‹ La doctrine scolastique du droit de guerreChapitre 29 sur 277 · OBJECTIONS CONTRE LA GUERRE · texte numérisé non relu

OBJECTIONS CONTRE LA GUERRE

3. — Mais, répondrait-on peut-être, ce sont là des conseils et non des préceptes.

Ce n'est pas, fait remarquer Victoria (n° 244), une réponse suffisante ; car il no serait pas admissible que toutes les guerres entreprises par les Chrétiens le soient contre les conseils du Seigneur.

(les préceptes, dit saint Thomas, rappelant une parole de saint Augustin (voir n° 220), doivent toujours être observés par rapport à la disposition intérieure de l'àme, c'est-à-dire que l'homme doit toujours ôtre prêt à ne pas résister ou à ne pas se défendre, s'il le faut (i) ; mais quelquefois on doit agir autrement pour le bien général ou même pour le bien de ceux avec lesquels on combat (2).

Saint Augustin (Ep. 5, ad marcellinum) développe ainsi qu'il suit la même opinion :

L'homme juste et craignant Dieu doit être prêt à supporter patiemment la méchanceté de ceux qu'il désire voir ramenés au bien ; son but doit être d'augmenter le nombre des bons et non d'accroître luimême celui des méchants, en se joignant à eux par une méchanceté semblable à la leur.

Aussi ces préceptes de Jésus-Christ regardent-ils plutôt la disposition du cœur que ce qui se passe au dehors, et ne tendent-ils qu'à nous faire conserver au dedans la patience et la charité, nous laissant au surplus la liberté de faire au dehors ce qui paraîtra le plus utile pour ceux dont nous devons désirer le bien (3). C'est ce que Jésus- Christ même, ce parfait modèle de patience, nous a fait voir clairement par son exemple, lorsqu'ayant été frappé sur la joue, il répondit : « Si f aimai parlé, faites-le voir, mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ?» A prendre donc son précepte à la lettre, il ne Ta point accompli, puisqu'il n'a point tendu l'autre joue, et qu'au contraire il parla de manière à empêcher celui qui l'avait outragé de redoubler. Cependant il était venu dans la disposition, non seulement de souffrir des outrages tels que celui qu'on venait de lui faire, mais de mourir sur une croix pour ceux mêmes qui le traitaient de la

3. = (1) Une autre version porte: « Si cela n'est pas nécessaire ».

(2) Ad secundum dicendum, quod hujusmodi prœcepfa, sicut Augustinus dicil (in lib. de Serm. Dom. in monte, L. I, cap, 19), semper sunt servanda in praeparatione animi, ul scilicet sennper homo sit paratus non resistere, vel se non defendere, si opus fuerit. Sed quandoque est aliter agendum propter commune bonum, vel etiam illorum cum quibus pugnatur. Unde Augustinus dicit in Ep. ad Marcellinum (Ep. 5): (< Agenda sunt multa etiam cum invitis, benigna quadam asperitate plectendis. Nam cui licentia iniquitatis eripitur, utilitur vincitur, quoniam nihil est infelicius felicitate peccantium, qua pœnalis nutritur impunitas, et mala voluntas, velut hostis interior, roboratur.

(3) Paratus débet esse homo justus et pius patienter eorum malitiam sustinere, quos fleri bonos quœrit, ut numerus potius crcscat bonorum, non ut pari malitia se quoque numéro addat malorum. Dcnique isia prœcepta magis ad praeparationem cordis, quae inlus est, pertinere, quam ad opus, quod in aperto fit, ut tenealur in secreto animi patientia cum benevolentia, in manifesto autem id fiât, quod eis videtur prodesse posse, quibus bene velle debemus.

sorte, pour lesquels il disait à son Père du haut de cette croix : « Mon Père, pardonnez -leur, car ils ne savent ce qu'ils Jont. )>

On trouverait de môme que saint Paul n'a pas non plus observé le précepte de son Maître et de son Seigneur, lorsqu'ayant été frappé au visage, comme lui, il dit au prince des Prêtres : " Dieu vous frappera, muraille blanchie I Vous êtes ici pour me juger selon la loi, et contre la loi vous commandez qu'on me frappe. » Et comme ceux qui étaient présents lui disaient : « Vous injuriez le prince des Prêtres ? », il leur répondit d'une manière moqueuse : « Je ne savais pas, mes Jrères, que ce fût le prince des Prêtres, car il est écrit : Vous ne maudirez point le prince du Peuple ! » Ce qui allait à faire comprendre à ceux qui en auraient l'intelligence qu'en traitant Ananias de muraille blanchie, il avait voulu marquer que le Sacerdoce des Juifs n'était plus que grimace et hypocrisie, ayant été anéanti par l'avènement de Jésus-Christ ; car d'ailleurs, il n'était pas possible que saint Paul, qui avait été nourri au milieu de ce peuple où il avait étudié la Loi, ne connût point le prince des Prêtres, et il était trop connu lui-même de ceux qui étaient là présents pour les pouvoir tromper en faisant semblant de ne pas Je connaître.

