‹ La doctrine scolastique du droit de guerreChapitre 227 sur 277 · Chapitre premier · texte numérisé non relu

Chapitre premier

Discussions et controverses auxquelles

donna lieu rétablissement

des Espagnols en Amérique

§ 1. — Aperçu historique.

388. — Ce fut seulement en i5io, dix-huit ans après la découverte du Nouveau Monde, que l'on souleva et que l'on discuta sérieusement la question des droits des Espagnols à occuper les territoires récemment découverts, que l'on appelait alors les « Indes occidentales » (i), et à soumettre les « barbares o qui les habitaient.

L'origine de ces discussions fut l'arrivée dans ces pays des premiers Dominicains espagnols et leurs énergiques protestations contre les injustes et cruels traitements imposés aux habitants. Mais il était bien tard pour modifier un état de choses déjà ancien, que tout le monde avait intérêt à maintenir, depuis les conquérants qui s'enrichissaient au détriment des Indiens, en leur prenant leurs biens ou en les faisant travailler à leur profit, jusqu'au roi, auquel les impôts perçus dans les pays récemment découverts procuraient un accroisse-

388. = (1) Le but poursuivi par Christophe Colomb, en se dirigeant vers l'Ouest, était de trouver une nouvelle route pour se rendre aux Indes. On crut longtemps que les terres qu'il avait découvertes étaient attenantes aux Indes et en faisaient partie : de là le nom d'Indes occidentales qu'on leur donna. Que la terre fût ronde, c'était une notion très répandue et depuis longtemps admise (Voir à ce sujet la Somme ds saint Thomas, 1, qu. 1, art. 1, ad 2, et 1. 2, qu. 44, art. 2, ad 2).

4l4 LE DE INDIS DE VICTORIA

ment considérable de revenus. Quant aux ministres et aux officiers qui l'entouraient, ils tiraient eux-mêmes de la conquête de trop sérieux avantages pour laisser la vérité pénétrer jusqu'à lui, même lorsqu'il les chargeait de missions spéciales ayant pour but de la lui faire connaître (2).

389. — Contre la coalition de tous ces intérêts, un certain nombre de membres du clergé espagnol, parmi lesquels il faut en première ligne citer l'admirable Las Casas, luttèrent énergiquement ; pendant 4o années, de i5io aux environs de i55o, on put croire que leurs efforts aboutiraient au triomphe des idées chrétiennes, qu'ils s'efforçaient de faire prévaloir : mais il n'en fut malheureusement pas ainsi.

Cependant, de nombreuses et solennelles assemblées donnèrent des conclusions favorables. Ainsi en i5ii, dans une junte tenue à Burgos, le Dominicain Ant. Montesino défendit la liberté légale et absolue des Indiens, contre le Franciscain Alph. d'Espinar, qui soutenait qu'il serait impossible de les convertir, s'ils n'étaient assujettis aux Espagnols, comme esclaves ou sujets de commanderie, pendant deux ou trois générations successives. Le roi ordonna d'établir en principe que les Indiens devaient être libres et bien traités.

En 1619, dans une assemblée à Barcelone, J. de Quevedo, évêque du Darien, défendant une thèse déjà exposée à Mexico par Friaz de Albornoz, et condamnée par l'inquisition de cette ville, prétendit que les Indiens étaient esclaves par nature. Il fut combattu par Las Casas, qui, pour montrer que l'on pouvait civiliser les Indiens sans employer la force, proposa d'emmener en Amérique des laboureurs et des religieux espagnols. Ce programme de Las Casas fut approuvé, mais malheureusement il échoua dans sa réalisation pratique.

En 1629, une assemblée nouvelle fut tenue à Barcelone pour résoudre d'une manière définitive la question de savoir s'il fallait supprimer ou conserver les commanderies qui étaient, depuis le début, une source de débats interminables entre les conquérants de l'Amérique et les Missionnaires. La junte décida de les supprimer; mais cette résolution ne fut pas exécutée.

En i5A2, à l'assemblée de Valladolid, fut présenté, après que l'empereur en eut pris connaissance, l'ouvrage de Las Casas qui a pour titre ; « Relation très abrégée de la destruction des Indes ».

L'année suivante furent publiées les u ordonnances de i543 », dont l'ouvrage en question avait fourni les principales bases. Mais quand on voulut appliquer les mesures prescrites par ces ordonnances, des révoltes éclatèrent chez les colons, qui allèrent jusqu'à massacrer le vice-roi, Blasco Nuguez, après une bataille qu'ils lui livrèrent dans le Pérou.

