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LA BELLE ÉTRANGÈRE

Rome est le musée des beaux-arts, le cabinet de curiosités du monde entier.

On y trouve réunis les vestiges de l'ancien monde, grec et romain.

Temples, colonnes, statues, les épaves de l'antique et sublime génie de la Grèce s élèvent sur tous les points de la ville : Praxitèle et Phidias coudoient Raphaël, Michel-Ange et cent autres maîtres.

L'étranger est frappé d'admiration et de stupeur à la vue de tant d'œuvres colossales. Ici un théâtre, là un arc de triomphe, plus loin un temple, partout des fontaines, des monstres marins faisant jaillir de leurs narines des torrents d'eau écumante, partout aussi des ruines.

Souvent, hélas ! à côté des bas-reliefs les plus admi- *

rablos qui retracent en caractères sublimes les exploits merveilleux dos siècles passes, on voit se dessiner l'image de la mi Ire et d'autres symboles superstitieux.

Maigre ces souillures, nos ruines sont encore splendidcs. En leur présence, on se sent encore saisi d*un saint respect. On s'oublie a les contempler. On y revient tous les jours , tous les jours plus épris do leur grandiose beauté. Elles élèvent notre cœur et ravivent notre âme.

C'est au moins ce qu'éprouvait Juiia, la r.obl? fitlc d'Angleterre.

Elle résidait d Rome depuis plusieurs années, etollo consacrait tout son temps à l'étude de nos grands chefs-d'œuvre de l'art. Chaque jour on la voyait devant Tun ou l'autre de nos monument^^, dessiner tout ce qui lui semblait beau.

Michel-Ange l'attirait particulièrement. Elle s'oubliait des heures entières devant la colossale statue de Moïse. Son imagination vive, ardente, entourait cette puissante tête d'une auréole, elle y découvrait des profondeurs d'expression que d'autres n'auraient su voir. La majestueuse grandeur de cette œuvre la saisissait, la pénétrait, elle se croyait en présence d'un être surnaturel.

Née en Angleterre , élevée dans cette patrie de la liberté, elle s'était, à l'âge de raison, volontairement séparée de ses amies, elle s'était arrachée à sa famille pour venir habiter auprès des trésors artistiques qu'elle idolâtrait. Elle voulait vivre librement, entêteà-tête avec eux.

Mais un sentiment plus tendre, une passion plus

vivante, vint à son insu reléguer au second plan le Moïse de Michel-Ange et les merveilles de l'art grec.

Son amour des beaux-arts l'avait conduite dans les principaux ateliers de Rome. Celui de Manlio avait un attrait spécial pour elle. Elle aimait à s'entretenir avec le sculpteur, non-seulement de l'art, mais des grandes questions politiques.

Ses heures passaient rapidement dans cet échange familier de pensées généreuses, et Manlio ne travaillait jamais mieux que lorsqu'il avait auprès de lui son bel interlocuteur, comme il appelait Julia.

Muzio servait souvent de modèle à Manlio.

Avec quelle attention il écoutait les entretiens du sculpteur et de la noble étrangère ! Comme son cœur battait lorsqu'on touchait à l'avenir de son pays ! Entendre discuter le gouvernement de sa patrie, entendre parler de liberté, et rester muet lui-même, c'était impossible.

Il entra dans la discussion avec tant d'ardeur, il émit des pensées si nobles que Julia fut saisie d'admiration et de respect. L'idéal qu'elle s'était formé de la race flère des Quirites, elle le trouvait dans la personne d'un modèle en haillons,

A 1 etonnement succéda bientôt un sentiment bien doux.

Chose étrange ! Cette superbe fille d'Angleterre aima l'obscur Muzio.

Il était pauvre, mais que lui importait sa pauvreté !

Et Muzio, comprit-il cet amour ? le paya-t-il de re'our ?

Oui, sans doute, il le comprit. Mai$ sa fierté natu-

La domination t)U moInë H

relie lui faisait refouler au plus profond de son cœur ses sentiments les plus ardents.

Il eût versé avec bonheur jusqu'à la dernière goutte de son sang pour elle , mais jamais il ne se permit un seul mot qui pût trahir sa passion.

N'était-il pas pauvre, réduit à l'état de modèle, parmi les mendiants ?

Et elle, n'avait-elle pas beauté, bonne .rs, richesses ? Ne conservait -elle pas son rang parmi l3S patriciennes ?

Ces pensées l'accablaient. Tous les jours, il demeurait plus sombre.

Si encore il avait pu la protéger sans qu'elle le sût?

L'occasion de rendre service à Julia se présenta bientôt.

A Rome, les femmes les plus indépendantes ont souvent besoin d'un bras pour les défendre.

Elle revenait un jour de l'atelier de Manlio : c'était peu de temps avant l'arrestation du sculpteur. Elle' n'avait d'autre escorte que sa vieille et fidèle nourrice. Au tournant d'une rue, deux soldats ivres fondent sur die et l'entraînent dans une ruelle.

Muzio la suivait de loin. Il vit la brutale attaque des tieux ivrognes et se précipita au secours de Julia. D'un coup, il étendit un des misérables à ses pieds ; l'autre prit la fui Se.

Julia, pâle d'effroi, tremblante demotion, le remercia d'une voix mal assurée et lui demanda en grâce de 1 accomiwgner jusqu'à sa porte. Il ne fut que trop heureux d'obéir û cetto prière.

ArrjYéo devant sa maison Ju^îa lui tendit la main

avec un sourire do roconnaissancc. Muzio prit cette main aiméo, et il lui semblait que son cœur allait éclater tant son bonheur était grand.

A partir de cotte soirée mémorable, le descendant des Pompeo consacra son poignard au service de la noble étrangère.

Le hasard voulut que Julia vint à l'atelitTde Maulio au moment où Silvia et sa fille entraient au palais Corsini.

Le garoon d'atelier lui raconta tout ce qui était arrivé et lui expliqua l'absence des deux femmes.

Ce récit émut la jeune Anglaise. Tout lui paraissait si inexplicable !

Elle voulut attendre le retour de Silvia et s'assit en réfléchissant aux faits qui venaient de se passer. Elle se mettait Tesprit à la torture pour découvrir la clef du m3stère.

Elle fut interrompue dans sa méditation par la brusque entrée d'Atlilio, qui demanda immédiatement à voir Clélie et sa mère.

Julia lui parla de la pétition qu'eiies étaient allées présenter au cardinal.

A cette nouvelle, Attilio demeura un instant consterné, puis il voulut courir au palais. Ce fut avec peine que Julia le retint. Elle exigea tous les détails qu'Attilio pouvait lui donner sur rinfcrnale machination mise en jeu [îar Son Éminence.

Le jeune artiste insista . ur l 's dangers pressants que courait Clélie ; quant à Manlio^ il était maintenant

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n'y avait plus aucune inquiétude à avoir sur ^n sort. C était Clélie, Clélie seule qu'il fallait sauver.

Julia réfléchit un instant. Puis elle se leva d'un air déterminé. Sa résolution était prise. Elle avait rencontré le cardinal dans le monde, elle avait visité son palais, elle avait accès auprès de lui. Elle irait donc, de ce pas, lui demander ce qui retenait ses amies aussi longtemps loin de leur demeure.

Elle sortit en promettant à Attilio de revenir promptement et en lui ordonnant de prendre un peu de repos.

Il en avait basoin. Il était brisé de fatigue et ■d'anxiété, et pendant que l'ouvrier reprenait un à un tous les détails des deux dernières journées, il s'assoupit.

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