressaitau Congrès le 28 mars un message rendant les Espagnols responsables de la perte du Maine, Un échange de notes de plus en plus belliqueuses avait lieu entre Madrid et Washington. Le gouvernement américain unissant volontairement les deux questions du Maine et de Cuba et intervenant cette fois directement dans les affaires cubaines, au nom de l'humanité exigea des Espagnols que les reconcentrados [\) fussent renvoyés dans leur foyers, et
(i) a Le général VVeyler, dit M. Charles Benoist, a6n de rendre plus difficile le recrutement de Tinsurrection et de faire le dést?rt devant elle, avait ordonné de rassembler et de retenir près de certaines villes les paysans et ouvriers auxquels la guerre enlevait leur travail et que la misère eût pu jeter dans les rangs de l'ennemi. D'où le nom de « con-
le gouvernement espagnol, le couteau sur la gorge, consentait à prendre cette mesure qui pouvait cependant fournir aux insurgés de précieuses recrues. M. Sagasta acceptait en même temps qu'un tribunal arbitral fût chargé de se prononcer sur les affirmations contradictoires des deux parties dans l'aflfaire du Maine.
Mais toutes les concessions de l'Espagne devaient être jugées insuffisantes.
Une avalanche de résolutions conjointes s'abattait sur le Congrès : des membres républicains du Sénat et de la Chambre, oubliant la discipline qu'ils avaient observ^ée jusque-là, se joignaient aux sénateurs et aux représentants démocrates et populistes pour demander dans des termes d^une violence extrême la reconnaissance immédiate de l'indépendance de Cuba et l'intervention armée des Etats-Unis. M. Mac- Kinley, accusé de faiblesse et de lâcheté, était brûlé en effigie par une population exaspérée et des meetings d indignation étaient organisés sur tous les points du territoire pour protester contre « le manque d'énergie » dont le Président faisait preuve à l'égard du Cabinet de Madrid.
Devant \e déploiement inouï d'attaques et d'injures qui se produisit contre l'Espagne, M. Mac-Kinley se crut obligé de céder, et il annonça qu'il enverrait au Congrès un message sur la situation : les États-Unis demanderaient aux Es-
centrés )>, rp.concentrados . Soit négligence, soit impossibilité de faire mieux, il semble que la condition de ces rcconcentrados placés ainsi en surveillance ait été assez malheureuse, et qu'enlevés de chez eux malgré eux, sous le drapeau espagnol, ils aient parfois manqué presque du nécessaire, »
pagnols d'accorder un armistice aux insurgés cubains pour faciliter les négociations relatives à la paix. Ce n'était plus comme dans l'afiaire des reconcentrados une demande faite au nom de Thumanité, c'était un acte purement politique, une intervention nettement caractérisée, qui obligerait l'Espagne à déclarer la guerre aux États-Unis. Une rupture
paraissait inévitable. Les grandes puissances, jusqu'ici spectatrices de la lutte, essayèrent de prévenir le conflit. Le Pape essaya de mettre sa haute autorité morale au service de la paix. Ses conseils étaient écoutés à Madrid avec le plus grand respect : il demanda à la reine régente en termes éloquents et pressants d'accorder un armistice à Cuba dans le but d'établir des négociations entre les autorités régulières cubaines et les insurgéspourla conclusion rapided'une paix permanente. En même temps, essayant d'utiliser la très grande influence que d'illustres prélats comme le cardinal Gibbons et Mgr Ireland avaient acquise pour le nom catholique, Léon XIII faisait auprès de M. Mac-Kinley une tentative suprême en faveur de la paix. Les grandes puissances joignaient leurs eiforts à ceux du Pape et tentaient une démarche collective pour amener l'Espagne à accorder une armistice aux insurgés cubains. Elles offraient en même temps aux Américains leursbons officespour éviter la guerre. Mais l'opinion américaine, surexcitée par les Turner, les Harris, les Kenney, les Chendler voulait une rupture. Des plébiscites organisés par les journaux donnaient d'énormes majorités aux partisans de l'action ; un essai de temporisation fait par le Président était fort mal accueilli, et M. Mac-
Kînley était obligé de s'excuser auprès des chefs des deux partis et de déclarer que s'il avait retardé la promulgation de son message c'était pour donner aux Américains établis à Cuba le temps de mettre en sûreté leurs personnes et leurs biens. Le mouvement en faveur de la guerre devenait irrésistible. Une déclaration de la Junte cubaine de New- York, déclarant que le gouvernement provisoire de la République cubaine repousserait l'intervention des Etats-Unis tant que ceux-ci n'auraient pas reconnu l'indépendance, était impuissante à modérer l'enthousiasme belliqueux des Américains du Nord.
