‹ La doctrine secrète des TempliersChapitre 21 sur 27 · RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE ET CONCLUSION · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE ET CONCLUSION

Les Templiers ne font point exception à cette grande loi qui régit l'existence des sociétés comme celle des individus et qu'on pourrait appeler la loi de contemporanéité : 1ls sont de leur temps. Pour s’expliquer leur mystérieuse doctrine, il n’est pas nécessaire de lui chercher des racines dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Un lien intime de solidarité lunit à celles qui florissaient et combattaient au XIII siècle, à cette époque orageuse où l'édifice entier du christianisme sembla menacé de s’engloutir dans la plus effroyable tourmente que l'Église eût encore affrontée. Si jamais on découvre en quoi consistait l’hérésie qui se développa vers 1258 dans un autre ordre militaire, aussi mondain, aussi dissolu que le fut celui du Temple, lordre des Hospitaliers de Saint-Jean, hérésie que Grégoire IX parvint à étouffer, nous prédisons dès à présent que cette découverte confirmera la loi qui vient d’être formulée.

L’hérésie des Templiers n’est done ni un fait isolé, unique dans l’histoire des ordres religieux de l’époque, ni un phénomêne anormal ne procédant que de lui-même et sans relalion avec ce qu’on peut appeler le milieu ambiant : de tels phénomènes ne se produisent pas plus dans l’ordre des idées que dans la nature. Par les premiers chapitres de. celte étude, le lecteur connaît maintenant la filiation et les dogmes fondamentaux des hérésies contemporaines de celle des Templiers; il a vu en quoi elles se rapprochent ou s’éloignent des hérésies antérieures et comment cette distinction permet de percer les ténébres qui entourent le secret

du Temple. Quelques pages suffiront maintenant pour résumer l’ensemble de la mystérieuse doctrine et pour déterminer à quelle hérésie chacun de ses principes fut em- ‘ prunté.

Avant tout les Templiers sont dualistes : ils reconnaissent deux principes opposés, l’un auteur des esprits et du bien, l’autre créateur de la matière et du mal. Cette spéculation si superficielle sur l’origine du mal est commune aux Gnostiques, aux Manichéens et aux Cathares, et nous l'avons retrouvée, sous une forme un peu différente, chez les sectes ismaéliennes en contact avec les Templiers. Sa généralité s'explique aisément : elle est la solution la plus grossière, mais en même temps la plus simple, des problèmes qui se présentent à l’esprit quand 1l réfléchit sur les causes finales de toutes choses. Pour l’ordre du Temple, c’est le dieu mauvais qui seul a créé les êtres animés d’une existence malérielle, qui préside à leur conservation, qui peut favoriser et enrichir ses fidèles et qui a donné à la terre la vertu de faire germer et fleurir les arbres et les plantes. Ces idées appartiennent aux Cathares primitifs. On se rappelle que les mots que nous imprimons ici en italiques se retrouvent à la fois et presque sans variante dans l’enquête dirigée contre les Templiers et.dans celle qui fut faite par l'inquisition contre les Cathares albigeois. Ainsi les Templiers reconnaissent tout ensemble un dieu bon, incommunicable à l’homme et, par conséquent, sans représentation symbolique, et un dieu mauvais auquel ils donnent les traits d’une idole d’aspect effroyable. En cela ils différent des Lucifériens, lesquels adoraient seulement le démon. Toutefois leur culte le plus fervent s'adresse au dieu du mal, qui seul peut les enrichir et combler l’ordre de toutes sortes de biens.

Dans la métaphysique de l’ordre du Temple, le dieu

mauvais n’est point en hostilité avec le dieu supérieur : il est au contraire son ami, comme le disait le Templier Casanhas. Cette thèse est celle des Bogomiles : elle permet de déterminer quelle était, dans l'opinion des chevaliers du Temple, l’origine du mauvais principe. Sans doute qu’à l’exemple des Bogomiles, ils ne voyaient point en lui légal du dieu supérieur, mais son fils aîné qui, chassé du ciel et ayant créé la terre visible et l’homme, fut obligé de recourir à son père pour animer son œuvre imparfaite et auquel, malgré sa rébellion, le père céleste conserve un involontaire attachement. L'ordre du Temple ne met pas les deux principes sur la même ligne : pour lui le dieu dwbien conserve sa supériorité et son antériorité sur celui du mal : il ya entre eux le rapport de père à fils et certaines relations amicales. En cela le dualisme du Temple diffère de celui des Ismaéliens; c’est par ce côté aussi qu'il s’écarte de celui des Manichéens qui reconnaissent deux dieux indépendants, éternels, chefs de deux empires différents, ennemis l’un de l'autre par leur nature même ‘. - Tandis que les Cathares purs et les Bogomiles croient au docétisme, à la vie simplementapparente et fantasmalique de Jésus, les Templiers se rangent, sur cette grande question, à l’opinion extrême des Lucifériens. La perte de Jérusalem, celte 1dée que le Dieu pour lequel ils versaient leur sang n'avait pu défendre son tombeau, explique cette chute profonde, cet abandon désespéré des plus chères croyances, ces flèches lancées contre le Saint-Sépulcre. Ils ne tombérent pas à demi. Ils allérent d’un bond à lopposé le plus extrême de la doctrine de la rédemption par un Dieu fait homme. Ils ne dirent point comme les Bogomiles : Jésus