(2) Voir ce que dit à ce sujet Las Casas (dans Uorente, I, 23S).

DISCUSSIONS SUR L'ÉTABLISSEMENT DES ESPAGNOLS EN AMERIQUE ^l5

En i55o, à Valladolid cticorc, devant une assemblée présidée par le théologien Solo, qui résuma la discussion dans un mémoire (reproduit dans l'ouvrage de Llorente, I, p. 336), Las Casas réfuta les arguments présentés par Sepulveda, historiographe du roi. Celui-ci prétendait :

1° Que la guerre faite aux Indiens était juste ; car ils l'avaient, disait-il, méritée par l'énormité de leurs crimes, particulièrement par leur idolâtrie et leurs crimes contre nature ;

2° Que les Indiens étaient une nation grossière, servile par sa nature, et par conséquent l'esclave obligée des autres nations plus distinguées, telles que la nation espagnole ;

3^^ Que c'était le seul moyen d'assurer dans les Indes l'établissement de la religion chrétienne ;

4° Qu'il fallait mettre un terme aux maux que les Indiens faisaient souffrir à l'humanité, en tuant d'autres hommes pour les immoler à leurs idoles, et même pour les manger.

L'assemblée se rangea à l'avis de Las Casas et prit unedécision qui, comme les précédentes, ne fut jamais exécutée. Ainsi, on le voit, malgré les ordonnances du roi ou du conseil des Indes, les abus persistèrent. En présence du trop grand nombre de gens intéressés à leur maintien, le roi n'osait pas prendre de mesures radicales, qu'il était d'ailleurs impuissant à faire appliquer.

Les discussions qui eurent lieu pendant ces quarante années donnèrent naissance à des ouvrages spéciaux, parmi lesquels, en dehors du De Indis de Victoria, dont on trouvera ci-après la traduction, nous citerons les suivants :

Las Casas. Les principaux mémoires qu'il écrivit au sujet des droits des Indiens ont été traduits et rassemblés par M. Llorente, dans un ouvrage qui porte le titre de « Œuvres de D. Barthélemi de Las Casas » (Paris, 1822). C'est cet ouvrage, en deux volumes, que nous désignons par le mot : Llorente, en indiquant le volume et la page.

José de Acosta, De promulgatione Evangelii apiid barbaros ; — c'est un livre qui sur bien des points présente une grande analogie avec le « De Indis ».

Sepulveda. L'édition de ses œuvres, publiée en 1780 par l'Académie de Madrid, contient dans sa préface un résumé de son « Démocrates secundaSf sive de j astis belli causis », qile l'auteur n'obtint jamais l'autorisation de faire imprimer. Mais il publia une Apologie de ce livre à laquelle nous renverrons souvent le lecteur.

Solorzano, De Indiarumjure. Publié au xvii® siècle, cet ouvrage est un exposé de toutes les thèses défendues au cours du xvi^ siècle.

4l6 LE DE INDIS DE VICTORIA

L'auteur indique les arguments invoqués de part et d'autre, et donne ensuite son opinion personnelle (i).

Ces divers ouvrages et certains débats publics, qui eurent lieu à la même époque, permettent de mettre aisément en lumière la doctrine de l'Eglise en cette matière et l'opinion conforme des théologiens.

C'est en particulier durant ces années, en i532, que Victoria fit connaître son avis, dans ses leçons « Sur les Indiens » et t Sur le Droit de guerre », leçons qui eurent, étant données la notoriété et l'autorité de leur auteur, un énorme retentissement. Longtemps après sa mort, elles fournissaient encore des arguments aux défenseurs de la liberté et des droits des Indiens; elles furent imprimées pour la première fois en i557 (Voir n° 243).

Pour en rendre l'intelligence plus facile, pour en faire mieux apprécier l'opportunité, nous croyons utile de donner dans cette préface quelques détails historiques sur les événements qui les avaient provoquées et les controverses auxquelles elles étaient destinées à mettre fin, en faisant connaître les véritables solutions de la doctrine chrétienne.

