‹ La domination du moineChapitre 2 sur 69 · CLÉLIE · texte numérisé non relu

CLÉLIE

Un écrivain célèbre a appelé Rome « la ville de la ii.ort. » Mais comment la mort se trouverait-elle au cœur même de l'Italie ?

Oui, sans doute, Rome est remplie des tombeaux des âges et des tombeaux de ses enfants ; mais ces ruines et ces dépouilles sont tellement imprégnées de vie qu'elles peuvent encore donner de la sève et régénérer tout un monde.

Rome, quand elle le voudra, soulèvera les peuples comme la tempête soulève les vagues de l'Océan. N'ai-jlîe pas été la reine de l'univers? Son liii:toire n'estle i>as rir'stoire des g Vnts?

Ceux qui couteiiipleiit ces merveilles avec froideur et qui ne sentent pas, à leur aspect, s'allumer au Ibud (le rame lamour du beau et Tardeur des généi'eux desseins, ceux-là peuvent mourir; ils ne rendront à la terre qu'une âme vile comme la poussière du chemin.

Le peuple vaut la cité.

L'abaissement de la servitude n'a pu llétrir rinconiparable beauté des filles de Rome, beauté ^souvent Tatale, hélas ! à celles mêmes qui en sont fières ; et

fille de l'artiste du toute la grâce, toute la sérénité: nâUle::dê'*Ses madones, avec la vigueur et réuepgie •da-jccrtïEtctù'e de la Clelio de Tancieiine Rome,-'. • . :••..: •

Elle n'a que seize ans. Mais quelle patricienne dél>loierait plus de dignité majestueuse? Ses cheveux abondants et soyeux font un cadre d'ébène à son blajic et lumineux visage, et ses yeux noirs d'une douceur infinie, d'une tendresse profonde, s'emplissent d'éclairs au moindre soupçon d'un outrage.

Son père, Manlio, est un sculpteur. 11 a cinquante ans : mais le travail l'a maintenu forfyjet l'austérité de la vie l'a garde jeune. Il vit simplement', bourgeoise*ment, aussi indépendant qu'un cœur viril peut l'ètfe dans un pays infesté de prêtres.

La femme de Manlio a été belle et robuste comme l'est maintenant sa fille; mais la vie recluse, le ménage, les privations, ont rendu Silvia délicate et fragile. Klle CNt toujours la gloire cachée, le bonheur discret de son mari; mais on sent (^ue le ci 1 la dispute à la terre, '

OL ceux (jiii la vénèrent redoutont do lui linuvcT uu air angélique.

Clélie est l'unique enlant do ce nténage : c'ci^t le d(jux et ciair miroir où se reflète la douceur niatornollc, où se mire avec fierté la mâle heauté du père. Le peuple l'a surnommée « la perle du Transtévèrv- : » c'est le joyau de ^a couronne.

Cette honnête famille habite la rue qui relie Sun.Lrnia au mont Gianicolo, à peu de dislance de la fontaine Mortoro. Mais c'est pour soiï malheur ({u'elle habile Rome, la ville du pape et des cardinaux.

Le pape no lit la Bible que pnir y trouver la pnrolc divine, et pourtant il s'entoure de cardinaux auxciuejs le mariage est détendu, malgré cet ordre des sainte^? Écritures :

« 11 n'est i»a.5 bon que l'iiomme Suit seul.

La femme est la compagne de Thomme. »

Leur titre de Princes de V Église, qui les place audessus des lois, leurs immenses richesses, le luxe dans lequel ils Aivent, tendent à faire des cardinaux des hommes extraordhiairement mondains, et, quand ils sont (orromp s, les èlres les plus vicieux que Timagination puisse rèvc r ^ .

J. Faut-il citer, parmi les cardinaux nommés par Sixte IV* îlafaelle ? Sous la directio i de soi grand-oncle, il joua le princi. pal rôle dans la sanglante conspiration de la Pazza. Giovanni de Médicisj plus tard Léon X, en prenant placi au rang des Pères (le l'Eglise chrétienne, se trouva assoc'é à l'homme qui avait prèle son concours à l'assassinat de ion oncle et qui avait attenté u la vie de son père. La jVuneiJse et l'inexpérience de Riario I î

4 La boMlNATioN bu moInë

Leurs palais ont toujours dans un coin un instrument docile, valet ou courtisan, pour servir leurs caprices.

Le plus puissant de ces prélats, le favori de Sa Sainteté, le cardinal Procopio, avait remarqué la beauté de Clélie.

Un jour, il revint du Vatican, plus fatigué de son service, plus ennuyé ûc i^es honneurs que de coutume; il fit appeler son valet do confiance, Gianni, le maître de ses plaisirs, un ancien soprano de Saint-Pierre, et lui fit, en bâillant, la confidence de sa passion. Son Êminerxe se dégoûtait de la politique et voulait vivre pour aimer et pour être aimée. Elle désirait associer la fille du sculpteur à ses rêves de rénovation. 'Comme le cardinal récompenserait le serviteur habile qui déci-

fireiit excuser d'avoir t empë dans le crime atroce commis avec la sanction du souveran pontife.

