C. Roussel, Vie de L^uvois, U I
LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE AVANT 1789. Il
il pas strictement dans son droit en revendiquant pour son petit-fils la succession de Charles H? Dans les idées du temps, ses prétentions pouvaient-elles être contestables ? Que l'empereur fût mécontent et nous fît la guerre, cela se comprenait encore. Mais pourquoi les États d'Allemagne venaient-ils s'immiscer dans cette querelle d'héritiers? Qu'avaient avoir Bade, Brandebourg, etc., dans cette affaire? Qui les poussait à servir les rancunes de l'Angleterre et de l'Autriche, sinon encore cette maudite envie de « gaegnier» et l'appât des subsides impériaux et britanniques?
Il est de mode en Allemagne de prêter à Louis XIV un plan ténébreusement suivi pour l'abaissement de ce pays. Rien n'est plus faux. Ce qu'il voulait abaisser, c'était l'Autriche et non l'Allemagne. Son objectif, c'étaient les possessions espagnoles et non pas les bords du Rhin. Le pivot de toute sa politique, comme M. Mignet l'a fort bien démontré, c'était la succession d'Espagne. Il convoitait la Flandre, le Luxembourg, la Franche-Comté, parce que, d'après les idées, justes ou fausseSj qui régnaient h. cette époque, il se croyait des droits sur ces provinces. Il ne convoitait ni Trêves, ni Cologne, ni Mayence, parce qu'il reconnaissait parfaitement que ces pays ne lui appartenaient pas. Si les Allemands eurent maille à partir avec lui, c'est parce qu'ils vinrent maladroitement soutenir contre nous la maison d'Autriche. Ses incursions en Allemagne ne sont que des épisodes du grand duel
espagnol. Si réellement il avait prémédité labaisse-
ment de l'Allemagne, on eût vu toute autre chose. Au lieu de s'acharner dans cette guerre ingrate de places fortes dans les Pays-Bas espagnols, au lieu de s'aliéner l'Angleterre par ses visées sur la Belgique, il eût semé la division dans l'Empire, excité le Turc contre l'Empereur. Qui eût pu lui résister en Allemagne? Était-ce l'Autriche affaiblie, le Brandebourg impuissant, la Diète de Ratisbonne avec ses incurables lenteurs ? L'Allemagne avait-elle un personnel de diplomates, d'administrateurs et de généraux à oppo^ ser aux de Lionne, aux Louvois, aux Colbert, aux Turenne, aux Luxembourg? La puissance française^ si énergiquement concentrée, n'eût-elle pas subjugué l'Allemagne, morcelée, appauvrie, dépeuplée par la guerre de Trente ans? Les circonstances sous Louis XIV étaient relativement plus favorables encore que sous Napoléon P^ Si le « grand roi » n'a pas abaissé l'Al^ lemagne, c'est qu'il ne le voulait pas, c'est qu'il n'y songeait même pas. Tout violent et arrugant qu'il fût, il reconnaissait un droit des gens.
Un épisode abominable de ces luttes épisodiques avec l'Allemagne, c'est l'incendie du Palatinat, la dévastation des campagnes du Rhin, la destruction par la mine ou par la torche d'Heidelberg, Oppenheim, AYorms, Spire. Dans le Saint-Empire s'élève un cri général d'horreur et de Vengeance. Pour la première fois il y eut au delà du Rhin un soulèvement de l'opinion contre nous. Les Français furent partout chassés d'Allemagne, et dans le Palatinat nous rencontrâmes pour la première fois, à côté de la guerre des princes,
la guerre des paysans, la guerre des peuples. Toutefois lahaiii'^ n'a pas survécu aux Souffrances. C'est récemment qu'on a entrepris de faire le pi'ocès à la nation française tout entière, et qu'on s'est pris à répéter avec complaisance le mot trop partial de Voltaire : « Il n'y a point, au fond, de nation plus cruelle que la française. » Dans la dernière guerre, quand les soldats badois pillaient les villages de Franche-Comié, ils disaient que c'était pour venger Heidelberg. Eu règle générale, une nation est solidaire des actes de son gouvernement ; l'incendie du Palatinat deraâtido une exception ; toute la France a protesté à cette époque contre la barbarie de Louvois. Louvois seul a conçu et ordonné ces horreurs. Les généraux fratiçais n'exécutaient ses ordres qu'avec répugnance; les officiers, comme M. de Tcssé, ne les accomplissaient qu'à moitié et quelquefois pas du tout. Enfin le cri de la conscience publique vint retentir avec tant d'éclat aux oreilles de Louis XIY, qu'il fut obligé de désavouer et de disgracier le « brutal commis. » Au reste, il y eut dans toute cette affaire plutôt barbarie et vandalisme que véritable cruauté. Les habitants dont on brûlait les maisons pouvaient du moins sauver leur mobilier : les autorités françaises leur avaient ménagé des lieux de refuge. A Bazeilles, à Chfiteaudun, à Fontenay-sur-Moselle, à Strasbourg, a-l-on pris ces précautions? Rappelons encore qu'en 1G88 on était au lendemain delà guerre de Trente ans, que le spectacle des guerres civiles d'Allemagne avait malheureusement endurci les militaires, et qu'en
«omme ils traitèrent les habitants du Palatinat avec beaucoup moins de barbarie que ceux-ci n'en avaient éprouvé de leurs propres compatriotes. Il est certain, en outre, qu'aujourd'hui les généraux prussiens doivent prendre en pitié ce misérable incendiaire Louvois, qui ne connaissait ni le pétrole, ni les bombes au pétrole.
Au dix-huitième siècle, les armées françaises, à plusieurs reprises, parurent en Allemagne. Mais peuton dire que Louis XV et ses ministres aient fait la guerre à « l'Allemagne ? » N'étaient-ce pas les Allemands eux-mêmes qui réclamaient l'intervention française et qui sommaient le roi très-chrétien de remplir la magistrature dont l'avait investi le traité de Westphalie, si attaqué aujourd'hui, si souvent invoqué à cette époque? En 1741, quand les Français envahirent les États de Marie-Thérèse, n'avaient-ils pas pour alliés l'Électeur de Bavière, désigné empereur d'Allemagne, le duc de Saxe, le roi de Prusse lui-même, Frédéric II en personne? En 17S6, quand les Français attaquèrent leur allié de la veille, Frédéric II, n'avaient-ils pas pour alliés toute l'Allemagne occidentale, tout le Saint-Empire, l'armée des cercles et enfin le plus auguste et le plus autorisé représentant des intérêts germaniques, l'impératrice d'Allemagne? Et par combien de complaisances envers M°" de Pompadour Marie-Thérèse n'arracha-t-ellepas à
Louis XV l'ordre de faire entrer l'armée française en Allemagne? Encore sous Louis XVI, à propos de la fameuse succession de Bavière, nous trouvons les princes allemands fatiguant les oreilles du roi trèschrétien de leurs demandes d'intervention. Les deux adversaires, Prusse et Autriche, invoquaient à l'envi la paix de Westplialie et sommaient le roi de France « de déployer son caractère de garant du traité, n Frédéric II allait dans son insistance jusqu'à exprimer d'outrageants soupçons sur les causes de notre inaction : il insinuait qu'on nous avait « acheté notre silence. » Cette fois, malgré les supplications des Allemands, les Français se refusèrent à envahir l'Allemagne.
Après tout, (ju'avons-nous gagné à toutes ces mterventions dont on affectait chaque fois de nous faire un devoir? Le mot impolitique de Louis XV : m Je fais la paix en roi et non en marchand, » a été la devise de notre diplomatie au dix-huitième siècle. Après tant de campagnes outre-Rhin, nous n'avons pas pris au Saint-Empire un seul village allemand. La France, qui était toujours, malgré les vices de son gouvernement, la première puissance du monde, fut aussi la puissance paciiique et désintéressée par excellence. Elle seule, en un siècle oii Frédéric II dépouillait l'Autriche, 011 l'Autriche unie à la Russie démembrait la Turquie, où les trois puissances associées partageaient la Pologne, — elle seule ne fit pas de conquêtes.
iSi LES FflANÇAIS SUR LE RHIN.
