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Chapitre premier

Motifs qui éloignaient les premiers chrétiens du service militaire

§ 1. — Cérémonies païennes auxquelles les soldats devaient prendre part.

109. — « La queslion du service militaire ne se présentait pas, pour l'Eglise primitive, dit M. l'abbé Vacandard, sous une forme abstraite. Le cbristianisme se trouva forcément en face d'une armée, au type déterminé, qui avait sa tradition, ses mœurs, ses devoirs à la fois civiques et religieux. » A une époque où la confusion existait entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux, il n'est pas étonnant que le service militaire comportât diverses pratiques religieuses, et dans certains cas ne se séparât pas du culte des dieux, notamment de celui de Rome et de César : les enseignes des légions avaient un caractère sacré; les cérémonies militaires étaient fréquemment accompagnées de sacrifices aux faux dieux. On comprend aisément que, dans ces conditions, il fut souvent difficile et parfois impossible aux chrétiens d'accomplir le service militaire sans renier ou paraître renier leur foi (1).

Lorsqu'une victoire avait été remportée, on offrait des sacrifices aux dieux et les soldats devaient assister, la tête ceinte d'une couronne, à ces cérémonies du culte païen. Les chefs militaires y prenaient une part active, et prononçaient la formule usitée en pareil cas : « Voici, ô Jupiter, que nous te con- « sacrons et t'offrons un bœuf aux cornes dorées. » Ceux d'entre eux qui étaient chrétiens purent parfois, et pendant de longues

109. = (1) Les Juifs avaient demandé à être exemptés des expéditions militaires, parce que, raèlés avec des étrangers, ils ne pouvaient pas suffisamment observer les rites de leur loi (Grotius, De jure betli ac pacis, liv. I, eh. II, IX, 3),

années (2), se dispenser d'accomplir ces fonctions ; mais dans les temps de persécution, ou lorsque, sans que la persécution fût violente, les chrétiens étaient cependant recherchés ou inquiétés, il leur fallait ou trahir leur foi ou accepter le martyre (3). Tel fut le cas de saint Marcellus, centurion, qui, aux environs de Tannée 298, fut mis à mort en Afrique. Il appartenait depuis longtemps à l'armée; mais un jour qu'on voulut Tobliger à prendre place à un banquet profane, donné à l'occasion de l'anniversaire de l'empereur, il jeta son ceinturon, ses armes, et sa baguette de centurion (4), en disant : « Si l'on veut imposer à ceux qui font partie de l'armée de sacrifier aux dieux et aux empereurs, pour moi, je rejette la baguette et le ceinturon, j'abandonne les étendards, et je refuse de servir (5).» 110. — Les simples soldats, qui ne prenaient pas à ces cérémonies une part active, étaient cependant obligés d'y assister. Ils avaient coutume, dit-on, de faire plus ou moins apparemment sur leur poitrine le signe de la croix ; mais, malgré ce geste, dissimulé le plus souvent, leur présence était-elle compatible avec leur religion, avec leur dignité de chrétiens? ou, suivant l'expression de Tertullien, alors même qu'ils se taisaient, la couronne qu'ils portaient sur la tête ne parlaitelle pas pour eux (1)?

La question était délicate et controversée. Elle fut posée publiquement à propos d'un fait qui se passa en 211 au camp de Lambèse :

A l'occasion de l'avènement d'un empereur, on distribuait solennellement des dons aux soldats qui s'avançaient pour les

(2) Eusèbe dit que jusqu'au temps où Galère fut associé à l'empire, les princes admettaient volontiers des membres de la religion nouvelle au gouvernement des provinces, et poussaient la bienveillance jusquà les dispenser de l'obligation de sacrifier, à cause de la grande inclination qu'ils avaient eux-mêmes pour les croyances chrétiennes {Hitit. Eccl., VIII, t).

(3) Vers l'an 200, un officier du nom de Marinus, devant passer ;i l'ancienneté à un grade supérieur, fut dénoncé par celui qui le suivait sur la liste, u La loi, dit ce dernier, s'oppose à celte promotion, car Marinus est chrétien et ne sacrifie point à l'empereur. » Trois heures après, Marinus était exécuté (Eusèbe, Hist. eccl, lib. VII, cap. 15).

(4) La baguette, insigne du centurion, faite d'un ceps de vigne, était consarrée à Bacchus. Saint Marcellus n'avait pas cru que cela pnt l'empêcher de la porter pendant plusieurs années [Acta Sanctorum).

(5) Ruinart, Acta sincera martyntm, Saint Marcellus.

110. = (1) Etiamsi tacet illic Christianus ore, coronatu» capile respondel (De coronà, cap. XII).

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recevoir, le IVonl couronné de laurier: l'un d'eux se présenta tête nue, la couronne à la main ; à ceux qui lui demandèrent la raison de celte tenue : « Je ne puis, répondit-il, faire comme les autres ; je suis chrétien. » Il subit le martyre.

