L OPINION PUBLIQUE ET LES TEMPS MODERNES
deux particuliers à propos d'un héritage ou d'une question de propriété, en conservant d'autre part, pour celui qui perdrait son procès, les peines criminelles, comme les travaux forcés ou la mort.
Si en eiïet on peut admettre que Dieu ait donné à l'homme le droit de punir les criminels, même par la mort et par la guerre, afin de maintenir l'ordre et la paix dans la Société dont Il est l'auteur, il paraîtra à beaucoup de chrétiens impossible d'admettre que l'on puisse sacrifier un grand nombre de vies humaines pour résoudre un simple différend, surtout lorsque ce moyen employé ne résout pas ce différend selon le droit et la justice, mais donne raison au vainqueur quel qu'il soit; ce qui, en somme, a la plus grande analogie avec le duel judiciaire ou le prétendu jugement de Dieu que l'Eglise, comme la raison, a formellement condamné (3).
Les hommes ont essayé de justifier à leurs propres yeux cette barbarie de l'institution internationale, qu'est actuellement la guerre, véritable anachronisme dans des siècles qui se prétendent civilisés et se croient chrétiens. Suivant en cela les deux grandes tendances de l'humanité, la tendance matérialiste et la tendance spiritualiste, ils se sont divisés en deux groupes, et deux écoles différentes ont cherché à donner de la guerre, envisagée comme institution et comme voie de droit, une justification convenable.
185. — L'une de ces Ecoles, que l'on pourrait appeler VEcole matérialiste, a répondu à la première objection en affirmant le droit du plus fort. Le plus fort est le meilleur, a dit Hegel. Or, il est bon pour l'humanité que ce soient les meilleurs qui la mènent ; il y a donc un droit du plus fort, droit légitime, droit respectable.
Ce qu'on appelle le droit, ont dit d'autres adeptes de cette Ecole, c'est un ensemble d'idées qui ont été imposées par les plus forts. La force ne prime pas le droit : elle le crée, elle en est la preuve, le témoin ; elle marche devant lui. Le vainqueur a raison puisqu'il est le plus fort (4) ; la guerre est donc toujours juste dans ses résultats.
Quant aux hécatombes qui l'accompagnent, elles ne sont
(3) Voir nos 65 et suiv.
(4) Le vainqueur est le meilleur, et c'est pour cela'qu'il est vainqueur (V. Cousin).
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qu'un cas particulier d'une loi générale : la lutte pour l'existence. D'ailleurs, et conformément à cette loi, ce sont les plus faibles qui disparaissent, et c'est tant mieux pour l'espèce.
Cette école a trouvé ou cru trouver dans les théories de Darwin son expression scientifique. Logique avec elle-même, elle a appliqué aux hommes les lois qui lui semblaient régir les plantes et les animaux, qui devaient aussi régir Thomme, puisque, n'admettant pas que celui-ci ait une âme, elle ne voit en lui qu'un animal plus perfectionné. Elle a ainsi créé une théorie qu'on a appelée le Darwinisme social, et l'a appliquée aux rapports internationaux comme aux rapports sociaux.
Le matérialisme de cette école, son mépris pour la Justice et pour la vie humaine, en a d'ordinaire écarté les idéalistes et particulièrement les Chrétiens (5) ; mais l'explication que certains de ceux-ci ont donnée pour justifier la guerre n'est pas moins erronée que la précédente.
186. — 11 est inadmissible, a dit la seconde Ecole, que l'on pourrait appeler V Ecole mystique^ que les différends qui s'élèvent entre les nations restent sans solutions ; et puisqu'il n'existe pas de tribunal auquel elles puissent recourir pour les trancher, la guerre est le seul moyen que Dieu ait mis à leur disposition pour les terminer. La guerre est donc nécessaire, fatale : ce n'est point un mal permis par Dieu à la liberté humaine ; elle est voulue de Dieu : « Il a. sur ce chapitre, restreint le pouvoir naturel de l'homme (1) » ; la guerre entre dans le plan divin : « l'homme est chargé d'égorger l'homme » ; elle est une loi du monde, et c'est pour cela qu'elle est divine.
(5) « Il est admis par la nature que l'on défende son droit par la force et par les armes ; mais ce que la nature ne permet pas, c'est que la force soit la cause efficiente du Droit » (Allocution consistoriale de S. S. Léon XIII, H février 1SS9).