Le doyen du Collège était alors Rode:-îgo 13orgia, qui conserva la pourpre pendant plus de trente-cinq ans. Durant bien des années, il ajouta à cette dignité celle de vic*-chancelier du Saint- Siège.

La vie privée de Rodarigo est une longue suite de débauches. DsinsV Histoire des Papes y du D' Boggi, nous lisons que ce cardinal régnait en souverain à Rome, que son ambition était féroce et sans bornes, qu'il avait un tel mépris pour les dehors mêmes (le la vertu, qu'il vivait publiquement avec une concubine, Rosa Vennoza, da laquelle il eut plusieurs enfants. Après son élection n la chaire de saint Pierre, il créa son fils aîné duc de Candie. César Borgia était son second fils et LucrJC3 Borgia, l'aînée de plusieurs filles qu'il eut de différeritjs concubines.

A la mort d'Innocent VIII, le cardinal Roderigo Borgia, le plus puissant par ses richesses, son autorité, son astuce, sa corruption, gagna, au moyen de coupables promesses, les barons de Rome et les jilus influents des cardinuux, les Sforzn, les Orsini, les Riarii, cr monta sur le Saint-Siège sous le nom d'Aloxandrc VI.

dorait Clélie à venir ou qui trouverait moyen, sans trop de scandais, après tout, de l'enlever et de l'amener au palais î

Quel dommage de na pas vivre sous le bon régime d'un Alexandre VI, tandis qu'on était presque contraint à l'hypocrisie sous le gouvernement de celui que Son Kminence appelait à part lui le vieux radoteur/

Les êtres de l'espèce de Gianni ont des plans tout prêts et des intrigues toutes dressées ; ils sont hommes pour servir et femmes pour trahir. Celui-là sourit, promit et se mit à l'œuvre.

Un des premiers soirs de février, il frappa résolument à la porte de l'atelier de Manlio, résolument, mais non sans crainte pourtant. Les gens de sa classe sont lâches par vocation, mais résolus par le sentiment de la protection qui les couvre.

Gianni avait peur d'être battu par Manlio, si le sculpteur se doutait du piège; mais il était bien certain d'être récompensé par le prélat si le piège réussissait.

Voilà pourquoi la peiir avec l'audace ee chamaillaient dans la conscience ténébreuse du coquin, au moment où il frappait à la porte d'un honnête homme pour lui suborner' sa fille.

— Entrez, dit-on de Tintérieur.

Et Gianni, s'inclinant comme, s'il rampait, entra.

Manlio 'travaillait, il jeta de côté un regard sur Gianni et continua sa besogne.

L'homme des embûches, rassuré par cette attitude, quitta le seuil de la porte et s'avança un peu.

— Bonsoir, signer Manlio, dit-il de sa voix mielleuse.

— Bonsoir, répondit Tarliste sans lever la tête : il regardait sou ci.soau et paraissait intimidé.

lies honnêtes <^ons sont fcr'ouYent les premiers à bais* ser les j-eux devant les coquins.

Manlio connaissait Clianni pour 1q serviteur du ô:*rdinal Procopio, et par respect do lui-même il hésitait Il encourager la présence de cet homme équivoque. C'était assez pour Gianni de n'être pas chassé, 11 avisa un tabouret, et tout en cherchant à s'en approcher :

— Bonsoir, signer, réi)éta-t-il timidement, discrètement, humblement, do façon à forcer Manlio à lui l'épondre encore, ce qui était du terrain gagné.

Manlio ne répondit pas.

Après quelques secondes de silence, Gianni dit au sculpteur:

— Son Éminence le cardinal Procopio me charge do vous annoncer qu'il voudrait deux statues pour son oratoire...

Manlio eut un rire muet et se tourna vers Gianni qu'il regarda avec étonnement. Il paraissait surpris que celui-ci fût un entremetteur de statues.

-^ Ah! dit-il enfin, il faut deux statues... la Foi ?... la Tempérance?...

— Non, reprit Gianni, deux statues de saints... ou de saintes.

Et, cette fois, le valet se permit de rire. ' Manlio était redevenu grave. Il prit un morceau de bois qui lui servait à mesurer.

— De quelle grandeur le cardinal veut-il les statues? demanda-t-il.

— Je ne sais, reprit Gianni. Il faudrait aller voir

le cardinal, vous entendre avec lui. C'est un amateur éclairé; il vous désignerait, d'ailleurs, remplacement.

Manlio fronça le sourcil. La proposition lui souriait peu. Mais avait-il le droit, ce i>ère de famille, de refuser de Touvrafçe? Et pour qui travaillerait-on à Rome, si 1 on dédaignait les commandes faites par le clergé ?

Pauvre Manlio ! Vue des armas les plus sûres de rjïglise a été toujours sa prétendue protection accordée aux beaux-arts ^ .

De tout temps, la cour de Rome a employé les premiers artistes à doubler son prestige, à frapper l'ima- ^nnation des masses par des œuvres habiles et sublimes <iui fussent Tépanouissement de ses doctrines. C'est pour servir ce dessein que les artistes de toute la chrétienté affluent à Rome et viennent se ranger sous les ailes de cette protectrice du génie!