Sa conduite fut fortement désapprouvée par les autres chrétiens et par le Pontife romain ; d'après eux, il était impossible de trouver dans le port d'une couronne un acte païen, à moins de donner une signification idolâtrique à une quantité d'actes indifl'érents (2).

C'est alors que Tertullien, dans son traité : De Coronâ (3), défendit Topinion contraire, et écrivit ce qui suit :

On demande si le service militaire est admissible pour un chrétien. Croyons-nous donc que l'on puisse ajouter un serment humain au serment divin, et se donner à un autre maître, après s'être donné au Christ ? Renier son père, sa mère, son prochain, alors que la Loi et l'Evangile ordonnent de les honorer et de les aimer plus que tout, hormis Dieu et le Christ ? 11 pourra donc vivre l'épée au côté, celui à qui le Seigneur a dit que celui qui se servirait de l'épée périrait par l'épée ? Et il prendra part aux combats, lui, le fils de la Paix, à qui les procès môme sont interdits ? 11 fera souffrir à autrui les fers, la prison, la torture, les supplices, alors qu'il n'a pas môme le droit de venger ses propres injures ? 11 montera la garde pour d'autres que pour le Christ, même le dimanche, quand il ne lui sera pas possible de la monter pour le Christ :> Veillera-t-il la nuit sur ces temples auxquels il a renoncé ? Soupera-t-il dans ces lieux interdits par l'Apôtre ? Et les démons qu'il aura mis en fuite pendant le jour par ses exorcismes, les défendra-t-il la nuit, s'appuyant et se reposant sur cette lance qui a percé le flanc du Christ ? Portera-t-il aussi un étendard qui est l'ennemi du Christ ? Demandera-t-il une enseigne à César, lui qui en a déjà reçu une de Dieu ? Quand il sera mort, son repos sera-t-il troublé par le bruit des trompettes, alors qu'il attend que celles des anges le fassent sortir du tombeau ? Se fera-t-il incinérer suivant l'usage des camps, lui à qui la crémation est interdite ? Combien d'autres devoirs attachés aux fonctions militaires doivent être tenus pour des transgressions de la loi divine, et n'en est-ce point une que de passer du camp de la lumière au camp des ténèbres P

u De toutes ces raisons, dit Christianus Lupus, les unes « ont quelque valeur, les autres en ont peu ou point : aucune «n'a assez de force pour qu'il soit interdit de servir sous un « prince païen, à plus forte raison sous un prince chrétien. »

Nous ferons remarquer que deux seulement des motifs invoqués par Tertullien pour détourner les chrétiens du service

(2) Acla Sanctorum, octob., t. XII, saint Ferrutius.

(3) Le De Coronâ appartient indubitablement à la période où Tertullien était devenu monlaniste (Alzog, Traité de Patrologie).

militaire concernent la guerre elle-même : les douze autres se rapportent à des obligations que le service entraîne en temps de paix,

§ 2 — Dangers spéciaux que couraient les soldats en temps de persécution.

111. — Alors même que la persécution n'atteignait pas tous les chrétiens, elle s'exerçait à l'égard de ceux d'entre eux qui faisaient partie de l'armée, soit parce que l'on espérait qu'une fois ceux-ci abattus, il serait plus facile d'avoir raison des autres ; soit parce qu'il était plus facile de les connaître, et de les mettre en demeure d'abandonner leur religion. C'est ainsi que Galère, Dioclétien et Julien l'Apostat ordonnèrent d'exclure de l'armée ceux qui ne sacrifieraient pas aux idoles. Licinius prescrivit de même de rechercher dans toutes les villes les soldats chrétiens, et de priver de leur grade ceux qui refuseraient d'offrir des sacrifices.

Mais, bien souvent, on ne se contentait pas de les renvoyer de l'armée, on les mettait à mort ; ce fut le cas du vétéran Julius qui, vers 302, refusant de sacrifier, fut décapité, bien qu'il eût invoqué ses vingt- sept années de service, ses sept campagnes, et la fidélité avec laquelle il avait toujours rempli ses devoirs et servi l'empereur (1). Lors de la persécution de Dèce, un chrétien d'Alexandrie soumis à la question semblait sur le point de défaillir et de trahir sa foi. Les soldats qui faisaient partie du service d'ordre essayaient par signes et par gestes de relever son courage. Questionnés sur leur attitude, ils confessèrent qu'ils étaient chrétiens, et subirent le martyre (2). Sous Dioclétien, mille quatre soldats furent mis à mort en Arménie, et il en est fait mention dans le martyrologe (3).

§ 3. — Le serment prêté à l'empereur.

112. — Les soldats étaient obligés de prêter serment à l'empereur. «Ils jurent, dit Végèce (1), qu'ils accompliront stric-

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