CONCLUSION
Nous avons termini 1'etude des principales applications de la doctrine de Monroe et nous avons vu les principes de non-colonisation et de non-intervention enonces en 1823 aboutir k un gigantesque protectorat des fitats-Unis sur le Nouveau-Monde (0. Merveilleusement souple en effet, la doctrine de Monroe devait autoriser les actes politiques les plus divers, et les legitimer tous. II n'est pas jusqu'4 son titre de doctrine qui n'ait contribue k son succes, en donnant aux decisions qu'elle inspira une apparence juridique, qui devait plaire k un peuple sur lequel les grands mots de droit et de tegalite exercent une si le-
(1) Nous n'avons 6tadi6 en effet que les principales applications de la doctrine de Monroe 1 ; on pourrait en citer d'autres : les ^tats-Unis ne sont pas intervenns en 1838 dans le diff^rend snrvenu entre la France et Buenos- Ayres, non pins que dans les dif ficultes qne suscita les annees suivantes aux Gouvernements de Paris et de Londres le dictatenr Rosas. lis ne sont pas intervenus en 1866, lore da bombardement de Valparaiso par l'escadre Espagnole, ni dans la contestation anglo-argentine an snjet des Malouines. lis sont an contraire souvent intervenns a Haiti.
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gilime influence. Le contenu de la doctrine avait ete rapidement ignore; on avait du moins oublie a quels cas tres speciaux Monroe avait fait illusion ; on ne se souvint que de celles de ses applications qui avaient grandi le pays, et on en fit une regie d'une portee universelle.
Monroe n'etait nullement un esprit superieur : M. Judson nous dit qu' « il etait un excellent exemple de la mediocrite eminemment respectable qu'une longue experience nous a appris a rechercher chez un President; il etait honnete, laborieux, anime d'intentions genereuses, mais il etait quelquc peu borne (somewhat dull) » ; il sut a merveille incarner les passions de son peuple; il etait d'ailleurs inspire par Adams et par Jefferson.
Des 1823, le peuple americain, compose de quelques millions d'ames, avait le sentiment de sa vitalite et de sa grandeur future; il se sentait isole de TEurope par des milliers de lieues et il resolut de la supplanter dans les Ameriques du Sud et du Centre; il lui intcrdit de coloniser et d'intervenir desormais en Amerique. Mais, com me le fait excellemment remarquerM. Pradier-Fodere, ac'est intervenir que d'interdire aux autres Gouvernements d'intervenir (*). » Tout en refusant au Congres de Panama de 1826 de prendre d'engagements vis-i-vis des £tats du Sud, le Gouvernement de Washington invoque la fameuse doctrine dans les cas les plus divers ; elle lui sert a acquerir des territoires dont elle interdit Toccupation ou la conquete aux autres Etats; elle devient ensuite offensive, et
(1) Pradier-Fod6r6, Droit int. public, p. 558.
dans les affaires de Cuba et de Venezuela, elle entreprend de chasser l'Europe du continent americain sur lequel elle s'etait jusque-l& bornee k I'empecher de s'etendre.
Les fitats-Unis comprennent que les veritables guerres auront lieu desormais sur le terrain economique, et qu'un tarif mal fait est aussi funeste k une nation que la perte d'une bataille : ils invoqueront la doctrine de Monroe pour la defense de leurs interets economiques. Leur commerce se developpe dans des proportions prodigieuses; ils essaient de se passer de l'Europe, et ils lui ferment Tacces de leur territoirepar des tarifs presque prohibitifs; il leur faut des debouches pour les produits de leurs manufactures; ils les chercheront en Amerique, et ils essaioront de faire du Nouveau-Monde un monde special ne recevant rien de TEurope; une vaste federation est tentee, ressuscitant en Amerique le vieux rfive des fitats-Unis d'Europe. L'Europe est chassee du Nouveau-Monde au point de vue politique et au point de vue economique.
Tel est le r6ve des l£tats-Utiis, poursuivi au nom de la doctrine de Monroe. Les publicisles et les hommes d'etat americains declarent ouvertement que le Canada, Terre- Neuve, les Antilles danoises et Haiti tout entiere sont appeles dans un temps tres rapproche k faire partie de rUnion, etils ne dissimulent ni leurs ambitions, ni leurs espirances.
11 serait imprudent de prophetiser. Si TAngleterre a reconn u en quelque sorle la doctrine de Monroe dans l'affaire du Venezuela, la chevaleresque Espagne depense son
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sang et son or pour affirmerson droit d'agirseule a Cuba; ce n'est pas au President americain, mais au President de la Confederation Suisse que la France et le Bresil ont remis le soin de resoudre la difficulty seculaire du Conteste Guyanais.