C'est donc dans la disposition du cœur qu'il faut toujours accomplir ces préceptes de patience, en sorte que la volonté ne se départisse jamais de ces sentiments de charité qui font qu'on ne veut point rendre le mal pour le mal. Mais cela n'empêche pas qu'on impose aux méchants bien des choses qui leur déplaisent, et qu'on ne les punisse par une sévérité charitable qui regarde ce qui leur est utile plutôt que ce qui leur plairait. Car, avec quelque sévérité qu'un père puisse châtier son fils, il ne se dépouille jamais des sentiments de l'afTection paternelle ; mais ils ne l'empêchent pas non plus de traiter son fils d'une manière fort contraire à ce qu'il voudrait, et même de le faire souffrir, pour le guérir, malgré lui, par le mal même qu'il lui fait.

C'est pourquoi, si ces préceptes de Jésus-Christ s'observaient dans l'administration de la chose publique, on garderait la charité jusque dans la guerre, et l'on ne voudrait vaincre que pour ramener les vaincus à la piété et à la justice, et maintenir ainsi la paix dans la société civile. Car, il est bon d'être vaincu, quand on perd par là le moyen de mal faire, et il n'y a rien de plus malheureux que de prospérer dans le mal, puisque cette impunité entretient la licence des méchants et fait que leur mauvaise volonté, comme un ennemi invisible, se fortifie chaque jour de plus en plus (4).

(4) Ce passage de saint Augustin est intégralement reproduit dans le Décret (voir no 193) qui contient également (Causa XXllI, qu. IV, c. 51) le canon suivant: « L.i vindicte qui tend à la correction du coupable et n'exclut pas la miséricorde, n'empôctie pas celui qui l'exerce d'être disposé h supporter personnellement les injures de celui qu'il corrige. Mais pour cela, il faut qu'au lieu de la haine qui d'ordinaire enflamme lé cœur de l'tiomme qui se venge, ce soient l'affection et la mansuétude qui dominent en lui ; des parents qui punissent leur fils coupable nfln de le corriger n'ont pas à craindre qu'on les accuse de le détester (saint Augustin, De serm. Dom. m monte, lib. I, c. .37 et 3S) >»,

OBJECTIONS CONTUi: LA C.UKHHr: 23

g 3. — Tuoisn-Mt: onJECiiON : La (jnevre est coniraire à la paix, à iamour du prochain, ci au pardon des offenses.

4. — Mais, ri'poiid saint Thomas (m" 2-m), ceux qui font de justes fiuorres oui pour but la paix, et ils ne sont contraires qu'à cette paix mauvaise, que le Seigneur n'est pas venu apporter sur la terre, comme le dit l'Évangile (Math. X) ; suivant la pensée de saint Augustin (Ep. 2o5, ad Bonijacinm), « on ne demande pas la paix pour arri- « ver à la guerre : mais on fait la guerre pour obtenir la paix. Soyez « donc, dit-il, pacifiques en combattant, afin que par la victoire vous •■( ameniez ceux que vous combattez à une paix avantageuse » (i).

Chez les vrais adorateurs de Dieu, est-il dit dans le Décret (2), les guerres mêmes sont pacifiques, car elles ne sont entreprises ni par cupidité ni par cruauté, mais faites pour l'amour de la paix, dans le but de réprimer les méchants et de soulager les bons (3).

Certes, dit Suarez (n° 3i2, /j°), il faut autant que possible éviter la guerre, et n'y recourir que dans le cas d'absolue nécessité, quand aucune autre voie ne reste ouverte, mais elle n'est pas absolument un mal : car, les maux qu'elle entraîne, elle les entraîne par accident et il en surviendrait de bien plus considérables si elle n'était jamais permise. La guerre n'est pas opposée à la bonne, mais à la mauvaise paix : elle est au contraire le moyen d'atteindre une paix véritable et sûre. De môme elle n'est pus contraire à l'amour des ennemis : ce sont, non les personnes, mais les œuvres que déteste celui qui punit : et elle ne contrevient pas au précepte du pardon des otTenscs ; car la vindicte par les voies de droit peut être parfois justement poursuivie.

D'ailleurs, ainsi que nous le verrons plus loin (n°' 51 et 52), la guerre doit avoir la paix pour but, et on ne doit pas l'entreprendre, même lorsqu'on a de justes motifs de la faire, si elle ne doit pas avoir comme résullat d'assurer la paix de l'État (n« 53).

4. — (1) Ad tertium dicendum : quod etiam illi, qui Jusia bella gérant, pacem intendunt : et ita paci non contrariantur, nisi nialae, quam Dominus non venit miltere in lerram, ut dicitur Matth. 10; unde Auguslinus ilicit ad Bonifacium : « Non quaeritur pax ut bellum exciletur, scd beMum gerilur ul pax acquiratur. Esto ergo bellando pacificus, ut eos quos expugnas, ad pacis utiHlatem vincendo perdu cas. »

(2) Le Décret (Causa XXIII, qu. I, c. 6 ; voir n^ 197) indique ce passage comme extrait de saint Augustin {De diversis Ecclesiae observationibus) : mais on ne le trouve pas dans les œuvres actuellement connues de ce docteur. Voir également à ce sujet Décret, Causa XXIII, qu. I, c. 3 (n» 194), et De civ. Dei, XIX, 12.

(3) Apud veros Dei cultores etiam ipsa bella pacala sunt, quoe non cupiditate aut cTudelitale, sed pacis studio geruntur, ut mali coerceantur et boni subleventur.

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