LA GUERRE NE PEUT ÊTRE JUSTE DES DEUX COTÉS A LA FOIS
et ses raisons, ou si, sans entendre! l'autre partie, chacun avait le droit d'examiner son opinion et l'opinion contraire, el de prendre une décision d'après son propre jugement, le plus souvent il arriverait que chacun des princes jugerait avec raison et prudence, mais en sa faveur ; car chacun estime plus probable son opinion personnelle ; alors la guerre serait juste des deux côtés, si, lorsque chacun aurait étudié la cause et se serait arrêté à son opinion personnelle, la considérant comme la meilleure, l'un déclarait la guerre à l'autre ; or, cela est absurde ; car pour (jue la guerre soit juste d'un côté, il faut nécessairement que de l'autre, il y ait eu, ou tout au moins que l'on soit en droit de présumer qu'il y a eu injustice el faute: mais dans ce cas, il n'y aurait d'aucun côté, ni injustice, ni faute présumable.
Mais, si aucun des deux n'est tenu de se soumettre à la sentence de l'autre, si chacun peut de lui-même juger sa propre cause, chacun peut savoir, par son adversaire ou par la notoriété publique, que l'autre suit une opinion, considérée par lui-même et par ses conseils comme plus probable, et que par conséquent il ne commet pas de faute en cherchant à obtenir le royaume auquel il croit avoir droit; aucun n'a donc le droit de présumer une faute chez l'autre. Il n'y aurait ainsi aucune raison de juste guerre, puisque la seule raison d'une juste guerre est de punir, par mesure de justice vindicative, quelqu'un qui a mérité une peine, par une faute réellement commise, ou tout au moins que l'on a le droit de présumer.
Mais, dira-l-on, n'est-il pas admissible qu'une guerre soit juste des deux côtés, sans qu'aucun des adversaires soit coupable d'une faute et que l'on résolve ainsi par les armes la controverse de deux opinions également probables ?
Admettre qu'une guerre, hors le cas d'ignorance, puisse être juste de part et d'autre, en elle-même ; que l'on ait, après examen des arguments et des raisons des deux parties, le droit de mettre fin au débat ou à la querelle par la guerre, c'est une chose inouïe. Les débats d'opinions doivent se résoudre par la raison et non par les armes (i), et puisque, ainsi que nous l'avons démontré, le jugement d'un seul prince est insuffisant pour terminer le litige, il s'ensuit nécessairement qu'il faut recourir à une tierce personne (2).
Ainsi donc, une guerre entreprise par deux princes qui ne seraient ni l'un ni l'autre certains de leur droit et de l'injustice manifeste des prétentions de leur adversaire serait, non
22. = (i) « Il y a, dit Cicéron, deux manières de coai battre : l'uue par la discussion, l'autre par la force : la première est celle des hommes ; la seconde, celle des bètes. Il ne faut donc avoir recours à la seconde que s'il est impossible d'employer la première. »
(2) At concedere bellum justum ex utraque parle, non ex aliqua ignoranlia, ut diximus, sed per se, consideratis rationibus et fundamenlis utriusque partis, quod quidem inferatur ad dirimendara litem et conlroversiam opinionum probabilium, inaudilum est.Conlroversia enim opinionum judicio, non armis, postulat deflniri : cumque, ut probatum est, judicium unius principis non sufficiat contra aliuai ad dirimendam litem, necessario sequitur alicujus allerius judicio deflniendum esse (voir n" 174).
pas juste, mais injuste des deux côtés. L'ignorance seule peut, dans certains cas, faire que la guerre soit juste de part et d'autre.
§ 3. — Cas d'une ignorance invincible.
23. — Hors le cas d'ignorance, il est évident que la guerre ne peut être juste des deux côtés à la fois : car si l'une et l'autre des parties ont des droits évidents, il n'est pas permis de faire la guerre, ni pour attaquer, ni pour se défendre (i).
Ainsi parle Victoria (voir n° 273) ; et son disciple Soto déclare également (De Just. et juf\., Lib, v, qu. i, cap. 7) :
La guerre ne peut être juste des deux côtés à la fois, sauf le cas d'ignorance.
Encore faut-il que cette ignorance soit invincible, ou tout au moins légitime.
Alciatus (lib. 2, Paradox.), dit Covarruvias (op. cit., t. I, cap. 9), contre l'avis général de tous les docteurs, émet l'opinion qu'une guerre peut être juste des deux côtés à la fois. Quant à moi, je crois fausse l'opinion d' Alciatus et je partage la doctrine commune.
