‹ La domination française en allemagneChapitre 11 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

■<e Snlnt-Eniplre rotuain e( sa Constitution.

« Y a-t-il une contradiction plus frappante, disait Voltaire, que celle du Saint-Empire romain? En quoi est-il Saint ? En quoi est il Empire ? En quoi est-il Romain ? » Le Dictionnaire philosophique a raison : l'héritage de Charlemagne n'était plus rien de tout cela : ni Empire assurément, surtout depuis la guerre de Trente ans et la paix de Westphalie ; ni Romain, car il y avait longtemps que les Empereurs n'allaient plus en Italie et qu'ils avaient renoncé à disputer au pape la souveraineté de la ville Éternelle ; ni Saint, depuis que la moitié des princes de l'Empire avait abandonné le giron de l'Église. On pourrait ajouter : ni Germanique. Autrement, aurait-on vu un roi d'Angleterre, comme électeur de Hanovre ; un roi de Prusse, comme électeur de Brandebourg ; un roi de Hongrie, comme électeur de Bohême; un roi de Pologne, comme électeur de Saxe, conférer par leurs suffrages la couronne impériale ? Aurait-on vu le roi de Danemark, comme duc de Holstein et le roi de Suède, comme duc de Poméranie, siéger dans la diète de l'Empire ?

Aurait-on vu le roi de Fiance investi par les traités de Westphaiie d'une sorte de magistrature constitutionnelle et d'un droit de surveillance sur les affaires de r Allemagne?

Ce n'était plus l'Empire romain et pourtant riiéritier présomptif de la couronne portait toujours le titre de « roi des Romains. » Il n'était plus Saint, et pourtant il y avait partout en Allemagne des principautés ecclésiastiques, de petits pouvoirs temporels qui avaient survécu ou cataclysme protestant du XVP siècle. Il n'était plus féodal, et pourtant l'Allemagne occidentale était couverte des donjons et des fiefs indépendants de la chevalerie. Il n'était plus universel, et pourtant la Belgique faisait partie du cercle de Bourgogne ; les archevêques de T«?èves et de Cologne portaient le titre d'archi-chanceliers, l'un, des Gaules et l'autre, du royaume d'Italie.

Le Saint-Empire n'était plus un État moyen âge et n'était pas encore un État moderne. On ne savait pas bien si c'était une institution internationale et européenne, ou une organisation nationale et allemande.

L'Allemagne du XYIIP siècle semblait encore engagée jusqu'à mi-corps dans le chaos du moyen âge, duù les autres États européens étaient sortis depuis si longtemps. Elle en était restée, malgré tatit de révolutions, au cosmopoHtisme chrétien du huitième et du onzième siècles. Tandis que le patriotisme anglais, français ou suédois avait de si éclatantes maniié.slatlons, on en était à se demander si réellement il y avait un patriotisme aUemand*

CONSTITUTION DU SAINT-EMPlRE. 31

Les traditions, le cérémonial, toutes les formes extérieures avaient quelqlie chose d'antique et de suranné. Un empereur du dix-huitième siècle, le jour de son couronnement, portait le costume quasi-sacerdot;il d'Othon le Grand ou de Charlemagne. L'Empire ressemblait à une grande cathédrale gothique avec une nef grandiose, où l'on n'était pas sans éprouver ail premier abord un seutiment de rehgieUx respect, avec des flèches majestueusement élancées qui témoignaient de la puissance créatrice d'un autre âge. Mais oi] voyait que de fréquentes révolutions l'avaient ébranlée, que de groL^sièi'cs rcstaïuations l'avaient défigurée î on sentait qu'il y avait là de la majesté sans force cl une triomphale grandeur qui au premier choc tomberait en poussière. Ces princi}tautés ecclésiastiques, ces petits ficis de conues et de chevaliers, ce vieux Tribunal d'Empire, cette antique Diète, ces cefclcs ins'itùés par Charles IV, ces électeurs et cette Bulle cl Or, tous ces contreforts disjoints, tous ces arcs-boutants désarticulés, qui étaient venus S'appliquer au vieil édifice carolingien, on se demandait s'ils lui étaient un soutien ou si, au contraire, ils n'ajoutaient pas à sa pesante caducité, pour accélêi'er la ruine définitive.

Le plan de l'édifice était difficile à retrouver au milieu des substructions et des additions que chaque siècle y avait apportées. Le savant PUtter lui-mùuo en faisait l'aVeu î « Il n'est pas toujours facile de découvrir partout cette unité de l'Empire qui subsiste encore ; on ne peut la voif immédiatement et propre»

ment qu'à la cour [mj^éna\e, au Reichstag eX au/fr/mmergericht ; donc en trois endroits : Vienne, Ratisbonne et AYetzlar. »

L'Empereur, la Diète ou Reichstag^ le Tribunal d'Empire ou Kammergericht, ajoutons-y l'organisation par cercles, voilà donc ce qui constituait l'unité visible de l'Empire. Dans l'infinie diversité des grands et des petits États, voilà ce qui rappelait encore aux Allemands qu'ils ne formaient pas une simple collection de royaumes, de principautés, de seigneuries et de villes libres, mais qu'ils constituaient un tout national : le corps germanique ; un organisme politique : MEmpii^e,