Cependant, la noble nation espagnole, qui avait déjà donné tant de preuves de sa volonté de demeurer pacifique, consentait une fois de plus à accorder toutes les concessions qui n'étaient pas incompatibles avec la défense de son honneur. Tandis que le peuple conservait jusque dans ses manifestations une modération et une dignité qui faisaient un singulier contraste avec les tumultueux et outrageants meetings américains, le gouvernement de la reine renouvelait ses propositions d'arbitrage relativement à l'affaire du Maine, et consentait, sur les instances du Saint- Père, à accorder un armistice aux insurgés cubains. Il semblait que cette mesure -dût donner pleine satisfaction aux Américains : les Espagnols reconnaissaient eux-mêmes leurs sujets rebelles comme belligérants, bien que cette qualité de belligérants ne leur eût jamais été régulièrement reconnue par le gouvernement de Washington.
Malheureusement, cette concession, la dernière à la-
188 LA DOGTRINK DK MONROE
quelle TEspagne pût consentir, était devenue insuffisante. La Commission du Sénat chargée de faire un rapport sur les causes de l'explosion du Maine, se déclarait en faveur d'une intervention armée à Cuba au nom de rhumanité et de la paix du monde. La minorité de la Commission, plus violente encore demandait la reconnaissance de Tindépendance et de la République cubaines. En même temps la Chambre des Représentants, où dominait une majorité républicaine dont nous avons plusieurs fois constaté la discipline sous la direction du speaker Read, se montrait aussi violente que le Sénat, et donnait au Président \e, pourvoir d'intervenir à Cuba.
Le Sénat ajournait de quelques jours la discussion de la résolution de sa commission : cet ajournement donnait quelque espoir aux partisans de la paix qui voulaient croire que l'union ne se ferait pas entre les Chambres. Le Sénat, le 16 avril, donnait au Président l'ordre de reconnaître l'indépendance de Cuba ; dans cette lutte de violences, dans cette surenchère de jingoïsme entre les deux assemblées, le Sénat l'emportait. La Chambre avait donné au Président, le mandat facultatif d'agir ; le Sénat lui conférait Yordre de reconnaître l'indépendance de Cuba. Les deux résolutions n'étant pas concordantes, il restait aux deux branches du Congrès à faire l'entente sur un texte unique, et on sait que dans ces voyages entre les assemblées plus d'une résolution. s'était perdue, aucune des parties n'ayant voulu céder devant l'autre. La diplomatie européenne, et le pape surtout, essayèrent de profiter de ce
répit, mais Torgueil castillan avait consenti ses dernières concessions et le jingoïsme déchaîné voulait à tout prix la guerre. Le Président Mac-Kinley, épuisé par sa longue lutte contre la volonté nettement manifestée du Congrès, faisait momentanément l'abandon de ses prérogatives constitutionnelles et déclarait qu'il s'inclinerait devant la résolution conjointe des deux assemblées, même'sielle était contraire à ses vues personnelles. Après cette déclaration^ les choses se sont précipitées avec une eifrayante rapidité. A la suite de débats extrêmement vifs, les deux chambres se sont mises d'accord : la résolution sénatoriale fut tout d'abord repoussée par la Chambre, et la motion Dingley, reproduisant le texte du Sénat, mais avec un amendement qui supprimait la reconnaissance par les Etats-Unis de la République cubaine fut adoptée par 179 voix contre 155. Cette résolution était envoyée au Sénat le 18 avril à 3 heures; le Sénat, par 46 voix contre 32, maintint sa première déclaration.
Revenue à la Chambre, la proposition Dingley était de nouveau adoptée par 172 voix contre 148. Une conférence intèrparlementaire était immédiatement constituée ; un texte transactionnel était élaboré, et la Commission mixte adoptait la résolution du Sénat, sauf la clause de la reconnaissance de la République cubaine que la Chambre avait repoussée. Ce rapport était immédiatement voté au Sénat par 42 voix contre 35, et à la Chambre des représentants par 310 voix contre 6.