390. — Christophe Colomb. — Au début de la conquête, les Espagnols pensaient, comme Christophe Colomb lui-même, avoir les droits les plus étendus sur les pays récemment découverts, ainsi que sur leurs habitants. On en trouve la preuve dans le fait suivant qui se passa en 1499-

L'Amiral, qui faisait à cette époque un voyage en Espagne, avait autorisé chacun de ceux qui l'accompagnaient à emmener avec lui un Indien comme esclave (i). La reine Isabelle, informée de ce fait, en témoigna le plus vif mécontentement, et exigea que les Indiens, ainsi amenés en Europe, fussent renvoyés libres dans leur pays, u Qui donc, disait-elle, a autorisé l'Amiral à disposer ainsi de mes sujets ? » C'est à ces idées erronées de Christophe Colomb qu'il faut attribuer eu partie l'approbation qu'il donna malheureusement à la déplorable institution des commanderies (Voir n° 398).

391. — Le droit d'invention et ^occupation. — Si l'on avait demandé à Christophe Colomb et à ses compagnons en vertu de quel droit ils se croyaient les maîtres des Indiens et de leurs territoires, ils auraient, semble-t-il, d'après ce que ditVictoria (Voir n** 45o). répondu que c'était en vertu, du droit d'invention ou d'occupation. Mais le fait

389. =(l) On peut ajouter Suarez, De hello, § V [suprà, no» 343 à 350).

390. r= (1) Las Casas qui rapporte ce fait (Llorente, I, p. 172 et 307), reconnaît qu'il était du nombre de ceux auxciuels l'amiral avait accordé cette faveur. Il n'avait alors que 25 ans et subisi^ail l'influence des idées qui avaient cours dans son entourage.

DISCUSSIONS SUR l'Établissement des espagnols en Amérique Ai 7

d'avoir découvert un pays jusqu'alors inconnu ne donne par lui-même aucun droit à celui qui le découvre (voir même n"), et quant au droit du premier occupant, il ne peut être invoque que lorsqu'il s'agit de territoires inoccupés. Or, ce n'était pas le cas pour les terres récemment découvertes, dont les Indiens étaient depuis longtemps les paisibles possesseurs.

On essaya donc de soutenir que celte possession n'était pas légitime : on prétendit que les Indiens ne pouvaient rien posséder, attendu qu'ils étaient v( esclaves par nature )) ou c privés de raison » ; d'autres leur dénièrent, vu leur qualité d'infidèles, tout droit de propriété. On verra (n*"" 4 1 6 à ASq) comment Victoria réfute ces thèses extravagantes. 392. — La mission des Espagnols de civilise?^ et de christianiser les Indiens. — On ne saurait comprendre certaines discussions, ni apprécier justement certains actes, si l'on ne tenait compte du fait que les Espagnols se considéraient comme ayant reçu la mission de civiliser et de christianiser les Indes.

Pour beaucoup d'entre eux, pour la reine Isabelle en particulier, l'évangélisation des Barbares apparaissait comme un devoir à remplir et un noble but à atteindre, indépendamment des avantages que leur conversion pouvait procurer à l'Espagne et aux Espagnols ; mais pour le plus grand nombre, cette mission, dont ils se souciaient d'ailleurs fort peu , fut simplement un prétexte et une excuse à toutes les rapines et à tous les mauvais traitements, dont ils accablèrent les malheureux Indiens.

Quelques auteurs allaient chercher dans l'Ecriture Sainte des preuves de cette mission (i) ; d'autres invoquaient avec plus de raison, bien qu'ils en exagérassent notablement l'importance, la bulle d'Alexandre VI, du 4 mai lAgS.

Par cette bulle, le pape avait attribué aux Espagnols toutes les terres découvertes ou à découvrir à l'Ouest (2) d'un méridien passant par un point situé à cent lieues à Touest des Iles du Gap Vert.

D'après Victoria (voir n"" 444 à 449) et les autres théologiens, le pape n'ayant aucun pouvoir temporel direct sur les territoires des Indiens, la bulle du 4 mai t493 n'était en aucune manière opposable à ces derniers : elle constituait simplement, en faveur des souverains espagnols, soit pour leur tenir compte de la découverte qu'ils avaient faite de terres jusqu'alors inconnues et d'une voie nouvelle de navigation, soit pour rendre plus facile la conversion des Indiens en en confiant le soin à une seule nation, un monopole qui était opposable

392. = (I) Voir Solorzano, De Indiarum jure, lib. I, XV. Cet auteur va jusqu'à invoquer, en faveur de la mission divine des Espagnols, des oracles des idoles indiennes !

(2) Et au Sud, dit la Bulle : ce qui est assez difficile à expliquer.

Vanderpol 2T

4l8 LE DE IN DIS DE VICTORIA

aux autres princes chrétiens, mais qui ne donnait aux Espagnols aucun droit vis-à-vis des Indigènes du Nouveau Monde (3).

