LIVRE DIXIÈME
C'est de la pure aberration. Autant vaudrait mettre les odes de Pindare en formules algébriques. Il faut néanmoins retenir de cette tentative ridicule, que 11. C. a un caractère d'universalité qui la fait apprécier par les âmes les plus différentes. Les protestants s'en accommodent; les positivistes la tirent à eux. Les spiritualistes en font leurs délices : « L'Imitation de Jésus-Christ, disait Leibnitz (Lettres, in-40, 1768, p. 77), est un des plus excellents traités qui aient été faits. Heureux celui qui en pratique le contenu, non content de l'admirer 1 ! »
Faut-il cependant admettre, que les sceptiques et les musulmans eux-mêmes se sont pris d'affection pour ce livre ? Il y aurait là une exagération manifeste que nous voudrions réduire à ses justes proportions, en exposant la vérité sur un mot attribué à Fontenelle, et sur le fait du roi de Mauritanie mis en avant par Sommalius.
Xous enlèverons à Fontenelle le mot qu'on lui attribue généralement, parce que les auteurs se copient et répètent souvent la même erreur. Ce n'est pas l'ingénieux auteur de la « Pluralité des mondes » qui a dit, en parlant de l'I. C.,le « livre le plus beau qui soit sorti de la main d'un homme, puisque l'Évangile n'en vient pas ». Ce mot heureux appartient à l'abbé d'Olivet. « Je ne trouve point, dit-il, dans la traduction de M. Corneille, le plus grand charme de limitation de Jésus-Christ, je veux dire sa simplicité et sa naïveté. Elle se perd dans la pompe des vers, qui était naturelle à M. Corneille, et je crois même qu'absolument la forme des vers lui est contraire. Ce livre, le plus beau qui soit parti de la main d'un homme, puisque l'Évangile
1 On lit avec intérêt quelques considérations philosophiques de M. Caro sur l'I. C, en tète de la traduction de Marillac, édition Jouaust, in-S , 187D.
n'en vient pas, n'irait pas droit au cœur, comme il fait, et ne s'en saisirait pas avec tant de force, s'il n'avait un 'air naturel et tendre, à quoi la négligence même du style aide beaucoup. » (Hist. de l'Académie française, y édit., Paris, 1743, p. 221.)
Quant à l'erreur relative au roi de Mauritanie, la fausseté en est ingénieusement démontrée par une lettre écrite au Mercure de 1735 :
^ « La première fois que j'ai lu le livre de l'Imitation de Jésus-Christ, c'était dans ma première jeunesse, et dans une vieille édition française, livre de famille que l'on conserve encore; je fus édifié dès la préface, qui contenait l'éloge de ce précieux ouvrage, et j'admirai le fait qui y est rapporté, savoir : « Qu'un Religieux se trouvant à la cour du roi de « Maroc, ce prince lui fit voir le livre de 17. C. dans sa « bibliothèque, traduit en langue turque, et lui témoigna « qu'il le préférait à tout autre livre ; » pour prouver que ce même livre, suivant l'auteur de la préface, « est connu « et révéré dans tous les pays, qu'il est traduit en toutes « les langues, et qu'il a passé à la connaissance même des « hommes les plus barbares1. »
1 Voici le texte même du P. Sommalius •
« Caeterum quanta sit hujus libelli dignitas, qua se omnibus longe, lateque probavit, vel ex hoc liquido patet, quod post sacros codices, nullus tam crebro typis fuerit excusus: nullus tam cupide ab omnibus expetitus, ac Iectitatus, a summis, med.is, innmis : nullus qui in tam varias sit linguas transfusus, atque omnium calculis approbatus. Referam hic, quod nisi eravissimis testimoniis niteretur, incredibile videri possit. Cum quidam e nostra Societate Jesu, ante annos plus minus duodevimnti arginum Mauritanie profectus fuisset, pretium redemptionis captivorum laturus: Rex, qui aliquando christianus fuerat, eum in suam duxit bibliothecam, varia librorum supellectili instructam Varios hic 1II1 codices visendos porrigit, atque in his libellum inomasa Kempis de imitando Christo, vulgari Turcarum lingua conversum. Adjecit autem pluris se unicum illum facere