‹ La doctrine de Monroë (volume 2)Chapitre 6 sur 11 · PÊ.V · texte numérisé non relu

PÊ.V

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de non-colonisation. « Adams, dit Lawrence, bornait la proposition à Tégard des colonisations européennes à un accord entre les états qui seraient représentés au Congrès, d'après lequel chaque état s'engagerait à empêcher par ses propres moyens tout établissement futur d'une colonie européenne dans les limites de son territoire ».

La sphère d'application du principe d'intervention devait, danâ l'esprit de l'immense majorité des hommes d'état américains, être également réduite dans d'énormes proportions. Un discours de M. Daniel Webster, prononcé au Sénat le 14 avril 1826, est resté célèbre aux États-Unis, comme étant l'interprétation la plus exacte admise à cette époque de la doctrine de Monroe : « Elle n'exige pas de nous en tout événement, disait-il, que nous prenions les armes à chaque expression de sentiment hostile de la part des puissances de l'Europe à l'égard de TAmérique méridionale. Si, par exemple, tous les états de l'Europe avaient refusé d'avoir des relations commerciales avec l'Amérique du Sud, jusqu'à ce que ces états fussent retournés à leur soumission ancienne, cela ne nous aurait fourni aucune cause d'intervention. Ou, si un armement avait été fait par les alliés pour agir contre les provinces les plus reculées de nous, comme le Chili ou Buenos-Ayres, la distance de la scène de l'action, diminuant notre appréhension du danger et diminuant aussi nos moyens d'intervention effective, nous aurait obligés à nous contenter d'une remontrance. Mais un cas bien différent serait survenu si une armée entretenue et équipée par ces puissances avait débarqué sur

les rivages du golfe du Mexique, et avait entamé la guerre dans notre voisinage immédiat. Un tel événement pourrait justement être regardé comme dangereux pour nousmêmes, et, pour ce motif, réclamer de notre part une intervention décidée et immédiate. Les sentiments et la politique annoncés parla déclaration ainsi comprise étaient donc en conformité stricte avec notre devoir et notre intérêt » .

Mais la doctrine de Monroë, « ainsi comprise», parait ressembler bien peu au message présidentiel du 2 décembre 1823. Quoiqu'il en soit, (« ainsi comprise », elle ne s'imposait plus dans toutes les circonstances k la politique des Etats-Unis, et le véritable critérium pour juger de son applicabilité devenait, comme le fait remarquer M. Barclay, « l'existence, soit d'un danger positif, soit d'un danger plus ou moins éloigné pour les Etats-Unis ». Elle perdait donc singulièrement de sa grandeur, en cessant d'être une doctrine désintéressée : elle s'affirmait non plus comme une règle invariable et d'une application universelle, mais comme une règle de politique souple et égoïste, qu'il conviendrait, suivant le cas, d'invoquer ou d'oublier.

Une autre preuve non équivoque du désir des Américains de ne pas engager l'avenir fut le refus de la Chambre des représentants d'accorder aux délégués de T Union à Panama des pouvoirs suffisants pour faire œuvre utile. « C'est l'opinion de la Chambre que le gouvernement des

Etats-Unis n'a pas à être représenté au Congrès de Panama,

si ce n'est à un point de vue diplomatique, qu'il n'a pas à former une alliance avec toutes ou certaines Républiques sud-américaines, et qu'il n'a pas à participer avec elles à une déclaration commune, pour empêcher l'intervention de quelque puissance européenne dans leur indépendance ou forme de gouvernement, ou à aucun pacte dans le but d'empêcher la colonisation sur les continents de l'Amérique ; mais le peuple des États-Unis doit être laissé libre d'agir^ dans n'importa quelle crise ^ de telle façon que ses sentiments d'amitié envers ces Bépubliques, son propre honneur et sa politique spéciale peuvent le lui dicter au moment même ».

Cette résolution, qui est devenue l'expression véritable de la doctrine de Monroë, ^e fut adoptée qu'à une faible majorité, par 99 voix contre 95 ; mais des objections constitutionnelles, disait Webster, avaient seules empêché une quasi-unanimité. « Si cette résolution, dit M. Moore, qui était présentée comme un amendement au projet de loi appliquant le principe dont il s'agit ici aux dépenses des plénipotentiaires à Panama n'avait pas été l'objet d'un veto, la majorité qui se serait présentée en sa faveur aurait été sans doute considérable ».

Le Comité des Affaires étrangères du Sénat s'était d'ailleurs prononcé contre l'envoi des délégués ; la mission du Panama ne fut approuvée qu'après cinq mois de débats, et la nomination des envoyés — dont les pouvoirs étaient des plus restreints — ne fut votée que le 14 mars 1826 par 24 voix contre 20.

Cette mauvaise volonté des État-Uiiis devait l'action des membres du Congrès. Ceux-ci avait le principe de la doctrine de Monroe et diseu moyens de la rendre effective et pratique ; or ] Unis s'opposaient à l'adoption de toute mesure pri but : voici en effet, résumées par M. Calvo, les in qu'ils avaient données à leurs envoyés : » Ils deva dre part aux conférences, à la condition qu'elle entièrement diplomatiques et non législatives, et gouvernement ne serait obligé par le vote de la sans que le traité eût été ratifié conformément à tution respective. Se maintenant dans les bornes tralité observée par les États-Unis à l'égard de et de ses colonies, ils devaient ne contracter aucun offensive ; ils devaient enfin conseiller aux nouvel blîques de n'accorder à aucune nation des privilè sifs ».

Aussi les résultats du Congrès, objet de tant d'es furent-ils des plus médiocres ; quatre états s étaient représentés. Ils conclurent un traité d'à d'amitié éternelles auquel tous les autres états adhérer, et ils signèrent une convention qui fixa tingent militaire demandé à chacune des parties tantes pour la défense commune ; puis, il fut coi le Congrès se continuerait fi Tacolaya. Le Con une assemblée diplomatique : la ratification des r adoptées par les délégués de chaque état était d pensable ; seule, la Colombie ratifia les conveni

ilues. Des deux envoyés américains, l'un mourut en se reniant dans l'isthme, le second arriva seul à ïaculaya, maïs e congrès projeté ne fut jamais réuni ; le congrès de 'anama avortait donc complètement, à la grande satisaction des Américains du Nord.

