CHAPITRE LVI
Lorsque la honteuse loi de la < coscla » existait, les princes n'avaient nul besoin, pour obtenir une humble jeune fille, de lui fiUre la cour. Ai:yourdliui les choses ont changé.
Les princes ~ bien qu'il en soit d'aussi orgueilleux, d'aussi vaniteux de letxr naissance que dans les anciens temps — sont tous forcés en a£Bstires de cœur de se con«i former aux lois générales.
Que leur divinité soit une grande dame ou une fille du peuple, ils doivent s'appliquer pour l'une comme pour l'autre à gagner leur cœur.
Aucun droit ne les favorise plus.
Le prince T..., grand admirateur de la beauté, se trouvait fort mal dans les salons du palais Zecchini. La foule y était telle qu'il lui était impossible d'observer comme il l'aurait voulu la partie féminine de l'as-
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âômblée^ d'admirer les jolis visages, et d'étudier le Jeu des physionomies. Il préféra se tenir dans le vestibule. De là il pouvait mieux voir la foule des jolies visiteuses qui entraient au palais et en ressortaient.
Tout d'un coup il tressaillit comme s'il avait reçu un choc électrique. Une femme à la chevelure ondoyante et dorée» aux grands yeux doux et profonds, aux cils longs, véritable type de la beauté vénitienne, — une de ces femmes que Titien a immortalisées, — venait de le frôler en quittant le palais.
Quel charme secret avait-elle dans les yeux, cette belle fille, pour que le regard distrait qu'elle promenait sur la foule eût en s'arrétant une seconde sur le prince embrasé son âme ?
Impassible jusque-là, il se leva brusquement, et obéissant à un instinct irrésistible, il se précipita sur les pas de la dame inconnue, qui marchait avec tant de grâce et de l^èreté, qu'elle semblait efSeurer à peine le sol.
Suivre cette gracieuse apparition n'était pas chose facile à cause de Taffluence considérable de personnes qui encombraient les alentours du palais. L'atteindre était plus difficile encore. Elle semblait avoir l'habitude des foules, et elle était déjà établie dans une gondole et. s'éloignait lorsque le prince atteignit le bor4 du canal.
Qno faire ? Se jeter i l'eau, s'acerocher oomm un ibu au plat-bord du bateau de la iame, la supplier de lut dire un mot t Ce fbt sa première impulsion. Heureusement que tout le ridicule de la nituation se présenta en mftme temps à son esprit.
Non-seulement il risquait sa vie en se baignant au mois de mars dans les lagunes, mais il ferait piteuse mine devant lldole de son cœur. Il prit le moyen le plus rationnel» s'embarqua sur une antre gondole et suivit ainsi Tinconnue.
. Ramez fort, dit-il au gondolier. Si vous rattrapez cette gondole noire, vous serez bien récompensé.
Après s'être fitit clairement indiquer le bateau qu*il (allait suivre, le gondolier retroussa les manches de sa chemise rouge (les chemises rouges étaient alors portées par tout le monde en Thonneur du héros du jour), cria à son compagnon : < Avantî / » et se prépara à manier la rame avec cette vigueur et cette grâce que les bateliers de Venise possèdent seuls.
— En avant I en avant l gondole chérie. En avant ! rejoins cette trop rapide barque qui emporte ma vie I Pourquoi cette adorable fille ne serait-elle pas ma vie, mon Ame f ITest-elle pas cette beauté de TAdriatique qui m*a souvent visité dans mes rêves quand Venise était esclave comme Rome, ma belle Rome l'est encore f...
Et cependant pourquoi n'ai-je fkit que Tapercevoir, cette noble fille f Pourquoi son r^ard étincelant m'at-il complètement subjugué, rendu son esclave pour la vie? et n'a-t-il rencontré le mien que pour disparaitref... Cet œil de flamme nVt-il blessé personne d'autre?... L'atmosphère qui l'entourait m'a enivré,n'en a-t-elle pas enivré d'autres ? Ah ! Dieu t est-ce enfin l'amour que je ressens? Est-ce cette passion fugitive, ce bonheur d'une heure, ce finiit que les hommes jettent après y avoir mordu ?... Ou bien sera-ce cet amour profond qui rap-
proche la créature du Créateur , qui transforme en bonheur ineffable les misères de la vie, ses dangers, et la mort elle-même ?