D'après Solorzano {De Indiarumjure, lib. i, VI, 68), le pape aurait, dans le but d'empêcher des guerres entre les Espagnols et les Portugais, délimité par cette ligne les parties du globe dans lesquelles chacun des deux peuples devait poursuivre ses découvertes, et chercher à établir sa domination (4).

S 2. — Les commaùderîes.

393. — - <( A-t-on jamais rien imaginé de plus horrible et de plus déplorable, dit Las Casas, que ces partages qu'on nomme Commanderies, qui assimilent les hommes aux bêtes, et qui en ont fait périr plus de vingt millions sans foi et sans sacrements (i). »

Par les commanderies (Encomiendos), on confiait aux colons, à titre de dépôt, un certain nombre d'indigènes, dont ils pouvaient se servir, à condition de leur-enseigner la religion chrétienne. A tous les points de vue, les résultats des commanderies furent déplorables. Las Casas ne cessa de signaler leurs inconvénients et de demander leur suppression : mais, ainsi qu'on l'a vu plus haut (n° 889), il ne put obtenir des rois d'Espagne que des demi-mesures ou des ordonnances qui ne furent jamais exécutées.

394. — Le résultat le plus clair des commanderies fut d'éloigner les Indiens du Christianisme, u II ne semble pas, dit Victoria (n°458), que la religion chrétienne ait été prêchée à ces barbares dans des conditions telles qu'ils soient tenus d'y adhérer. »

Que pouvaient en effet apprendre aux Indiens des hommes corrompus et ignorants qui ne savaient parfois pas faire leur signe de croix, et ne connaissaient pas eux-mêmes la religion qu'ils étaient chargés d'enseigner, dont la conduite et les mœurs étaient en complète opposition avec la morale chrétienne, qui, au nom de la religion,

(3) Voir à ce sujet : Bellarmin, De nom. Pontif., lib. IV, c. 2 ; — Suarez, De fide, disp. XVIIf, sect. 1, n» 7 ; — Valentia, t. III, disp. I, qu. XX, a. 7, ad 2 ; — Las Casas, dans Llorente, I, p. 186. 212, 289, 392, 399 : et II, p. 224.

(4) Cette opinion est assez répandue : on a nnême voulu voir dans la bulle du pape un arbitrage, et on l'a fortement loué de cet acte pontifical. D'autres auteurs ont, un peu légèrement, reproché au pape d'avoir disposé de territoires qui ne lui appartenaient pas. « L'action du souverain pontife, dit M. Nys (Hev. de droit « inlern. et de lég. comp., 1895, p. 474), ne mérite ni l'excès d'honneur, ni l'in- « dignité qu'on a manifestés à son sujet. Les attaques tombent à faux, les louan- € ges aussi. A une demande de concession, le pape ou plutôt la chancellerie pon- « tiflcale a répondu par l'octroi d'un diplôme calqué sur des displômes qui f auparavant avaient été fréipiemment accordés. »

393. — (1) Lettre à iarch. de Tolède, dans Llorente, II, p. 124.

DISCUSSIONS SUR L'ÉTABLISSEMENT DES ESPAGNOLS EN AMÉRIQUE 4l9

réduisaient les Indiens en esclavage et usaient à leur égard des plus cruels traitements.

395. — Le système des commanderies autorisait les Espagnols à faire travailler les Indiens pour leur compte. En réalité, ils les traitaient comme des esclaves, mais comme des esclaves sans valeur, que l'on pouvait aisément se procurer sans qu'il fût besoin de les acheter, et dont il importait peu dès lors de ménager l'existence. On en fit des bêtes de somme, on les traita comme des animaux, séparant les membres d'une même famille, n'usant à leur égard d'aucun ménagement, ne leur témoignant aucun sentiment d'humanité (i).

On crut pouvoir mettre un terme à ces excès en promulguant des ordonnances qui autorisaient le travail forcé, mais prescrivaient de loger, nourrir et vêtir les travailleurs. Elles n'amenèrent aucun changement, aucune amélioration dans leur situation.

396. — S'il faut en croire Las Casas (Llorente, I, p. 21), les cruautés ne prirent un caractère général et public qu'après la mort de la reine Isabelle, survenue vers la fin de l'année i5oA. H semble, en effet, que cette reine donna toujours l'ordre formel de respecter la liberté des Indiens et de les traiter avec justice, et que si les Espagnols agirent autrement, ce fut à son insu. C'est ce que paraissent démontrer les ordres donnés par elle à Christophe Colomb lors de son second voyage aux Indes (Llorente, I, p. 894), le mécontentement qu'elle manifesta lors de son retour (voir n° 890) (i), et les dispositions formelles de son testament (Llorente, I, 895) (2).