Pour que des ennemis soient opposés les uns aux autres, il faut qu'ils aient des droits opposés, dont l'un est juste, l'autre injuste. Si deux princes combattent pour la possession d'une province sur laquelle chacun deux croit avoir des droits, l'un et l'autre peuvent s'appuyer sur la justice ; mais en réalité, si celui à qui appartient la province a juste cause, il faut nécessairement que l'autre défende une cause injuste, puisque le juste et l'injuste sont deux choses contraires : il me semble donc évident qu'une guerre ne peut être en réalité juste des deux côtés ; mais elle peut être juste dans l'opinion des deux adversaires, si, tandis que l'un a vraiment le droit pour lui, l'autre combat de bonne foi, estimant par suite d'une ignorance légitime qu'il défend la juste cause (2). C'est dans ce sens que l'on peut comprendre ce que dit Alciatus.
En admettant, écrit Victoria (n" 27^), la possibilité d'une ignorance qui porterait sur un fait ou sur un droit, il pourrait se faire que la guerre soit juste par elle-même du côté de la partie qui a la justice pour elle, et que du côté de l'autre partie la guerre soit également juste, à cause de sa bonne foi : car l'ignorance invincible est toujours une excuse.
23. =^ (1) Seclusa ignoranlia inanifestum est quod non polest bellum esse jus. tum ex utraque parle. Quia si constat de jure et juslilia utriusque partis, dod licet in ronlrarium bellare, nec olTendendo, nec defendendo.
(2) Bona tamen flde aller bellum gérera potest, existimans justissimÀ ignorantià
su justnm fovcic tir.irain.
LA GUERRE NE PEl T ETRE JUSTE DES DEl X C«*)TÉS A LA FOIS ^9
El il définit de la façon suivante l'ignorance invincible (De Indis, 9, voir n^' 121).
Pour que l'on puisse reprocher à quelqu'un son ignorance, et qu'elle constitue une faute, il faut qu'elle soit « vinciblc » : il est nécessaire qu'il y ait une négligence en la matière, par exemple, qu'on n'ait pas voulu écouter ou croire celui que Ton écoutait ; et, au contraire, pour que l'ignorance soit invincible, il suffit qu'on ait mis à savoir toute la diligence dont un homme est capable.
Vasquez [op. cit.) partage cette opinion :
Personne jusqu'à ce jour n'a osé soutenir que la guerre puisse être juste des deux côtés à la fois, si ce n'est par accident, à cause de Vignorance invincible de l'une des parties, quand l'une ignore d'une ignorance invincible une chose que l'autre connaît : mais on n appellera Jamais ignorance invincible la divergence de deux opinions probables (3).
Et il ajoute :
Si l'un des princes qui fait la guerre apprend que l'autre ignore une chose, par suite d'une ignorance invincible, il doit s'efforcer de la lui faire connaître.
Quant au prince qui ne sait pas que l'autre est dans l'ignorance, il peut raisonnablement présumer chez lui une injustice et une faute, à raison de laquelle il est en droit de lui déclarer la guerre.
L'ignorance, et par suite l'excuse de bonne foi, pourra plus facilement se rencontrer chez les sujets.
Cela peut même fréquemment arriver pour les sujets : admettons en effet que le prince fasse une guerre injuste et qu'il soit, lui, conscient de son injustice : comme il a été dit, les sujets peuvent de bonne foi suivre leur prince, et ainsi de part et d'autre les sujets ont le droit de se battre (Victoria, n° 274).
24. — Gomme exemple de guerre juste des deux côtés à la fois, les théologiens ne citent qu'un seul cas qui est classique : c'est celui des guerres faites par les Israélites, sur l'ordre exprès et formel de Dieu, aux peuples qui habitaient la Terre promise et aux Amalécites.
En effet ces guerres, d'un genre spécial, comme le fait remarquer saint Augustin (1), étaient justes de la part des
(3) Nec ullus haclenus ausus fuit concedere hoc justura belium ex utraque parte, nisi ex accidente nimirum ob ignorantiam invincibilem allerlus partis : quia unus ignorât invincibih ignorantia aliquid quod aUus cerlo novit : qualis non censetur ignorantia quœ accidit ex opinionum probabilium contrarietate .