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POURQUOI LES COFFRETS NE PEUVENT ÊTRE ATTRIBUÉS AUX TEMPLIERS. — EXAMEN DU PRÉTENDU GNOSTICISME DE L'ORDRE.
Nous avons hâte de sortir de ces brouillards et d’émettre, au sujet des monuments Pas de tant de discussions, quelques idées claires, propres à élucider nettement, sinon la question de leur origine, du moins celle de leur attribution à l’ordre du Temple.
Nous ne croyons pas, en effet, qu'il soit indispensable pour l’objet de cette étude de déterminer exactement quelle secte a symbolisé là ses idées religieuses: I] nous suffit de démontrer que les coffrets qu’elle a produits portent des traces incontestables de gnosticisme et de la doctrine des émanations, et que rien ne révélant dans l’ordre du Temple la pratique de cette doctrine, il ne peut être accusé d’être l’auteur des sculptures qu’on lui impute et dont, par une pétition de principes et un singulier renversement d'idées,
l’on a prétendu inférer la nature de ses croyances religieuses.
De toutes les figures sculptées sur les deux coffrets, là plus significative est celle qui orne le couvercle de celui d'Essarois. Placée ainsi, seule et sans autre accompagnement que ses attributs, au-dessus de l’ensemble de scènes qui se déroulent sur les flancs latéraux, elle leur sert de lien et d'explication, elle est le résumé et comme la clé de voûte de tout le système religieux que ces scènes développent. On a vu que la même figure, entourée d’adorateurs, se montre, élevée sur un socle, à l’angle d’un des grands côtés du même coffret, et qu’elle existe également sur plusieurs coffrets du cabinet impérial de Vienne, où des mystères ophitiques paraissent représentés.
Or, s’il est un fait avéré et reconnu de tous ceux qui ont étudié l’ensemble de ces monuments, c’est que cette figure est l'expression même et le symbole le plus significauf du gnosticisme. Elle est androgyne, car elle porte de la barbe et des mamelles pendantes; elle a de plus des parties sexuelles qui, dans les diverses figures analogues, Sont tantôt masculines, tantôt féminines. Aux pieds de celle qui se détache en ronde-bosse sur le couvercle du coffret d'Essarois, se trouvent un crâne, une étoile à sept rayons et le pantalpha, formé de deux triangles superposés. Au-dessus de sa têle, se voient le soleil et la lune, et de chacune de ses mains levées tombe une chaîne tendue. Tout cela est reconnu pour gnostique : la chaîne symbolise la lignée des éons émanés du créateur. Autre fait non moins vraisemblable : c’est ce personnage androgyne qui parle dans l'inscription et qui dit : « Notre souche, c’est moi avec sept autres. » Ces mots qu’on lit également sur les inscriptions analogues du cabinet impérial de Vienne et qui sont les seuls dont le sens soit à peu près certain, ces mots con-
firment la légitimité de l'attribution du coffret à une école gnostique. [ls énoncent la fameuse ogdoade, fondement de toute la théogonie gnostique et qui est aussi la base de celle des Ophites. | - Quelques brèves explications sur ces deux doctrines et sur les différences radicales qui les distinguent de celle des Templiers sont ici indispensables.
La théogonie gnostique repose sur cette idée principale que le vide existant entre l’Être absolu et le monde matériel est comblé par une série d’éons ou d'êtres surnaturels émanés de l’essence incréée. Ces éons divins, ces déterminations successives et personnelles du Dieu suprême, se déroulent deux par deux, chaque éon masculin ayant à côté de lui un éon féminin qui le complète : la loi des couples ou des syzygies est la loi universelle de l'existence et de la vie, et c’est pourquoi chaque couple peut être représenté sous-la forme d’un être associant les deux sexes, d’un personnage androgyne ‘. Le Dieu suprême, l’abîme, le Bythos, n’a en face de lui que sa compagne, dont le nom féminin en grec signifie silence. C’est la plus haute des syzygies. Le premier éon, né de Bythos et de Silence, est la Raison, éon mâle dont la compagne est la Vérité ; le deuxième couple sorti de Dieu comprend le Verbe et la Vie, le troisième l'Homme et Y'Église ou Esprit-Saint. Telle est la première série des émanations divines, l’ogdoade suprême, le plérôme divin. La seconde série se compose des éons engendrés par les puissances soit séparées, soit unies du Plérôme. Le dernier éon est Sophia, la sagesse d’en bas. Cest cette Sophia qui a créé le monde terrestre, mélange de matière pure et d'esprit, mais copie bien imparfaite d’un type déjà fort imparfait lui-même. Ce monde, misérable reflet
4 V. BeAUSOBRE, Hist. crit. du Manichéisme, 1. 1, p. 582.
d’un modèle divin, les Gnostiques valentiniens l’appelaient l’œuvré d’un dieu en délire. Heureusement le premier né de Dieu, la Raison, a envoyé son Christ et son esprit pour suppléer à l'impuissance de Sophia et relever les hommes de leur misérable abaissement. La Sagesse elle-même, ramenée par le Christ vers sa céleste origine, devient un intermédiaire dont ce dernier se sert ts rattacher tous les êtres sensibles au monde des éons !
