I — LE SYNDICALISME EN GENERAL
Branche du mouvement associationniste, sa « principale manifestation », le syndicalisme a été présenté par Duguit et comme doctrine et comme mouvement. Bien qu’il les traite en même temps et que dans sa pensée tous les deux soient très étroitement liés, Duguit fait la distinction notable entre «a doctrine et le mouvement syndical actuel. Dans sa doctrine, il s’occupe du fonds du syndicalisme et de son fait générateur. I] traite sa facon de présentation, son contenu, ses caractèrer, aussi bien qu’il esquisse son but et prévoit les conséquences au’il peut impliquer. Quant à son mouvement, il s’en occupe tel au’il est et précise ses points de vue au sujet de ce qu'i! doit être,
I, 1. — Le fait générateur de sa doctrine syndicale, Dugui! le trouve dans l’interdépendance sociale résultant de la division du travail social (2). 11 voit en syndicalisme la consécra-
(1) Duguit : Traité, t. II, p. 9.
(2) Duguit : La Représentation syndicale au Parlement, p. 30.
[EN ft tion juridique de la différenciation entre les hommes qui =: lieu d’après leurs dépendances professionnelles ainsi que l'aboutissement logique de sa théorie sur cette différenciation. Ainsi, l’interdépendance sociale est le fond de sa doctrine, sa base fondamentale, A l'instar de Durkheïm et par sa propre observation, Duguit trouve qu’en société la division du travail social existe. C’est cette division du travail qui implique en même temps la différenciation entre les hommes aussi bien que leur interdénendance, C’est cette division des hommes au: va les conduire aux classes sociales par suite et à raison €. leur dépendance sociale et professionnelle. Mais elle n’est pas tout. L’organisation de ces classes est nécessaire. Et elle e° possible seulement quand on lui donne une « structure juridique définie » (1). C’est par le syndicalisme qu’elles vont l’acquérir, c’est par elle enfin que le syndicalisme se constituera. Donc dans la pensée de Duguit, l’acquisition de la « structure juridique définie » des classes sociales n’est pas seulement conditionnée par le syndicalisme, identifiée avec lui, maïs elle est également constitutive du syndicalisme, sa base et son fond, D’où son syndicalisme est la traduction de l’état de f<' basé et conditionné uniquement par la division du travail social et pas du tout un mouvement qui se fonde sur l’opposition de deux classes comme le prétend le synydicalisme révolutionnaire. En réalité ,d’après lui, il est le mouvement composé de toutes les classes qui ont par lui revêtu une « structure juridique définie » et qui est en même temps le produit et le résultat de cefte organisation juridique des classes sociales.
2° Fondé sur la division des classes sociales, sur leur différenciation et leur interdépendance, le syndicalisme de Duguit ne se limite pas exclusivement à la classe ouvrière, « n’est pas restrent à la classe des travailleurs manuels » (2). Pour lui. le syndicalisme est un mouvement plus large, beaucoup plus
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: mn port : La Représentation syndicale au Parlement, p. 30: Traité IT -p99:
(2) Duguit : Traité, t. II, p. 9.
profond. Corporatif, son syndicalisme s'étend en dehors de la classe des travailleurs « sur toutes les classes sociales », déter-
. minées et conditionnées par la division du travail social. S’éter-
dant sur tous les éléments de force économique et sociale, le syndicalisme, d’après le doyen de Bordeaux, prend la forme de tous les éléments qu'il représente. Ainsi on rencontre orga nisèes en syndicats certaines classes dont la participation à la vie sociale est nécessaire comme celles des travailleurs manuels, intellectuels, des petits propriétaires, Même « les capitalites purs qui ont une mission sociale importante à remplir : fournir les capitaux aux entreprises qu’en n’a pas encore trouvé le moyen de réaliser sans capitaux » (4) constitueront une classe à part et s’organiseront en syndicats. Enfin, comme le mouvement syndical forcément s’étendra « progressivement à tous les travailleurs sociaux, je veux dire à tous ceux qui apportent une part quelconque dans la division du travail social » (2), les syndicats de Duguit engloberont tous ces travailleurs de la société et deviendront ainsi les seules organisatiors réelles de la société future. Les hommes et les femmes ne se distingueront pas. Les femmes seront groupées en organisations syndicales aussi bien que les hommes (3). Et la société ne sera que l’image et l’ensemble des différents syndicats professionnels.
3° C’est ainsi que Duguit présente sa propre conception des classes. Il ne nie pas l’existence de classes sociales. Mais il n’admet pas comme Marx qu’il y a uniquement deux classes. Duguit affirme qu’il y a plusieurs classes, autant que de manifestations différentes de l’activité humaine. Donc, en rejetant
la doctrine marxiste, Duguit précise en même temps les des-
sous de son syndicalisme et propose ses conceptions syndicales fondées sur la solidarité sociale et la division du travail. Premièrement, il considère qu'entre les classes sociales l’opposition n’existe pas, qu’il y a une solidarité qui conduit à l’entr’ aide et à la collaboration. Secundo qu’il n’y a pas seulement
(1) Duguit : La Représentation syndicale au Parlement, p. 31.