186. = (!) Soirées de St-Pétersbourg, \\V entrelien. On trouve dans ce même entretien, dont la t^uerre est le sujet, plusieurs autres propositions qui sont, comme la précédente, pour le moins hasardées et nous paraissent s'écarter sing^ulièrement des docirines de l'Eglise : on y rencontre é;?alemenl des citations qui sont véritablement des faux en Ecriture sainte. Par exemple, cette phrase : « Uieu aime à s'appeler le Dieu de la guerre », que l'on chercherait en vain dans l'Ancien ou le Nouveau Testament. De ce que Dieu est appelé dans la Bible « le Dieu des armées » — et il n'est nullement prouvé qu'il faille entendre parce mot les armées terrestres — on n'a pas le droit de lui supposer pour la guerre un amour (ju'll n'a jamais manifesté, ni de Lui attribuer un titre qu'il ne s'est jamais donné, et qui ne saurait Lui convenir, puisque, sauf le cas très rare d'ignorance invincible, toute guerre comporte nécessairement au moins une injustice.
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Les adeptes de cette théorie de « la guerre divine » n'invoquent à l'appui de leur thèse que des arguments de sentiment : ils n'apportent aucune preuve ; ils ne peuvent invoquer en leur faveur aucun texte des Ecritures.
D'ailleurs, de deux choses l'une : ou cette phrase « La guerre est divine parce qu'elle est une loi du monde » ne signifie rien, ou elle est en contradiction formelle avec la doctrine catholique.
Si, en effet, elle veut simplement dire que la guerre est, comme tous les crimes, permise par Dieu, elle est banale et sans conséquences. Si au contraire elle veut dire que la guerre est voulue de Dieu, qu'elle rentre dans le plan divin, que Dieu, dans certains cas, l'impose à l'homme, et que celui-ci n'est pas alors libre de s'y soustraire, comme il n'est pas possible d'admettre que Dieu impose à l'homme une chose mauvaise, il faut soutenir ou que la guerre est un bien, ou qu'elle est un phénomène indépendant de toute morale, un acte neutre, ni bon, ni mauvais.
Or, saint Augustin dit qu'elle n'a pas lieu entre les bons et les bons, mais seulement entre les mauvais et les bons, ou les mauvais et les mauvais (voir n° 8). Saint Thomas la met au nombre des vices opposés à la paix, sur le même pied que les rixes, les séditions et les schismes (voir n^ 208). Le pape Nicolas I l'appelle l'œuvre du diable (voir n^ 131). L'Eglise, dans ses Litanies des Saints, l'assimile à la peste et à la famine (2). Elle la considère comme la suite du péché originel : ce n'est donc pas une loi divine !
On présente habituellement les opinions soutenues par l'Ecole mystique comme étant celles de Joseph de Maistre. Mais il importe de remarquer que dans le VIP Entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg, il ne les expose pas comme siennes, et n'en prend pas la responsabilité. Il les a mises dans la bouche d'un de ses interlocuteurs, M. de T***, membre du Sénat de Russie, et appelé dans les Entretiens le « Sénateur ». M. de T*** était « orthodoxe », c'est-à-dire schismatique. Ouand il s'adresse au « comte », c'est-à-dire à J. de Maistre, il emploie des expressions telles que « votre Eglise, votre saint Thomas v). Dans tout l'Entretien relatif à la guerre,
(2) « A peste, famé, et bello, libéra nos, Domine. »
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c'est lui seul qui prend la parole. Le « comte », il est vrai, s'il ne l'approuve pas, ne le contredit pas non plus.
187. — En face des deux Ecoles matérialiste et mystique, s'en dresse une troisième qui, depuis quelques années, a fait de nombreux adeptes : V Ecole pacifîsle.
Trop idéaliste pour admettre que la force et le droit se confondent, elle croit que l'homme, être raisonnable, peut et doit réagir contre ce qu'il y a d'anti-social et d'inhumain dans les lois qui régissent les êtres dépourvus de raison. Elle combat donc les théories matérialistes de la première école ; mais au mysticisme des adeptes de la seconde, elle oppose les arguments suivants.
Vous auriez peut-être raison, leur dit-elle, si la guerre conduisait toujours au triomphe du droit. Alors, si elle était un moyen certain de parvenir à la justice, nous pourrions admettre que le bien moral qui en résulte l'emporte sur les maux physiques qu'elle entraîne, et l'excuser de contrevenir, dans une mesure si considérable, au précepte « Tu ne tueras pas ». Mais l'histoire, l'histoire ancienne comme l'histoire moderne, nous enseigne au contraire que la victoire se décide par des circonstances ou des actes qui n'ont aucun rapport avec la justice.