Le texte adopté était le suivant :
« Attendu que Pétat de choses détestable qui existe depuis
plus de trois ans dans TUe de Cuba, si proche de nos côtes, révolte la conscience du peuple des Etats-Unis et n'est qu'une honte pour la civilisation chrétienne ;
« Attendu que cet état de choses, qui a abouti à la destruction d'un navire de guerre des États-Unis et à la mort de 246 de ses officiers ou de ses marins, alors que ce navire était en visite amicale dans le port de la Havane, ne peut pas être supporté plus longtemps, ainsi que l'a montré le Président des États-Unis dans son message du 11 avril 1898, message qui appelle une action du Congrès ;
« 11 a donc été arrêté :
« 1* Que la population de Tile de Cuba est et doit être de plein droit libre et indépendante ;
« 2° Que c'est le devoir des Etats-Unis de demander et que le gouvernement des Etat-Unis demande par la présente résolution que le gouvernement de TEspagne aban-
donne immédiatement son autorité et son gouvernement dans l'Ile de Cuba, et retire ses forces de terre et de mer de Cuba et des eaux de Cuba ;
« 3® Que le Président des États-Unis reçoive, et il reçoit par cette déclaration, l'ordre et les pouvoirs d'employer toutes les forces de terre et de mer des États-Unis et d'appeler au service des États-Unis la milice des divers états, dans la proportion où ce sera nécessaire pour donner plein effet à la présente résolution ;
« 4** Les Etats-Unis répudient par la présente toute intention d'exercer une souveraineté, une juridiction ou un contrôle quelconque sur ladite lie, excepté pour en amener la
pacification et affirmer la détermination des États-Unis de laisser le gouvernement et le contrôle de Tile à son peuple quand cette pacification sera accomplie. »
Le Président Mac-Kinley avait déclaré à l'avance qu'il s'inclinerait devant la volonté du Congrès, il n'opposa donc pas son veto à la résolution conjointe du 18 avril et il la sanctionna immédiatement : c'était la guerre. Pour la première fois depuis sa proclamation, l'observation de la doctrine de Monroë aboutissait à un conflit armé. Sans doute les Espagnols avaient commis des fautes en maintenant un joug de fer à Cuba ; ils avaient méconnu cette vérité d'après laquelle les colonies, arrivées à un certain degré de civilisation, se séparent de leur métropole comme des fruits mûrs se détachent de l'arbre, selon l'expression de Turgot. L'insurrection cubaine ne comprenait pas uniquement des nègres et des mulâtres misérables, comme le disaient les journaux espagnols ; des professeurs, des avocats, des magistrats, des riches commerçants étaient parmi les rebelles et l'autonomie politique et économique accordée récemment à l'Ile aurait peut-être dû être promulguée plusieurs mois plus tôt. Quoi qu'il en soit, les Espagnols n'avaient commis que des fautes de politique intérieure ; ils i^'avaient manqué à aucun de leurs devoirs internationaux ; ils étaient dans leur droit le plus strict en revendiquant le droit d'agir seuls à Cuba et ils avaient consenti pour le maintien de la paix toutes les concessions possibles.
Au contraire, les Américains ont violé les plus élémentaires principes du droit des gens. Le prétendu droit d'humanité,
195 LA DOCTRINE Dli MONROE
prétexte qui les fait intervenir, est de nature à légitimer les plus odieux abus de la force, et la conduite des insurgés, massacrant les parlementaires qui leur sont envoyés, ne méritait peut être pas une si grande bienveillance. Les citoyens de rUnion n'ont jamais observé à Cuba la neutralité qu'ils devaient garder vis-à-vis d'un peuple avec lequel ils étaient officiellement en paix. Par suite de Timpuissance du gouvernement de Washington, par suite de la tolérance coupable des gouvernements de chaque état, des secours d'armes, de munitions et de vivres avaient été envoyés aux insurgés, empêchant les Espagnols d'étouffer à leur début les soulèvements locaux, donnant aux chefs rebelles la certitude que la grande Union veillait sur eux et ne les laisserait pas écraser.
La doctrine de Monro^, est donc, dans l'affaire de Cuba, une fois de plus ouvertement violée et dans son texte et dans son esprit. Monroë avait en effet formellement déclaré que les Etats-Unis n'interviendraient pas dans les affaires des colonies européennes qui existaient encore en Amérique en 1823. Aussi, la conduite des Etats-Unis est elle sévèrement jugée par un grand nombre de jurisconsultes et de publicistes ; une protestation contre la guerre de MM. Pillet et Fauchille, directeurs de la Revue générale de droit international privé se termine ainsi « la vérité est que FAmérique attaque l'Espagne parce qu'elle se sait plus riche et parce qu'elle se croit plus forte qu'elle. Elle l'attaque pour s'approprier Cuba. Elle veut conquérir ce qu'elle a demandé vainement et à plusieurs reprises à acheter autrefois.
194 LA DOCTRfNE DR MONROÉ
LA DOCTRINE DE MONROÉ SUR LE TERRAIN EGONOMIttUE
La déclaration de Monroë était tout autant qu'une mesure politique une mesure économique: les Etats-Unis voulaient l'abolition de la sujétion commerciale dans laquelle vivaient vis-à-vis de leurs métropoles les anciennes colonies espagnoles et portugaises, et donner à celles-ci sur le terrain économique une liberté dont les commerçants et les producteurs de rUnion devaient être les premiers à profiter. Avec une superbe confiance dans leur vitalité et dans Tavenir de leur race, les Américains du Nord déclaraient hardiment que la situation géographique de leur pays leur conférait le droit de protéger l'indépendance de leurs jeunes voisins contre les tentatives des états du Vieux Monde. L'annexion des immenses territoires de l'Ouest américain une fois accomplie, des préoccupations économiques inspirèrent toute leur politique : la question de Tesclavage, question économique au premier chef, contribua, nous Tavons vu, à expliquer leur attitude dans l'affaire du Texas ; le général Grant s'employa à diverses reprises à développer les relations commerciales de l'Union avec les états du Sud; nous avons vu l'importance des mêmes questions économiques dans les affaires du canal interocéanique, des lies Hawaï ;