La couronne impériale, en droit, était élective ; en fait, depuis Maximilieii elle était devenue héréditaire dans la famille de Hapsburg. La faute n'en était pas entièrement aux électeurs. A plusieurs reprises on avait essayé de transporter l'Empire dans une autre faniille : toujours inutilement. Au seizième siècle, on l'avait offerte à un prince saxon, Frédéric le Sage ; il prouva qu'il méritait ce surnom en la refusant. Au dix-huitième siècle, les électeurs avaient proclamé Charles VII de Bavière ; mais Marie-Thérèse, malgré les électeurs, malgré Frédéric II, malgré les Français, fit couronner son mari, François de Lorraine. Les Allemands avaient le droit d'élire leur Empereur, mais ils n'avaient pas la liberté d'en élire un autre que

le souverain d'Autriche. Les régiments croates et hfingrois le leur avaient suffisamment démontré dans les campagnes de 1741 à 1745. Pour plus de précaution, le César régnant avait soin d'assurer à son fils la survivance de l'Empire en le faisant éiire sous ses yeux roi des Romains. C'est ainsi que .Toseph ïî fut couronné en présence de son père.

Anciennement, le corps entier des princes allemands avait le droit de suffrage. Plus tard, l'élection fut déléguée h quelques-uns seulement : la Bulle d'or de 1356 ne reconnaît plus que sept électeurs. On voit combien était restreint le pays légal. Ces sept privilégiés avaient été choisis jjarmi des princes considérables de l'Allemagne. Ils profitèrent de leur prérogative nouvelle pour se rendre plus puissants encore. Les candidats à la couronne étaient obligés de compter avec eux et de s'assurer leurs suffrages par des dons et des promesses. On était certainement autorisé à se plaindre de la corruption électorale, quand on voyait en 1521 les ambassadeurs de François 1" cheminant sur les routes de l'Allemagne avec des mulets chiii'gés d'or, tandis que Charles-Quint, plus habilement et plus discrètement, leur faisait tenir des traites en bonne forme sur les banquiers d'Auçsburg. Les électeurs pouvaient tirer de leurs conventions secrètes avec le candidat des avantages plus sérieux encore : collations de titres ou concessions de territoires. La magistrature électorale pour les uns, comme la dignité impériale pour l'autre n'étaient qu'un moyen de bien faire leurs affaires domestiques. La maison d'Au-

triche négligeait les intérêts de l'Empire pour ne s'occuper que des siens, se dérobait aux devoirs de sa charge et se contentait d'en exploiter les avantages. Les maisons de Brandebourg, de Saxe, à leur tour, mettaient à profit chaque nouvel interrègne. Les familles électorales firent toutes de bonnes maisons ; car la constitution de 1356, en déclarant indivisible la terre électorale, ne leur permettait pas de décroître, et chaque nouvelle élection d'empereur leur donnait occasion de s'accroître.

Dans le collège électoral, il y avait trois princes ecclésiastiques : les archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne. Ils étaient encore là, au dix-huitième siècle, à la veille de la Révolution française, pour témoigner de l'ancienne puissance de l'Église en Allemagne. Ils "venaient rappeler ces siècles de grandeur, où les rois et les empereurs tremblaient devant leurs anathèmes comme devant ceux du pape ; oîi un archevêque de Mayence arrachait à Henri IV vaincu les ornements impériaux et défendait de l'enterrer en terre sainte ; où les princes détrônés venaient mendier leur pain à la porte des cathédrales ; oîi le tiers de l'Allemagne appartenait à l'Église ; oîi la voix des prêtres lançait sur la Palestine ou sur la Baltique des milliers de guerriers ; oii toute conquête était une croisade ; oiî les contrées païennes de la Saxe, du Brandebourg, de la Livonie devenaient du même coup d'épée, terres allemandes et terres chrétiennes. Les révolutions religieuses avaient entamé la puissance morale de l'Église, les sécularisations avaient dimi-

nué son domaine ; les trois archevêques du Rhin continuaient cependant à occuper la première place dans le collège élecloial, eL celui de Mayence était le premier personnage de l'Empire après l'Empereur. 11 était l'archi-chancelier du Saint-Empire, et nommait le vice-chancelier qui devait le représenter à la cour impériale ; il était le directeur de la Diète et le président du collège des Princes. Comme il couronnait encore les empereurs à Francfort, il pouvait se consoler de n'avoir plus le pouvoir de les faire ou de les défaire.

Les quatre électeurs temporels étaient, à l'origine, le comte Palatin du Rhin, le roi de iBohême (souverain d'Autriche), le duc de Saxe, devenu roi de Pologne^ et le margrave de Brandebourg,devenuroi de Prusse. Ils étaient en même temps revêtus des grandes charges héréditaires du palais et de l'Empire. Les révolutions de l'Allemagne amenèrent une augmentation dans le nombre des électeurs. A la paix de Westphalie il fallut créer un huitième électorat pour le duc de Bavière. ]\n 1692, l'empereur Léopold, malgré les protestations du sacré collège germanique, conféra la même dignité à la maison de Brunswick-Lunebourg qui régnait en Hanovre et bientôt en Angleterre '.