1. Les fresques àM'CaîHpo-Santo deVise sont le meiUeur exemple de la façon dont la cour de Rome s'est servie des beauxarts pour graver ses doctrines dans l'imagination d«s fidèles.

Que sont ces fresques ? Des représentations terrifiantes de la mort, du jugement dernier, du purgatoire, de l*enfer; des anges et des démons s*arrachent les âmes ; des serpents mordent et étouffent les damnés ; des diables font tourner la broche où rôtit Thuinanité ; des crochets rougis déchirent les corps des malheureux.

Les vivants, devant de pareilles images, peuvent-ils songer à ne pas sauver leurs parents de si abominables tortures en payant aux pères spirituels la rançon de^ pères selon la chair, torturés au purgatoire f

On lit dans l'Évangile que Us riches entrent difficilement au ciel : l'Église y fait entrer Ifts riches, maisj ferme la porte aux pauvres.

ISIanlio éiait depuis longtemps résigné. Quel sacrifice, d'ailleurs, son orgueil n'eùt-il pas fait encore pour les deux êtres qu'il chérissait le plus au monde !

Après un instant d'hésitation, il se leva et répondit brusquement :

— C'est bien ! Dites au cardinal que j'irai.

(Hanni s'inclina profondément et se retira.

Dès qu'il fut dehors, le coquin dégonfla sa poitrine.

— Le premier pas est fait, se dit-il, il reste maintenant à trouver un bon poste pour Cencio.

Cencio était la créature de Gianni comme Gianni était la créature de Procopio. A Rome, les fonctions se subdivisent ù rinfini. Un coquin a toujours un plus coquin que lui en réserve et sous ses ordres. Cencio avait été agréé par le cardinal pour remplir le second rôle dans la comédie ténébreuse.

11 s'agissait de louer pour lui une chambre en face ou simplement en vue de l'atelier, et la chose était f :cile dans un quartier où pullule la misère.

Les prêtres s'occupent trop des affaires spirituelles du peuple pour songer a ses affaires temporelles.

Sans cette stagnation forcée qui est leur œuvro, sans cette atonie qui est un calcul de domination, Rome pourrait recouvrer son ancienne splendeur et surpasser, par le triomphe de l'industrie, la plus grande époque de son existence guerrière. Mais quand viendra l'heure du réveil * ?

1. Il n'est pas rare d'entendre avancer comme un fait incontesté et incontestable que le maintien de la papauté est un avantage immense pour Rome au point de vue matériel, si ce n*est au point de vue moral.

Gianni s'occupa donc de louer la chambre qui lui était nécessaire. Puis, cette opération faite, il revint en fredonnant un air de la chapelle Sixtine.

Mes propres observations m'autorisent à afflt-mer le contraire. Si un goayemement s'établissait à Rome, le clergé diminuerait, nombre de couvents et de communautés disparaîtraient ; la génération actuelle des prêtres souffrirait, cela va sans dire ; car un gouvernement laïque et libre ne tolérerait pas qu'une ville de 170,000 Ames entretint sur les fonds communaux dix mille fainéants. Telle est aujourd'hui à Rome la proportion de la population relativement au clergé : seize personnes, hommes, femmes ou enfants, travaillent pour subvenir à l'entretien d'un prêtre.

L'existence de la papauté est donc pour le clergé romain une question de pain quotidien, et je ne crois pas manquer de charité en avançant que le côté matériel est pour lui aussi important que le côté spirituel.

Croire que les prêtres de Rome vivent de la graisse du pays, est une illusion toute protestante. Il n'y a Rome d'autre graisse que la leur, et l'un des plus grands mystères de la ville éternelle, est l'existence de ces milliers de prêtres qui pullulent dans ses rues.

La clef de ces mystères est aux églises. On compte 866 églises, et dans chacune d'elles om dit de vingt à quarante messes par jour. Le prix de chaque messe ordinaire varie de 60 centimes à 6 fr.r)0. Les grand'messes pour l'âme des gens riches sont des prébendes réservées aux prêtres de certaines églises.

La noblesse romaine supporte naturellement l'ordre de choses établi : ses intérêts sont solidaires de ceux de la papauté.

Il n'existe pas une famille noble qui ne compte un ou plusieurs membres dans le haut clergé. Outre cela, les titres et les destinées des uns sont subordonnés à la fortune des autres. De plus, l'influence des prêtres est considérable sur les femmes des classes élevées.

Cependant, les membres les plus actifs et les plus ambitieux de la noblesse ressentent douloureusement leur éloignement de la vie publique. L'impossibilité où ils se trouvent de donner libre carrière à leurs talents et l'appauvrissement graduel de leurs propriétés, sont là les maux engendrés nécessairement par un

Sa conscience était légère; il savait qu'il serait bien payé et qu'il obtiendrait facilement dans Rome l'absolution pour les scélératesses commises au service d'un prince l'Église.

gouvernement ecclésiastique et absolu, ( Voir Dicey , Rome en 1860.)

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