1836-1848 : Affaire du Texas.

Les États-Unis firent quelques années plus tard, dans 'affaire du Texas, un nouvel usage de leur liberté d'action econquise, en donnant à cette afi'aire une solution directenent contraire à celle que semblaient dicter les principes le Monroe. En effet, désormais la doctrine de Monroë ser- 'ira de prétexte ou d'explication à toutes les mesures de >oIitique extérieure que croira devoir prendre la grande République sous l'influence de raisons qui seront souvent les considérations de politique intérieure ou des nécessités iconomiques.

Dans l'atTairedu Texas, les États-Unis, qui n'avaient pas tncore atteintles limites qu'ils s'étaient fixées à eux-mêmes, ibéissent surtout au désir d'accroître leur territoire.

En 1823, ils avaient au Sud-Ouest le Mexique pour voiin, mais les luttes civiles qui déchiraient ce pays et l'exisence de la monarchie d'Iturbide avaient empêché le cabilet de Washington, malgré ses sympathies pour la nation nexicainc, de reconnaître le nouvel état. C'est en 1825 seucment, après la chute d'Iturbide, que des relations diplonatiques s'établirent entre les deux états qui signaient le

12 janvier 1828 un traité de limites ; il ne devait pas être longtemps observé.

Le Texas, un des plus vastes états de la Confédération mexicaine, et dont la superficie égalait celle de la France et de l'Espagne réunies, devenait au Sud la frontière des États-Unis ; il était très peu peuplé, et tous les gouvernements qui s'étaient succédé à Mexico avaient pris des mesures pour favoriser son développement. Mais les faveurs dont jouissaient les Texiens avaient excité le mécontentement des autres états mexicains ; Santa-Anna en 1835 déposa les autorités autonomes du Texas et déclara que cet état formerait à l'avenir une simple province mexicaine ; le Texas se révolta sous la conduite d'Houston, battit Santa-Anna en plusieurs rencontres, et conquit son indépendance le 21 avril 1836 au combat décisif de San-Jacinto. Il devint une République libre que plusieurs états, notamment la France, l'Angleterre et les Etats-Unis, ne tardèrent pas à reconnaître.

Mais la situation de la nouvelle République était très précaire entre ses deux puissants voisins. Les Américains du Nord, très nombreux au Texas (ils formaient la moitié delà population), poussaient leur nouvelle patrie 'à s'unir à l'ancienne. Le gouvernement de Washington avait gardé la neutralité pendant la guerre, mais il suivait avec le plus vif intérêt tout ce qui se passait chez son jeune voisin, et il le soutenait contre le Mexique qui se refusait à reconnaître les faits acomplis. Son attitude vis-à-vis du gouvernement de Mexico était peu amicale et il marchait

7il LA DOCTRINE DE MONROE

délibérément à une rupture ; dans son message de décembre 1836, le Président Jackson annonçait au Congrès que le ministre du Mexique avait demandé des passeports M parce que les devoirs du gouvernement américain envers lui-même, qui n'excluaient nullement ce qu'il devait au Mexique, ainsi qu'aux stipulations d'un traité, l'avaient furcé de permettre h un officier supérieur de l'armée américaine de se porter sur le territoire réclamé comme partie intégrante du Texas, afin de protéger, s'il était nécessaire, soit la frontière américaine, soit la frontière voisine contre les déprédations des Indiens (!) ». Kn même temps, les Américains soutenaient avec hauteur des protestations de leurs concitoyens qui se prétendaient molestés par le gouvernement mexicain, " nouveaux motifs de mécontentements, disait Jackson, dont quelques-uns ont pris un tel caractère qu'ils exigent une prompte remontrance et une satisfaction complète et immédiate ». Le Président Van Buren, successeur de Jackson, se montrait plus violent encore ; il demandait une action énergique : « après mâr examen, déclarait-il, considérant l'esprit manifesté par le gouvernement mexicain, je me vois dans la pénible nécessité de soumettre à nouveau la question au Congrès, auquel il appartient de fixer l'époque, le mode et la proportion de la réparation à exiger ».

Cependant, peu de temps après, un accommodement parut intervenir ; une Convention fut même signée, stipulant la nomination d'une commission mixte chargée de statuer

(1) Lawrence sur Wheaton, II, 335,

sur les réclamations des citoyens américains. Le roi de Prusse serait choisi comme arbitre, dans le cas où les commissaires ue parviendraient pas à se mettre d'accord.

Cette réconciliation des Etats-Unis et du Mexique ne fut que provisoire ; les travaux des commissaires ne furent d'ailleurs jamais ratifiés.

La véritable raison du différend subsistait : les États- Unis désiraient s'annexer le Texas, et le Mexique ne renonçait pas à ridée de reconquérir son ancienne province. Déchiré par les guerres civiles, en lutte avec la France dont la flotte bombardait Saint-Jean d'Ulloa, impuissant à établir Tordre sur son territoire, le Mexique déclarait que Tannexion du Texas aux Etats-Unis équivaudrait à une déclaration de guerre.

Les circonstances étaient bien tentantes pour décider le Gouvernement de Washington à oublier un instant la doctrine de Monroë en prononçant Tannexion au territoire de rUnion d'un état américain. « Les États-Unis, disait le Président Tyler dans son message du 5 décembre 1844, sont directement intéressés à ce que les hostilités entre le Texas et le Mexique se terminent. Cette guerre, en se prolongeant et en affaiblissant les deux parties belligérantes, pourrait amener une intervention de parties plus puissantes, qui, n'ayant en vue que leurs intérêts pécuniaires, pourraient dicter aux deux parties des conditions aussi désavantageuses à la nation qui les subirait qu'aux États-Unis. Nous ne pourrions tolérer une intervention qui serait à notre désavantage. Le Texas n'est séparé des États-Unis que par une

ligne géographique. Le Texas, suivant Topinion de plusieurs personnes, faisait partie intégrante du territoire de TUnion ; sa population est homogène, son commerce est le même que celui des états limitrophes, la plupart des habitants de ce pays ont appartenu à TUnion, et les institutions politiques y sont les mêmes. Les devoirs politiques pourront contraindre les autorités des Etats-Unis à adopter une politique déterminée par Tobstination du gouvernement mexicain. Dans ce cas le pouvoir exécutif fera un appel au patriotisme du peuple pour qu'il soutienne le gouvernement ».