Les électeurs, en leur seule qualité d'électeurs, étaient presque des rois; un archevêque de Cologne ou un duc de Saxe avaient droit à tous les honneurs de

1. Nous ne parlerons que pour mémoire des quatre Èlectorats cr^és en 1803, à la veille de la ruine du Saint-Empire : Bade, Vv'urtemberg, Hesse-Cassel, Salzburg.

la royauté, sauf qu'on ue les traitait pas de Majestés. Électeurs de l'Empereur, ils étaient en même temps ses conseillers. La Bulle d'Or de Charles IV tient à nous donner une haute idée de leur grandeur. Ce ont les (( sept colonnes, » ce sont les « sept lumières du Saint-Empire, » ce sont « les membres du corps impérial. » Il est difficile, en effet, en parlant de la constitution germanique, de séparer l'Empereur des électeurs. C'est parmi eux qu'il est choisi, c'est par eux qu'il est élu, c'est par eux qu'il est contrôlé et contenu ; si l'on cherche, vis-à-vis du Parlement germanique, oii est « la Couronne^ )> on trouvera qu'elle repose sur la tête de l'Empereur, mais qu'elle est soutenue par les mains des électeurs. Quand il meurt, c'est à eux que revient la puissance impériale. Deux électeurs, sous le nom de vicaires de l'Empire, peuvent jusqu'à l'élection du nouveau souverain user de toutes les prérogatives de la couronne. Le duc de Saxe exerce le vicariat dans tous les pays de droit saxon, c'est-àdire dans l'Allemagne orientale ; le comte Palatin dans les cercles de Franconie, de Souabe, de Bavière et du Rhin, c'est-à-dire dans l'Allemagne occidentale. Le souverain autrichien, électeur de Bohême, a le privilège de ne pas subir leur juridiction. Les deux vicaires impériaux abusent habituellement de leur royauté temporaire pour réaliser quelques petits profits, adjuger à leurs parents, à leurs fils, à leurs filles, quelque fief, quelque abbaye vacante. Il s'élève toujours à ce propos un cou sert de protestations; mais c'est leur droit.

A.U dix-huitième siècle encore, le couronnement d'un empereur ou d'un roi des Romains excitait dans l'Allemagne entière un sentiment de vénération et d'allégresse. On prenait la cérémonie au sérieux. On oubliait qu'il y avait eu une guerre de Trente ans et un traité de Westphalie.

Goethe, en 176i, à l'occasion du couronnement de Joseph II, a eu l'heureuse chance d'assister dans sa ville natale de Francfort à ce merveilleux spectacle : « La vieille cité des Francs avait conservé le, privilège d'être le théâtre de l'élection et du couronnement. Longtemps à l'avance, on voyait les savants de la ville fouiller les archives, pour rechercher les vieux usages, pour préparer les articles des capitulations que les électeurs imposeraient au nouvel élu, pour faire revivre un instant l'Empire d'Allemagne presque enseveli sous tant de parchemins, de papiers et de vieux livres. » La ville se remplissait d'étrangers. D'abord les fourriers des princes qui venaient leur préparer des logements; les maréchaux qui divisaient la ville en autant de quartiers électoraux qu'il y avait d'électeurs. Puis les ambassadeurs avec leur costume archaïque et étrange, les manteaux espagnols du seizième siècle, les grands chapeaux retroussés à grandes plumes. Toute leur archéologie, comme on le voit, remontait non à Ciuirlemagne, mais h Charles-Quint ; c'était la défraque des hidalgos espagnols qu'on faisait passer,

au dix-huitième siècle, pour le costume national des vieux Allemands. Tout le monde a vu sur la grande place de Francfort un singulier édifice qui présente, au lieu d'une façade, un pignon en escaliers avec cinq fenêtres de grandeur inégale. C'est le Rœmer avec sa salle des électeurs {KursaaP)^ oh. depuis 1564 tant de rois des Romains furent élus, avec sa salle des Empereurs {Kaisersaal) où s'étalent les portraits de tant de Césars allemands. La veille du jour où les électeurs doivent se réunir au JRœmer, les magistrats et les bourgeois de la ville sont tenus de leur prêter le serment de sûreté ; ils s'engagent à les défendre nonseulement contre les attaques du dehors, mais encore contre les embûches qu'ils pourraient se tendre les uns aux autres. On pourrait croire que les chevaliers félons et les paysans insurgés tiennent encore la campagne comme au seizième siècle, ou qu'il peut encore se trouver dans l'entourage impérial un Ganélon. Tous les étrangers, si l'on suivait l'usage à la rigueur, sont tenus de sortir de la ville; on en ferme les portes ; les juifs sont claquemurés dans leur Judetigasse, et le bourgeois chrétien de Francfort n'est pas médiocrement fier de pouvoir rester seul témoin d'une si grande solennité. Quand les électeurs proclament le nom de Joseph II, roi des Romains, le peuple pousse des cris de joie comme si le résultat de leurs délibérations autour de la table, recouverte en cuir roux, du Kursaal p'était pas assuré d'avance. C'est alors que l'élu, qui avait fait dresser sa tente royale au village voisin de Sachsenhausen, en attendant la décision du sacré

collège, se décide à faire son entrée dans Francfort. Mais au dix-huitième siècle les carrosses viennois, avec leurs sculptures, « où tant d'or se relevait en bosses, » étaient trop larges pour franchir la porte de la vieille ville; cette porte sainte, qui avait vu chevaucher tant de rois et d'empereurs, il fallut, en 1764, en abattre un montant pour laisser passer un archiduc d'Autriche.

