De serm. Dom., I, 15, P. L., XXXIV, col
grande perfection dans le mariage chrétien consiste à s'abstenir de la génération?
La difficulté disparaît si l'on considère la différence entre Vessence et le but du mariage. L'essence réside dans l'échange des droits réciproques des époux sur le corps l'un de l'autre, échange qu'ils font par contrat. Le but du mariage consiste dans la génération obtenue par l'usage du droit échangé.
Le contrat une fois établi, le mariage existe, et on a le droit d'accomplir l'acte conjugal; mais on n'est pas obligé d'engendrer, c'est-à-dire d'attendre le but du mariage. Dieu a institué la société conjugale pour la génération. Aussi, qui désire avoir de la postérité, doit contracter mariage. Mais il ne s'ensuit pas qu'on est tenu de chercher la génération, lorsqu'on est marié.
Pour contracter validement le mariage, il est indispensable que le but de la génération ne soit pas exclu, c'est-àdire que le droit d'accomplir l'acte conjugal soit mutuellement octroyé; mais il n'est pas nécessaire de s'astreindre à en faire usage.
Ainsi, en s'accordant ce droit comme essentiel au contrat, les époux peuvent se proposer d'autres biens du mariage comme but à atteindre, et renoncer, après leur engagement, à l'usage du droit de la génération ^. De la sorte, ils ont rempli toutes les conditions requises pour l'essence du mariage, mais se sont abstenus d'en atteindre la fin. Puisque rien ne les oblige à la rechercher, leur affection deviendra plus pure s'ils s'abstiennent de tout rapport sexuel. Ils s'aimeront alors plutôt comme frères et comme chrétiens, que comme époux; et ils imiteront davantage l'union toute spirituelle que les parents du Christ ont gardée entre eux.
C'est en vue de cet esprit de charité que saint Augustin place la perfection du mariage chrétien dans la privation de tout rapprochement sexuel. Il trouve cette perfection
1. Saint Augustin ne nous dit pas s'il est permis aux fiancés de contracter mariage avec l'accord préalable de s'abstenir de tout acte conjugal. Il ne pose pas cette question.
dans le mariage de Marie et de Joseph, qu'il considère comme l'exemple le plus parfait d'union matrimoniale, et comme une raison solide d'affirmer que le commerce des sexes n'est point nécessaire à l'essence du vrai mariage^.
Portée de l'idée de génération,
La génération comprend la procréation et Véducation des enfants. — Les parents chrétiens doivent se proposer de régénérer leurs enfants en Jésus-Christ,
Nous connaissons déjà l'idée de saint Augustin sur la génération et le rôle qu'y exerce l'homme par sa fécondité naturelle et Dieu pax sa puissance créatrice. Ce n'est là cependant que le fait matériel de la génération physique, ou de la procréation.
Quand saint Augustin désigne la génération des enfants comme le but du mariage, son expression renferme une pensée plus vaste que ne l'est le phénomène de la procréation. Dans sa théorie, la fin du mariage comprend et la génération physique et la régénération morale, la procréation et l'éducation des enfants.
La raison fondamentale de l'institution de la société conjugale suffit à elle seule pour nous rassurer ; la pensée du saint Evêque ne pouvait refuser cette extension à l'office du mariage, eu égard au présent état de choses.
Sans le péché, les hommes auraient pu engendrer des enfants, lesquels, après avoir vécu comme leurs parents, dans l'innocence et dans la parfaite soumission aux lois de la raison, auraient été transférés de ce monde au royaume de Dieu jusqu'à ce que le nombre des prédestinés fût complet.
Saint Augustin, en décrivant la félicité du paradis terrestre, laisse bien entrevoir qu'à l'état de justice originelle
1. De consensu Evangelistarum, II, 1, P. L., XXXIV, col. 1071.
la tâche de la multiplication des hommes ne causerait au mariage aucun souci, aucune angoisse par rapport à la formation morale des enfants ^. Mais le péché ayant brisé l'harmonie entre la chair et l'esprit, la régénération des enfants engendrés devient indispensable à la procréation pour que le fruit du mariage augmente les rangs des citoyens de la Cité de Dieu, c'est-à-dire pour que la société conjugale atteigne intégralement sa fm.
Saint Augustin fait appel aux sollicitudes personnelles des époux, dont l'éducation morale des enfants doit être le résultat. Ce souci des parents est la mesure la plus exacte de leur perfection religieuse^. Le saint Docteur y attache tant d'importance que, si on l'exclut, le mariage cesse d'être un bien, le but n'en étant pas atteint s.
Il porte son zèle jusqu'à tracer un programme des soins dont les enfants doivent être l'objet : « in proie, ut amant er suscipiatuTf bénigne nutriatur, religiose educetur^ ».
Son langage est fort sévère contre les conjoints haïssant le fruit de leurs entrailles et cherchant à s'en débarrasser. « Ceux qui agissent ainsi ne sont pas des époux, quoiqu'ils en aient le nom. Leur mariage n'est pas selon la vérité; ce n'est qu'un beau nom sous lequel ils cachent leur turpitude 5. »
Dans le mariage chrétien, les époux ne peuvent pas se borner à donner le jour à leurs enfants. Ils doivent se proposer de les régénérer en Jésus-Christ. Ceux qui n'ont pas cette intention, ce désir, ce but de les faire passer du corps du premier homme dans celui du Christ, pour qu'ils en deviennent des membres, ont beau observer rigoureusement les prescriptions de la loi du mariage et n'avoir de commerce