Yis-i-vis des Slats purement americains la doctrine Monroe vaut surtout par la signification que lui donnent ces Stats. Gvkce a sa magnifique natalite, & l'union loyale des races anglaise et frangaise sur d'immenses territoires admirabiement fertiles, gr&ce au liberalisme de ses institutions, il est probable que le Canada demeurera en Amerique un Etat libre. Avec ses 12 millions d'habitants, sa grande vitalite, son sol merveilleusement riche, la valeur de ses soldats, que nous avons eprouvee a nos depens, le Mexique est pour la race latine une barriere excellenlecoolre les invasions americaines. Lescinq petiles republiques de TAiTierique centrale'ont signe le 15 juillet 1897 dans la ville de Guatemala un traile en vertu duquel elles ne forment vis-ft-vis de Tetranger qu'un seul Etat; elles seront ainsi plus fortes. L'intervention des filats- Unis au Venezuela avait lout d'abord excite un vif enthousiasme, mais cet enthousiasme s'est rapidement change en inquietude quand les Americains du Sud ont vu que la protection de la Grande-Repubiique ressemblait fort a un protectorat. Parmi les Slats du Sud, le Chili auquel la valeur de ses hommes d'Elat, le courage de ses marins et de ses soldats et son developpement ^conomique permettent d'aspirer a un rdle preponderant dans le Sud,
se montre particulierement jaloux de son independance.
Deja, en 1889, une tentative d'union fort inleressante avait ete faite entre plusieurs des anciennes colonies hispano-portugaises. A la suile d'un Congres de droit international priv£ Sud-Americain tenu k Montevideo, laRepublique argentine, la Bolivie, le Bresil, le Chili, le Perou, le Paraguay et V Uruguay concluaient un traite, en vertu duquel les jugements rendus par les tribunaux de Tun quelconque des fitats de l'Union seraient exec utoi res de plein droit dans tout le territoire de VUnion. Cette tentative est de la plus haute importance, et de nature a resserrer les liens qui doivent exister entre des peuples de meme sang, qui ont tant d'inter&ts communs. Plusieurs traites ont d'ailleurs ete signes k Montevideo entre des fitats du Sud (*).
La protection trop lourde du Gouvernement de Washington a effraye les petits fitats. M. Gaston Rouvier a eu l'ingenieuse idee de demander k leurs representants 4 Paris ce qu'ils pensaient de la doctrine de Monroe ( 2 ) : « La doctrine de Monroe, declarait le ministre argentin, n'est, suivant ma maniere de voir, que le desir vehement d'un peuple qui formule l'expression de ses iuterets matSriels et moraux, mais ce ne peut 6tre un principe de droit public. Je suis loin de discuter cette aspiration nationale,
(1) Notamment des traites d'arbitrage. II est vrai que le President des ifctats-Unis etait gSne'ralement choisi comme arbitre.
(2) Le Temps, ler Janvier 1896.
mais elle n'est point revetue, & moo avis, des carac teres de justice et de droit naturel capables de s'imposer d'euxm&mes a l'Amerique entiere, Je crois que, dans 1'fitat actuel des choses, le principe sur lequel s'appuie cette doctrine n'a pas de raison d'etre. Est-ce que, desormais, l'Espagne peut caresser l'idee de revendiquer ses anciens privileges coloniaux, la Grande-Bretagne celle de s'attirer les colonies emancipees en 1776. L'independance de l'Amerique est un fait et un droit, et personne n'a l'idee de revenir sur les faits accomplis ». Les representants d'Haiti du Mexique, de la Bolivie se monlraient egalement d'une extreme reserve; un personnage influent de la colonie mexicaine s'exprimait ainsi : « Ce que Ton appelle doctrine de Monroe n'est qu'une opinion parliculiere aux Americains du Nord. Les Republiques latines n'ont jamais donne sur cette opinion leur avis officiel. Elles n'ont jamais adhere a cette pretendue doctrine, ni ne l'ont jamais repoussee... Nous, les peuples latins, gardons notre quanta-nous! L'Amerique aux Americains! Soil! mais pas seulement aux Americains du Nord. II faut que chaque partie de l'Amerique appartienne exclusivement a l'fitat qui 1'occupe ».
Cette defiance s'est deja traduite par des faits : le Senat bolivien n'a pas voulu reconnattre aux insurges cubains la qualite de belligerants ; le Gouvernemenl du Nicaragua, nousl'avons vu, refuse au Gouvernement de Washington la permission de creuser sur son territoire un canal inleroceanique. Les petits fitats americains qui choisissaient
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toujours pour arbilre de leurs diffe rends le President
des Iiltats-Unis ont main tenant recours k des juges plus
desinteresses : le Costa-Rica et la Colombie viennent de
demander au President de la Republique Francaise de re-
soudre par une sentence arbitrate une contestation de ~j%
frontieres qui les divisait.