Dans l'église collégiale de Saint-Barthélémy, si humble et si modeste à côté des grandes cathédrales du Rhin, les princes-archevôques revêtaient le nouvel élu de la stole et de la dalmutique des anciens jours, lui chaussaient les éperons dorés, lui posaient sur la tête l'énorme couronne qu'on avait dû garnir à l'intérieur et qui débordait la tête impériale « comme un toit qui fait saillie; » ils lui plaçaient dans les mams le sceptre doré, la boule du monde, symbole de la prétendue monarchie universelle, le glaive autrefois redoutable, avec lequel il devait poursuivre les infidèles et les mauvais chrétiens. Puis on se mettait en marche vers le Rœmer, Des draperies et des étoffes pré,-iou30s ùt lient étendues sous les pieds du César. Goethe lappelle ici un souvenir assez touchant du couronnement de François I" :

Des personnes âgées (lui avaient vu le couronnement de François I" nous contaient que Marie-Thérèse , admirablement belle, avait assisté à cette cérémonie d'un balcon de nidison Trauenstein, attenant au Roemer. Quand son époux revint de la cathédrale dans ce bizarre accoutrement et s'offrit à SCS yeux comme un fuatùme de Charlemagne, il leva lea mains comme par plaisanterie et lui montra le globe impé-

rial, le sceptre et les gants étranges. Sur quoi, elle fut prise d'un rire interminable, à la grande joie du peuple, heureux d'être admis à voir de ses yeux la bonne et simple union conjugale du couple le plus au^juste de la chrétienté. Mais quand l'irapératrice, pour saluer son époux, agita son mouchoir et lui adres«ia elle-même un éclatant vivat, l'enthousiasme et l'allégresie du peuple furent au comble, en sorte que les cris de joie n'avaient pDint de fin.

Quand l'Empereur était arrivé au Rœmer, les cinq fenêtres s'ou\Taient, et il apparaissait au peuple avec tous ses oripeaux augustes, ayant à ses côtés « les sept lumières, les sept colonnes du Saint-Empire. » Puis une singulière céréinonie commençait. Le peuple, pendant tout ce temps, n'avait pas quitté du regard les objets symboliques étalés sur la place : un grand tas d'avoine, un grand bœuf rôti, des bourses pleines d'argent, une aiguière d'or, etc. Les électeurs avaient à inaugurer maintenant les devoirs que leurs charges héréditaires étaient censées leur imposer auprès du nouvel empereur. Le duc de Saxe allait faire fonction d'archi-maréchal, le roi de Bohême de grand échanson, le comte Palatin d'archi-tranchant, le margrave de Brandebourg d'archi-chambellan, le duc de Brunswick d'archi-trésorier.

Le grand et beau maréchal héréditaire s'élança le premier sur son cheval ; il avait quitté l'épée ; il portait de la mam droite une mesure d'argent à anse et de l'autre une ràcloire. H courut dans l'enceinte au grand tas d'avoine, sauta dedans jusqu'aux sanglfts du cheval, remplit le vase outre-mesure, passa la ràcloire iessus et l'emporta avec beaucoup de grâce. Les écuries de l'Empereur étaient donc pourvues.

Le chambellan héréditaire poussa ensuite son cheval au

même endroit et en rapporta une cuvette avec une aiguière et un essuie-mains.

Mais l'écuyer tru.ichant héréditaire réjouit davantage les spectateurs en venant chercher une pièce de bœuf rôti. Un plat d'argent h la main, il courut à cheval au milieu des barrières jusqu'à la grande cuisine en planche et revint bientôt vers le llœmer avec son plat couvert.

(Je fut alors le tour de l'échanson héréditaire qui poussa vers la fontaine, oii un aigle à deux têtes jetait d'un bec le vin blanc et de l'autre le vin rouge, ily remplit sa coupe. La table impériale était donc aussi servie.

Tous les yeux épiaient le trésorier héréditaire qui devait jeter l'argent au peuple ; il montait aussi un beau cheval qui portait aux^deux. côtés de la selle, en guise de fourreaux de pistolets, deux bourses magnifiques.

Alors l'enthousiasme populaire est à son comble : on se précipite, on se bat pour ramasser les 3)10008 de monnaie, on met en lambeaux les draperies qui ont été foulées par l'empereur et chacun en emporte un morceau en souvenir de ce grand jour. D'autres remplissent leurs poches d'avoine, et pendant ce temps l'honorable corporation des bouchers et l'honorable corporation des encaveurs se livrent une bataille formida])le pour savoir à qui reviendra le grand bœuf rôti.

Il y a grand festin au Rœmer : les princes de l'Église et les princes de l'Empire sont assis dans la grande salle. On voit passer quarante-quatre comtes en splendides costumes, qui apportent les plats de la cuisine impériale. « En sorte, dit Gœthe, que le contraste de leur noble contenance avec leur modeste fonction était bien faite pour troubler la cervelle d'un

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enfant '. » Gœthe aussi assista à ce festin, mais non comme invité. Il avait alors quinze ans et mourait d'envie d'entrer dans la salle du banquet . « J'aperçus, dit-il, un officier de la maison palatine et je lui demandai s'il ne pourrait pas me faire entrer avec lui : sans hésiter longtemps, il me remet un des plats d'argent qu'il portait : ce qu'il pouvait faire d'autant mieux que j'étais proprement vêtu ; je parvins ainsi dans le sanctuaire. »

C'était splendide assurément, mais là encore se montrait ce que les Allemands ont si bien appelé d'un nom à demi-français la misère d'empire [reichsmisère). Il y avait partout des places vides, et même des tables entières qui restaient inoccupées. « Ceux qui avaient le droit de s'asseoir à ces places refusaient de les occuper pour des raisons d'étiquette, pour ne rien sacrifier de leur dignité dans ce jour oii elle devait briller du plus vif éclat *. »

Gœthe nous a transmis sur ces fêtes du couronne^ ment de 1764 ses impressions juvéniles dans toute leur ferveur religieuse. Mais le baron de Lang, qui a vu en 1790 le sacre de Léopold II, en parle avec la dernière irrévérence. « Rien ne pouvait donner une plus fidèle idée de l'antique constitution allemande, en quelque sorte congelée, pétrifiée, retombée en enfance que ce çarême-prenant du couronnement im-

1. Voir dans les Mémov-fs de Lang, t. I, p. 208, la grande querelle de 1790 pour savoir qui porterait le trente-septième plat 8. Mémoires de Gœthe. Traduction Porohat.

périal, avec ga ' splendeur en haillons déchirés *. » C'est ainsi que chez nous la dernière fête royale de Reims a donné aux poëtes contemporains des impressions bien diverses : Victor Hugo a chanté le sacre de Charles X ; Béranger a chansonné le sacre de Charles- Ic-Simple.