! Beausobre a essayé de prouver le contraire ; mais voyez les textes formels de saint Augustin, Cont. Faust., LXXI, et MATTER, t. IE, p. 78.

est le second fils de Dieu, il a vécu sur la terre, mais seulement en apparence, et sans participer aux infirmités et aux souffrances humaines. Ils dirent avec les Lucifériens et avec la fraction la plus malsaine des Euchêtes : Le fils aîné de Dieu, Satanaël ou Lucifer, a seul droit aux hommages des mortels ; Jésus, son jeune frère, ne mérite point cet honneur. Ge second fils de Dieu joue dans le ciel un rôle secondaire et sans Influence sur le sort de l'humanité. «€ Il n’y a pas grand cas à faire de lui, parce qu’il est trop jeune ‘. » Il ne s’est point mcarné. L'homme qui a paru en Judée et qui à usurpé ce nom sacré n’était qu'un larron, un imposteur mis à mort, non pour racheter les fautes des hommes, mais pour ses propres fautes. « L'homme Jésus n’est mort que pour ses péchés. » Il faisait outrage au vrai Dieu en se disant dieu et roi des Juifs; mais il se repentit au dernier moment, et le Pére céleste lui pardonna en même temps qu'à Marie Madeleine. On a vu toute la portée de celte associalion : elle s'explique par ce fait que, pour les Lucifériens, le faux Jésus avait été le complice des débauches de la Madeleine.

Les insultes à la croix, le reniement du Sauveur, l’omission des paroles sacramentelles de la messe sont les conséquences de cette négation absolue de la divinité du Christ. Les Bogomiles, eux aussi, rejetaient le saint sacrifice qu’ils qualifiaient d’immolation aux démons qui habitent les temples ; ils le remplaçaient par la quatrième demande de l’oraison dominicale : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » Quant à la croix, les Cathares en général n'avaient aucune vénération pour ce symbole de la foi chrétienne. Ils disaient ne pas comprendre qu'on püt être chrétien et exposer aux regards des fidèles l’instrument de l’ignominie et du supplice du Christ : au lieu de vénérer la

‘ Déposition de Foulques de Troyes, déjà citée.

croix, il fallait l'avoir en horreur. Cette opinion régnait surtout chez les Bogomiles. Les Templiers allérent beaucoup plus loin, et, comme le dit un des leurs, ils ne virent dans la croix qu’un morceau de bois, d’accord en cela avec les Lucifériens, pour qui le symbole,de la rédemption n'était que Pinstrument du juste supplice d’un malfaiteur.

Les cérémonies secrètes, les réunions nocturnes des chevaliers sont également conformes aux pratiques des Lucifériens, qui tenaient leurs assemblées dans des lieux souterrains qu'ils appelaient, sans doute par antiphrase, des caveaux de pénitence.

Dans la cérémonie du consolamentum, les Cathares remettaient au frère consolé, en souvenir de son initiation, un fil de laine ou de lin dont il devait se ceindre le corps et qu'on appelait symboliquement son vêtement. On reconnaît là cette fameuse cordelette des Templiers qui a tant exercé l'imagination des érudits.

Chez les Cathares, le baiser de paix était donné deux foïs sur la bouche par le parfait au consolé et se transmettait de proche en proche à tous les assistants *. C’est là, selon toute vraisemblance, l’origine première des trois baisers tant reprochés aux chevaliers du Temple. Seulement, au contact de la métaphysique sensualiste des Lucifériens, ces baisers perdent leur pur caractère : ils ne se donnent plus seulement sur la bouche. |

Les Templiers professaient lopinion erronée qu’il était au pouvoir du grand-maître ou de ceux qui présidaient les chapitres, qu’ils fussent laïques ou non, de les absoudre de tous leurs péchés et de leur remettre même ceux dont ils ne s’élaient point accusés, soit par pudeur, soit par

‘ Archives de l’inquisition de Carcassonne, copies de Jean de Doat, XXII, fo 412, 6.

Ée

al Et L-

L “Chr Amol Le ae

| LA ana ee

Page 1