LA RÉTRIBUTION
Justice ! mot sacré , comme les puissants de la terre abusent de toi !
N'est-ce pas en ton nom que Christ, le juste, a été sacrifié?
N'est-ce pas en ton nom que Galilée a été mis à la torture ?
N'est-ce pas encore en ton nom qu'en Europe quelques familles gouvernent les nations et entretiennent entre elles des guerres continuelles au nom ronflant de loyauté, gloire militaire, etc., etc !
C'est aussi au nom de la justice que Procopio et Ignace occupent le palais Corsini.
Au dehors, c'est la populace, la canaille, Attilio, ma foi, et Muzio et Silvio avec une vingtaine des trois ce^its.
La î)OMlNATtOl4 DÛ liOtNB 03
Ils veulent obtenir justice à leur manière.
Le cœur de c:s hommes du peuple est heureux, il eot joyeux comme à la veille d'une fùle, il bat parce qu'il espère, parce qu'il sent approcher l'heure de Taction.
Ils se promènent deux par deux, trois par ti*ois dans les rues qui avoisinent le palais, en attendant que riiorloge sonne dix heures.
Tandis qu'ils attendent, entrons et voyons ce qui s'était passé depuis midi.
Silvia revint lentement à elle, il fallut des heures pour qu'elle fût en état de marcher.
Yerâ le soir seulement , Ignace put remplir le rolc qu'il .avait à jouer et faire appeler les deux femmes âgées.
Clélie laissée seule eut peur. Elle flaira la trahison.». Comment pourrait-elle se défendre, la pauvre enfant, si on voulait la surprendre?
Elle se rappela le stylet en or qui retenait ses cheveux. Elle le tira et le mit à sa ceinture , puis elle attendit.
Procopio espérait la trou.er facile, si elle était déjà fatiguée par plusieurs heures d'une attente inquiète.
Demeurer sur le qui-vive une heure, deux heures, trois heures, brise le plus vigoureux. L'imagination s'exalte, les inquiétudes prennent des proportions monstrueuses... Sa mère ne revenait pas... L'aurait-o:i emprisonnée?... Aurait-on repris son père?^..
Comme il savait tout admirablement calculer,* ce digne prélat !
Il ne se pressait donc pas, malgré ses appétits libi-
dineux, de faire, suivant son expression, « le siège de la forteresse. » En gourmet, il garda ce bon morceau pour le soir.
Il se revéïit alors de ses plus belles robes, espérant éblouir la simple fille par Téclat de sa personne, et donnant à sa figure une expression de tendre bienveillance, il ouvrit la porte de la chambre où Clélie était prisonnière.
— Ma fille, dit-il en s'approchant d'elle, j'ai voulu vous assurer moi-même qu'il n'adviendrait aucun mal à votre père. C'est pour me procurer ce bonheur que vous avez été retenue aussi longtemps ici, — et c'est aussi pour vous dire, ô la plus ravissante de toutes les femmes I que depuis le jour où je vous ai aperçue pour la première fois, mon cœur n'a cessé de battre pour vous de l'amour le plus brûlant.
Clélie recule épouvantée. Le regard passionné du cardinal la fait frissonner. L'instinct la pousse à se réfugier derrière une petite table.
Procopio la poursuit. La rougeur de la pudeur outragée monte aux joues de la jeune fille, et elle réussit à garder toujours la table entre elle et Prccopio. Il a beau plaider , il a beau jurer que le pardon de son père ne sera accordé qu'à ce prix, il n'obtient rien que des mouvements de profonde répulsion^ que des regards d'horreur, qu'un mépris majestueux.
Fatigué de cette résistance, il appelle ses î^colytes, toujours à portée de sa voix.
Ignace et Gianni entrent.
Clélie comprend le danger. Elle s'écrie d'Une voix stridente en saisissant son stylet :
— Si VOUS osez m'approcher, si vous osez me toucher, j'enfonce ce poignard dans mon cœur I
Procopio n'était pas habitué à tant de résistance ; il ne comprenait pas tant de vertu.
Il veut arracher l'arme des mains de la jeune Romaine ; mais elle se dégage violemment et le blesse à la main. La colère, le désespoir ont centuplé ses forces.
Furieux, il fait signe à ses deux aides de dé:$armer Clélie.
Tous les trois, comme autant de démons, ils entourent la courageuse enfant ; ils réussissent à la désarmer malgré une défense héroïque, et au moment où elle allait se frapper. Les mains de ces infâmes sont couvertes de sang; ils avaient reçu plusieurs blessures dans la lutte, et de simples instruments cqmplaisants qu'ils étaient, ils sont devenus agresseurs irrités.
Gianni s'empare violemment de la main droite de la victime, Ignace de la gauche, et Procopio l'entoure de ses bras et la serre contre lui.
Enchaînée par ces horribles chaînes vivantes, la jeune fille est entraînée, portée plutôt vers une alcôve cachée par des tapisseries.
Au même instant, il se fait un grand bruit dans le vestibule, et avant que les trois bourreaux aient pu déposer leur victime sur le lit, deux hommes superbes de colère, de fureur, se précipitent sur eux.
Le premier est Attilio, il vole vers sa fiancée que les lâches ont laissée tomber pour tâcher de fuir. Muzio leur barre la retraite et appelle Silvio, qui entre avec ses vaillants camarades*
Pendant qu'Attilio soutient Clélie qui, sous l'empire
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d*un6 aussi violente réaction, s*était évanouie, Silvio fait attacher et bâillonner les trois misérables. Leurs lâches supplications furent vaines. Pas de merci pour eux I Les prières, les jurons du cardinal furent étouffés avec les plis de son propre manteau ; la peur avait rendu Gianni insensible, et le père Ignace se tordait d'angoisses pendant que Muzio attachait le nœud coulant au cou de l'assassin de sa mèra en lui rappelant le testament qu'il avait fait signer à la mourante.
Au matin, les Romains virent trois corps suspendus à une fenêtre du palais Corsini. Sur la poitrine de Procopio était attaché un papier portant ces mots :
« Périssent ainsi tous ceux qui ont souillé la métropole du monde par leurs crimes, tous ceux qui, par leurs mensonges, leurs ruses, leur corruption, en ont fait un Heu de prostitution. )►