VI INTRODUCTION
veilleuse les phénomènes si variés et si multiples de rame humaine, et de tous ces éléments pris à la terre et au ciel, il bàlit l'édifice de la théologie catholique. Six siècles ont passé, et, pas une pierre n'en a été détachée ; les âges, au contraire, lui ont donné, comme aux vieilles cathédrales, cette couleur des temps qui consacre les grandes choses en les couvrant de leur majesté. Aussi, de l'aveu de tous, saint Thomas d'Aquin est un des plus grands théologiens; nous dirions le plus grand, si saint Augustin ne partageait pas sa gloire.
Saint Augustin et saint Thomas d'Aquin, voilà les deux cimes de la théologie.
Le premier a plus d'ampleur, un vol plus libre, une pensée aussi haute, mais revêtue de plus de charmes et trahissant les ardeurs d'une àme où se reflète le soleil de Carlhage : le second est plus austère, moins enthousiaste, plus précis, aussi élevé et plus sur, aux yeux de ceux qui connaissent les abus que l'on a faits des doctrines de saint Augustin. Du reste, ils se complètent parfaitement l'un l'autre, et quand on a médité saint Thomas, on éprouve le besoin de prendre saint Augustin et de chanter avec lui la doctrine que le premier a enseignée.
Saint Thomas d'Aquin occupe donc avec saint Augustin le premier rang parmi les théologiens, et personne aujourd'hui ne songe à le lui disputer. Mais ce qu'on ignore généralement, c'est que saint Thomas est un des plus grands maîtres de la vie spirituelle. Non
seulement ou l'ignore, mais quelques-uns de nos lecteurs croient de bonne foi qu'il est téméraire de lui donner ce titre.
Que saint Thomas soit le plus grand des théologiens, on ne le conteste pas; mais en faire un guide de la vie intérieure, n'est-ce pas s'exposer à vouloir prouver l'impossible, et compromettre la véritable gloire du grand docteur en lui attribuant une qualité qu'il n'a pas? Saint Thomas d'Aquin est trop froid, trop méthodique, trop enchaîné dans les langes d'Aristote pour guider les âmes mystiques qui ne raisonnent pas, mais qui aiment, qui n'ont pas la prétention de connaître Dieu, mais qui l'adorent dans la simplicité de leur cœur; la vie intérieure est un élan d'amour vers Dieu, et l'astreindre aux règles sévères d'une théologie rationnelle, c'est l'entraver et la détruire.
Ces objections proviennent de deux sources: d'abord d'une connaissance trop superficielle des doctrines de TAnge de l'école, et en second lieu de l'idée fausse que l'on se fait souvent de la vie intérieure et mystique. Les objections qui ont pour cause une élude trop rapide de la théologie de saint Thomas, tomberont d'elles-mêmes par le simple exposé que nous nous proposons d'en faire; quant aux autres, il est bon d'en dire un mot avant d'entrer en matière.
La vie intérieure consiste essentiellement dans la connaissance de Dieu et dans la pratique des vertus qui peuvent, autant que le permet la faiblesse de la créature,
Inous faire approcher de notre divin modèle. €3)7
VIII TNTROnUCTION.
Cette définition, dira-t-on, ne diiïère pas de la définition de la vie simplement chrétienne: car la vie chrétienne n'est que la connaissance de Dieu et la pratique des vertus.
I^^Je prie de remarquer que la vie intérieure ne peut pas, quant au fond, différer de la vie chrétienne : la première n'est en effet que la seconde arrivée à l'état de perfection relative. Leurs deux éléments fondamentaux doivent donc être les mêmes, avec cette différence que^ dans la vie intérLCure, la connaissance de Dieu est plus intime et plus parfaite, la pratique des vertus plus persévérante, plus profonde, plus ardente.
La vie intérieure n'est donc que la vie chrétienne élevée à sa plus haute puissance ; il n'est pas étonnant dès lors qu'elles puissent se renfermer l'une et l'autre dans les termes d'une même définition, surtout si l'on tient compte de la distinction énoncée plus haut.
Est-il besoin d'expliquer cette définition et de prouver que la connaissance de Dieu est le premier fondement de la vie intérieure? Sur quoi donc reposerat-elle? Le but de la vie intérieure n'est-il pas le ciel, c'est-à-dire, la contemplation de Dieu pendant l'éternité? Ne devons-nous pas, par conséquent, nous mettre, dés ici-bas, en harmonie avec notre fin en nous efforçant de connaître Dieu? C'est cette vérité incontestable que Thaulére exprime dans ces belles paroles : « Il y a une excellente observation qui peut servir beaucoup pour procurer un véritable avancement spirituel et pour
LA DOCTRINE SPIUITUELLE DIÎ S WNT THOMAS D AQUIN. IX
faire croître en nous la haute idée que nous devons avoir de la grandeur et de la majesté de Dieu : c'est que notre esprit, dans sa méditation et dans son exercice, conçoive et se représente Dieu toujours plus grand, toujours plus incompréhensible, et que, sachant que son sentiment n'est pas fondé sur l'incertitude de son opinion, mais sur la vérité de l'Être divin, il règle suivant cette maxime son entendement et sa conception, autant qu'il est en son pouvoir, et autant qu'il plaira à Dieu, par une bonté féconde et effective, de se manifester à lui dans cette lumière ténébreuse et dans ces ténèbres lumi- :ieuses. Celui qui profile dans cet accroissement intérieur de l'esprit, rejette toutes les pensées et toutes les considérations des choses créées ; car plus Dieu parait grand à la connaissance de l'âme, plus les créatures lui deviennent petites et imperceptibles (1) » . Celle dernière phrase est, à elle seule, tout un traité de vie intérieure.
Quand Dieu paraît grand à la connaissance de l'âme, les créatures lui deviennent petites. Mais pour que Dieu paraisse grand, il faut le connaître, le contempler, essayer de sonder ses insondables mystères ; c'est à ce prix seulement, que les créatures nous sembleront petites. Sans cela, les créatures, ces éternels rivaux de Dieu dans le cœur de l'homme, nous paraîtront grandes et belles : si nous n'avons pas le contre-poids de la vue de Dieu, si la grandeur et la beauté éphémères des créa-