‹ La doctrine scolastique du droit de guerreChapitre 161 sur 277 · QUESTION I · texte numérisé non relu

QUESTION I

192. — Gratien. Il semble que l'on pourrait conclure que la doctrine de l'Evangile est opposée à toute espèce de guerre, du fait que toute guerre a pour but ou de repousser ou de venger une injure ; or repousser l'injure que l'on veut nous faire ou faire à nos alliés, cela est également défendu par la loi évangélique. Quand il nous est dit : « Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, tendez-lui l'autre joue » (i), et « Si quelqu'un vous force de faire mille pas avec lui, faites-en encore deux mille autres » (2), ou la parole de l'apôtre aux Romains : « Ne vous défendez pas, très chers ; laissez place à la colère » (3), ne voyons-nous pas qu'il nous est défendu de repousser l'injure faite à notre personne ?

S I. — De même, lorsque Pierre voulut défendre son maître avec une épée, celui-ci lui dit : « Remets ton épée dans le fourreau : penses-tu que « je ne puisse pas prier mon Père ; et il m'enverrait plus de douze mille i< légions d'anges ? » (4). On dit aussi que saint André, voyant s'approcher de lui une foule qui voulait l'arracher des mains d'un juge inique et le soustraire à une injuste mort, lui enseignait la patience par la parole et par l'exemple, et la priait de ne pas empêcher son martyre. Tous ces préceptes et ces exemples ne nous avertissent-ils pas que nous devons sup-

191. = (1) Si quis te perçussent in unam maxillam, prœbe ei et alteiam (Matt., V, .39).

(2) Qui ang^ariaverit te mille passus, vade cum eo duo millia {ib., 41).

(3) Non vos defendenles, carissimi, sed date locum iiae (Ad liom., \\l, 19).

(4) Couverte ^'•ladium tuum in vaginam : an putas quia non possum roiiare patrem meum, et exhibebit mihi plus quam duodecim millia legiones angelorum ? (Matt., XXVI, 52 et 53.)

porter patiemment tant les injures qui nous sont faites que celles dont nos amis sont les victimes et, au lieu de recourir aux armes, nous préparer, à l'exemple de Jésus et d'André, à une patience semblable ?

S 2. — Il est dit dans les Proverbes : « C'est à moi qu'appartient la vengeance, et c'est moi qui l'exercerai, dit le Seigneur » (5). Dans l'Evangile : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » (6), et aussi quand le père de famille donne ses ordres à ses serviteurs qui veulent arracher l'ivraie : « Laissez tout croître jusqu'à la moisson, et alors je dirai aux moissonneurs : Rassemblez d'abord l'ivraie, et liez-la en bottes pour la brûler » (7).

S 3. — De même, à propos de ce roi qui avait célébré les noces de son fils, et qui avait envoyé ses armées, celles des anges, semble- t-il, il est dit qu'il mettra à mort les meurtriers des prophètes et des apôtres qui, convoqués aux noces, ont refusé de venir (8). Saint Paul, dans ÏEpitre aux Romains, dit : « Ne vous jugez pas les uns et les autres » (9) ; puis : « Qui « donc es-tu toi qui condamnes le serviteur d'autrui ? S'il tombe ou s'il « demeure ferme, cela regarde son maître. Soit que nous vivions, soit « que nous mourions, nous appartenons au Seigneur. C'est pour cela « que le Christ est mort et qu'il est ressuscité, afin d'être le Maître des « vivants et des morts » (10).

Est-ce que tous ces préceptes ne nous commandent pas de laisser à la divine justice le soin de punir les coupables ? Et comme, ainsi qu'on l'a dit plus haut, toute milice paraît instituée dans le but de repousser une injure ou de la punir, et que ce sont là doux choses défendues par la loi évangélique, il semble bien que faire la guerre soit un péché. Aussi le pape Grégoire dit-il (11) :

Can. I : Les guerres matérielles sont la figure des guerres spirituelles.

193. — Si les luttes corporelles n'étaient pas l'image des luttes spirituelles, jamais, je pense, les apôtres n'auraient conseillé de lire dans les églises les livres historiques des Hébreux aux disciples du Christ, qui est venu sur la terre pour enseigner la paix. Quelle utilité pourraient avoir ces récits de combats pour ceux à qui il a été dit par Jésus : « Je vous donne la Paix, je vous laisse la Paix » (i), et à qui l'apôtre a ordonné et dit :

(5) Celte phrase ne se trouve pas dans le Livre des Proverbes, mais dans VEpitre de saint Paul aux Romains^ chap. Xlt, 19 : a Scriptum est enim : mihi vindicta, ego rétribuant!, dicit Dominus », et dans VEpitre aux Hébreux, chap. X, 30 : « Scimus enim qui dixit : Mihi vindicta et ego retribuam. » — Dans le Deutéronome , chap. XXXII, on lit : « Mea est ultio et ego retribuam in tempore » (verset 35), et « Reddam ultionem hostibus meis et his qui oderunt me retribuam» (verset 41) ; dans YEcclésiaste {ch&^. XXVIII, 1): « Qui vindicari vult, a Domino inveniet vindictam. »

(6) NoUte judicare et non judicabimini (Malt., VIT, 1).

