‹ La domination du moineChapitre 15 sur 69 · JULIA · texte numérisé non relu

JULIA

Ce même jour, vers le soir, se trouvèrent réunies dans la petite chambre de Siccio trois personnes qui, par leur beauté, eussent réjoui l'œil le plus difficile.

La beauté est un caprice du sort, et il est souvent injuste d'y attacher tant d'importance. La grandeur de l'esprit ne se reflète pas toujours dans la forme du corps. J'ai connu des cœurs nobles, ardents, généreux, renfeanés dans une châsse qui n'attirait aucunement les regards, qui parfois même les repoussaient. Souvent aussi des traits superbes cachent une âme vile. Malgré cela, ITiomrnese sant attiré par la beauté; elle impose non-seulement l'admiration, mais elle inspire la; confiance, l'affection.

On a du bonheur â parler des traits nobles de son père, de la beauté de sa mè re, de sa femme, de ses

enfants; on suivra plus volontiers un chef beau comme Achille, qu'un général laid comme Thersite.

Quelle injustice de la nature que ces dons qu'elle retire aux uns pour les multiplier aux autres! A quelles souffrances cruelles elle condamne les malheureux déshérités dont le cœur, véritable sensitive, se referme avec douleur à la vue du mépris, ou, ce qui est pire encore, de la pitié des làvorisés !

Julia, car c'est elle qui est la perle de notre petit groupe, revient du palais et raconte à Attilio et à Muzîo et sa visite et tout ce qu'elle élait parvenue à connaître après avoir quitté Procopio. Elle est superbe d'indignation.

— Oui, s'écria-t-elle en terminant, il m'a dit, il m'a juré qu'elles étaient parties. Mais voyez la puissance de Torl Même dans cette caverne du vice, j'ai pu obtenir la vérité en payant un valet ! Nos deux amies sont encore au palais. Elles y sont retenues, je devrais dire détenues par ordre de Son Éminence.

A cette nouvelle, l'angoisse se peignit sur les traits d' Attilio. Il passa sa main sur son front comme s'il cherchait à effacer une image horrible, se leva et se promena en long et en large dans la petite chambre, 11 n'aurait pu rester tranquillement assis.

Julia, profondément émue par cette douleur morne, s'avança vers lui, et lui mettant la main sur le bras :

— Du calme, Attilio, du calme I Comment pourrezvous venir en aide à Silvia et à votre Clélie si vous n'avez aucun pouvoir sur vous-même, si vous ne pouvez maîtriser vos émotions ? Il vous faut une grande présence d'esprit, une volonté assurée, ferm^ et froide

pour réussir dans ce que vous entreprendrez, mon amî.

— Vous avez raison. Vous avez toujours raison, signora, dit Muzio qui jusque-là s'était tenu un peu à l'écart. .

Les trois jeunes têtes discutèrent alors le meilleur moyen d'arracher Clélie et sa mère des mains du cardinal. Muzio offrit d'aller prévenir Silvio de se tenir prêt, avec quelques-uns de ses compagnons, à dix heures du soir, pendant que la signora resterait avec Attilio.

Il aimait la belle étrangère avec toute la passion de sa nature méridionale, et cependant la perspective de la laisser en tête-à-tête avec Attilio, si séduisant et si beau, n'éveilla pas en lui la moindre idée de jalousie.

Et Julia elle-même ne courait aucun danger en se rapprochant des deux jeunes amis, en donnant à l'un une amitié chaleureuse, à lautre un amour pur, ardent, concentré, un amour que ni la fortune, ni le temps, ni la mort n'ont pu détruire.

Tous les deux sont trop nobles de cœur pour exprimer d'autres sentiments qu'un respect profond pour la jeune fille qui s'associe à eux volontairement et de tout cœur.

— Non, répondit-elle, je vais vous quitter tous les deux à présent. A dix heures je vous ^ attendrai en voiture près de la Piazza, et j'emmènerai au loin nos deux amies dès que vous les aurez délivrées.

Elle sortit, trouva à la porte sa nourrice qui la suivit chez elle, et l'aida à faire tous les préparatifs nécessaires pour la fuite de la famille du sculpteur.

Julia ayait généreusement épousé la cause des perse-

cutés, elle s'associait à leur destinée, ignorante et insouciante du danger qu'elle courait elle-même en le faisant. Elle était heureuse de se rendre utile. Elle était heureuse aussi du sentiment qui inondait son âme. Elle avait appris depuis peu Thistoire de la nais* sanca et des malheurs de Muzio, et cette histoire, loin de diminuer son amour, lui donnait une ardeur nouvelle.

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