Tattitude des États-Unis dans la guerre du Mexique s'explique par la volonté d'empêcher sur leurs frontières la création d'un empire soumis à l'Europe ; enfin la guerre de Cuba a pour cause, autant que des raisons politiques, l'importance des intérêts économiques que possèdent dans ^
la Grande-Antille les citoyens de TUnion. |i
La politique économique des Américains du Nord secondait d'ailleurs merveilleusement leurs desseins de suprématie et de protectorat politiques. La grande République est en eflfet obligée d'être protectionniste. Sans doute < î l'Ouest agricole est libre-échangiste : il fournit une immense quantité de produits, supérieure à la consommation locale : des céréales pour plus d'un milliard, du coton pour une valeur de 12 à 1.300 millions, des animaux et de la viande pour 7 à 800 millions, du pétrole pour 250 à 300 millions, du tabac pour 200 à 225 millions, en tout une somme très voisine de 4 milliards. « La situation, dit très justement M Poinsard, se résume ainsi au point de vue du farmer : placer au dehors la plus grande quantité possible de denrées naturelles; dans cette vue obtenir partout l'admission en franchise des blés, des maïs, des viandes, lards et saindoux, des vins et eaux-de-vie, etc. D'autre part, acheter à bon compte les objets et denrées qu'il consomme en grande quantité, puisque, nous l'avons vu, le farmer ne demande presque rien à son domaine. Voilà les termes du problème économique tel qu'il se pose pour le législateur américain. Et, naturellement, il le résout dans le sens qui lui parait le plus favorable à son intérêt immé-
• , ' "fi
106 LA DOCTRINE DK MONROÈ*
diat : il est donc libre -échangiste par principe. La Farmer's Alliance ne manque jamais d'inscrire parmi ses revendications politiques la suppression des droits de douane (1) ». Mais les intérêts de TEst sont opposés : l'Est est par excellence un pays industriel, désireux de maintenir la protection qui lui a permis d'obtenir une prospérité admirable. La protection était en eflPet indispensable au début aux manufacturiers de l'Est à cause de leur retard industriel, de la pénurie de leurs capitaux, de l'insuffisance de la main-d'œuvre et de l'Apre té de la concurrence anglaise. Elle est encore aujourd'hui nécessaire. L'Union possède encore des territoires de culture immenses, qui exercent sur la main-d'œuvre une action telle que les salaires sont peutêtre plus élevés aux Etats-Unis que dans aucun pays du monde. La concurrence étrangère est plus âpre que jamais, facilitée par le développement colossal des marines marchandes de l'Angleterre et de l'Allemagne et par la décadence de la marine américaine. « Supprimer le tarif, dit M. Poinsard, serait en somme protéger la fabrication étrangère contre l'industrie locale, en laissant agir en faveur de la première les causes d'infériorité que rencontre la seconde. Dès lors, on peut dire sans aucune exagération que le retour au système du libre -échange deviendrait, selon toute probabilité, la cause immédiate d'un cataclysme industriel sans précédent dans l'histoire économique des peuples, parce que l'industrie, spécialement l'in-
(1) Poinsard, Libre-échange et protection, p. 410.
dustrie de l'Est, serait incapable, choses, de lutter contre la product
Une politique prolectionniste s'ii nenaent de Washington ; les droits lo p. 0/0 en 1861 ; ils s'élevèrent j 1868, et, après une courte desceni ils revenaient en 1888 à 49 p. 0/0 i
Cette politique devait fatalemen les, et la plupart des états europ par des droits de douane l'accès produits américains.
L'industrie américaine, qui se d râbles proportions à l'abri d'un i devait chercher pour ses produits c les états du Centre et du Sud-A industrie, ou dont l'industrie était leur fournir un marché bien ten clients ; les aspirations nationales Diiques des États-Unis trouveraier faction dans une union douanière cains.
Les anciennes colonies espagnoL à l'Europe par de nombreuses lig qu'aucun service ne les reliait aux pour les états du Vieux-Monde d' elles fournissaient au talent des ii triels européens un champ d'actii États-Unis résolurent de supplanter
498 LA DOGTHINK DE MONROt
de rAmériqae du Sud au point de vue économique, comme ils Ten avaient chassée au point de vue politique.
A M. Blaine, dont nous avons apprécié le caractère, était réservé le grand honneur de faire une première tentative dans le sens d une union douanière des Trois Amériques. La lutte acharnée que se livraient le Pérou et le Chili lui donna l'idée de soumettre au Président Garfield un projet de Congrès de tous les états américains, qui étudierait les moyens de garantir, par la conclusion de traités généraux d'arbitrage, l'établissement de la paix perpétuelle dans le Nouveau-Monde. Son idée secrète était d'étendre au dernier moment le programme soumis aux délégués et de poser les bases d'une immense fédération américaine. C'était ridée du Congrès de Panama de 1826 que les Etats-Unis avaient fait échouer, reprise par les Etats-Unis.
