‹ La domination du moineChapitre 13 sur 69 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

SICCIO

Revenons un moment à Tannée 1849. Rentrons dans la demeure des Pompeo et voyons ce que devint l'innocente petite victime.

Nous avons déjà parlé du vieux serviteur Siccio. Il était né dans la maison des Pompeo, il y avait été élevé, puis il avait été Tun des meilleurs serviteurs de cette noble fiEunille qui lui témoignait sa sollicitude par mille égards touchants. Ces bienfaits ne furent pas perdus. Le dévouement, l'affection que Siccio portait à ses maîtres, lui fit aimer le petit orphelin. Il le considérait presque comme son propre fils.

Il était bon, simple de cœur. Mais cette simplicité ne lui fermait pas les yeux sur les menées du père Ignace. Il voyait avec douleur s'accroître l'influence que le Révérend exerçait sur sa maltresse, et il tremblait des dangers que courait le pauvre enfanta

Hélas ! que pouvait faire un serviteur, môme le serviteur le plus dévoué? Pourraît-il résister ouyctIcment à Ignace ? Oserait-il même élever l'ombre d'un doute sur la pureté des intentions du médecin spirituel, du confesseur de sa maîtresse ?

La confession! cette arme terrible, cemoyenrde séduction , ce subtil artifice pour surprendre les secrets de la famille, pour tenir enchaîné le sexe superstitieux I

Siccîo pouvait-il combattre seul contre des armes aussi puissantes ?

Il ne pouvait rien, mais il résoltit de veiller sur l'enfant.

Ignace cependant avait flairé la défiance du vieux serviteur, et il le fit chasser quelques jours après le décès de la signora Virginia.

Avant de partir, Siccio surprit ce court dialogue échangé entre le révérend père et sœur Flavîe :

— Que ferons-nous de cet enfant ? demanda la sœur*

— Il nous faut le porter aux Enfants*Trouvés, répondit le prêtre. Il y sera à Tabri de toutes les diaboliques tentations, de toutes les hérésies de ce siècle pervers. D'ailleurs, il nous sera facile de no pas le perdre de vue. '

Et il échangea avec sœur Flavie un regard tellement significatif que Siccio sentit un frisson courir sur tous ses membres.

Il résolut dès lors d'arracher le pauvre petit à ces démons.

Mis à la porfe de l'hôtel desPompeo, il eut soin d'y laisser la plus grande partie de ses hardes afin d'i^voir

76 La bOMîKAtlON U MOINE

roccasion de revenir. Il choisit le moment où Ignace et Flavie s'étaient éloignés pour réclamer son bien.

Dès qu'il eut réuni ses effets, il se faufila jusqu'à la chambre de l'enfant. Il trouva la malheureuse petite victime pelotonnée dans un coin, pleurant de froid et de faijp.

Siccio avait rempli ses poches de bonbons et de friandises. Il prit le chétif enfant dans ses bras, trompa sa faim avec ce qu'il avait sur lui, le pressa contre sa poitrine pour le réchauffer, caressa ses pauvres petits membres engourdis et finit par l'endormir. 11 le dissimula alors dans son paquet de vêtements et sortit avec précaution de la maison.

Aussitôt qu'il eut tourné l'angle de la place, il prit une voiture et se fit conduire à l'humble chambre qu'il avait louée dans une maison située à l'extrémité d'un des faubourgs les plus éloignés de la ville.

Arrivé là, il découvre l'enfant, le réveille et le présente à la maîtresse du logis comme son petit-fils. -

Le père de Muzio avait été un amateur passionné d'antiquités. Il avait fait une foule de recherches dans les ruines de l'ancienne Rome, et Siccio lavait toujours accompagné dans ses pérégrinations scientifiques et artistiques. Le serviteur zélé avait rapporté de ces expéditions une connaissance très -approfondie des monuments de la ville et de la Campanie.

Le devoir qu'il s'était imposé d'élever l'enfant abandonné l'empêcha de songer à se remettre en service.

L'idée lui vint alors de tirer profit de ce qu'il avait appris avec son maître et de prendre l'état de cic4rone.

C'est un état qui rapporte peu. Il suffisait à peine à subvenir aux nécessités les plus urgentes de la vie du vieux serviteur et de l'enfant.

Quelques années se passèrent ainsi, lui, arpentant la ville, décrivant aux étrangers t(xis ses monuments, en faisant l'historique ; Tenfent grandissant, s'ébattant au soleil, se fortifiant, devenant jeune homme enfin.

Le soir, Siccio oubliait sa fatigue, sa lassitude, à la vue de ce fils adoptif. Un sourire de ces beaux yeux, de cette ravissante bouche enfantine le récompensait amplement de toutes ses peines,

Siccio était heureux.

Mais la vieillesse vint, et avec elle toutes les infirmités qui sont la conséquence trop fréquente d'une vie de ce grand labeur.

Malgré tous ses efibrts, Siccio ne pouvait plus subvenir même aux modiques d<^j|fnses de logement et de nourriture ; il lui fallait n^^l^'enant compter sur Muzio.

L'enfant avait quinze ans, il était grand, bien fait, sa démarche était à la fois noble et gracieuse. Siccio le regardait avec fierté, et retrouvait en lui la noble allure de ses anciens maîtres, et il eût voulu lui épargner tout travail, le servir comme il avait servi son père et son aïeul. Maïs, hélas! que pouvait-il? Le pain manquait. Il fallait aviser quelque moyen de ne pas mourir de faim.

C'est alors qu'il pensa à introduire Muzio, comme modèle, dans les principaux ateliers de Rome. Il ne le fit pas sans un serrement de cœur, et cependant il éprouva un tressaillement de j dit

les maîtres do l'art vanter la beauté du jeune adolescent.

Siccio crut le moment venu de révéler à Muzio le secret de sa naissance et la manière dont il avait été dépouillé de son héuitage. •

L'indignation du jeune honirae fut extrême; elle ne fut surpassée que par la reconnaissance qu'il voua à Siccio.

Dès lors, l'état de modèle lui devint odieux, il ne s'y soumettait que lorsqu'il n'avait aucun autre moyen de subvenir aux besoins du vieillard qui avait tant travaillé pour lui, qui avait été son ami, son protecteur, son père. Que n'aurait-il pas fait pour lui? Il travaillait comme manœuvre, prenant Touvrage partout où il se trouvait; il remplaça souvent Siccio dans les fonctions de cicérone. Sa beauté noble, altière, poussait les étrangers à lui donner une rétribution ; mais jamais on ne le vit tendre la main. Les lazza7^oni rappelaient en riant « signor. »

La faiblesse de Siccio croissait tous les jours ; bientôt il lui fut impossible de sortir. Muzio, malgré tous ses efforts, gagnait fort peu, et une sombre tristesse s'emparait de lui.

Un soir — soir mémorable — peu de temps après l'aventure de Julia, une femme soigneusement voilée entra dans le cliétif logement de Siccio. Le vieillard était seul. La mystérieuse apparition s'approcha de la petite table, près de laquelle il était assis, déposa, à sa portée, une bourse bien remplie et dit :

— Voici quelque chose qui pourra vous être utile, mon digne ami. N'ayez aucun scrupule à l'employer,

et ne cherchez pas à découvrir la main qui vous l'apporte. Si par hasard vou5 la connaissez, que ce soit votre secret.

La dame voilée disparut avant que Siccio, paralysé par rétonnement, eût recouvré la parole.

Elle avait eu soin de fermer la porte derrière elle.

Page 1