Telle cest, en aperçu ré Eres la gnose de Valentin, lequel enseignait vers l’an 140 après J.-C., et dont l’école fut la plus florissante de toutes celles qu’a produit le gnosticisme. L'école des Ophites, dont l’existence fut un peu plus longue, modifia cette doctrine en y introduisant des éléments empruntés aux Sabiens et aux Manichéens. Ce sont surtout, on se le rappelle, les emblèmes de celte école qu’on croit reconnaître dans les monuments attribués aux Templiers.
La Sophia gnostique, légèrement dénaturée, joue un grand rôle dans ce système. De l’union du Dieu suprême, du Bylhos avec sa Pensée, naissent un être parfait, Chris- Los, qui porte aussi le nom de Mäle et de Droit, et un être imparfait qui s’unit à Christos et qu’on désigne sous les noms d'Homme-femme, de gauche, de Npoivewos et de Sophia- Achamot. Cette dernière donna naissance au démiurge Jaldabaoth et lui communiqua la puissance de créer. Ialdabaoth répéta, dans sa sphère inférieure, l’œuvre créatrice du Dieu suprême. Il donna naissance à un ange qui fut son image, lequel en produisit un second qui en produisit un troisième, et ainsi jusqu’à six. Ces six anges, joints à
* V. VACHEROT, Hist. de l’école d'Alexandrie, t. 1, p. 215 à 217. Voyez aussi MATTER, BEAUSOBRE et un article de M. Albert RÉVILLE : Saint Irénée et les Gnostiques, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 février 1865.
Jaldabaoth et à leur mère commune, Sophia, forment l’ogdoade ophitique, reproduction d’un des mythes les plus anciens qui aient paru sur la terre : on le retrouve dans les dieux de la première théogonie d'Égypte, dans les sept archanges de la Kabbale, dans les sept Amschaspands du Lend-Avesta dont Ormuzd est le chef. Rompant alors avec la Sagesse, sa mère, et par elle avec le monde supérieur, laldabaoth entreprit de se créer un monde à lui : il fit l’homme en qui, tout aussitôt, se concentra la lutte entre cette mère irritée et ce fils rebelle, et pour mieux assurer son empire sur celte créature ainsi tiraillée entre le bon et le mauvais principe, 1ltira du plus profond de la matière un être semblable à lui, chargé de conduire au mal les êtres humains. Ce fut Ophiomorphos, l'esprit serpent de qui les Ophites empruntaient leur nom et qu’on trouve aussi désigné sous le nom d’Oplhis. Il avait un corps de serpent et une tête de lion, figure qui se rencontre sur beaucoup de monuments ophitiquès. Telle est l’origine du culle que les Ophites rendaient au serpent. Au IVe siècle, les évêques de Chalcédoine et de Nicomédie surprirent les assemblées secrètes de ces sectaires et firent luer les reptiles destinés aux cérémonies.
Les Ophites, comme presque toutes les sectes dualistes, se divisérent en deux grandes branches, affectant les tendances les plus opposées aussi bien dans leurs spéculations religieuses que dans leur morale. Les uns (c'était le petit nombre) considéraient Ophis comme un bon génie, partant de ce principe que Sophia, son aïeule, était un génie de cette nature. Geux-là observaient la morale la plus sévêre et une continence absolue, afin de ne pas disséminer la semence de lumière par l'acte de la génération ‘. Les autres,
1 Hist. crit. du Gnosticisme, t. 11, p. 167, 174,
au contraire, obéissant à l’antique idée qui met le serpent en rapport avec le principe du mal, voyaient dans Ophis un mauvais génie. Suivant eux, le premier devoir d’un pneumatique était d’anéantir lempire du mauvais ange, ses œuvres, ses institutions, ses lois. En foulant aux pieds toutes ces lois, l’homme, disaient-ils, se place au-dessus d’elles ; il affranchit le principe de lumière qu'il porte en lui, il monte au rang des pneumatiques *.