La fin tragique du Président Garfield et l'arrivée à la Maison-Blanche du Vice-président Arthur amenèrent la retraite de M. Blaine qui fut remplacé par M. Frelinghuysen, hostile au projet. Mais le parti républicain avait la majorité dans les Chambres, et nous avons vu dans l'affaire du canal interocéanique que la politique d'intervention active devait continuer. Malgré le mauvais vouloir de M. Frelinghuysen, le bill autorisant la convocation du Congrès projeté par M. Blaine fut adopté et en novembre 1882 des invitations étaient envoyées dans ce but à tous les gouvernements de l'Amérique latine. Cette première tentative devait rester sans effet, le Pérou et le Chili ayant déclaré qu'il n'était pas dans leurs intentions d'envoyer des délégués à Washington, et
LA DOCTRINE UE MONROli
qu'ils eutendaient réserver à une négociation directe 1« de trancher leur différend.
Une nouvelle tentative, cette fois avec un état isol^ ■ vaît être faite l'année suivante et réussir. Le 20 ja 1883, un traité était signé entre les Cabinets de Was ton et de Mexico, en vertu duquel les produits nature Mexique étaient admis en franchise sur le territoire i américain contre l'admission en franchise sur le terr mexicain des produits manufacturés des États- Uni même temps, une ligne ferrée était construite, relian xico au territoire de l'Union.
L'importance de cette manifestation n'échappa à sonne, et le Temps du 13 avril 1883 écrivait : h L'I commerciale des deux Républiques contigûesest le pr d'une union similaire, à plus ou moins longue échi entre tous les états du Nouveau -Monde, une sorte de verein américain, s'étendant d'abord de la frontière i dienne aux confins de l'Amérique centrale, puis aux ce de l'Amérique méridionale jusqu'au cap Horn... La trine de Monroe ainsi comprise et organisée, cesse t cette abstraction autoritaire que les Etats-Unis ont cbi depuis plus d'un demi-siècle à faire entrer par leur si affirmation dans le droit public international, et qui 8 jours été tenjie par les puissances européennes poi rêve ambitieux, sans fondement et sans sanction. Elle dès loi-s une réalité palpable, beaucoup plus étend plus solide que ne l'ont jamais entrevue les esprits les fiers et les plus spéculatifs de cette République. «
"'rTf*
800 LA doctrine: DE MONROfc:
Des tentatives étaient également faites en vue d'obtenir de TEspagne un arrangement spécial pour Cuba. Encouragé par la signature du traite mexicain, le 7 juillet 1884, le gouvernement nommait une commission dite commission • de l'Amérique du Sud et du Centre, dont M. Georges H. Sharpe était le président et M. Curtis le secrétaire, avec mission de rechercher les moyens d'accroître les relations commerciales des Etats-Unis avec les états du Nouveau- Monde. Cette commission se mit résolument à Tœuvre, et ne tarda pas a publier des renseignements statistiques du plus haut intérêt. Le commerce des Etats-Unis était évalué à 28 milliards 1/2 pour les produits manufacturés, et à 13 milliards 1/2 pour les produits agricoles, en tout à 43 milliards. Le commerce extérieur des Amériques du Centre et du Sud était évalué à 4 milliards 250 millions, sur lesquels 2 milliards 100 millions représentaient le commerce de l'Europe et des Etats-Unis ; et sur ces 2 milliards 100 millions, la part des États-Unis n'étaitque de 650 millions, 450 millions étaient exportés de T Amérique du Sud qui n'achetait que pour 200 millions de produits américains (l).
Les États-Unis achetaient donc deux fois plus qu'ils ne vendaient ; ils ne fournissaient que 1/10 de l'importation totale de l'Amérique du Sud ; en 1888, ils n'envoyaient dans les mêmes pays que les 5/100 de leur exportation totale (2).
(]es résultats étaient déplorables pour le commerce amé-
(4) Etude de MM. Prince et Fermé.
(2) Prince, Le Congrès des Trois- Amériques, p. 267.
LA DOCTRINE DE MONROfc 201
ricain ; la commission de l'Amérique du Sud et du Centre, visita les principaux centres commerçants et industriels de rUnion, New-York, Saint-Louis, San- Francisco, laNouvelle- Orléans, convoquant les négociants, écoutant leurs plaintes, prenant note de leurs vœux. A la suite de ces enquêtes, elle adopta les neuf résolutions suivantes :
1® Etablir entre les deux Amériques des communications régulières et directes par bateaux à vapeur.
2' Conclure des traités de commerce comportant des concessions réciproques, effectives et équivalentes sur les tarifs de douane.
3** Simplification et modification des règlements de douane dans l'Amérique du Sud et du Centre.
4® Augmentation et amélioration du corps consulaire.
5° Etablissement de maisons de commerce américaines sur les marchés des Amériques du Centre et du Sud.
6° Connaissance plus sérieuse parmi les industriels américains des besoins de ces pays.
7<* Système de banques correspondantes et unité monétaire commune.
8® Crédits plus libéraux accordés parles marchands des États-Unis.
9® Introduction du système de l'entrepôt dans les pays de l'Amérique du Sud.