La crainte d'une intervention européenne était purement illusoire. La conduite pleine de modération de la France après Tafifaire de Saint-Jean d'Ulloa eût dû suffire à rassurer les Américains les plus soupçonneux ; mais un passage du message exposait la raison quipouvait motiver, à défaut de toute autre, la nécessité de l'annexion : « Le Texas n'est séparé des Etats-Unis que par une ligne géographique ».

Enfin, une nouvelle raison, inavouée celle-là, poussait à Tannexion les démocrates alors aux affaires. Le Texas était un état dans lequel l'esclavage était demeuré en vigueur, et les hommes qu'il enverrait dans les assemblées de Washington devaient venir renforcer le bataillon des partisans de l'esclavage, qui avaient à subir de la part des républicains, pour la plupart représentants du Nord et de l'Est, de furieux assauts.

Dans ces conditions Tannexion était imminente : sur rinstigation habile des Américains, elle fut d'ailleurs de-

mandée par les Texiens eux-mêmes ; mais à leur grand étonnement, le Sénat, qui devait ratifier le traité signé entre les Républiques du Texas et des Etats-Unis, le repoussa ; ' la majorité des 2/3 exigée parla constitution ne fut pas atteinte, par suite de la défection des sénateurs républicains.

Il semblait que la question fût enterrée, le consentement du Sénat étant formellement nécessaire pour la ratification et la complète exécution des traités. Mais, battu de ce côté, le Président Tyler se retourna vers la Chambre des représentants où son parti formait la majorité : « L'autorité du Congrès, déclara-t-il dans un message du 10 juin 1845, est compétente d'une autre manière pour faire tout ce qu'aurait pu faire une ratification formelle du traité, et je croirais manquer à mon devoir vis-à-vis de vous ou vis-àvis du pays si je ne vous communiquais pas toutes les pièces qui ont été sous les yeux du pouvoir exécutif, afin de vous mettre en état d'agir en pleine connaissance de cause, si vous le jugez à propos ».

Sur ces entrefaites, le gouvernement de M. Guizot et le gouvernement britannique offrirent leur médiation au Mexique et au Texas. Le nouveau Président, James Polk, dont nous avons déjà vu la politique dans Taflaire de l'Orégon (1) protesta avec hauteur. Polk restreignait à l'Amérique du Nord le principe de non-intervention, comme il avait fait pour le principe de non- colonisation, mais il revendiquait pour son pays le droit exclusif de traiter avec les états libres de l'Amérique du Nord : « Récemment, di-

(1)Gf., p. 38,

LA. doctrinh: dr: monroe:

t-il. dans le message du 2 décembre 184S dont nons îns déjà cité des extraits, la doctrine a été émise par elques-unes des puissances de l'Europe d'un équilibre de uvoirs sur ce continent pour enrayer notre avancement. s États-Unis ne peuvent permettre, en gardant le silence, cune intervention sur le continent de l'Amérique du ird, et, si ime pareille intervention était jamais tentée, seront prêts à résister à tout hasard. Nous devons touirs maintenir le principe que les peuples de ce continent ils ont le droit de décider de leur propre destinée. Si elque portion d'entre eux, se constituant en état indéndant, proposait de s'unir à notre confédération, ce seit une question à trancher entre eux et nous, sans qu'une *rvention étrangère soit possible. Nous ne pouvons -jalis consentir à ce que des puissances européennes puisit intervenir pour empêcher une telle union, sous le incipe qu'elle pourrait troubler l'équilibre du pouvoir ». La menace d'une intervention européenne entre leMexie et le Texas, que le Président Polk faisait miroiter aux nx du peuple américain, décida de la question : un des ticles du programme présidentiel était d'ailleurs une tion énergique dans les affaires de l'Orégon et du Texas, lus avons vu la conduite de Polk dans l'affaire de l'Orén; il ne voulait pas subirun éhec semblable au Sud, et ésolut de parler plus haut au Mexique qu'à la Grandeîfagne. Les Américains eurent recours à ce que Lawrence pelle " un expédient compatible avec la constitution », qu'il résume ainsi. « Les deuxChambresduCongrèspas-

LA DOCTaiNE DE MONRoë TS

sèrent une résolution approuvée par le Président par lequel elles donnaient leur consentement à ce que le territoire compris dans la République du Texas fût érigé en état sous le nom d'état du Texas. Il fut convenu que le gouvernement de l'état aurait une forme républicaine, et que celle-ci serait adoptée pour le peuple de ladite République par des délégués nommés à cet effet. Les conditions posées par les États-Unis ayant été acceptées pour le gouvernement existant du Texas, et le peuple ayant en convention élaboré une constitution pour l'état, laquelle fut soumise au Congrès, le Texas fut admis dans l'union sur un pied d'égalité avec les autres états » (29 déc. 1845) '1).

Le Texas, dit M. de Martens, avait consommé l'immersion de sa nationalité dans l'union américaine (2),

La volonté du peuple texien légitimait dans une grande mesure l'annexion qui était faite, mais cette annexion était bien peu conforme i» la primitive doctrine de Monroë, puisqu'elle dépouillait un état américain libre, le Mexique, d'une province sur laquelle il ne cessait d'timettre des prétentions et de réclamer des droits Elle amena une guerre entre le Mexique et les Etats-Unis. Cette guerre, entrecoupée de négociations, fut désastreuse pour le Mexique, et le 14 septembre 1847 le général Scott s'emparait de Mexico.