Yoilh, au moment où s'ouvre la Révolution française, l'histoire des rapports de la France avec les pays d'oulre-Rliin. Voilà comme s'est conduit vis-à-vis de l'Allemagne « l'ennemi héréditaire, » le « mauvais voisin. » Voilà ce que nous avons fait au temps de notre puissance ; — comment s'est conduite la Prusse, parvenue d'hier à la puissance? Sans doute, pendant ces deux siècles, nous sommes entrés bien des fois en Allemagne, mais qu'allions-nous y faire? Protéger les libertés politiques et religieuses de l'Allemagne, telles que les entendaient les Allemands. Avons-nous opprimé ou insulté l'Allemagne? Le Saint-Empire n'a rion de commun avec le Vaterland: on n'a qu'à ( on-» sulter Jean de Miiller, Dohm et tant d'autres. Que vient-on nous parler aujourd'hui de nos attontats contre elle? De quel côté était donc rAlleraagne? N'était-elle pas aussi bien du côté du landgrave de liesse et des princes protestants qui nous appelaient contre Ferdinand? De l'Électeur de Bavière qui nous appelait contre Marie-Thérèse? De Marie-Thérèse qui nous appelait contre Frédéric II? De Frédéric II qui nous invoquait contre Joseph II? Il n'y a pas un prince allemand, à commencer par le roi de Prusse, empereur d'Allemagne, dont les ancêtres n'aient invoqué à plusieurs reprises l'intervention française. Et quand aujourd'hui ils viennent mettre en commun leurs rancunes ou leurs remords, quand la Prusse vient nous
reprocher de l'avoir aidée à conquérir la Silésie; la |]:ivière elle Wurtemberg de les avoir érigés en royaumes aux dépens de l'Autriche; Bade de l'avoir agrandi Cl élevé à la dignité de grand-duché, on peut se demander où est le bon sens, où est la bonne foi ? Pas fie pharisaïsrae national, pas d'hypocrisie de patriotisme. Qu'ils relisent la correspondance de leurs ancêtres avec les rois très-chrétiens. Us verront combien de fois l'Allemagne occidentale, la véritable Allemagne, a invoqué notre alliance contre la fausse Allemagne des Hapsburg et quelquefois des Hohenzollern.
Non, avant la Révolution, il n'y avait pas de trace d'^ haine entre les deux peuples; c'est ce qui explique conmienl les guerres de la Révolution n'ont jamais <Hé des guerres de race. Toute l'Allemagne occidentale acceptait sans répugnance une certaine influence française. On y parlait, on y écrivait notre langue'; on y suivait, avec trop de docilité peut-être, nos traditions littéraires comnie nos modes. On y attirait les Français: pas toujours avec assez de discernement; et les aventuriers par lesquels on se laissait duper donnaient une fâcheuse idée de la nation. De grands tltuts allemands, la Prusse, le Brunswick, devaient à nos réfugiés religieux ou politiques leur prospérité in-
1. H Celle cerlilude qu'ils avaient de trouver en Allemagne des habitants qui parlaient leur langue poussait les Français à rémigralion outre-Uhin ; le» soldats surtout désertaient en Allemagne. » Mirabeau (ouv. cité, t. I, p. 3G) estime à 50,000 le nombre de ces déserteurs pendant la guerre de Sept ans, et à 200,000 pendant le jcviii^ siècle.
dustrielle : Berlin leur doit sa grandeur. Si l'on avait de l'engouement pour nous en Allemagne, croit-on que nous n'en eussions pas pour les choses allemandes? ou croit-on que nous mettions plus de discernement dans nos engouements? L'admiration pour celui qui nous avait battus à Rosbach, alla chez nous jusqu'à l'abus et jusqu'au ridicule; on ne parlait à Paris, à Versailles, que de la tactique prussienne, que des manœuvres prussiennes, que de la discipline prussienne; le comte de Saint-Germain, sous Louis XVI, ne voulait-il pas introduire la bastonnade dans nos armées ? « On l'avait vu courir aux manœuvres de Potsdam, raconte Beugnot d'un seigneur français de cette époque, et y baiser la botte du grand Frédéric, puis venir s'en targuer à Paris comme d'une chose
héroïque On le comptait parmi les zélateurs de
l'immobilité machinale, de l'ordre mince et des coups de plat de sabre\ « J'ai un chien de faible pour les Français, » écrivait à Voltaire la margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric. Mais croit-on que Voltaire n'ait pas eu un certain faible à l'égard du roi de Prusse, pour avoir supporté si facilement son humeur capricieuse et despotique, décidément trop royale pour la république des lettres ? Tout le monde en était là à Paris !