Ces neuf propositions firent l'objet d un volume de 434 pages que le Président transmit au Congrès le 13 fév;*ier
Le Gouvernement résolut de favoriser par tous les
moyens en son pouvoir le succès de Toeuvre entreprise ; parmi les moyens proposés, il retenait surtout la création d*une marine de commerce américaine et la conclusion de traités de réciprocité. Ces traités devaient être des traités de commerce u basés sur des considérants tels qu'aucun autre pays ne puisse réclamer la clause de la nation la plus favorisée ». Il investit les commissaires du titre d'envoyés extraordinaires et ministres plénipotentiaires, et ceux-ci s'embarquèrent pour le Venezuela en janvier 1885 afin de poursuivre leur enquête.
Dans les premiers mois de l'année 1885 la commission visita les principaux états du Centre et du Sud, conférant avec les ministres et les négociants, sondant les chefs d'Etat, entrant à propos de chaque objet dans les détails les plus précis ; le 26 juillet, elle rentrait à Washington.
Dans leur rapport présenté le 1®'* octobre, les commissaires affirmèrent le bon vouloir des Républiques du Centre et du Sud ; « les relations politiques amicales, disaient-ils, favorisaient le commerce, de même que le commerce hâte l'unité internationale », et ils concluaient surtout à la nécessité de remédier à une situation qui obligeait les marchandises américaines à passer par Liverpool ou Hambourg pour se rendre dans les ports du Sud.
S'inspirant de ces vœux, le 9 février 1886, les séiiateurs Frye et Sherman reprenaient l'idée de M. Blaine, et dépo-
saient un projet tendant à organiser à Washington un Congrès de tous les pays d'Amérique à l'exclusion du Canada. « Ce Congrès, disait une dépêche reçue le 22 février 1886 par le Président de la chambre syndicale des négociants commissionnaires de Paris, aurait pour mission de s'opposer aux empiétements européens, de créer une union douanière et d'examiner les mesures de nature à développer les intérêts des pays représentés ». C'était cette fois, nettement et sans dissimulation, la doctrine de Monroé portée sur le terrain économique.
Cette proposition rencontra tout d'abord auprès des ministres sud-américains accrédités à Washington un accueil enthousiaste ; les Américains du Nord ne lui étaient pas moins favorables, et, le 31 mars, le comité diplomatique de la Chambre des Représentants émettait l'avis « que le gouvernement entrât en négociations avec les autres gouvernements du continent américain à l'effet de convoquer ceux-ci à prendre part à un Congrès qui se réunirait à Washington pour étudier les questions suivantes :
1" Ligue ou union douanière américaine.
2^ Etablissement d'un arbitrage définitif chargé de régler tous conflits pouvant s'élever entré les états contractants.
3^ Autonomie des états américains.
i^ Construction d'un chemin de fer international ».
Le 17 juin, le bill Frye était voté par le Sénat (1) : « Au-
(1) New-Yorh Herald, 18 juin 1886.
204 LA DOCTRINK DE MONROK
torisons le Président des Etats-Unis, à inviter au nom du peuple des Etats-Unis les délégués du Mexique, de T Amérique Centrale et de TAmérique du Sud à se réunir à Washington le 1*^ octobre 1887, pour se rejoindre aux délégués des Etats-Unis, à Teffet de considérer toutes questions et de recommander toutes mesures tendant à Tinlérét mutuel et à la commune prospérité des états. américains. Cent mille dollars sont consacrés aux dépenses éventuelles de la Conférence. Les délégués des Etats-Unis seront au nombre de 24, et prêteront leur concours sans rémunération ».
Les termes de la résolution indiquaient que la plus grande latitude serait laissée aux congressistes pour arriver à leurs fins. Ainsi était élargi le programme de MM. Sherman et Frye, qui reprenait sur un grand nombre de points les conclusions de la commission de TAmérique du Centre et du Sud. Les sujets qui devaient être étudiés étaient les suivants :
1® Adoption de mesures tendant à assurer la prospérité des nations américaines et une résistance serrée aux empiétements des pouvoirs monarchiques de l'Europe.
2° Formation d'une ligue douanière.
3^ Etablissement de services de steamers fréquents entre les ports des nations coalisées.
4" Unification des règlements de douane, du système de taxes, manifeste, etc.
5° Adoption d'un système unique de poids et mesures et des lois internationales pour la protection des personnes, des propriétés et des marques de fabrique.
tk DOCTRIN'n: DE M)
6* Création d'une moanaie comm leur libérative dans tous les pays c
7° A-doption d'un système d'arb conflits.
MM. Sherman et Frye avaient p férence de Washington le l^octoh élections présidentielles la fit ajoup Le Président démocrate Clevelan M, Arthur en battant M, Blaine i ment, fut remplacé par M. Hams8< dent, qui appartenait au parti répui comme secrétaire d'Etat.