Les Américains ne voulurent retirer de leurs victoires que des avantages territoriaux : ils gardèrent le Texas,

(0 Lawrence sur Wheaton, 11, 335.

(2) Nouveau recueil général des trailét, 1847, VU, p.23.

76 LA DOCTRINK DK MONROK

mais reconnurent en quelque sorte l'injustice de leur conquête en payant au Mexique une somme de 15 millions de dollars au traité de Guadalupe-Hidalgo qui fut ratifié à Queretaro le 30 mai 1848.

« Le Mexique, conclut avec une juste ironie M. Mérignhac, le Mexique, qui avait figuré dans les quatre états représentés au Congrès de Panama, dut comprendre alors pourquoi le gouvernement de Washington avait déclaré qu'il (levait s*ahsfenir de faire cause commune avec les autres états en cette circonstance afin de garder toute liberté d'action suivant les événements ».

1848» Affaire du Vucatan.

La même liberté d'action que se réservaient les Etats- Unis devait les amener, peu d'années plus tard, A observer dans l'affaire du Yucatan une attitude strictement conforme H la doctrine de Monroe.

Après l'interprétation limitahve et restrictive de M. Webster, après la doctrine Pôlk, qui déclarait toute domination nouvelle d'un état européen dans TAmérique du Nord préjudiciable aux Etats-Unis, et toute intervention de l'Europe désormais interdite, les circonstances amenèrent

les Etats-Unis à interpréter la doctrine de Monro^ dans le sens de Monroé.

Le Yucatan s'était révolté contre le Mexique, et ses habitants avaient offert en même temps aux gouvernements des États-Unis, de l'Angleterre et de l'Espagne de

se donner à eux. Le Président Polk recommanda au Con grès, dans un message du 29 avril 1848, d'accepter l'offre qui lui était faite, déclarant que la doctrine Monroë s'opposait formellement à ce que le Yucatan, terre américaine, passât sous la dépendance d'une puissance de l'Europe.

Il semblait que la politique récemment suivie à l'égard du Texas dût constituer un précédent obligatoire ; il n'en fut rien : la majorité du Sénat se montra résolument hostile à Tannexion. Soit qu'ils craignirent des difficultés avec TEurope, ou les dépenses qu'entraînerait une nouvelle guerre avec le Mexique, soit qu'ils redoutèrent que l'annexion du Yucatan, qui ne pouvait être pour eux une frontière comme le Texas, ne devint une lourde charge, les sénateurs refusèrent cette fois de suivre le Président Polk. M. Cass, à qui sa situation de familier de la Maison Blanche donnait une importance particulière, oubliant que son ami le Président Polk avait récemment déclaré toute domination européenne nouvelle interdite en Amérique, défendit au Sénat les véritables principes : « Le Yucatan, dit-il, a le droit d'aller où il peut le faire avec sa suzeraineté en main, de demander protection aux puissances de la terre et d'offrir sa propre obéissance en retour pour celle-ci. Que le Yucatan puisse agir ainsi, sans nous donner le moindre motif d'offense, et de cette façon accomplir sa mission sans être impliqué dans une controverse avec nous, voilà ce qui est trop clair pour être mis en question ». Répondant à un discours de M. Niles qui attirait l'attention du Sénat sur les empiétements de l'Angleterre

i le Venezuela, le même M. Cass disait : « L'honorable iteur du Gonnecticut considère la réitération du pria-

par l'exécutif actuel et peut-être son énoncé original M. Monroë comme la revendication d'un droit à régler es les affaires du continent pour autant qu'il s'agisse iropéens. Mais cela. Monsieur, est une compréhension )lumeut fausse de toute la question. Elle a cependant ^alu assez généralement, ici et ailleurs, bien qu'il me ble que l'examen le plus superficiel du message dont il it aurait corrigé ou plutùt prévenu cette erreur flaite. Aucun de ces Présidents, ni l'ancien, ni l'actuel, it eu la prétention d'intervenir dans les droits existants itres nations sur le continent. Ni l'un ni l'autre n'ont

en question le droit de celles-ci de garder et d'amélioles colonies qu'elles possédaient, selon leur bon plaisir. •- telle prétention aurait été à la fois tracassière et inefce ; et comment l'opinion qui a éfé avancée a pu pré- )îr, c'est ce que personne ne peut dire, car dans les uments eux-mêmes la vraie doctrine est prudemment servée, et les droits existants sont considérés comme itaquables (1) ». M. Calhoun, ancien secrétaire d'état à çuerre sous la présidence de Monrofi, protestait égalettt dans la discussion de l'affaire de l'Orégon qui avait L à la même époque contre l'extension que M. Polk liait donner au principe de non-intervention : il s'élel, nous l'avons vu (p. 40), contre l'idée que toute inter-

) Rev. de dr. int. et de légis. comp., 1896, p. 318, article de M.

vention d'un état eui*opéen dans les affaires d'un état américain pût porter préjudice aux États-Unis, et il concluait à la nécessité de ramener la doctrine de Monroe à son sens primitif.

Aussi, quand un bill fut proposé au Sénat le 4 mai 1848 permettant au Président « d'opérer militairement l'occupation temporaire du Yucatan », fut-il renvoyé au Comité des Affaires Etrangères ; en vertu de ses pouvoirs considérables, le Président de ce Comité laissa l'affaire en suspens et empêcha qu'elle fût mise en discussion. Le Yucatan ne tarda pas à retomber sous la domination du Mexique.

La véritable doctrine de Monroë avait été cette fois au moins régulièrement appliquée.

186^-1867 ^ Affaire du Mexique.

Quelques années plus tard l'établissement de la monarchie de l'archiduc Maximilien au Mexique devait amener de vives protestations de la part des États-Unis. L'Empire mexicain était en effet la création d'une puissance européenne qui devait considérer le Mexique un peu comme une de ses colonies, et une intervention de cette nature était formellement interdite par la doctrine de Monroë (1).

