LIVRE DIXIÈME
« Devenu plus âgé, il me vint quelque doute sur ces deux articles, qui sont répétés presque dans toutes les préfaces des autres éditions que j'ai vues depuis ; et enfin, l'expérience, jointe à la réflexion, m'a fait apercevoir que rien n'est moins solidement fondé que les paroles que je viens de rapporter.
« En effet, monsieur, je vois en tout cela une espèce de paradoxe. Premièrement, un roi de Maroc n'entend pas la langue turque : cette langue est communément ignorée presque dans toute l'Afrique, où l'on ne parle et où l'on n'entend que l'arabe. Mais supposons qu'on ait pris ici le turc pour l'arabe, comme dans le vulgaire tout ce qui suit ou qui regarde le mahométisme est appelé turc; supposons, dis-je, que le prétendu livre de la bibliothèque du roi de Maroc fût une version arabe de l'I. C; il était impossible, sans miracle, qu'il pût être goûté de ce prince infidèle, attaché encore plus qu'un autre aux visions de l'Alcoran, par sa qualité de chérif (nom qu'on donne en Asie et en Afrique aux descendants de Mahomet par les deux fils de Fatime, sa fille, épouse d'Ali. A Constantinople, on les appelle émirs. Chérif signifie noble en arabe.)
« Mais ce livre, me direz-vous, qu'on assure être connu
quam rcliquos omnes Mahometanorum. Supervacaneum hic esset percensere mirabiles, ex hujus libelli lectione, animorum métamorphoses, innumerasque eorum conversiones quos ad arctam salutis semitam, a via lata et spaciosa traduxit, prœsertim cum et illae plerisque notas sint ; et proclive sit cuique in semetipso experiri, qua? quantaque mutatio dextera excelsi, si vel leviter ejus doctrinam delibarit, mox consequatur. Audivi ego non raro, viros optimos, et in authorum optimorum lectione diu multumque versatos, qui de hocopusculo dicerent se, cum mœstitia animi,vel molestiis aliisafflicti affectique fuissent, subito lectione unius modo capitis, in quod forte incidissent, mœrorem omnem abstersisse, animumque a molestiis avocasse. » (In Dedicat. Editionis suœ de I. C.)
et révéré dans tous les pays, traduit en toutes les langues, ne l'aurait-il jamais été en arabe ? Oui, monsieur, il a été traduit en arabe, mais bien postérieurement aux premiers auteurs des préfaces, qui le mettent dans la bibliothèque d'un prince mahométan, et qui le lui font estimer ; je vais vous dire en deux mots ce point d'histoire littéraire, que j'ai longtemps ignoré, et qui confirmera ma pensée sur le narré de ces auteurs.
« Au mois de janvier 1734, étant allé rendre visite à M. le chevalier Maunier, à la Doctrine chrétienne, où il est retiré, je vis dans son cabinet, rempli de livres choisis, une version arabe du livre de l'I. C, faite sur le latin, dans la ville d'Alep, par le P. Célestin, de Sainte-Ludovine, carme déchaussé, gros volume in- 12, imprimé à Rome en l'année 1663, dans l'imprimerie et aux dépens de la Propagande, avec épître dédicatoire et préface en langue latine *.
« M. le chevalier Maunier est d'Alep, né d'une des meilleures familles catholiques du pays, en sorte que l'arabe est sa langue naturelle; en état, par conséquent, de m'instruire mieux que personne au sujet de cette traduction. J'appris de lui que le P. Célestin l'avait entreprise, non seulement pour futilité des chrétiens de Syrie qui n'entendent que l'arabe, mais encore dans la pieuse croyance que ce livre pourrait faire ouvrir les yeux aux mahométans. Il s'-associa dans ce travail un habile cheik de la même ville, qui excellait à écrire dans la pureté de la langue arabe ; aussi, cette version est-elle d'une élégance parfaite, et rien n'y manque du
1 Voici la description exacte de ce volume : « Thomas a Kempis. De I. C. libri quatuor, de Jatino in arabicum versi a Ç- F- £œjestino A. S. Liduina, carmelita discalceato, Roma? lypis S. Congr. de Propaganda Fide, anno i663. Superiorum permissio. » In-8°. Titre en arabe et en latin. 12 pp. de prélim en lat. pp. 558, 7 ff. non chiffrés, arabes, de table et d'errata
côté de la diction et du style » ; mais le cheik, quoique assez bon homme, et des moins scrupuleux de sa religion, s'impatientait quelquefois en certains endroits, qui lui paraissaient tout à fait opposés à son Alcoran. C'est dommage, disait-il, car il y a d'ailleurs de bonnes choses dans cet ouvrage.
« Ce fut encore pis quand le livre arriva de Rome, et quand le bon missionnaire eut traduit en arabe, et publié dans le pays la préface latine de l'édition arabe. Un Turc, fnitre autres, qui lut cette préface en présence du chevalier Alaunier, jeta le livre par terre avec indignation, quoiqu'il convînt aussi qu'il y avait quelque chose de bon, quand il fut à l'endroit où l'auteur de la traduction dit qu'il l'a entreprise pour la conversion des mahométans. » (Mercure de France, 1735, décembre, p. 2853 et suiv.)
4 Ces renseignements paraissent authentiques, et on serait assez disposé à leur donner pleine créance. Toutefois, le savant Apostolo Zeno, dans une de ses notes sur la « Bibliothèque de l'hloquence Italienne de Fontanini », raconte qu'Assemani, dans son catalogue des manuscrits orientaux de la Bibl. Médic! et Palat.(pag. 1 33, cod. 3i), dénonce l'œuvre du P. Célestin de Sainte-Lidwine, comme un grossier plagiat. Parmi les manuscrits compulsés par Assemani, se trouvait une traduction arabe de l'I. C, écrite par le P. Ignace d'Orléans, capucin, vingt-cinq ans avant la publication de l'œuvre du P. Célestin. Or, celui-ci n'a guère fait que reproduire le texte établi, en i638, par le P. d'Orléans, dans la ville d'Alep. C'est pourquoi Assemani n hésite pas à prononcer ce jugement sévère : « Idem Cœlestinus arabicorum Thomae a Kempis librorum ab antedicto Ignatio capuccinoeditorum,plagiariuspotiusquam interpres dicendus est.»