Le dernier couronnement d'empereur allemand est celui de François II en 1792. Forster, le futur clubistc niayençais, le futur vice-président de la République du Rhin, était, comme Allemand, ému du spectacle, ma's, comme libéral, il se roidissait contre un dangereux attendrissement. Il voulait savoir d'abord si ce })rince qu'on acclamait était disposé à détruire les abus, et par quels hommes il se laisserait conduire. Or, le soir même, il y avait de nombreuses arrestations à Francfort, sous prétexte d'un complot jacobin contre la vie de l'Empereur. Mieux que la réforme protestante, la révolution française allait porter au Saint-Empire le coup fatal. D'ailleurs, François II était lu quarante-cinquième empereur ; or il n'y avait que quarante-cinq niches dans la grande salle. La Providence avait son compte d'empereurs 1 Et puis voyez, la foi et l'enthousiasme s'en allaient. Lang se moquait, Forster se défiait.

Il semblait qu'un prince dont l'élection et le couronnement étaient entourés de tant de splendeurs dût élrc bien puissant. En réalité, ce glaive symbolique, ce globe du monde, n'étaient que des hochets. Comme

It Hitter von Lang, Uémoiren, t I, p. 213.

maître de l'Autriche, de la Bohême, de la Hongrie, de Milan, de la Belgique, Joseph II était tout puissant; comme empereur d'Allemagne, il ne pouvait rien. Les trois ou quatre cents princes, les huit ou neuf cents chevaliers qui se partageaient l'Allemagne, se considéraient comme autant de souverains. Un roi de Prusse le bravait et lui volait ses provinces; un archevêque de Trêves ou un duc de Wurtemberg contractait avec le roi de France des alliances offensives et défensives. Il n'avait pas de sujets, à peine des vassaux. On lui contestait même la simple formalité de l'hommage féodal : les petits Etats étaient bien forcés de s'y soumettre. Mais le Hanovre, la Bavière, ne voulaient pas plus entendre parler de sa suzeraineté que de sa souverameté.

Les prérogatives de l'empereur d'Allemagne se réduisaient à bien peu de chose. Il partageait avec la Diète le pouvoir législatif ainsi que le droit de paix et de guerre. C'était la Diète qui recevait les ambassadeurs. Les fonctionnaires d'Empire, il ne pouvait ies nommer que de concert avec l'électeur de Mayence, grandchanceher, qui, lui aussi, recevait leur serment. En revanche, l'Empereur pouvait octroyer la légitimation aux bâtards, la noblesse aux vilains, concéder des élévations d'état, (aire d'un chevalier un comte, d'un comte ou d'un duc, un prince ou un roi ; donner à des étrangers le titre de prince du Saint-Empire ; accorder à un seigneur ou à une ville le droit de battre monnaie, d'instituer des foires, d'établir des douanes et des péages; autoriser un débiteur à prendre des

délais pour le payement de ses dettes [moratorien) ; ériger une école en université; doter les universités de nouveaux avantages , concéder des privilèges de librairie, etc. Encore, dans la plupart des cas, la majesté impériale se trouvait en conflit avec la souveraineté des divers États de l'Empire.

Il y avait une armée d'Empire ; mais à la Diète appartenait le droit de la mettre en mouvement. Ce grand Empire n'avait pour ainsi dire pas de budget. L'Empereur d'Allemagne, en tant qu'Empereur, touchait à peine, pour subvenir aux dépenses de sa royauté, une somme égale au traitement d'un général de division. Autrefois il avait existé des impôts d'Empire : le droit du Commun pfennig, que les Reichs-pfeniiig-meister, à rai:on d'un par cercle, étaient chargés de percevoir. Il était tombé en désuétude. Les revenus ordinaires de l'Empereur ne se composaient plus que des droits de chancellerie, de l'impôt sur les juifs, des Subsides de charité payés par les villes et par les chevaliers, etc. Les revenus extraordinaires consistaient en contributions votées par la Dièie sous le nom de Mois romains, mais dont la i erception se faisait fort irrégulièrement. Les princes mêmes qui, au sein de la Diète, s'étaient montrés les plus ardents à proposer les Rœmernionate, étaient ensuite les plus récalcitrants quand il s'agissait de les payer. Le mauvais exemple partait de haut : en 1793, '"n tète des contribuables retardataires, figuraient l'élecldur de Brandebourg, c'est-à-dire la Prusse, et l'électeur de Bohème, c'est-à-dire l'Autriche,

On comprend très-bien d'ailleurs que l'Empire ait

eu un si faible budget militaire. La Prusse ne se souciait guère de contribuer à l'entretien de troupes qui pouYcdent, un jour eu l'autre, se jeter sur la Silésie ou sur les proAÎnces polonaises. Les princes du Rhin ne se souciaient pas de fortifier l'Autriche contre leur allié, le roi de France. Dans toute l'AllemaeTie le souvenir de Tilly, de Walîenstein, des années impériales, de la guerre de Trente ans, était encore trop présent. Pour la plupart des États de lEmpire le véritable ennemi, c'était l'Empereur.

