Chapitre ]] Les infidèles et le droit de guerre
§ 1. — Les infidèles peuvent-ils posséder ?
156. — La première erreur, qui concerne les infidèles, consiste à dire qu'ils ne peuvent rien posséder; et Hostiensis (SuMMA AUREA, lib. I, Tubric. 34) indique les conséquences suivantes de cette erreur :
« La guerre qui se fait entre les fidèles et les infidèles est juste à l'égard des fidèles.
« On peut appeler romaine la guerre qui se fait entre fidèles et infidèles et qui est juste. On l'appelle romaine parce que Rome est la capitale de notre foi et notre mère.
« Il n'y a pas de trêve dans la guerre romaine, car il faut la faire tous les jours. » (i)
151. = (1) Cependant si on a fait avec les infidèles une trêve conventionnelle, il faut l'observer, tant qu'ils l'observent eux-mêmes {op. cit.^ De treuga).
Vanderpol 15
326 applicatio:ns et déviations de l\ doctrine scolastique
Un grand nonnbre de canonistes, J. de Lignano, Martin deLodi, Bellini, Guerrerol^2), ont reproduit les paroles mêmes d'Hostiensis.
Voici d'autre part ce qu'on lit dans le même ouvrage (lib. V^, rubric. 6, De Sarracenis) :
Qui sont les Sarrasins ? Ceux qui honorent d'innombrables dieux et déesses, adorent les démons et leur rendent un culte, n'acceptent ni
l'ancien, ni le nouveau Testament Quelle doit être la conduite des
chrétiens à leur égard i> Ils ne doivent, sous peine de punition, ni attaquer ni combattre ceux qui vivent sous notre domination, mais bien ceux qui ne reconnaissent pas la souveraineté de l'Église romaine ou de l'Empire romain.
Les chrétiens ne doivent pas les aider, car c'est presque une trahison d'équiper ces barbares ; leur vendre des arcs et des flèches et des armes de tous genres, c'est les rendre plus forts contre les chrétiens.
Mais dans VApparaliis ad Becrelalia (cap. de voio), Innocent IV réfute ainsi l'opinion d'Hostiensis :
Est-ce qu'il est permis d'envahir les territoires occupés par les infidèles, simplement parce qu'ils les occupent ? A. cette question nous répondons que sans doute la terre entière appartient au Seigneur, la terre et tous ceux qui l'habitent. Il est le créateur de toutes choses, il est Dieu lui-même. Tout l'univers, il Ta soumis à l'empire delà créature raisonnable pour laquelle il l'avait créé.
.\u commencement, tout fut commun à tous, jusqu'à ce que fût introduit par l'usage et par les premiers hommes que l'un s'appropriât une chose, l'autre une autre. Gela ne fut pas un mal, mais un bien ; car naturellement, on néglige les choses qui sont communes, et la communauté des biens engendre la discorde. Ensuite il fut établi par les autorités qui existèrent dès le début, que celui qui s'emparerait d'une chose n'appartenant à personne, mais seulement à Dieu, pourrait la prendre, mais qu'il ne lui était pas permis de s'emparer dune chose occupée par un autre, ce qui aurait élé contraire au droit naturel, d'après lequel il ne faut pas faire à un autre ce que nous ne voulons pas qu'il nous fasse. Il y eut aussi des domaines spéciaux par suilc des divisions qui se firent entre les premiers hommes, comme on le voit entre Abraham et Loth, dont l'un prit une part, l'autre une autre. Le droit des gens et la nature des sociétés établirent aussi des dominations parmi les hommes : le pouvoir de juridiction est juste et saint, car d'après l'Écriture, le glaive a été remis pour piuiir. Comment cela commença-t-il, je l'ignore.
Ce qui est certain, c'est qu'au début Dieu exerça la puissance luimême et par lui-même. Puis, par élection, il put y avoir des princes comme Saiil cl bien d'autres.
De là résulte que la souveraineté, la propriété, et la juridiction peuvent sans aucune faute exister chez les infidèles : pour toute créature
(2) Hodie non est jurisdiclio, nec dominium, nec honor, nec potestas pênes infidèles : nam per advt'nluin Cliristi translata sunt iu Cliristianos (Guerrero, Thrs. Chris/, relig., ta|). XLI, De bello justo et injusto, 13).
LES INFIDELES ET LE nilOIT DE r.UEHUE 327
raisonnable, ot non pas seulement pour Jes fidèles, ce sont des œuvres de Dieu, comme on vient de le dire.
C'est pourquoi nous disons qu'il n'est pas permis au Pape d'enlever aux infidèles ce qu'ils possèdent, pas plus qu'aux fidèles qui ont le pouvoir ou la juridiction sur des fidèles.
