Chapitre IV
Résumé et conclusion
126. — [DeJ^ce qui précède, on peut, croyons-nous, légitimement tirer les conclusions suivantes :
Le nombre des chrétiens, qui se crurent obligés en conscience de quitter l'armée ou de ne pas y entrer, fut tou-
12B. = (1) On consultera utilement à ce sujet !e canon c Fahas psenilentias >• de Grégoire vu (Syn. Rom. 1078, Décret, Causa XXXIIl, qu. III, De pœnil., dist. V, c. 6), dans lequel il est dit qu'un soldat ne peut pas faire vraiment pénitence s'il ne dépose ses armes.
On trouve des interdictions onalopues dans les décisions du XU' concile de Tolède, du synode de Thionville, dans les capitulaires de Louis le Pieux, etc. Voir à ce sujet Christianus Lupus, Synodorum gen. ac. prov. Décréta, V« Conc. Rom., c. 6, t. IV, p. 59).
RÉSUMÉ ET CONCLUSION Iq3
jours extrêmement faible par rapport au nombre de ceux qui en faisaient partie.
Ce qui éloignait un certain nombre de chrétiens du service militaire, c'était non pas l'idée qu'il leur était défendu de prendre part à toute espèce de i^uerre, mais plutôt l'ensemble des considérations suivantes :
Certaines cérémonies militaires avaient un caractère idolàtrique et, soit pendant les persécutions, soit avant qu'elles n'éclatassent, les chrétiens qui faisaient partie de l'armée étaient plus exposés que d'autres à être mis en demeure de choisir entre l'abjuration et le martyre.
Le serment prêté à un empereur païen paraissait à beaucoup incompatible avec la qualité de chrétien.
Enfin le service militaire semblait à plusieurs d'entre eux ne pas permettre la vie parfaite qui convenait à des chrétiens, soit parce qu'il absorbait leur temps et leurs pensées, et les détournait des choses divines, soit parce qu'il les exposait à répandre le sang-, ce qu'ils considéraient comme une souillure.
L'Eglise, pour ces motifs, ne poussait pas ses enfants à entrer dans la milice, mais elle n'a jamais blâmé ceux d'entre eux qui acceptaient d'être soldats, et elle a élevé plusieurs de ces derniers sur ses autels. A partir de Constantin, le péril de l'idolâtrie n'existant plus, ni la crainte des persécutions et des apostasies dont elles pouvaient être l'occasion, et le serment prêté à un empereur chrétien pouvant se concilier avec les obligations religieuses et morales des chrétiens, l'Eglise a publiquement loué les services que rendaient les soldats et a puni les déserteurs.
On ne trouve dans aucun Père de l'Eglise une condamnation formelle de la guerre ; parmi les trois auteurs qui ont été opposés au service militaire et en ont détourné les chrétiens, Lactance est le seul qui ait d'une façon formelle attaqué, non pas le service militaire, mais la guerre en elle-même, dans son principe, et qui l'ait condamnée d'une manière absolue.
Aucun Père de l'Eglise ne paraît d'ailleurs, dans les trois premiers siècles, avoir établi la distinction qui a servi de base à la doctrine des Pères dans les siècles suivants, entre la guerre juste et la guerre injuste. C'est que, de leur temps, la question n'avait pas l'importance pratique qu'elle a prise plus tard.
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En effet, les guerres qu'entreprenaient les Romains à cette époque, guerres qui étaient d'ailleurs relativement rares, étaient ou paraissaient justes. Elles avaient lieu, soit contre des provinces qui faisaient partie de Tempire romain et qui se révoltaient, soit contre des peuples barbares qui cherchaient à envahir l'empire. Dans l'un et dans l'autre cas, celui-ci avait le droit de se défendre. Jésus-Christ n'avait point engagé les Juifs à secouer le joug romain. Quand il leur avait dit : « Rendez à César ce qui appartient à César », il leur avait, au contraire, conseillé de payer le tribut, grâce auquel les Romains pouvaient donner une solde aux légions qui maintenaient l'ordre et la paix dans la Judée (Saint Augustin), D'autre part, repousser les invasions des barbares, c'était évidemment user du droit de légitime défense. La question de la justice de la guerre, des cas où elle est permise ou défendue, ne devait se poser que plus tard. Ce fut saint Augustin qui la résolut en principe, lorsque, après l'invasion des barbares, il voulut répondre aux païens et aux philosophes, qui accusaient le christianisme d'avoir affaibli et perdu la république romaine.
Mais, il faut le remarquer, et nous ne saurions trop insister sur ce point, beaucoup de Pères de l'Eglise espéraient voir la guerre disparaître de la surface de la terre, le jour où le christianisme aurait triomphé et remplacé le paganisme.