La Diète ou Reichstag était la réunion générale des États de l'Empire. Autrefois, c'étaient les princes en personne qui venaient y discuter les intérêts généraux de l'Allemagne; c'était l'Empereur en personne qui la présidait. Qu'on se rappelle ces grandes diètes dos empereurs Hohenstauffen, où toute la noblesse d'Allemagne se réunissait à la voix d'un Barberousse.

Le Reichstag était alors non-seulement le champ de mai, mais encore les jeux olympiques de la Germanie : il y avait temps pour écouter la voix des minnesinger . Cétait devant l'Allemagne tout entière assemblée que Luther avait été condamné à "Worms, que la religion protestante avait été reconnue à Augshurg, que la disgrâce de Wallenstein avait été résolue à Ratisbonne. Tout était bien changé depuis la paix de Westphahe. Les princes allemands rendus enfin à l'indépcTîdance cherchaient l'isolement. Ils s'occupaient beaucoup

de leurs affaires, fort peu de celles de l'Empire. Ils fuyaient la Diète. Le lien national si relâché qu'il fût leur semblait toujours trop serré. Ils n'y voyaient, pas une garantie pour l'avenir, mais un souvenir de l'ancienne servitude sous la maison d'Autriche. Ce fut bien pis lorsqu'en 1(J63 on pe fut avisé de faire du Reichstag une assemblée permanente. Si l'on avait pensé accroître ainsi l'importance de cette institution, on s'était singulièrement trompé. Quand la Diète se réunissait accidentellement ou périodiquement, il était encore possible aux princes d'y assister en personne et d'y traiter sérieusement des affaires générales. Désormais on s'y fit représenter par des envoyés, qui n'avaient pas ou qui prétendaient ne pas avoir de pouvoirs suffisantspour conclure. Ils en référaient toujours à leurs cours et traînaient toutes les affaires en longueur. Le parlement germanique acheva de perdre son importance par cette même mesure qui a fait la puissance de nos assemblées modernes : la permanence.

Le Reichstag se partageait en trois collèges : celui des électeurs, celui des princes, celui des villes d'Empire. La présidence du collège électoral appartenait toujours à l'électeur de Mayence, celle du collège des princes alternait entre l'archiduché d'Autriche et 1 evèchè de Salzburg, celle du collège des villes appartenait à la ville même dans laquelle se tenait la Diète : Ratisbonne.

Nous connaissons déjà la composition du collège des électeurs. Celui des princes comprenait le bano d'Église

et le banc des princes temporels. Si l'on pouvait déjà constater dans le collège électoral la décadence de l'influence ecclésiastique en Allemagne, elle était bien plus visible encore dans le collège des princes. Tant d'archevêchés, d'évêchcs, d'abbnyes avaient été victimes de la Réforme 1... Tant do sécularisations avaient été successivement consacrées par les paix d'Augsburg et de Westphalie! Pourtant l'archevêque de Salzburg, les grands-maîtres de l'ordre de Saint-Jean et de l'ordre Teutonique, les évêques de Bamberg, Spire, Augsburg, Ratisbonne, Passau, Worms, Strasbourg, Bâle, Constance, Paderborn, Ilidelsheim, Miinster, les abbés d'Elwangen, de Kempten, de Stablo, etc., faisaient encore bonne contenance au banc d'Eglise.

Parmi les séculiers, l'inégalité de puissance et d'influence était énorme. Que valait le suffrage d'un Aremberg, d'un Salm, d'un Dietrichstein à côté des suffrages d'Autriche, de Prusse, de Hanovre, de Bavière? D'ailleurs, les grandes maisons qui réunissaient plusieurs principautés possédaient également plusieurs voix. Ainsi l'Autriche disposait de trois voix, la Prusse de six, le Hanovre de six, etc. Ce n'est pas tout ; des puissances comme la Prusse et l'Autriche avaient autour d'elles, dans le collège des princes, de véritables clientèles : les princes plus faibles, dont les territoires étaient enclavés dans leurs États, leur apportaient un renfort de quinze ou vingt voix toujours assuré. Enfin n'oublions pas que les grands États siégeaient, à la fois dans le collège des électeurs et dans le coHéw des princes. L'Autriche, par exemple,

qui avait déjà pour elle la puissance impériale, votait comme Bohême dans le collège électoral, comme Autriche dans le collège des princes. Les nohenzollern étaient là-bas électeurs de Brandebourg, ici comtes de Mœrs, ducs de Gueldre, etc.

Une des bizarreries du collège des princes, c'étaient Ips voix dites collégiales. Il y avait une multitude de petits princes ecclésiastiques, abbés, abbesses, prévôts, commandeurs d'ordres militaires, trop infîmes pour posséder une voix en propre et qu'on avait répartis en deux curies : celle du Rhin et celle de Souabe ; tous ensemble, ils disposaient donc de deux votes, et avaient à se concerter pour émettre deux suffrages. On avait agi de la même façon à l'égard d'une nuée de petits comtes et de petits seigneurs temporels de l'Allemagne occidentale. Bien qu'ils fus- ^^ent les plus faibles en territoire et que la monarchie de beaucoup d'entre eux ne se composât que de quelques bourgLides ou villages, leurs prétentions ne le cédaient pas à celles des plus puissants souverains. Jaloux de leur petite influence, entêtés de leurs privilèges, toujours prêts à susciter des questions de préséance , ils étaient les fléaux de toutes les délibérations et les trouble-fétes de toutes les solennités. Ils en eussent remontré à notre duc de Saint-Simon pour les minuties d'étiquette.