(1) Lawrence sur Wheaton, II, p. 339, L'intervention européenne au Mexique.

80 LA DOCTRINli DE MONROË

L'intervention de l'Europe au Mexique n'avait pas tout d'abord abouti h la création de Tempire : l'Angleterre, TEspagne et la France^ dont les nationaux avaient été molestés par le gouvernement mexicain, n'avaient pu obtenir pour eux les satisfactions qu'ils demandaient ; le 31 octobre 1861 les trois puissances signèrent une convention par laquelle elles s'engageaient à faire rendre justice à leurs ressortissants, au besoin par la force. La France promettait « de ne retirer de sa démonstration aucun avantage politique ou commerciale l'exclusion de l'Espagne et de la Grande-Bretagne et même de toute autre puissance » ; mais le gouvernement impérial ajoutait que, «sans vouloir assumer la responsabilité d'une intervention directe dans les affaires intérieures du Mexique, il pensait qu'il était de la prudence des deux Cabinets (France et Angleterre) de ne pas décourager les efforts qui pourraient être tentés par le pays lui-même pour sortir de l'état d'anarchie où il était plongé ».

Toute la politique qui devait suivre était en germe dans cette phrase (1). Mais le désir si nettement avoué de la France d'intervenir au Mexique avait une autre raison fort intéressante, que résumait «insi M. Michel Chevalier :

(1) Ce désir d'intervention était dans une certaine mesure expliqué par la constitution anarchique du Mexique, qui, en quarante années, avait eu 73 présidents et avait nnodifié 36 fois la forme de son gouvernement. Les étrangers ne jouissaient au Mexique d'aucune garantie.

« Deux motifs de politique générale peuvent être assigné à l'expédition : l'un est l'intérêt européen, universel ; cf sera d'opposer une barrière à l'invasion imminente de 1î totalité du continent américain par les Ktats-Unis. L'autre tiré de la politique française, serait de garantir et di sauver d'une ruine irréparable, non seulement le Mexique mais bien le rameau espagnol tout entier de la civilisatioi latine dans le Nouveau-Monde (1). »

Aussi le Gouvernement français fut-il amené â conce voir l'idée, grandiose, si elle eût réussi et si elle eût et conforme aux vœux du peuple mexicain, de faire du Mexi que sinon une colonie française, du moins une sorte d< pays de Protectorat français.

Mais cette idée restait encore inavouée : l'union parais sait sincère entre les signataires de la Convention du 3: octobre 1861 ; les trois puissances invitèrent les Etats-Uni qui avaient également des griefs contre le Cabinet di Mexico à se joindre à elles. M. Seward déclina cette offre mais il enveloppa son refus dans les termes les plus cour lois ; il est à supposer que, dans d'autres temps, cette pro position de s'unir à des monarchies européennes, pou agir contre une république américaine, eût reçu un accuei bien différent : ;< Il est vrai, disait M. Seward le 4 décem bre 1861, ainsi que le supposent les hautes parties con tractantes, que les États-Unis ont de leur côté des réclama tions à faire au Mexique. Cependant, après mûre réflexion

(1) Wheaton, op. cil., p. 317.

n LA DOCTRINE DE MONROË

le Président s'est convaincu qu'il serait inopportun dans le moment actuel de chercher à obtenir satisfaction en adhérant à la Convention. Parmi les raisons qui ont motivé cette décision se trouvent celles-ci : en premier lieu les États-Unis préfèrent^ autant qu'il est praticable, de s'en tenir à la politique traditionnelle que leur a léguée le Père de la Patrie, politique dont Texpérience a constaté les heureux effets et qui leur défend de former des alliances avec des nations étrangères. En second lieu, le Mexique est voisin des Etats-Unis sur ce continent ; son système de gouvernement ressemble au nôtre sous beaucoup de rapports. Les Etats-Unis ont donc naturellement des sentiments de bienveillance pour cette République, et s'intéressent à sa sécurité, à sa prospérité et à son salut (1) ».

En même temps, pour donner au Mexique une preuve effective de sa sympathie, le Président des États-Unis proposait au Sénat d'avancer à la République voisine une somme de onze millions de piastres qui lui serviraient à désintéresser ses créanciers, mais le Sénat refusa de le suivre dans cette voie. M. Thouvenel, qui voyait avec regret disparaître une raison d'intervention, déclarait d'ailleurs que les puissances alliées « ne pourraient sanctionner une pareille transaction ». M. Seward se borna à maintenir en théorie la doctrine de Monroë, mais sa politique était impuissante à la faire prévaloir dans les faits.

fl

(1) Wheaton, p. 349.

On sait commeat la Fraace s^engagea dans la guerre du Mexique qui devait lui être si funeste. Après la convention de la Soledad, où les concessions faites par le Président Juarez furent jugées suffisantes par TEspagne et par l'Angleterre, la France restait seule au Mexique.

Le gouvernement américain était obligé, par les nécessités de sa politique intérieure, de paraître croire au désintéressement apparent du gouvernement français. La guerre de la Sécession déchirait en effet le territoire de la Grande République, et, jusqu'à l'automne de 1865, le gouvernement du Nord devait avec le plus grand soin éviter de s'aliéner les sympathies de la France. Le 23 avril 1862, M. Seward écrivait à M. Dayton, son agent à Paris : « Les Etats-Unis se sont placés, en ce qui regarde la guerre entre le Mexique et la France, dans une position qu'ils sauront maintenir. Le gouvernement, se confiant aux explications qui lui ont été données, considère le conflit comme une guerre résultant des réclamations que la France avait à faire, et auxquelles le Mexique n'a pas donné la satisfaction qui était demandée : il n'y a donc pas lieu d'intervenir entre les belligérants » .