Les principaux représentants de cette branche de lPophitisme furent les Cainisles dont nous avons déjà parlé. Ennemis déclarés. des doctrines mosaïstes, c’élait pour prouver leur dédain de toutes les lois judaïques et le mépris de la matière sur laquelle règne Jéhovah qu’ils recommandaient tous les vices que ce dieu proscrit, tous Îles plaisirs, toutes les débauches. Ils s’y livrèrent «en ellet, au rapport de leurs adversaires, avec la plus effroyable licence, «et cela, dit M. Matter, en dérision des mauvais anges, dont ils pratiquaient ainsi les œuvres, tout en les insultant par de bizarres invocations *. » Caïn, suivant eux, était un pneumatique, un être supérieur en possession de hautes lumières et, par cela même, persécuté par le chef du monde matériel, faldabaoth, qui n’avait su créer qu'un monde imparfait et grossier : c'était en s’affranchissant de toutes les lois reçues qu'ils entendaient secouer le joug du démiurge *.
À partir du Vle siècle, les Ophites, qu'Origène affectait déjà de rayer du nombre des sectes de son temps, ne figurent plus guêre dans l’histoire. Cependant ils se continuérent dans l’école de Carpocrate, dont les principes les plus
Hist. crit. du Gnosticisme, t. IX, p. 173.
2AI0 CNALTE 14.14 5 p20999;
caractéristiques sont en affinité avec ceux des Caïnistes, et de laquelle sortirent les Barbelonites, les Phaibionites, les Prodiciens et les Adamites *, mais chez laquelle on ne trouve presque aucune trace d’éonogonie et du système des émanations ?. Il en faut dire autant des Pauliciens, important parti qui, bien que décimé par les empereurs d'Orient, était encore florissant au XIIIe siècle, en Dalmatie et en Thrace : tout en empruntant quelques-unes des opinions religieuses des Ophites, les Pauliciens rejetèrent absolument toute l’éonogonie valentinienne et ophitique *. A leur tour, ils introduisirent quelques-unes de leurs idées chez les Euchètes, dont une des branches, comme nous lavons dit, professait des opinions très-analogues à celles des Luciferiens. On voit quels rapports de consanguinité unissent toutes ces sectes et combien il est difficile, surtout en présence du vague dans lequel flottent tous les récits anciens qui les concernent, de les distinguer et de les classer méthodiquement. Cependant il est possible d'établir entre elles quelques distinctions nettes et tranchées, en n'ayant égard qu’à leurs dogmes fondamentaux.
Il n’est pas malaisé, par exemple (et ce point seul intéresse notre sujet), de montrer combien la théogonie gnostique et ophitique diffère profondément de celles qui ont été exposées dans la seconde partie de cette étude, et à laquelle se réfère la doctrine des Templiers. Ce qui fait le fond de cette théogonie, c’est le système des émanations, ce sont ces éons qui, de l’essence incréée, descendent insensiblement et par couples jusqu'aux derniers rangs de l'être. Cette grande épopée métaphysique qui commence à Dieu pour se dénouer sur la terre, est bien différente de la
‘ Hist. crit. du Gnosticisme, L. AK, p. 400, it pra:
prosaïque précision du dualisme cathare primitif ou mitigé. Il n’y a pas là seulement deux dieux, un dieu supérieur, principe du bien, et un dieu inférieur, auteur de la matière et du mal. Avec Bythos, dieu suprême, le gnostique: valentinien adore Sophia, maladroite créatrice de la terre, et son fils Christos, qui a relevé le monde de sa misérable condition. Pour le At ophite, des hommages sont dus à la fois à Bythos, à Sophia, à Taldabaoth, auteur de la création terrestre, et à Ophiomorphos, génie du mal. L’ogdoade, les émanations, l’androgynisme, tous ces mythes sont inconnus des Cathares.
C’est vainement aussi qu’on en chercherait la trace che les Bogomiles qui forment l’un des grands rameaux du dualisme cathare mitigé, ou chez les Pauliciens et les Euchètes auxquels les Bogomiles paraissent avoir emprunté plusieurs éléments métaphysiques. Tout le luxe du gnosticisme égypen est inconnu aux uns comme aux autres ; toute cette éonogonie, que Valentin devait à la vieille théologie des bords du Nil, leur est étrangère. Les seuls éléments gnostiques qui se soient mêlés au bogomilisme par son contact en Thrace avec les Euchètes se réduisent à l’anthropomorphisme de Dieu et de ses fils, aux mythes sur Satanaël et sur la création de l’homme et du serpent, idées qui rappellent les conceptions gnostiques de l’école syriaque, et enfin à la doctrine sur l'honneur à rendre aux démons !. « Ce dernier point, dit M. Schmidt, incompatible avec un système qui pose en principe l’antagonisme du bien et celui du mal, a été rejeté, dès les premiers temps, par les Cathares proprement dits, et n’a été conservé que par les Bogomiles et, dans son acception la plus grossière, par
1 SCHMIDT, Hist. et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeots, t. II, p. 62 et 266.
les Lucifériens. » Ces derniers eux-mêmes, malgré la prédominance qu’ils accordaient à Lucifer, étaient simplement dualistes, et rien n’atleste l'existence, dans leur grossière théogonie, de l’ogdoade et de la chaîne des éons.