On les avait distribués en quatre curies : celles de Wettcravie, de Souabe, de Franconie et de Westphalie. Ils avaient donc quatre suffrages. Les trentequatre voix d'Eglise, les soixante voix temporeUes,

les six voix collégiales formaient un totai de cent votants.

Le troisième collège comptait cinquante-deux villes; elles étaient distribuées en deux bancs : celui de Westplialie avec Cologne, Aix-la-Chapelle, Francfort, Spire, Worms, Brème Lubeck, Hambourg, etc.; celui de Souabe , avec Ulm , Augsburg , Nuremberg , Ratisbonne. Elles n'avaient pas toutes la même puissance; de simples bourgades comme Uuliiweil ou Ueberliiigen ne pouvaient guère se comparer aux opulentes cités de Hambourg ou de Francfort. Le banc de Westphalie, qui ne comptait que quatorze villes, était plus important que celui de Souabe qui en comptait trentehuit. En général, la puissance politique des villes d'Empire était en déclin. De grands États s'étaient formés autour d'elles et les enserraient de toutes parts. Leur richesse même avait subi le contre-coup des ravages de la guerre de Trente ans, de l'émancipation de la Hollande, de la perte des pro\dnces baltiques, de la ruine de la Hanse. Presque toutes fléchissaient sous le poids de leurs embarras financiers. Leur faible vitalité ne devait pas rési&ter à un orage. La tourmente révolutionnaire et napoléonienne n'en devait laisser subsister que quatre. Bref, le collège des villes n'avait sur les délibérations de la Biète qu'une influence fort secondaire, et tout dépendait de ce qu'on appelait déjà las deux hauts collèges.

Lorsque le gouvernement impérial voulait saisir la Diète d'une proposition ou d'un projet de loi, ses délégués, \b principal commissarius, qui était toujours

un prince de l'Empire, et le concommissarius , les piTsentaient à l'électeur de Mayence ou à son délégué. Le projet était imprimé par les soins de ce dernier et distribué aux membres de la Diète. On discutait séparément jusqu'à ce qu'on fût arrivé, dans chaque collège, à une conclusion. On y délibérait à la majorité des voix. Pour les questions religieuses seulement, on n'admettait pas le droit de la majorité; on ne permettait pas à une confession religieuse, fûtelle la plus nombreuse, d'en opprimer une autre. Le traité de Westphalie exigeait formellement l'unanimité pour toute décision qui intéressait la religion. Au dernier siècle encore, les questions confessionnelles étaiept les plus délicates. A l'époque de la guerre de Trente ans, l'Allemagne s'était partagée en ligue cat/wlifjue et en îmio7i protestante ; ces deux associations, jadis factions armées, étaient devenues des partis dans le Reichstag. Tous les États appartenaient soit au corpus catholicorum, soit au corpus evangelicorum. En cas de lutte, les chefs étaient désignés d'avance : l'électeur de Mayence était le directeur naturel des catholiques, le duc de Saxe le directe\u'-né des communions protestantes.

Une fois que les divers collèges avaient formulé leur vœu, il fallait arriver à les mettre d'accord, fi s'établissait entre les électeurs, les princes et les villes des « relations » et des « corrélations. » Alors commençait un terrible labeur : le directeur de la Diète, les commissaires impériaux s'épuisaient en allées et venues et en négociations. Il fallait quelquefois recou-

rir à l'influence personnelle de l'Empereur. Il y avait des cas où l'un des hauts collèges uni à celui des villes tenait l'autre complètement en échec. Dans l'impossibilité d'en sortir, on ne décidait rien. Mais si les hauts collèges arrivaient à se mettre d'accord, celui des villes ne pouvait que se ranger à leur opinion. Alors, des vœux émis par les trois collèges, on formait «l'avis de l'Empire » [Reichs-Gutachten). Revêtu de la sanction de l'Empereur, il avait force de loi, autant qu'une loi pouvait avoir de force dans l'Empire, et devenait un Reichs-conclusum ou Reichs-schluss. L% droit de sanction entraînait pour l'Empereur le droit de ve:o. Il pouvait rejeter tout ou partie d'un avis d Empire^ mais il lui était interdit d'y rien changer et il ne pouvait que renvoyer le projet au Reichstag.

Le plus souvent les séances de la Diète se perdaient en ridicules discussions de préséance ou de cérémonial. Uite des grandes questions dont elle eut à s'occuper au dix-huitième siècle était celle-ci : les envoyés des princes avaient-ils, oui ou non, droit de s'asseoir sur des sièges verts comme les princes, puisque les envoyés des électeurs s'asseyaient sur des sièges rouges comme les électeurs eux-mêmes ? On imprima plus de dix mémoires volumineux, parce qu'un envoyé d'Église s'était assis à une certaine place. On discutait cinq années entières parce que l'électeur de Mayence avait nommé dans une commission un petit prince protestant de Franconie ou de Souabe et non pas un petit prince cathohque. Comme tout cela paraissait mesquin en présence des grandes victoires, des

grandes réformes, de l'activité dévorante d'un Frédéric II, d'un Joseph II, de la Révolution française 1

En 1756, maître Aprilius, actuaire du Reichstag, assisté des témoins d'usage, vint notifier au baron da Plotho, ambassadeur de Frédéric II à Ratisbonne, la mise de la Prusse au ban de l'Empire. Il avait à peine commencé sa lecture que le petit baron l'interrompit ens'écriant: «Qui? toi !... notifier?...» Et il fit jeter le représentant du Saint-Empire du haut en bas de son escalier. Et l'Allemagne applaudit. L'ambassadeur avait fait battre l'actuaire du Reichstag, le souverain battit les troupes du Reichstag à Rosbach . Et l'Allemagne applaudit encore.