Le gouvernement de Washington ne contestait pas à la France le droit de faire la guerre au Mexique. Le secrétaire d'état, M. Seward, écrivait le 21 juin : « La France a le droit de faire la guerre contre le Mexique et d'arranger

ses affaires elle-même. Nous avons le droit et l'intérêt d'insister pour que la France ne profite pas de la guerre qu'elle fait pour établir au Mexique un gouvernement antirépublicain et anti-américain, ou pour y maintenir un tel gouvernement. La France a renoncé à de pareils desseins, et quant à nous, outre que nous avons foi dans des assurances données d'une manière francbe et loyale, nous serions en tous cas obligés d'attendre, et non pas d'anticiper, une violation de ces promesses » .

Tant que la France n'avait pas démasqué ses véritables intentions, les Américains se maintenaient donc sur un terrain de droit inattaquable : ils n'interviendraient que si les Français installaient à leurs portes un gouvernement qui ne fût pas américain ou qui leur fût hostile. Or, quelques semaines après cette déclaration, Napoléon III énumérait dans une longue lettre au général Forey commandant des troupes françaises tous les avantages politiques et économiques qu'il voyait à l'établissement d'un état véritablement indépendant et fort au sud des Etats-Unis (1).

Cependant, les Confédérés, pour relever leur cause chancelante, essayèrent de se poser en champions des intérêts de l'Union tout entière ef de se montrer meilleurs Américains que les Fédéraux ; ils feignirent de croire à des desseins de la France sur le Mexique et même sur le Texas, et ils expulsèrent le consul français de Galveston. Il y eut alors entre les deux grands partis comme une surenchère de patriotisme, surenchère modérée cependant par la néces-

(1) Galvo, I, p. 239.

site de ne pas avoir la France comme ennemie déclarée. L'archiduc Maximillen, grAce à la pression à peine dissimulée du gouvernement français, venait d'être proclamé Empereur par une assemblée de notables (10 juillet 1863). Cette nomination répondait aux vœux les plus chers de Napoléon III ; elle lui permettait d'acquitter une dette qu'il croyait avoir contractée envers l'Autrtche lorsqu'il avait accepté de cette puissance la Lombardie pour la donner au Piémont ; elle resserrait encore les liens qui unis- Miienl désormais le Mexique et la France. Le nouvel empereur ne fut pas reconnu par les États-Unis, le ministre américain à Mexico quitta son poste avec un congé d'absence pour n'avoir pas à demander des lettres de créance.

Mais M. Seward n'osait pas aller plus loin. Dans une dépèche adressée à M. Dayton à Paris le 23 octobre, il déclarait « que les Etats-Unis professent vis-à-vis du Mexique les mêmes principes qu'ils observent vis-à-vis des autres pays, qu'ils n'ont ni le droit ni l'intention d'intervenir par la force au sujet du gouvernement à établir ou pour renverser le gouvernement impérial. Sans doute, il pensait que l'opinion au Mexique est favorable au gouvernement mexicain, mais, d'accord avec leurs principes, les Etats-Unis laisseront les destinées du Mexique entre les mains de son propre peuple, et reconnaîtront sa souveraineté et son indépendance, sous n'importe quelle forme que le peuple mexicain veuille la maintenir ».

Le gouvernement français ne rencontrait donc encore aucune résistance officielle de la part des États-Unis, et

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nos troupes déployaient une admirable énergie pour conquérir à Maximilien Tempire que lui contestait le Président Juarez.

Mais, dans cette même année 1863, les Confédérés subissaient des défaites écrasantes à Gettysburg et à Vicksburg ; l'autorité fédérale redevenait maltresse de tous les états sauf de la Virginie, des deux Carolines et de la Géorgie. Les Nordistes affirmèrent aussitôt des principes conformes à la véritable tradition du gouvernement américain, et, le 4 avril 1864, la Chambre des Représentants de Washington votait à l'unanimité la déclaration suivante : « Le Congrès

des Etats-Unis ne veut pas, par son silence, laisser les nations du monde dans l'idée qu'il reste spectateur indifi^érentdes événements déplorables qui s'accomplissent avCtuellement au Mexique. Il juge donc à propos de déclarer qu'il ne convient pas au peuple des Ltats-Unis de reconnaître un gouvernement monarchique élevé sur les ruines d'un gouvernement républicain en Amérique sous les auspices d'une puissance européenne quelconque ». C'était une véritable résurrection des principes de Monroë ; mais la situation des Fédéraux n'était pas encore suffisamment solide pour que le gouvernement pût entrer en lutte avec la France, et M. Seward avait soin, en envovant le 17 avril à M. Dayton une copie de cette résolution du 4 avril, de le prier de faire remarquer au gouvernement impérial, que, bien qu'elle parût traduire les sentiments du peuple, elle ne constituait pas un acte législatif : « Avant d'acquérir le caractère d'un acte législatif, elle doit recevoir : 1° la sanc-

Lk DOCTRINE DE MONROE 87

tion du Sénat ; 2^ rapprobation du Président des États- Unis, ou, en cas de dissentiment, Tassentiment renouvelé des deux Chambres du Congrès qui doit être exprimé par la majorité des 2/3 de chaque corps ». Et M. Seward affirmait une fois de plus « qu'il n'avait nullement dessein de se départir de la politique que ce gouvernement-ci a suivie jusqu'ici en ce qui touche la guerre existant entre la France et le Mexique. Il est à peine nécessaire de dire que la Chambre des Représentants a agi d'elle-même, et non sur aucune communication du département exécutif, et que le gouvernement français serait prévenu en temps raisonnable de tout changement à ce sujet que le Président peut juger dans Tavenir convenable d'adopter ».