En général, et c’est là le point de vue qui domine cette question, toute secte procédant des Cathares ne connaît pas la doctrine des émanations : les travaux les plus récents de la critique religieuse ont parfaitement établi ce fait important ‘. Entre le Catharisme et la mythologie gnostique, les analogies sont purement fortuites, et, loin d’accuser une filiation historique, elles ne proviennent, comme les analogies avec le Manichéisme et le Paulicianisme, que de la communauté du point de départ, de la spéculation sur l’origine du mal. La secte cathare et toutes les sectes congénères ont pu arriver par elles-mêmes à des idées semblables à celles des gnostiques ; mais dans ces sectes, nous le répétons, point de trace de la doctrine des émanations.
Il en faut dire autant des Templiers. Rien, ni dans les actes d'accusation, ni dans les enquêtes dressées à leur sujet, n'indique qu'ils aient professé cette doctrine ou qu’on les en ait même soupçonnés. On ne saurait extraire de ces documents d’autres principes religieux que ceux que nous avons fait connaître. Le lecteur a déjà pressenti, et nous essaierons, en terminant, ac Jui montrer plus clairement encore que ces principes sont un mélange de ceux des Cathares, des Bogomiles et des Lucifériens. Or ces hérésies élant étrangères à la doctrine des émanations, les Templiers n’ont pu y puiser ce qu’elles ne contenaient pas. La démonstration qui précède s'applique donc à l’ordre du Temple en même temps qu'aux trois sectes qui viennent d’être nommées et rend inutile une démonsira-
1 V. notamment SCHMIDT, t. Îl, p. 33.
tion spéciale à cet ordre, laquelle ne serait qu'une répétilion.
On cst donc amené à conclure que les coffrets et les autres monuments invoqués dans la question des Temphers, par cela seul qu’ils portent des traces reconnues de la doctrinc gnostique des émanations, ne sauraient être altribués à l’ordre du Temple, et que c’est à tort qu’on a prétendu en induire la preuve du gnosticisme que l’ordre aurait professé et des pratiques abominables qu’il aurait empruntées à cette hérésie. Si cette erreur qui, depuis soixante ans, a tant de fois égaré la critique, est désormais rayée de l’histoire, on nous pardonnera peut-être d'être arrivé à ce résultat par un chemin aride et trop long sans doute au gré du lecteur, malgré nos efforts pour l’abréger. Il faut déblaver avant de bâtir, et ce préliminaire indispensable exige souvent plus de temps et d’efforts que l'œuvre même.
En terminant sur cette question, ajoutons ici quelques. réflexions qui ne sont pas sans valeur. Sans doute les inscriptions gravées sur les coffrets d'Essaroïs et de Volterra dénotent la main ignorante de graveurs qui copiaient ce qu’ils ne comprenalent pas, mais cela ne suffit pas pour prouver que ces monuments aient été exécutés en Europe et qu'ils ne soient pas l’œuvre d’une secte gnostique. Il y avait trèsvraisemblablement, tant dans le royaume de Jérusalem que dans lempire latin de Constantinople, bien des graveurs aussi ignorants de l'arabe que ceux qui vivaient alors en Occident. Est-il bien sûr, de plus, que ces coffrets appartiennent au XIIIe siècle, comme le pensait M. de Hammer? Ne serait-on pas tout aussi fondé à les rapporter au XIVe, et à une époque postérieure à la suppression de l'ordre du Temple? C’est là une question que pourrait peut-être éclaireir l’étude des inscriptions qu'on y remarque, compa-
rées avec celles des deux statues d’albâtre du cabinet des médailles dont nous parlons plus haut en note, el avec ies inscriptions analogues existant à Vienne. Enfin le fait que le coffret d’Essarois a été trouvé à une lieue environ d’un prieuré de l’ordre du Temple n’est qu’un bien faible argument en faveur de la thèse que nous combattons et qui l’'attribue à cet ordre. Quand bien même il serait établi (ce qui ne l’est nullement) que le prieuré de Voulaine à possédé ce coffret, cela ne prouverait nullement que les Templiers en soient les inspirateurs et y aient symbolisé leurs principes religieux. [ls pouvaient l'avoir rencontré dans leurs possessions d'outre-mer, d’où il tire probablement son origine, et l'avoir apporté en France avec beaucoup d’autres choses rares et précieuses qui composaient leur trésor. Ce n’est là toutefois qu’une supposition : aussi la démonstration tirée des différences radicales existant entre la doctrine des Templiers et celle que révèlent les coffrets nous semble-t-elle bien autrement solide et probante.