Ouiy je le sens, c*est bien ce céleste amour qui consume mon cœur. .. Osez la toucher, grands de la terre, osez toucher le bord du vêtement de ma maîtresse, et mon épée vous attaquera tous.
En avant I en avant ! Ramez fort, bon gondolier. Je vous donnerai vingt livres si deux ne suffisent pas. Ramez I En avant I
Et si c'était une plébéienne?... Morbleu I et quand ce serait une plébéienne !
Dieu, quand il créa Fhomme, a-t-il créé un patricien et un plébéien ?
Cette puissance qui écrase et terrifie le vulgaire n*est-elle pas le crime des tyrans et des despotes?
Mais si cette beauté allait se révéler sous un aspect honteux l
Oh ! c'est impossible. Blasphémateur de Tamour, cesse de pro&ner I Comment une femme coupable pourrait-elle avoir une expression si pure, si suave ?
Anita était, en effet, une plébéienne. Sa demeure le prouvait. Aucun porche, aucune colonne ne Tornait. La gondole s*arréta devant une simple porte. L'escalier était petit et vide, aucun vase rempli de plantes exotiques ne remplissait les angles.
Quelques fleurs cependant se voyaient aux fenêtres, car Anita aimait ses fleurs, ses petites fleurs simples et ordinaires, autant, plus peut-être qu'une princesse n'aime les fleurs rares qui encombrent son appartement.
Une femme âgée attendait avec une anxiété extrême
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la rentrée de son enfiuit. Il était près de onze heures et Ilnqniétnde devenait de Tangoisse. Elle n'avait su résister au désir de sa fllle de voir l*ami du peuple, et n'ayant personne à qui la confier, — son frère Mario étant absent, — elle Tavait recommandée au gondolier de la fiimille*.
Enfin, la gondole qu'elle attendait si impatienoment s'arrêta à sa porte. Elle quitta le balcon en toute hâte et descendit une lumière pour recevoir sa fille bienaimée.
Elles se Jetèrent dans les bras Tune de l'autre comme si elles se revoyaient après une longue absence et se tinrent étroitement serrées, quand le prince entra, n avait trouvé la porte ouverte, et profitant de l'oubli de la mère et de la fiUe, il était entré avec l'audace d'un honmie qui se croit en pays conquis.
Après un moment de silence, les deux femmes se dégagèrent des bras l'une de Pautre ; d'un ton de doux reproche, Monna Lisa disait à sa fille : * Pourquoi reviens-tu si tard, Anita? quand la présence de* l'étranger les fit sursauter toutes les deux.
Le prince, engagé dans cette aventure, crut de son honneur de remporter la place d'assaut.
n s'avança donc avec assurance près de la jeune fille, plus belle que jamais, et il allait lui exprimer son admiration, son amour, quand une main de fer loi saisit le poignet et le rejeta avec violence loin des deux femmes.
Une troisième gondole avait suivi de près les deux autres, et de cette gondole s'était élancé un jeune homme grand, vigoureux, beau. Il portait la chemise
rouge, et sur sa large poitrine brillait la médaille des Mille, cette marque disiinctive des braves.
C'était Morosini, l'amant d'Anita. Le regard de la jeune fille s'illumina de bonheur à l'aspect de celui qu'elle aimait ; mais à cet éclair de joie succéda une expression de terreur, quand elle entendit la voix courroucée de Morosini.
"" — Vous vous trompez, signer I dit-il au prince, vous ne trouverez pas ici le gibier que vous cherchez. Retournez sur vos pas et cherchez ailleurs.
La secousse qu'il avait reçue, les paroles rudes qui suivirent, avaient éveillé la colère du prince.
— Insolent ! s'écria-t-il, je ne suis pas venu ici pour outrager, mais pour offï*ir à cette belle dame des hommages pleins de respect. Quant à votre impertinence, si vous êtes Romain, vous m'en rendrez satisfaction.
— Je ne vous ferai pas attendre, dit Morosini.
Et le prince s*éloigna, fort déconcerté de sa mésaventure.