M. Blaine, â qui ses compatric nom de Bismarck américain, carf d'union, apporta tous ses soins et préparation du futur Congrès. Il coudé par la presse des États-Unis des négociants-commissionnaires trer au commerce français limpor rait pour nous un ZoUverein am chure des extraits des principaux j prouvent avec quel intérêt cette i( résultats on attendait de sa réalisât tawa demandait de son côté poi d'accéder à la future union : » On caniser l'Amérique, s'écrie le Stc
avril 1888 toutes les RépubI
pleines de sollicitude pour le Conj
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grands résultats ; la question des relations commerciales plus étroites sera le principal objet de leur étude ». « Il existe parmi le peuple américain, dit le Herald de Boston du 20 avril, un sentiment facilement compréhensible, c'est qu'il se croit en droit d'aspirer à une part beaucoup plus grande dans le commerce du continent américain que celle qui lui est échue jusqu'ici. Comme étant la première nation de l'hémisphère occidental, comme étant le peuple qui, non seulement, a protégé grâce à sa politique les droits des autres nations, mais qui, par son exemple, les a conduits dans le sentier des institutions républicaines, les Etats-Unis doivent exercer une influence considérable sur les aiïaires commerciales aussi bien que sur les affaires politiques de ces pays ». « Nous voulons monopoliser, si possible, dit le Sun de Baltimore du 29 mai 1889, le commerce de l'Amérique centrale et méridionale, non par le bon marché et la bonne qualité de nos produits, mais en renfermant ces pays dans notre tarif protecteur actuel. Nous voulons pouvoir entrer dans les ports des signataires, tandis que Tentrée en sera interdite à nos concurrents européens. »
De son côté, la presse française vit le danger, et à la suite du Bulletin de la Chambre syndicale des négociantscommissionnaires, le Temps ^ le Siècle, le National^ le Journal des Chambres de commerce dénoncèrent à l'opinion les périls que ferait courir au commerce et à l'industrie de la France la conclusion d'une union douanière américaine.
Toutes les Républiques du Nouveau-Monde avaient été
convoquées ainsi que Cuba et les lies Hawaï. Le MexJ le Brésil et le Chili furent les derniers états qui en\ rent leur adhésion.
Le Président Harrisson fit choix de dix délégué» représenter les Etats-Unis au Congrès ; il choisît des ac saires déclarés du lihre-échange. Ce choix prouve 1 comme le fait remarquer le Graphie de New-Yorl 9 avril 1889, que le principal objet du Congrès était surer le succès d'une politique protectionniste. Les tectionnistes nord-américains cherchaient en etfetàtro dans les états du Centre et du Sud des débouchés pour ] objets manufacturés, que les tarifs douaniers leur per iaient tte fournir à l'abri de la concurrence de l'Euro^
Mais, si la presse de l'Union se montrait très ent siasie, la presse du Sud montrait une grande indilTért parfois même de l'hostilité. « Le Congrès, disait /^û,* ^ dades, l'organe le plus important de l'Amérique espagi ne sera pas un lit de roses, et pourra même dégénère disputes, dès que l'on proposera .'i nos représentants d tablir virtuellement en faveur et au bénéfice des Etatsle système colonial qu'ils ont aboli en 1810 », « Je ne pas, disait un homme public de l'Amérique du Sud l'opinion est citée dans la Post du 7 mai 1889, que lei^ publiques hispano-américaines tombent dans le piège leur est préparé ».
La réunion tant espérée par les Etats-Unis eut < lieu ; seule la petite République de Saint-Domingue i décliné l'invitation qu'elle avait reçue. Deux étatSj et
des moindres, le Mexique et la République Argentine, montraient, à la vérité, des dispositions bien peu favorables, mais les Américains du Nord espéraient les convertir à leurs vues. Aussitôt arrivés à Washington, les délégués du Centre et du Sud firent, aux frais de l'Union, dans les principaux centres industriels, une tournée destinée à leur donner une haute idée de la puissance économique des États-Unis ; mais le but poursuivi ne fut pas atteint, et les Américains du Sud et du Centre retirèrent surtout de leur voyage une impression de jalousie et de crainte.
On se souvient que le congrès avait une double tâche : la question de l'arbitrage n'échoua pas complètement. Le Guatemala, le Nicaragua, le Salvador, le Honduras, la Bolivie, rÉqualeur, Haïti et le Brésil signèrent avec les États- Unis un traité commun d'arbitrage (1). Mais la mauvaise volonté du Mexique, du Chili et de la République Argentine avait empêché la signature d'une union générale dont les États-Unis avaient espéré tirer un grand profit et une raison de grande influence (2). Par contre, le projet d'union douanière subit un complet échec. Cet échec devait être prévu : une union quelconque ne pouvait se faire que si les États-Unis abaissaient dans des proportions considérables leurs tarifs en faveur des produits bruts des états du Sud. Or, la protection est très en faveur auprès des Républicains, qui représentent pour la plupart des Etats de l'Est américain, dont l'industrie, pour les raisons que nous
(1) Ces traités ne paraissent d'ailleurs pas avoir été ratifiés.
(2) Voir page 135 et s., note.