En i5oo, elle avait envoyé aux Indes, comme gouverneur, Bobadilla qui, loin de réprimer les abus, comme elle l'en avait chargé, n'avait fait qu'en établir de nouveaux.

395. = (1) On alla jusqu'à soutenir que les Indiens n'étaient pas des hommes, mais des êtres intermédiaires entre Thomme et la bête, et qu'en particulier ils étaient incapables de devenir chrétiens. On chercha même à intéresser à cette abominable thèse des membres de la Cour pontificale : ce qui donna à Paul III l'occasion de flétrir, comme ils le méritaient, ceux qui osaient la soutenir. A la suite d'une lettre que lui avait écrite à ce sujet le Dominicain Julien Garces, en 1536 (dans Solorzano, De Indiarum jure, II, 8, no 56), le pape publia, l'année suivante, la bulle « Veritas ipsa », par laquelle il dénonçait : « ces ministres du démon qui, poussés par le désir effréné de satisfaire leur avarice, osent affirmer que les Indiens doivent être traités comme des animaux et des brutes, etc. » Dans une lettre adressée à l'archevêque de Tolède quelques jours auparavant, le pape avait prononcé la peine de l'excommunication contre ceux qui priveraient les Indiens de la liberté ou les dépouilleraient de leurs biens.

396. =r (1) Elle avait même songé à faire juger Christophe Colomb, dont la disgrâce, dit Las Casas (Llorente, I, 306), aurait été inévitable sans les droits qu'il avait acquis à la reconnaissance publique.

(2) Dans ce dernier document, elle donne une très juste interprétation de la concession faito aux souverains espagnols par la bulle d'Alexandre VI.

i\20 LE DE INDIS DE VICTORIA

Aucun des souverains espagnols qui lui succédèrent n'osa prendre en faveur des Indiens les mesures de justice et de protection qui eussent été nécessaires, ou ne fut capable d en assurer l'exécution. Ceux de leurs sujets qui revenaient des Indes leur représentaient qu'il ne serait jamais possible de convertir les Indiens si on les laissait libres, attendu qu'ils quittaient les régions occupées par les Espagnols et se réfugiaient dans les forêts ; mais ils se gardaient Ijien d'ajouter que s'ils agissaient ainsi, c'était pour échapper aux mauvais traitements que leur infligeaient les conquérants.

397. — Parmi les Indiens, s'en trouvaient quelques-uns absolument sauvages, qui habitaient certaines régions, et qu'on appelait Caraïbes. Ils se nourrissaient de chair humaine, et leurs mœurs étaient non seulement primitives, mais féroces. Contre ceux-là, on avait, d'après Victoria (voir n^ 471), le droit de se défendre. Mais on persuada aux rois d'Espagne que la servitude était le seul moyen de les rendre sociables. En conséquence, ils autorisèrent à vendre comme esclaves ceux qui auraient été faits prisonniers de guerre. Dès lors, on ne se contenta plus de se défendre contre eux ; on les attaqua et on leur fit la guerre. Puis on chercha à justifier l'emploi des traitements analogues, que l'on faisait subir à des populations de mœurs primitives, mais nullement féroces, en les assimilant aux Caraïbes (Llorente, I, 190).

398. — On essaya en particulier de justifier les guerres entreprises contre les Indiens dans de nombreuses régions, en invoquant l'habitude qu'ils avaient de certains crimes contre nature, comme le cannibalisme, la sodomie, l'inceste, etc.

A cela les théologiens répondirent que l'on ne pouvait trouver dans ces faits, si répréhensibles qu'ils fussent, une juste cause de guerre : caries Espagnols n'avaient pas juridiction sur les Indiens ; ils n'étaiciit pas les victimes de ces crimes et no pouvaient non plus prétendre agir, soit au nom de l'empereur, soit au nom du pape ; car l'empereur n'est pas le maître du monde entier, et le pape n'a aucune juridiction sur les infidèles (i).

399. — Dans quelques cas, et en particulier lors de la conquête du Mexique (i), la question se présentait sous un aspect un peu difl'érenf. Malgré leur civilisation plus avancée et l'organisation sociale et poli-

Page 1