(7) Sinite utraque crescere usque ad messem, et tune dicam messoribus : Colligite zizania, et alligate fasciculos ad comburendum (Matt., XIII, 30).

(8) Matthieu, XXII, 2 à 7.

(9) NoHte invicem Judirare {Ad Rom., XIV, 4).

(10) Tu quis es qui judicas servum alienum ? Suo domino stat aut cadit. Sive ergo vivimus, sive morimur, Domini sumus. In hoc enim Christus mortuus est, et resurrexit, ut et vivorum et mortuorum dominetur {Ad Rotu., XIV, 4, S, 0).

(11) Le texte reproduit par le Can. I se trouve dans Origène, homélie 15, Qo 1, in librum Josué.

193. = (1) Pacein m!\im do vohis, pacem relinqiio vobis .loan.. XIV, 27).

TR\DI CTION DE LA CVUS\ XXIIT 39^

« Ne VOUS vengez pas ; mais acceptez plutôt l'injure, soufliez plutôt la déloyauté » (2). L'apôtre savait que nous n'aurions plus à combattre corporellement, mais spirituellement contre les ennemis de nos âmes ; aussi, comme un chef d'armée, il donne aux soldats du Christ l'ordre « de revôlir l'armure de Dieu pour résister aux perfides attaques du démon » (3).

Gratien. — A cela on répond : ces préceptes de patience ne concernent pas tant les actes extérieurs que la disposition du cœur.

C'est ce qui fait dire à saint Augustin, dans son Sermon sur le fils du centurion (4) :

Can, II (i) : Cest dans les qualités de Vânie et non dans les actes extérieurs du corps qu'il Jaul appliquer les préceptes de patience.

194. — L'homme juste et pieux craignant Dieu doit être prêt à supporter patiemment la méchanceté de ceux qu'il désire voir ramenés au bien : son but doit être d'augmenter le nombre des bons, et non d'accroître luimôme celui des méchants, en se joignant à eux par une méchanceté semblable à la leur. Aussi les préceptes de Jésus-Christ regardent-ils plutôt la disposition du cœur que ce qui se fait au dehors, et tendent-ils à nous faire conserver au dedans la patience et la charité, tout en faisant au dehors ce qui paraîtra le plus utile pour ceux dont nous devons désirer le bien.

S I. C'est ce que Jésus-Christ même, ce parfait modèle de patience, nous a fait voir clairement, lorsqu'ayant été frappé sur la joue. Il répondit : « Si y ai mal parlé, Jaites-le voir ; mais si fai bien parlé, pourquoi me Jrappez-vous ? (2) » A prendre donc son précepte à la lettre. Il ne l'a point accompli, puisqu'il n'a point tendu l'autre joue, et qu'au contraire II parla de manière à empêcher celui qui l'avait outragé d'accroître son injure. Cependant II était venu dans la disposition, non seulement d'être frappé au visage, mais même de mourir sur une croix pour ceux qui le traitaient de la sorte, pour lesquels II disait à son Père du haut de cette croix : « Mon père, pardonnez-leur ^ car ils ne savent ce qu'ils Joni. » (3)

S 2 . On trouverait de même que saint Paul n'a pas non plus observé le précepte de son Maître et de son Seigneur, lorsqu'ayant été frappé aussi au visage, il dit au prince des Prêtres : « Dieu vous Jrappera, muraille blanchie ! Vous êtes ici pour me juger selon la loi, et contre la loi vous commandez qu'on me Jrappe. » (4) Et comme ceux qui étaient présents lui disaient :

(2) Nos vosmetipsos vindicantes ; sed magis injuriam percipite, et magis fraudera patimini (1. ad Corinth., VI, 7). Le texte exact est : « Jam quidem omnino delictum est in vobis quod judicia habetis inter vos. Quare non raagis injuriam accipitis ? Quare non magis fraudera patimini ? »

(3) Induite vos armalura Del, ut possitis stare adversus insidias diaboli (Ad Ephes., VI, 11).