LA DOGTRrNF. DE MONBOË
avons vues, ne peut se passer de tarifs protectf aux États-Unis les tarifs douaniers sont encore fiscale et fournissent au budget des recettes c( le parti républicain hésitait beaucoup à les n sieurs états sud -américains se montraient i tiles à toute idée d'union douanière : les rep Chili et de la République Argentine se faisaie par leur attitude agressive. Le délégué argei Peûa fît observer que si le Zollverein alleman c'est parce qu'il avait réuni des états homogèi l'Union américaine se proposait de relier e états de nationalité distincte ; il insista aussi bilité de trouver une base équitable pour la : produit des douanes entre les divers états d jetée ; enfin il appela éloquemment l'attentio du Centre et du Sud sur les dangers que h d'une Diète internationale aux Parlements m la fixation d'un tarif douanier ferait courir à 1' de leurs patries ; à la formule de MonroC, 1'. Américains, il proposait de substituer celleà l'humanité.
Les États-Unis durent se contenter d'assui vouloir en faveur de la conclusion des traités i et de vœux en faveur de la construction d fer panaméricain. Ces vœux ne paraissent pa reçu de commencement de réalisation.
La conclusion des traités de réciprocité moyen qui restât aux États-Unis de resser
économiques avec les états du Sud : ils s'employèrent de tous leurs efforts dans ce sens, et signèrent des traités successivement avec le Brésil (31 janvier 1891), la République Dominicaine (4 juin), les Antilles espagnoles (16 juin), le San-Salvador (30 décembre), les Antilles anglaises (1*^' fév. 1892), le Nicaragua (11 mars), le Honduras (29 avril) (1).
Ces traités leur étaient très favorables. Ils admettaient en franchise dans leurs ports les sucres, les cafés et les peaux du Brésil, et obtenaient l'entrée en franchise dans les ports brésiliens de leurs blés, de leurs machines et de leur matériel pour chemins de fer : l'industrie brésilienne naissante était sacrifiée. Le traité avec les Antilles espagnoles ne leur était pas moins avantageux : ils obtenaient une franchise presque complète pour leurs objets manufacturés, et un tarif réduit pour leurs céréales et pour leurs farines ; les Cubains enverraient en franchise leurs sucres, leurs cafés et leurs cuirs dans les ports de l'Union. Le commerce espagnol était ruiné, mais ce traité avait dû être consenti par l'Espagne par suite de considérations politiques ; elle craignait que les États-Unis ne soutinssent les mécontents cubains. Les exportations américaines de blé au Brésil passaient en 1894 de 705.000 barils à 892 000, à Cuba de 114.000 barils à 662.000.
Mais les Américains du Nord ne devaient pas jouir longtemps de leur succès, dont l'absence de communications directes entre le Nord et du Sud diminua d'ailleurs singuliè-
(i) Annales du commerce extérieur (no 8t).
rement l'importance. L'arrivée aux affaires d'un Président démocrate et d'une majorité moîus protectionniste que la précédente amena le remplacement du tarif Mac-Kinley par le tarif Wilson : des droits furent établis sur les matières premières notamment sur les laines et les sucres. La plupart des traités de réciprocité tombèrent ; l'Espagne dénonça le traité signé au nom des Antilles à la suite du refus des Etats-Unis de laisser pénétrer en franchise les tabacs de Cuba dans les ports de l'Union. Les importations de blé américain tombèrent aussitôt en 1895 au Brésil de 892.000 barils à 662.000, à Cuba de 662.000 àl76.000.
L'Exposition colombienne de 1894 fut une occasion pour les États Unis d'essayer de resserrer les liens si peu tendus qui réunissent lesTrois-Amériques ; des efforts extraordinaires furent faits pour réunir à Chicago des collections de tous les objets produits dans le Nouveau-Monde ; des discours furent prononcés, des banquets eurent lieu ; mais cette tentative parait n'avoir donné aucun résultat.
Le prodigieuxdéveloppemenidonnédans les années 1895 et 1896 à la doctrine de Monroe sur le terrain politique devait susciter de nouveaux essais sur le terrain économique. Des rapports plus intimes sont plus nécessaires gne jamais entre le Nord et le Sud. Eu effet, d'après un très intéressant rapport de M. P. Lefaivre, premier secrétaire de l'Ambassade de France à Washington (1) « ies manufacturiers américains constatent que les besoins du marché national
(1) Moniteur du commerce du 17 juin 1897.
LA DOCTRrNIÎ DR MONROE
ne suffisent plus à absorber la production normale de leurs ateliers, et le seul remède à apporter à la pléthore qui menace leurs magasins est de trouver à l'extérieur les débouchés qu'ils ne rencontrent plus chez eux » . Or, il résulte du même rapport que les Etats-Unis, qui absorbent 1/10 des exportations du Brésil, envoient seulement dans ce pays 1/50 de leur exportation ; ils lui ont acheté pour 78 millions de dollars de marchandises et ne lui en ont vendu que pour 15 millions. La situation est la même avec tous les autres états; comme on peut en juger par le tableau suivant :
Amérique du Nord anglaise.
Mexique
Amérique centrale
Cuba et Porto-Rico
Antilies anglaises ,
Haïti et Dominicaine. . . . .
Colombie ,
Venezuela
Brésil
Argentine
Reste de l'Amérique
Total.