(2) Duguit : La Représentation syndicale au Parlement, p. 33. (3) Duguit : Traité, t. II, p. 591.
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deux classes. L'observation des faits, le seul moyen scientifique lui a relevé qu’il y a « une série très nombreuse de classes aussi nombreuse qu’il y a d'ordres de travaux participant au développement de la vie sociale » (1), Par là ainsi, Duguit nie catégoriquement les prétentions marxistes à savoir qu’il y a seulement deux classes et qu’il y a également une opposition entre elles, en affirmant au contraire sa doctrine sur l’existence de plusieurs classes réciproquement liées l’une à l’autre et qui collaborent et qui doivent collaborer, Mais I: duguisme et le marxisme ont aussi un point commun incontestablement. C’est quand chacun d’eux affirme, en se plaçant à son point de vue, l’existence des classes sociales non seulement aujourd’hui, mais même dans le passé. D’après Marx, jusqu’à nos jours « toute l’histoire de la société humaine est l’histoire des luttes de classes » (2) entre les oppresseurs et les opprimés, ce qui veut dire que depuis que l’histoire a connu les faits qui constituent ses premières pages, les classes sociales existent. Duguit croi également que les classes sociales ont toujours existé et qu’elles ne peuvent pas ne pes exister. Il dit : « L’existence des classes est un fait d’ordre naturel qui se rencontre à des degrés divers dans toutes les sociétés » (3). Donc, ce n’est pas notre époque qui se caractérise par la division des hommes en classes, toutes les sociétés l’ont connue, Ainsi, ils arrivent à une même conclusion extérieure, mais profondément divisés dans les motifs et dans les voies de leur arrivée, Marx croit qu’il y avait toujours de l’antagonisme entre les hommes par suite de l’exploitation d’us homme par un autre, ce qui les avait poussés à se grouper e* deux classes opposées. C’est la lutte pour le prophète socialiste qui détermine les classes. Duguit arrive, au contraire, à la notion des classes par la division du travail social, qui par suite de la différenciation, implique la collaboration entre les hommes. Donc, c’est la division du travail qui amène le doyen de Bordeaux à l’affirmation de l’existence des classes sociales. D'où leur différence quant au substratum de leurs affirmations
(1) Duguit : La Représentation syndicale au Parlement, p. 30. (2) Manifeste communiste, p. 20.
(3) Duguit : Le Représentation syndicale au Parlement, p. 31.
et leur ressemblance quant à la conclusion finale extérieure à laquelle ils arrivent.
4° Sa doctrine syndicaliste se caractèrise ensuite par les buts qu’il pense réaliser par son syndicalisme, par les ambitions qu’il croit que le syndicalisme possède et par un ensemble assez cohérent qu’il se propose de mettre en œuvre par son syndicalisme, D’après lui, le syndicalisme tend en premier lieu à défendre les intérêts des classes des professions organisées en syndicats (1). En positiviste, Duguit voit bien que la défense des intérêts de classe d’une catégorie professionnelle donnée s'impose aux travailleurs sociaux de celle-ci Il ne nie pas la nécessité de cette défense, il l’admet, mais ne sépare pas la défense des intérêts des classes de la collaboration de ces classes. Leur défense n’est guère possible d’après lui que dans les cadres de cette collaboration professionnelle. «La conciliation des intérêts divergents » (2) étant son second but, c’est à elle qu’il subordonne la défense des intérêts de classe, espérant par là. bien qu’il ne le dise pas, concilier le général et le particulier. Le moyen pratique, il le trouve en contrats collectifs du travail qui doivent être « librement consentis » (3) pour que l’indépendance des classes soit sauvegardée et pratiquement ré°lisée. Ainsi donc, Duguit croit par cette conciliation des irt” rêts divergents, réaliser son troisième but : la coordination « en faisceau harmonique de toutes les classes sociales » (4). Harmoniquement organisée, cette société enfin fera naître : l’égard de ces classes sociales « une série de pouvoirs et des devoirs réciproques » (5). Tout étant bien organisé dans cette société future de Duguit, chacun saura ce qu’il faut et ce qu'il doit faire et de quoi il faut s’abstenir. Evidemment, et par là. et ainsi la norme sociale de Duguit apparaît entrant en jeu.
5° C’est l’étude de la doctrine de Duguit qui nous a conduit à connaître certains caractères déterminants de ses conceptions
() Duguit : Traité, t. II, p. 32.
(2) Duguit : Traité, t. II, p. 32.
(3) Duguit : Traité, t. II, p. 32.
(4) Duguit : Traité, t. II, p. 9.
(5) Duguit : Traité, t. I, p. 667.