157. — De son côLé, Victoria combattit Topinion d'Hosiiensis dans son traité De Indis (voir n°* 417 à 419) ; car elle avait été de nouveau mise en avant à la suite de la découverte du Nouveau-Monde :
Il se trouva des hommes pour soutenir que le titre de la propriété, c'est la grâce, et que par conséquent les pécheurs, du moins en état de péché mortel, ne peuvent avoir la propriété d'une chose. Ce fut l'erreur des Pauvres de Lyon ou Vaudois, et plus tard celle de Jean Wiclef ; ce fut l'une des erreurs condamnées par le concile de Constance : Nul rCa la propriété civile, s'il est en élai de péché mortel (i). Une telle propriété,
disait Armachanus (2), est réprouvée par Dieu Toute propriété
provient de l'autorité divine, puisque Dieu est le créateur de toutes choses, et que nul ne peut avoir de propriété que celui à qui Dieu l'a donnée. Il n'est pas admissible qu'il la donne à ceux qui lui désobéissent et qui transgressent ses préceptes : de môme les princes de la terre ne donnent pas leurs biens, leurs domaines, ou leurs camps, à leurs sujets rebelles, et s'ils les leur ont donnés, ils les leur enlèvent. Par les choses humaines, nous devons juger des choses divines
Ensuite le pécheur commet un crime de lèse-majesté : il mérite donc de perdre la propriété. C'est pourquoi saint Augustin dit que le pécheur n'est pas digne du pain qu'il mange. Enfin le Seigneur avait donné à nos premiers parents la propriété du paradis terrestre, et à cause de leur péché, il la leur a retirée.
A la vérité, il semble qu'il y ait, tant chez Wiclef que chez Armachanus, une certaine confusion, et qu'ils aient plutôt en vue le domaine supérieur qui est celui des princes. Mais comme leurs arguments sont relatifs cà tous les domaines, on peut croire qu'ils ont voulu parler de tous, d'une manière générale : c'est dans ce sens que Conrad a interprété leur opinion, et cela est vraisemblable, d'après Armachanus. Si l'on admet cette théorie, on peut dire que les barbares n'ont aucune propriété, puisqu'ils sont toujours en état de péché mortel.
Mais le péché mortel n empêche pas le domaine civil, la vraie propriété, comme l'a déclaré le concile de Constance ; et il est facile de le prouver.
Et Victoria en donne plusieurs preuves, que nous résumons ainsi qu'il suit :
1° Si par suite de l'offense faite à Dieu, l'homme perdait le domaine civil, il perdrait pour la même raison le domaine naturel qui est un don de Dieu, tout autant que le domaine civil ; or, il ne perd pas le
157. = (1) Nullus est dominus civilis, dum est in peccato morfali, (2) Liv. 10, De quaest, Arm., c. 4; et in Dialogo : Defensorium pacis.
domaine sur ses propres actes, ni sur sa personne, car il est permis à un pécheur de défendre sa vie.
2° Dans l'Ecriture, il est souvent fait mention de rois qui étaient des pécheurs, tels que Salomon, Achab, et bien d'autres ; et on ne peut être roi sans avoir de domaine.
3° On peut retourner contre ceux qui l'invoquent l'argument lire de ce que l'homme est l'image de Dieu : il l'est par nature, c'est-àdire par ses facultés raisonnables, et cela ne se perd pas par le pécbc mortel.
4° Un mauvais prêtre consacre l'Eucharistie, un mauvais évêquc ordonne des prêtres : donc la puissance spirituelle ne se perd pas par le péché mortel ; ni non plus par suite la puissance civile qui a bien moins que la puissance spirituelle la grâce pour base.
5° En somme, c'est une hérésie manifeste ; Dieu qui fait lever son soleil sur les bons comme sur les mauvais et qui répand la pluie sur les terres des justes comme sur les terres des injustes, a donné les biens temporels aux uns comme aux autres.
Mais perd-on la propriété par suite de l'infidélité ? On pourrait croire que oui ; car les hérétiques ne peuvent posséder ; donc les infidèles non plus, car il ne semble pas que leur condition soit meilleure que celle des hérétiques, et les biens des hérétiques sont confisqués de plein droit (3).
Mais on peut répondre qu'être infidèle n'empêche pas d'être vraiment maître. C'est la conclusion de saint Thomas, et on peut le prouver :
1° L'Ecriture appelle rois certains infidèles, comme Senacherib, Pharaon, et bien d'autres.
2° La haine de Dieu est une faute beaucoup plus grave que l'infidélité : or, elle n'enlève pas la propriété.
3° Saint Paul et saint Pierre ordonnent d'obéir aux princes qui, à leur époque, étaient tous infidèles, et aux esclaves d'obéir à leurs maîtres.
4° L'infidélité ne fait perdre, dit saint Thomas, ni le droit naturel, ni le droit humain ; le domaine est de droit naturel ou humain, donc on ne le perd pas par l'infidélité.
C'est donc là une erreur évidente comme la précédente. Et il en résulte qu'il est défendu de prendre aux Sarrasins, aux Juifs, ou aux autres infidèles les biens qu'ils possèdent ; c'est un vol, une rapine, lout autant que lorsqu'il s'agit de chrétiens (4).
Soto (Dejust. etjuhe, lib. V, qu. III, art. h) dit éi^alciiicnt :
C'est au sujet de ces infidèles que l'on discute la question de savoir
(3) Can. Cum secundum, de Hœrel., lib. 6.
(4) Le fondement du « ilominimn », ce n'est pas la grâce, c'est la nature ; or la nature existe chez les iulidèles, même sans la grâce ; ils peuvent donc avoir un véritable « domimiim ». Ajoutons à cela que grâce et justice sont des clioses cachées, que nul ne sait s'il est vraiment jui^tc et si les autres le sont ; d'où il résulterait, si la grâce était nécessaire au « (lominium », que nul « dotnitiiutn » ne serait certain (Bellarmin, De controv. chnst. fidn, t. II. controv. 11, lib. 3, De laïcis, cap. Vlllj. .- Voir aussi Suarez. n» 340.