Le secrétaire d'état, tout en rassurant le gouvernement français, réservait habilement l'avenir. Dans les premiers mois de l'année 1865, les Sudistes étaient définitivement écrasés ; le 9 avril, Lee capitulait avec les 25.000 hommes qui lui restaient ; le 10 mai, Jefferson Davis était fait prisonnier et une proclamation d'amnistie était adressée au pays. L'Union, qui se refaisait entre Américains, se refaisait également contre l'empire de Maximilien. Les États- Unis récompensaient Juarez de son indomptable ténacité en reconnaissant son gouvernement et en lui envoyant des armes et de l'argent, et le Sénat ordonnait que les correspondances destinées aux consuls américains établis au

exique porteraient la suscription Républiqtie Mexicaine. a reddition des armées du Sud causait aux impérialistes exicains une véritable stupeur ; tout le monde s'attendait

voir les États-Unis agir, et, le 22 mai 1865, M. Seward îrivait à M. Bigelow, ministre américain à Paris : » Le i intérêt populaire qu'avait excité pendant les dernières inées l'existence d'une guerre civile de vastes propoi^ ons a eu pour effet de détourner jusqu'à un certain point attention des questions extérieures. Mais aujourd'hui cet itérât s'efface rapidement, et l'on peut PEiisonnablement attendre à voir le Congrès des Etals-Unis et le peuple ans ses assemblées primaires porter plus grande attention ir les questions étrangères et principalement sur celles e nos relations avec la France au sujet du Mexique »,

L'attitude des Klats-Unis ne tardait pas à ranimer au lexique le parti de l'indépendance presque accablé par !S brillants succès des troupes françaises. Les partisans de iiarez reprenaient courage dans cette guerre sanglante, ussi âpre et implacable que la guerre d'Espagne de 1808, lêlée de brillants épisodes dans lesquels la bravoure fanaque des vaincus égalait i'étincelanle valeur des vainqueurs.

Le gouvernement français se préoccupait vivement de la ;Ouvelle conduite du Cabinet de Washington, et il sollicilît de celui-ci la reconnaissance de Maximilien ; d'après li, cette reconnaissance suffirait à terminer la guerre ciile au Mexique.

M. Seward s'y refusait, et il exposait sa conduite à M. de [ontholon dans une lettre du 6 décembre 1865 dont le sens

indique clairement l'évolution de la politique américaine : « Nous reconnaissons, disait- il, le droit des nations indépendantes de se faire la guerre entre elles, si elles n'empiètent pas sur nos droits, et ne menacent pas notre sécurité ou notre légitime influence. La cause réelle du mécontentement des États-Unis est qu'en envahissant le Mexique larmée française combat un gouvernement républicain, profondément sympathique aux Etats-Unis et établi par la nation elle-même, pour le remplacer par un gouvernement monarchique étranger dont la présence en ce pays, aussi longtemps qu'elle durerait, ne pourrait être regardée par les Etats-Unis que comme injurieuse et menaçante pour les propres institutions républicaines qu'ils ont chosies et qui leur sont si chères (1) ».

Le gouvernement impérial ne voulut tout d'abord pas comprendre cette menace déguisée du Cabinet de Washington, et il essaya de lui démontrer que Maximilien avait été appelé au trône par le libre choix du peuple mexicain, et que l'existence de monarchies sur le territoire américain ne devait pas fatalement nuire aux Etats-Unis, puisqu'ils

avaient reconnu le gouvernement impérial du Brésil. Mais il fut bientôt obligé de céder devant l'attitude résolument hostile des Etats-Unis ; un grand mécontentement éclatait d'ailleurs en France, déterminé par les dépenses ruineuses de l'expédition. Les troupes françaises se replièrent par échelons, remplacées dans les villages qu'elles évacuaient

(1) Lawrence sur Wheaton, op. cit. y II, 370*

par les soldats de Juarez, et le malheureux Maximilien, étranger au milieu de son peuple hostile, fut pris par ses adversaires incapables qui renvoyèrent au supplice. Juarez devint le Président incontesté de la République Mexicaine.

La doctrine de Monroë triomphait encore ; mais cette fois comme en 1823 elle avait une raison d'être, la défense du principe de non-intervention. Les déclarations de M. Michel-Chevalier et la lettre de Napoléon III au général Forey suffisent à prouver que les Etats-Unis étaient menacés d'un réel péril dans leur développement économique. Leur conduite fut d'ailleurs irréprochable dans l'application du principe : ils n'intervinrent pas tant que la France se borna à faire la guerre au Mexique ; ils lui reconnurent formellement ce droit. Mais quand un Empire mexicain fut créé, faisant de leur ancien voisin un véritable pays de protectorat français, les États Unis — dont la modération précédente s'explique surtout, il faut bien le reconnaître, par leur situation intérieure — ne tardèrent pas à protester. L'appui moral qu'ils avaient toujours secrètement donné à Juarez avait empêché son complet écrasement ; la déclara • tion officielle de leur sympathie obligea Napoléon III à rappeler ses troupes. Ce succès, qui eut toutes les apparences d'un acte désintéressé, fut un des plus brillants triomphes que remporta l'application de la doctrine de Monroë.

La doctrine de Monroë après la guerre de Sécession.

Les Américains avaient refait TUnion, mais il leur restait à panser les plaies causées par leur lutte fratricide ; ils ' i s'y employèrent avec une admirable énergie. %

Aussi, pendant les premières années qui suivirent, les

Etats-Unis s'adonnèrent-ils uniquement à des questions de

politique intérieure, gardant à Textérieur une attitude pa- |

eifique et prudente. Le Chili avait des difficultés avec les t

puissances européennes, M. Seward refusa d'intervenir !

activement : « Le gouvernement des Etats-Unis, déclarait- |

il, maintiendra intacte la situation avec toute la décision î;

et Ténergie qui sont compatibles avec notre propre neutra- '*]

lité actuelle, et insistera de façon que le système républi- -^

cain, qui est accepté par n'importe lequel de ces états de l'Amérique méridionale, ne soit pas attaqué de gaieté de cœur, et qu'il ne soit pas renversé comme conséquence d'une guerre dirigée par des puissances européennes ; mais le gouvernement des États-Unis n'ira pas au delà de ces limites, et il ne se considérera pas comme tenu par cette doctrine de prendre part à des guerres dans lesquelles une République de l'Amérique du Sud pourrait être impliquée avec un souverain européen, quand l'objet de la guerre n'est pas l'établissement à la place d'une république renversée d'une monarchie sous un prince européen » (2 juin 1866) (1).

(1) Revue de dr, int., article de M. Barclay, p. 516 et s.