Le Décret {CdiUSSi XXIIl, qu. I, c. 1, voir n° 192) cite le passage suivant d'Origène (Hom. XV, n" 1, in librum Josue)^ que le pape Grégoire a, dit-il, reproduit dans ses lettres :
Si los luttes corporelles n'étaient pas l'image des luttes spirituelles, je pense que jamais les Apôtres n'auraient conseillé aux disciples de Jésus de lire les livres historiques des Hébreux, alors que leur Maître est descendu sur la terre pour leur enseigner la Paix. Quelle utilité pourraient avoir ces récits de combats, pour ceux auxquels il est dit : Je vous donne ma Paix, je vous laisse ma Pair, auxquels l'Apôtre recommande de ne pas se venger, mais plutôt de soufTrir patiemment l'injure et la déloyauté. Mais l'Apôtre savait que nous n'aurions plus ;\ combattre corporellement, mais spirituellement contre les ennemis de nos âmes, et, comme un chef d'armée, il donna aux soldats du Christ l'ordre de « revêtir l'armure de Dieu pour résister aux perfides attaques du démon ».
Autrefois, écrit saint Athanase (i) {Lib. de Incarn. Dei\, alors qu'ils étaient adonnés à l'idolâtrie, les Grecs et les Barbares, toujours prêts à recourir aux armes, mettaient en elles tout leur espoir : mais depuis qu'ils sont devenus chrétiens, ils ne songent plus h tuer leurs
126. = (I) Saint Alhannsc, palriarrlie dAlo.xntulrii*. né en 206. niorl en 376.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION igS
semblables. Ces hommes qui n'auraient pu vivre une heure seulement sans armes, les ont, dès qu'ils ont connu la doctrine chrétienne, abandonnées pour se livrer à l'agriculture, el leurs mains habituées à tenir répée s'élèvent vers le ciel dans la prière. Au lieu des guerres mutuelles qu'ils se faisaient entre eux, c'est maintenant contre le démon qu'ils luttent par la vertu et la pureté de l'ànie. Ceux qui ont appris la doctrine du Christ ne font plus la guerre que contrcles tentations, et leurs armes sont la vertu et rexcellcnce des mœurs.
De même saint Irénée (2) :
A partir de la naissance du Sauveur, l'Evangile s'est répandu sur toute la terre pour réconcilier les hommes. Si la loi de liberté amène une telle transformation, change en charrues le fer des épées et des lances, et les cimeterres en instruments de paix, au point que l'homme ne consent plus à frapper, mais à être frappé, et à un soufflet donné sur une joue répond en présentant l'autre, c'est de Celui qui a fait ces transformations qu'ont parlé les prophètes (Contra hxreses, IV, 66).
Lorsque l'esprit prophétique annonce l'avenir sous forme de prédiction, voici comment il parle {haïe, II, 3-4) : « Une loi sortira de Sion et un verbe de Dieu de Jérusalem ; il jugera parmi les nations et il convaincra une grande multitude, et les nations feront de leurs glaives des fers de charrue, et les peuples ne lèveront plus l'épée contre les peuples, et ils n'apprendront plus à faire la guerre. »
Ces paroles se sont réalisées : vous pouvez vous en convaincre. Douze hommes sont partis de Jérusalem pour parcourir le monde. C'étaient des hommes simples et qui ne savaient pas parler ; mais, au nom de Dieu, ils annoncèrent à tous les hommes qu'ils étaient envoyés du Christ pour enseigner la parole de Dieu. Et nous qui autrefois ne savions que nous entre-tuer, non seulement nous ne combaltonsplus nos ennemis, mais pour ne pas mentir, ni tromper nos juges, nous confessons joyeusement le Christ, et nous mourons (3).
Tout ce qui précède permet de croire que si les chrétiens des premiers siècles ne considéraient point que la religion chrétienne leur interdît de prendre part à des guerres, ils espéraient du moins que son avènement les ferait disparaître de la surface de la terre dans un avenir plus ou moins éloigné.
(2) Saint Irénée, évêque de Lyon, vers 177, mort en 202.
(3) Voir également les citations empruntées à saint Cyprien, saint Jean Chrysostome, et saint Ambroise, n" 120.
Troisième Section
De saint Augustin à saint Thomas d'Aquia
127. — Ainsi que nous l'avons fait remarquer dans le chapitre précédent, la question de la légitimité de la guerre, de sa justice dans certains cas et sous certaines conditions, ne se posa pas en fait devant les chrétiens des premiers siècles, les guerres auxquelles ils étaient appelés à prendre part étant, soit des guerres contre des provinces révoltées, soit des guerres ayant pour but d'empêcher ou de repousser les invasions des barbares, c'est-à-dire des guerres qui, dans Tun et l'autre cas, paraissaient justes.
La question de la justice de la guerre ne semble avoir été agitée et résolue que plus tard. Voici à quelle occasion :
Les païens accusaient le Christianisme d'avoir, par ses préceptes de mansuétude et de charité, fait disparaître l'esprit guerrier des anciens Romains, et d'avoir été ainsi la cause indirecte du triomphe des Barbares. Saint Augustin leur répondit dans la Cité de Dieu (1), et cette réponse l'amena à définir les véritables principes sur lesquels on peut baser le droit de guerre. Il les énonça et les développa également dans sa Réfiilalion de la doclrine manichéenne (2), qui condamnait toute espèce de guerre, ainsi que dans quelques-unes de ses lettres (3).
Ce sont ces principes fondamentaux définis par saint Augustin qui servirent plus tard de base à la doctrine exposée par saint Thomas dans sa Somme théologique.
Mais de l'époque où saint Augustin écrivait la Cité de