NEUVIÈME QUESTION
Peut-on déposer les princes ennemis ?
300. — Est-il permis de déposer des princes ennemis, d'en établir et d'en constituer de nouveaux, ou de conserver pour soi-même le principat ?
(2) *Deut., 20.
(3)Mrfiîom., 13.
Première proposition. Cela ne doit pas se faire indistinctement et quelle qu'ait été la cause de la guerre juste, comme on le comprend aisément par ce qui a déjà été dit.
Car la peine doit être proportionnée à l'importance et à la grandeur de la faute : bien plus, il faut restreindre les peines et user largement d'indulgence ; c'est une règle de droit humain et aussi de droit naturel et divin. L'action injuste commise par les ennemis peut être suffisante comme cause de guerre juste et n'être pas, par là même, suffisante pour supprimer le principat, ni pour déposer les princes légitimes et naturels : cela, en effet, serait tout à fait inhu main et cruel.
301. — Seconde proposition. Mais on ne saurait nier que parfois il puisse y avoir des raisons légitimes et suffisantes pour changer les princes ou pour s'emparer du principat : par exemple, la multitude et l'atrocité des dommages et des injures, et surtout la nécessité d'obtenir ainsi la paix et la sécurité que l'on ne pourrait obtenir autrement, quand il y aurait, si on ne le faisait pas, imminence de danger pour l'Etat. Il est bien évident que si, ainsi qu'il a été dit, on peut, pour ce motif, s'emparer d'une ville, on peut aussi changer son prince, et il en est de même pour une province et le prince de cette province, quand une raison supérieure l'exige.
302. — Mais il faut noter, relativement aux 6% 7^, 8^ et 9*^ questions que parfois, et même souvent, non seulement les sujets, mais aussi les princes qui, en réalité, n'ont pas juste cause, font cependant la guerre de bonne foi, avec une telle bonne foi, dirais-je, qu'on ne saurait les considérer comme des coupables, par exemple, lorsque la guerre n'est entreprise par eux qu'après un sérieux examen et l'avis d'hommes savants et sages. Et comme, en pareil cas, nul ne doit être puni s'il n'a commis de faute, bien qu'il soit permis au vainqueur de reprendre ce qui lui a été enlevé et aussi ce que la guerre lui a coûté, il ne lui est pas permis, après la victoire, de mettre à mort qui que ce soit ; de même, il ne peut rien prendre au delà d'une juste compensation, ni dépasser cette limite, parce que tout le surplus peut être acquis uniquement en vertu d'une peine, dont on n'a pas le droit de frapper des innocents.
Conclusion.
De tout ce qui précède, on peut déduire quelques canons ou règles de la guerre :
303. — Première règle. En supposant que le prince possède l'autorité suffisante pour faire la guerre, ce dont il doit avant tout se garder, c'est de chercher des occasions et des motifs de guerre : il
TRADUCTION DU DE JURE BELLI DE VICTORIA SSq
doit, au contraire, s'erForcer, s'il le peut, de vivre en paix avec tout le monde, selon le précepte de saint Paul (i). Il doit songer que les autres hommes sont notre prochain, que nous devons aimer comme nous-mêmes ; que nous avons tous un même Dieu, un même Seigneur, devant le tribunal duquel nous aurons à rendre compte de tous nos actes. Il est en effet de la dernière cruauté de chercher des motifs, et d'être heureux si on en trouve, pour pouvoir tuer et détruire des hommes que Dieu a créés, et pour lesquels le Christ est mort. C'est contraint et forcé qu'il faut être acculé à la nécessité de la guerre (2).
304. — Seconde règle. Quand, pour une juste cause, la guerre a éclaté, il faut la faire, non pour ruiner la nation contre laquelle on combat, mais pour obtenir ce qui est dû, et défendre la patrie et l'État, afin que de cette guerre sortent la paix et la sécurité (i).
305. — Troisième règle. Après la victoire, lorsque la guerre est terminée, il faut user de la victoire avec une modération et une modestie chrétiennes : le vainqueur doit se considérer comme un juge (i) qui prononce entre deux États, dont l'un a violé les droits de l'autre ; et c'est comme un juge, et non comme un accusateur, qu'il doit prononcer la sentence qui rétablit la justice en faveur de la partie lésée. Mais après avoir châtié les coupables comme il convient, il faut s'attacher à réduire autant que possible îo désastre et le malheur de l'État coupable : d'autant plus que, la plupart du temps, chez les chrétiens, toute la faute provient des princes. Car les sujets sont de bonne foi en combattant pour leurs princes, et il est fort injuste que, ainsi que l'a dit le poète, a les Achéens soient punis pour les folies de leurs rois )).