Cette allusion aux affaires du Mexique était d'une netteté indiscutable. Cette doctrine nous ramenait à des interprétations relativement modérées des principes de Monroë : les États-Unis ne garantissaient aux états du Sud que leur forme de gouvernement.

Mais, quatre années plus tard, les plaies causées par la guerre civile étaient cicatrisées, et les États-Unis prenaient un prodigieux essor commercial et industriel. L'idée de s'affranchir de l'Europe se précise de plus en plus : dans leur isolement superbe, les Américains du Nord seront les maîtres politiques et économiques de tous les Américains. Celte volonté s'affirme dans le rapport du secrétaire d'état Fishau Président Grant le 14 juillet 1870.

« La doctrine de Monroe, disait-il, avait exercé une influence permanente sur ce continent. Elle fut d'abord invoquée en conséquence du péril supposé que courait Cuba du côté de l'Europe ; elle fut appliquée à un danger similaire menaçant le Yucatan ; elle revêtit un corps dans le traité des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne concernant l'Amérique centrale ; elle produisit l'opposition heureuse des États-Unis à la tentative de l'Angleterre d'imposer sa domination dans le Nicaragua, sous prétexte d'une affaire avec les Indiens Mosquitos, et elle réussit de. la même manière à prévenir l'établissement d'une dynastie européenne au Mexique Les Etats-Unis se trouvent liés par des déclarations répétées et des actes répétés à cette doctrine et à son application aux affaires de ce continent. Dans son message aux deux Chambres du Congrès au commencement

La bOCÎRINË DE MONROÉ Ôâ

de la session actuelle, le Président, suivant les enseignements de toute notre histoire, dit que les dépendances existantes ne sont plus désormais regardées comme soumises

à un transfert possible d'une puissance européenne à une

arutre. Quand la situation actuelle des colonies change, elles doivent devenir des puissances indépendantes, exerçant le droit de choix et de contrôle personnel dans la détermination de leur condition future et de leurs relations avec d'autres puissances. Cette politique n'est pas une politique d'agression, mais elle s'oppose à la création d'une domination européenne sur un sol américain, et elle voit avec espoir et bonheur venir le temps où, par le départ volontaire des gouvernements européens de ce continent et des lies voisines, l'Amérique redeviendra tout entière américaine » .

Cette déclaration était d'une rare audace. Si nous he l'avons pas envisagée dans l'étude du premier point delà doctrine de Monroë, c'est qu'elle se référait non à des colonisations nouvelles, mais à des colonies anciennes des puissances de l'Europe. Elle était en contradiction formelle avec les termes du message du 2 décembre 1823 qui disait : (( Dans les colonies existantes ou dans les dépendances d'un état européen quelconque, nous ne sommes pas intervenus et nous n'interviendrons pas » ; elle refusait à des puissances européennes le droit de disposer de leurs colonies ; elle refusait à ces colonies le droit de disposer d'elles-mêmes, si elles ne voulaient pas devenir des Etats indépendants.

Le message annuel du Président Grant faisant allusion

aux tentatives de son gouvernement pour intervenir dans une difficulté survenue entre l'Espagne et une petite République du Sud, disait : « Les Républiques alliées et autres d'origine espagnole sur ce continent peuvent voir dans ce fait une preuve nouvelle de notre profond intérêt pour leur prospérité, de notre désir de les voir pourvues de bons gouvernements, capables de maintenir l'ordre et de préserver leur intégrité territoriale respective, et notre souhait sincère d'étendre nos relations commerciales et sociales avec elles... Le temps n'est probablement pas loia où, par la marche naturelle des événements, les rapports politiques de l'Europe avec ce continent auront cessé d'exister. Notre politique doit se modeler d'après cette probabilité, de façon à unir les intérêts commerciaux des états hispano-américains plus intimement avec les nôtres, et à donner ainsi aux États-Unis toute la prééminence et tous les avantages que M. Monroë, M. Adams et M. Clay ont eu en vue quand ils proposèrent d'adhérer au Congrès de Panama ».

C'était tout le programme d'une politique offensive contre l'Europe sur le terrain économique ; nous en verrons plus loin les tentatives de réalisation. Les Etats-Unis n'étaient pas encore prêts à suivre leur Président ; nous avons vu leur conduite dans l'affaire de la Dominicaine. Les déclarations de M. Fish paraissent avoir passé inaperçues ; elles n'auraient pu, croyons-nous, être appliquées qu'une seule fois et elles ne furent pas invoquées, lors de la rétrocession à la France de la petite lie suédoise de Saint-Barthélémy.

D'après M. Fish, Saint-Barthélémy, dégagée de la souveraineté du roi de Suède, aurait dô devenir une terre américaine libre ; or, les habitants de cette lie, consultés par voie de plébiscite, déclarèrent à la presque unanimité qu'ils voulaient redevenir Français, et cette rétrocession, qui fit entre la France et la Suède l'objet du traité du 10 août 1877, ne parait pas avoir soulevé de protestations de la part des Etats-Unis.

Les déclarations de MM. Fish et Grant paraissent clore ce que nous pouvons appeler la période défensive d*application de la doctrine de Monroë : jusque-là, elle s'était opposée à des tentatives de progrès de la part des Européens en Amérique. Désormais, les Américains vont prendre l'offensive : grâce à des interprétations contradictoires du message du 2 décembre ils ont atteint les limites reculées qu'ils s'étaient fixées ; ils vont maintenant essayer de les dépasser, et de repousser hors de leurs frontières Tinfluence européenne qu'ils avaient jusque-là combattue sur le sol qu'ils se réservaient.

Des considérations politiques les ont surtout guidés jusqu'ici ; désormais ils vont plus particulièrement obéir à des considérations économiques. Leur union territoriale et morale est absolue ; leur développement économique est prodigieux et il leur faut de nouveaux clients pour leurs produits. La doctrine de Monroë s'est résumée jusqu'ici dans cette formule : « L'Amérique aux Américains » ; elle va signifier désormais : « L'Amérique aux Etats-Unis ».

de LA DOCTRINE DE MONROË

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