(4) Ce passage se trouve en réalité dans la Lettre 5, ad Marcetlinum (anno 412). 194. = (1) Ce Gau. II se trouve dans Anselme de Lacques, XIII, 3 (voir

n» 145) et dans Polycarpe, VII, 7, 7 ; les paragraphes 4 et 5 sont reproduits dans Yves de Chartres (Décret, X, 107 ; Panorm., VIII, 42).

(2) Si maie locutus sum, exproba de malo ; si autem bene, quid/me cœdis (Joan., XVIII, 23)?

(3) Pater, ignosce illis, quia nesciunt quid faciunt (Luc, XXIII, 34).

(4) Percutiet te Deus, paries dealbate : sedes me judicare secundum legem, et contra legem jubés me percuti (Act., XXIII, 3).

« Vous injuriez le prince des Prêtres ? », il leur répondit d'une manière ironiquement moqueuse : « Je ne savais pas, mes frères, que ce fat le prince ; car il est écrit : Tu ne maudiras point le prince de ton Peuple I » (5) Il voulait ainsi faire comprendre à ceux qui en auraient l'intelligence que déjà la muraille blanchie, c'est-à-dire la figure du sacerdoce des Juifs, avait été anéantie par l'avènement de Jésus-Christ; car, d'ailleurs, il n'était pas possible que saint Paul, qui avait grandi au milieu du peuple Juif et était docteur de la loi, ne connût point le prince des Prêtres, et il était trop connu lui-même de ceux qui étaient là présents pour les tromper en disant qu'il ne le connaissait pas. C'est donc dans la disposition du cœur qu'il faut toujours accomplir ces préceptes de patience, en sorte que la charité qui empêche de rendre le mal pour le mal soit toujours dans la volonté.

§ 3. Mais cela n empêche pas qu'on doive imposer malgré eux aux méchants bien des choses par une sévérité charitable, qui considère ce qui leur est utile plutôt que ce qui leur plaît. Car, avec quelque sévérité qu'un père châtie son fils, il ne se dépouille jamais de l'aflection paternelle ; qu'il fasse donc ce quil ne veut pas, et qu'il se plaigne, celui qui, malgré lui, sera guéri par la douleur.

S 4. C'est pourquoi, si ces préceptes de Jésus-Christ s'observaient sur la terre dans la République chrétienne, la guerre même ne se ferait pas sans charité, mais seulement pour procurer plus facilement aux vaincus la participation à la piété et à la justice. Car il est utilement vaincu, celui à qui on enlève la liberté de commettre liniquité, parce qu'il n'y a rien de plus malheureux que le bonheur des pécheurs, par lequel l'impunité s'alimente, et la mauvaise volonté, cet ennemi intérieur, se fortifie.

Et un peu plus loin : § 5. Si la discipline chrétienne condamnait toutes les guerres, il eût été dit dans l'Evangile aux soldats qui demandaient un conseil pour se sauver, de jeter leurs armes et de se retirer de la milice. Or il leur a été dit : « N'opprimez personne ; contentez-vous de votre solde. » A ceux à qui il est dit de se contenter de leur solde, il n'est pas défendu d'être soldats (6).

Can. III (i) : Beaucoup de ceux qui portent les armes peuvent plaire à Dieu.

195. — Saint Augustin, Lettre 207 (lire : 3o5, ad Bonifacium^ anno 417).

Ne croyez pas que personne de ceux qui portent les armes ne puisse plaire à Dieu. De leur nombre était le saint roi David, à qui Dieu rendit un si glorieux témoignage, ainsi qu'un grand nombre de justes de la même époque ; de leur nombre était aussi ce centurion qui dit au Seigneur: Je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit (2;.

S I. Songez donc avant tout, quand vous vous armerez pour le combat, que votre courage corporel lui-même est un don de Dieu ; ainsi vous songerez à ne pas faire, d'un don de Dieu, usage contre Dieu lui-même.

(5) Nescivi, fratres, quia princeps est. Scriptum est enim (Ev., XXII, 28^ : « Principi populi lui non maledices » (/le/., XXIII, 5).

(6) Neminem concusseritis : estote contenti slipendiis veslris. Le texte exact de l'Evangile (Luc, III, 14) est le suivant : « Neminem concutiatis, neque calumniam '^aciatis ; estote contenti slipendiis vestris. »

195. = (1) Ce canon se trouve dans Anselme de Lacques. XIII, 4 (voir n" 145) ; dans Yves de Chartres, Dccr., X, 120 : dans Polycarpe, VII, 13, \2. (2) Non sum dignus ut intres sub tectum meum (Matt., VIII, 8).

Page 1