Le succes de la nouvelle interpretation de la doctrine de Monroe parait done impossible sur le terrain politique ; il ne parait pas davantage possible sur le terrain economique : une union ne peut se faire entre le Nord protectionnisteetle Sud libre echangiste; or, les deux systemes s'imposent aux fitats des deux hemispheres : le Sud a besoin ,
du libre-ichange pour pouvoir exporter les produits bruts qu'il fournit presque seuls, puisqu'il n'a pas de manufactures. Les Etats-Unis sont protectionnisles, k la fois pour des raisons fiscales et pour des raisons economiques. Le parti republican), qui s'est toujours montre le partisan de la plus large extension donnee k la doctrine de Monroe, est en meme temps protection niste ardent : le tarif Dingley, qui vient d'etre vote, eleve encore les droits imposes par le tarif Mac-Kinley ; la signature de traites de reciprocity sera tentee avec les fitats du Sud, mais ceux-ci n'ont que mediocrement goute Inexperience de 1892, et il est k prevoir qu'ils voudront conserver leurs anciennes relations commerciales avec les fitats de l'Europe qui sont pour eux d'excellents acheteurs. Les reves gigantesques deM. Blaine sont probablement irrealisables.
La doctrine de Monroe n'a d'ailleurs pas vu son sens
primitif modifie seulement en Amerique; elle imposait a la politique de 1'Union certaines obligations restriclives : celle-ci devait se tenir a l'ecart de la politique des nations europeennes et s'occuper exclusivement des affaires de 1' Amerique. Celte ligne de conduite, qui avait ete celle de Washington, fut longtemps suivie. Mais tout recemment, les fitats-Unis qui avaient refuse d'adherer a l'acte de Bruxelles afin de rester fideles k leurs principes, ont donne des preuves evidentes de leur desir de se mfiler a la vie des nations civilisees. Le 4 decembre 1894, le Senat a vote une enquete sur les massacres d'Armenie. Le 10 avril suivant, M. Gallinger, senateur republicain du New- Hampshire, a depose un bill tendant a la nomination d'une commission americaine « chargee de rechercher avec des missions nominees par les grandes puissances les moyens de faire cesser les intole rabies abus de pouvoir cu Gouvernement lure ». Le comite diplomatique de la Chambre des Representants a demande l'etablissement d'un consulat k Alexandrette pour la protection des mission nai res americains d'Asie Mineure. Et les grandes puissances ayanl envoye devant Constantinople un second stationnaire, le ministre des fitats-Unis demandait que des navires americains fussent autorises a penelrer dans le Bospbore, fondant son droit sur un article du traitc de Paris, qui donnait aux puissances amies de la Porte les memes privileges qu'aux puissances allies; celte demande devait etre retiree, mais elle n'en est pas moins un indice curieux des dispositions politiques de certains Americains.
Le sens primitif de la declaration du 2 decembre 1823 est done presque oublie : parlant du principe qui inspirait la politique americaine dans 1 'affaire du Venezuela, un Americain, M. Burgess s'ecriait : « Est-ce la doctrine Monroe, ou une doctrine Monroe, ou des doctrines Monroe?... Je me sens tout k fait autorise k afflrmer que ce n'est pas la reelle doctrine Monroe, telle que Pa promulguee et comprise M. Monroe, tout simplement parce qu'elle ne peut pas l'&tre : la Sainte-AUiance est morte depuis soixante-cinq ans, et il n'y a rien dans la politique europeenne qui ait avec elle la moindre resseinblance (*) ».
Mais la doctrine de Monroe n'en conserve pas moins une immense importance parce qu'elle est devenue, suivant Popinion de M. Golwin Smith, « un etat fixe et permanent de Popinion americaine » ; ce n'est pas une doctrine juridique, mais e'est une formule qui resume d'une facon admirablement simple et comprehensible pour tous les aspirations poliliques et economiques d'un grand peuple, et qui reunit sur le meme terrain les libre-echangistes de POuest et les proteclionnistes de PEst, les negres de la Yirginie, a peine emancipes, et les fiers descendants des premiers colons britanniques, et les emigrants d'hier, de toute race et de toute religion ; e'est le lien superieur qui unit tous les Americains. Sans doute ce n'est qu'une regie de politique, a rule of policy, comme le disaitle 31 Janvier
(1) J. \V. Burgess, North American Review, 1896.
rd Salisbury ao banqaet de {'association doo cod- ;, mais c'est uae regie de politique d'aae souplesse tile ; elle indique a toule question uae solution favoiX inlerels de 1' Union, revalue d'une apparency juet da prestige du a uae aulorite aocieane et ; elle doaae am Americains du Nord l'illusion de u'ils agissent dans 1'intenH de tous les Americains, 1'ils oe serveat le plus souveal que leurs propres ; elle sigaifie bien l'Amerique aux Americains, ec ce sous-enteudu redou table que les citoyens de sont devant 1'Europe les seuls Americains.
TABLE DES MATlfiRES