Si les philosophes, les protestants, les industriels,
1. « Des jeunes cens delà cour s'ennuient de n'être que Français.
Ils courent aux manœuvres de Potsdam et, transformés par Tat-
touchement de la relique, ils reviennent à Paris Prussiens de la têto aux pieds. » Beugnot, Mémoires, i, 1, p. 6ti»
les soldats, les aventuriers de toutes sortes émigraient volontiers de France en Allemagne, il y avait un égal mouvement d'Allemagne en France.
D'abord, en première ligne, les princes qui accomplissaient leur pèlerinage au temple de Versailles pour y étudier, y adorer le type royal par excellence, ce roi des rois qui, suivant l'expression de Louis XIV, n'avait pas à suivre l'exemple des autres ; après avoir admiré à Potsdam Frédéric II, le roi guerrier, on allait assister à un lever du roi de France, le roi royal. D'autres, comme le bon chevalier Tannhausser de la. légende, en sortant du carnaval de Veiiiscoaen allant à l'école de l'Angleterre, couraient à la Montagne de Vénus parisienne. Ils y couraient parce que c'était là qu'on trouvait le plus d'hommes de génie et de gens de tripot, le plus d'aventuriers et de grands initiateurs, le plus de beautés faciles et de grandes dames d'esprit ; ils y trouvaient le meilleur comme le pire. Enfin il y avait ceux qui cherchaient fortune, et qui voulaient servir le roi de France. Faut-il citer les plus distingués : Maurice de Saxe, le vainqueur de Fontenoy, le comte de Lowendal, conquérant de Berg-op-Zoom.
Tout bon gentilhomme allemand, quand il avait plusieurs fils, destinait l'un d'eux au service d'Autriche, un autre au service de Prusse, un troisième au service de France. Voyez plutôt les trois frères du fameux baron de Stein. Sur la rive gauche du Rhin, on ne recrutait que pour le roi très-chrétien ; de là cette nomenclature de régiments allemands dans l'armée française : Royal-Deux-Ponts, Royal-Saarbruck, Royal
Bavière, régiment de Birkenfels, cavalerie de FurS' tenherg, drngons de Larabesc, etc. On peut le dire, à la veille de la Révolution, la vraie frontière militaire de la France c'était le Rhin ; les trois électorats ecclésiasàtiques et les petites principautés rhénanes étaient en quelque sorte une prolongation de notre territoire miliîûirt?. D"Argenson (en 1741), sauf une irrévérence, explique assez bien cette affluence des Allemands dans l'armée française: « C'est le besoin des affaires qui nous a réduits à nous servir d'étrangers; les Allemands et surtout ceux du nord ont mieux conservé aujourd'hui le vérita])le esprit de la guerre. Nous tirons de leur pays des hommes et des chevaux plus robustes et plus nerveux que les nôtres. Les hommes ont un flegme qui fixe le feu follet des Français. Ils ne voient les choses que dans un sens, et ce sens ordinairement est le bon. j)
Mais que parlons-nous de frontière militaire ? Les gouvernements avaient beau se faire la guerre, les peuples étaient en paix. Ce qui dominait en France, et en Allemagne à cetle époque, c'était l'esprit philanthropique et cosmopolite, assurément le contraire de la haine nationale. Au bruit des batailles de la guerre de Sept ans, la philosophie française et allemande avait travaillé au perfectionnement du genre humain. Des deux côtés du Rhin on se désintéressait des victoires comme des défaites ; à Paris comme à Berlin, on chansonnait Rosba^h. On ne voulait rien savoir des éternelles querelles des cabinets. On n'était ni Français, ni Allemand, ni Prussien; on était citoyen
LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE AVANT 1789. il
du monde ( weltbûrger). Lessing pouvait dire « qu'il n'avait aucune idéo de ce que peut être l'amour de la patrie, » et Schiller écrivait : « Alieuiands I ne cherchez point à former une nation, contentez-vous d'être des hommes. » Cette disposition des esprits en Allemagiîo n'est-elle pas la meilleure preuve de la confiance qu'on y avait à cette époque dans la France, dans son amour de la paix, dans son désintéressement?