‹ La doctrine spirituelle de St. Thomas d'AquinChapitre 152 sur 297 · LA MORTIFICATION DES SENS · texte numérisé non relu

LA MORTIFICATION DES SENS

L'homme est un admirable résumé de la création car Dieu a réuni en lui l'esprit et la matière. Dieu avait accordé à Adam non seulement la plénitude des facultés que sa nature réclame, mais encore il l'avait comblé de ses dons absolument gratuits et auxquels il n'avait aucun droit. Dans cet état l'homme jouissait d'une paix profonde, car sa raison dominait les vies inférieures et les gouvernait à son gré. La faute originelle en enlevant à l'homme la vie surnaturelle, laissa la raison sans défense contre les empiétements des puissances inférieures, l'harmonie fut détruite, et les sens se révoltèrent contre la raison. Le but de la mortification est de rétablir l'équilibre en réprimant les écarts de la vie inférieure et de rendre Pempire à la raison et à la grâce.

Les maîtres de la vie spirituelle divisent la mortification en mortification active et en mortification passive.

La première, comme son nom l'indique, a pour agent principal notre volonté aidée de la grâce ; dans la seconde c'est surtout Dieu qui consomme la purification de l'àme. La purification passive est le prélude des plus hautes opé-

rations surnaturelles ; nous en parlerons quand nous traiterons des mystères de la vie unitive. Il ne s'agit, dans ce chapitre, que de la mortification active.

Elle se divise à son tour en mortification des sens et en mortification de l'esprit.

On mortifie les sens quand on s'interdit leurs actes mauvais, dangereux, permis mais inutiles.

La gradation que nous signalons est évidente. Il n'y a pas de difficulté pour les deux premiers degrés car, ainsi que nous l'avons dit en parlant de la tentation, tout chrétien et à plus forte raison une âme intérieure doivent s'interdire les actes qui peuvent être une occasion de péché.

Mais il ne faut pas s'en tenir là, on doit se priver des actes inutiles, si l'on veut avancer dans la vie spirituelle.

Qu'y a t'il de plus inoffensif et, en apparence de plus légitime, que de contempler un beau paysage, d'écouter une musique harmonieuse, d'aspirer un parfum pénétrant et de savourer un mets délicat ? Le crime n'est pas grand, c'est à peine une imperfection et cependant les saints se le reprochent. Leur exemple nous invite à nous mortifier dans ces actes inutiles pour expier les fautes nombreuses que les sens nous ont fait commettre. Les impulsions délicates de la grâce pénètrent difficilement dans une âme dont la vie sensible n'est pas mortifiée. La voix du bienaimé n'arrivera pas au cœur de celui dont l'oreille est trop attentive aux harmonies de la terre. On peut nous dire, il est vrai, que l'âme s'élève vers Dieu par la contemplation des choses créées et que saint François d'Assise entre autres, ne cessait de bénir Dieu dans ses œuvres.

Nous répondons que, si l'on considère la vie sensible à

DB SAINT THOMAS d'AQDIN. îtji

ce point de vue et comme moyen d'aller à Dieu, ses actes sont non-seulement permis mais encore fort utiles, mais nous envisageons la question sous un autre rapport. Nous ne parlons en effet que des actes permis inutiles, et nous disons que le devoir d'une âme intérieure est de les réprimer : « Emportez votre lyre, dit un prophète, « je ne veux pas écouter ses chants » (1). Si la lyre m'apporte les échos du ciel, oh ! chantez alors, car elle me rappelle la patrie, si elle n'exprime que les mélodies de la terre, brisez la ; la terre me semblerait trop belle et elle me ferait peut être oublier le ciel.

Saint Augustin traite admirablement cette question dans ses confessions : « J'avoue, dit-il (2), que je me plais « volontiers à ces chants qu'anime votre sainte parole, « lorsqu'il sont exécutés par une voix habile et suave ; « mais cependant je n'y reste pas attaché, et je peux « m'en arracher quand je le veux. Cependant, grâce aux ft pensées qui leur donnent la vie, peut-être méritent-ils « d'obtenir dans mon cœur quelque place privilégiée, et « j'ai peine à trouver celle qui leur convient. Quelquefois <• je crois leur accorder plus d'honneur qu'ils ne méritent, « lorsque je m'aperçois que vos saintes paroles, accomft pagnées de chant, m'enflamment d'une plus vive ardeur « pour la piété ; car tous les sentiments de notre àme « ont chacun leurs modulations correspondantes dans la « voix et dans le chant, et, par je ne sais quelle harmonie « secrète, les unes ont le pouvoir de réveiller les autres. « Mais le plaisir des sens, auquel je ne dois point permettre de subjuguer mon âme, me trompe souvent, « lorsqu'au lieu de suivre humblement la raison, grâce à

Page 1