D'autre part, voire raisonnement pèche par la base ; il serait, sous le bénéfice de la réserve précédente, admissible si vous disiez, ou plutôt si vous pouviez dire : « On ne peut (( admettre que les litiges, les contestations entre les nations « ne reçoivent pas de solutions; or, comme il nest pas pos- « sible d'établir un tribunal supérieur ou une institution qui (( prononce entre elles, il ne reste que la guerre pour les ac- (( corder : donc elle est nécessaire ». Mais vous ne dites pas et vous ne pouvez pas dire cela (1). Vous vous contentez de dire : comme il n'existe pas de tribunal supérieur ; mais alors vous n'avez pas le droit de tirer de cette simple constatation d'un fait qui existe, mais qui pourrait cesser d'exister, la consé-
187 = (1) Joseph de Maistre a écrit : « Les nations entre elles sont restées à « l'état de nature ; elles ne peuvent terminer leurs querelles que par les armes », et il a cru trouver dans ce mot la justification de la guerre : il en a prononcé la condamnation. Pourquoi dire: elleft ne peuvent M)ites qu'elles ne veulent pas. (Le P. Paquet, S. J., Discours prononcé à Bruxelles le 5 juin 1011, el reproduit dans le Bulletin de la Ligue des Catholiques français pour la paix, 2* trimestre 1911).
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quence que la guerre est et sera toujours nécessaire, fatale, ni surtout qu'elle est divine.
L'Ecole pacifiste se propose de créer ce tribunal supérieur. Elle a pour programme rétablissement de relations juridiques entre les nations, qui ont, vis-à-vis les unes des autres, des droits et des devoirs réciproques (voir n° 525). Elle part de cette idée que la morale et la justice doivent être observées entre les sociétés aussi bien qu'entre les individus, et voudrait arriver à la création d'institutions assurant à chaque nation le bénéfice de cette justice. Sa devise est : « la Paix par le Droit ». Pour le moment, et afin de ménager les susceptibilités des nations, très jalouses de leur souveraineté, elle se contente de leur proposer l'arbitrage obligatoire (2).
Mais que l'on emploie cet euphémisme, ou que Ton propose d'instituer un parlement des nations ou un tribunal international, l'idée fondamentale est toujours la même : soumettre à la discussion, non au sort des armes, les différends internationaux, les faire trancher par Tensembie des nations civilisées, et créer pour les nations en désaccord l'obligation morale de se conformer à la décision des arbitres ou des juges.
Sebornera-t-onà une obligation morale? Suffira-t-elle toujours pour que le condamné — disons, si l'on préfère, la partie perdante — se soumette et exécute spontanément la sentence ? On peut espérer qu'il en sera ainsi la plupart du temps. Peut-être faudra-t-il parfois recourir à des sanctions, obliger par des moyens pacifiques la nation condamnée à se conformer à l'arrêt rendu. Peut-être même faudra-t-il dans certains cas recourir à la force et entreprendre une guerre internationale contre la nation rebelle (3). Mais dans ce cas, en admettant qu'une nation soit assez folle ou assez criminelle pour se mettre en révolte contre le reste du monde civilisé, ceux qui composeraient l'armée, ou plutôt la gendarmerie internationale, se présenteraient à elle, non comme des conquérants luttant pour
(2) On ne doit donc pas confondre, comme on le fait parfois, les partisans de cette Ecole avec les « anti-militaristes », les « partisans de la paix à tout prix »,etc.
(3) Une telle guerre — nous employons ce mot à défaut d'autre — n'aurait aucunement le caractère de nos guerres actuelles, mais bien celui d'une répression de rébellion, d'une exécution de jugement. Elle serait vraisemblablement rare, comme est rare le cas de résistance des malfaiteurs à la force armée envoyée pour les arrêter. Il faut cependant reconnaître que la chose est possible, surtout de la part de certaines nations, de celles qu'on appelle maintenant les « nations de proie ».
leur avantage ou leur intérêt personnel, mais comme des ministres de la justice venant au péril de leur vie faire exécuter une juste sentence (4).
Il n'est pas possible de n'être pas frappé de l'analogie que présenterait une telle guerre avec celles que la tradition scolastique reconnaissait comme seules justes. L'armée internationale remplirait véritablement le rôle de « ministre de Dieu, (( exécuteur de sa justice contre ceux qui font le mal ». Car, en supposant, ce qui est loin d'être impossible, que des garanties suffisantes d'impartialité aient été données aux nations jugées par le Tribunal international, il est incontestable que la nation rebelle aurait « guerre injuste » et aurait par une faute grave (( mérité la guerre ».
L'Ecole pacifiste se trouve donc ici d'accord avec la doctrine scolastique. On peut dire de plus que dans ce cas la guerre échapperait à la seule critique sérieuse que l'on peut faire en pratique à la doctrine scolastique, et que Suarez et d'autres théologiens ont signalée : à savoir que c'est la même personne, le prince du pays lésé, qui est à la fois juge et partie.