La considération du Reichstag déclinait chaque jour. Onn'yallaitplus. Soit négligence, soit indifférence pour les affaires générales de l'Allemagne, soit désir d'économiser les frais d'ambassade, soit même, chez beaucoup de petits princes, la conscience plus nette de leur insignifiance et de leur dépendance, on chargeait un voisin ou un puissant patron de déposer dans l'urne le suffrage de l'absent. En 1788, un an avant la Révolution française, sur les cent votants du collège d^s princes, il n'y en avait que quatorze présents, chargés de voter pour les autres. Sur cinquante-deux villes il n'y en avait que huit qui eussent envoyé leurs députés. Tout le personnel du Reichstag, y compris les envoyés des électeurs, se réduisait à vingt-neuf représentants.

Et pourtant hors du Reichstag où trouver l'Allemagne ? Partout ailleurs on avait affaire à un land-

54 LES FRANÇAIS SUR LE RHINi.

grave de Hesse, à un duc 'le Wurtemberg ou à un margrave de Bade ; à Ratishouue seulement, on trouvait l'Allemagne ; on voyait leî: représentants des États germaniques assis autour de la même table ; on entendait parler de bien public et d'intérêts généraux. « Sans le Reichstag, dit un légiste allemand du dithuitième siècle, l'Allemagne ressembl'^rait à une collection d'îles séparées du continent et isolées entre elles, dont les habitants n'auraient ni bacs, ni ponts pour communiquer ensemble. »

Cependant on commençait à désirer autre chose en Memagne ; et, après les premières expériences de la Révolution, un publiciste s'écriait : « Allemands î jusqu'à quand nous laisserons-nous déshonorer par une pareille représentation ? Que font donc nos princes de notre sueur et de notre sang, si lorsqu'il s'agit du salut de la patrie et de l'honneur national il n'y a pas d'argent ? Debout, Allemands ! adressons-nous à l'Empereur I II faut le prier, le conjurer de nous donner une Chambre Basse oîi les propriétaires et les bourgeois puissent être représentés. Nous verrons ensuite où l'on s'entendra le mieux à défendre l'honneur et la considération de l'Allemagne : dans la Chambre Basse des bourgeois allemands, ou dans la Chambre Haute des princes d'Empire ! » Ainsi se posait, déjà en i795, en face de l'idée gothique et féodale de la Diète d'Empire l'idée moderne et nationale d'un Par^lement composé de deux chambres. Les leçons de Montesquieu et les exemples de l'Angleterre n'avaient, pas été perdus pour la bourgeoisie aUemande.

CONSTITUTION DU SAINT-EMPIRE. ift

Le Tribunal d'Empire ( Reichs Kammergericht ), c'étaitj disent les légistes du dix-huitième siècle, « le joyau de la constitution allemande.» Assurément l'idée qui avait présidé à sa création était grande et belle. Établir un tribunal qui ne dépendît ni de l'Empereur, ni d'aucun des princes de l'Empire ; un tribunal auprès duquel tout le monde sei'ait assuré d'obtenir justice, où le prince souverain pourrait porter plainte contre les abus de pouvoir de l'Empereur, la ville libre contre les vexations des hobereaux, le pauvre chevalier contre l'oppression d'un puissant Électeurj le bourgeois et le paysan contre la tyrannie et leâ taxes illégales de son seigneur ; un tribunal suprême qui réformerait les arrêts des cours impériales et de^ vant qui tous les Allemands seraient égaux: grande et belle idée 1 mais combien pauvrement exécutée ! D'abord elle eut contre elle tous les puissants. L'Empereur, pour lui créer une dangereuse concurrence, institue dans sa capitale la Cour Aulique {Reichshof^ rath)^ qui, malgré les plaintes de la Diète, attira bien-* tôt toutes les causes que l'on avait prétendu réserYcr au Tribunal d'Empire. Les princes d'Empire se souciaient peu d'encourager une institution qui, prise au sérieux, aurait plus d'une fois opposé ue obstacle à leurs empiétements. Comme il nyavaiipus 3e budget d'Empire, on ue pouvait payer les juges d'Empire. Oa ne pouvait eutretenir d'employéâ auiiliaires pour

l'expédition des actes : aussi les affaires traînaient terriblement en longueur. Naturellement juges etgreffiei^s cherchaient à vivre de leur place. Leur vénalité devint bientôt proverbiale. La Cour Aulique n'avait guère meilleure réputation. La justice, à Vienne, était à la discrétion de l'Empereur, comme à Wetzlar à la discrétion des juges. Voulait-on s'assurer d'un personnage influent, d'un ministre ou d'une maîtresse dans quelque cour secondaire d'Allemagne, l'ambassadeur impérial, sans aucune vergogne, promettait de lui faire gagner ou menaçait de lui faire perdre son procès en Cour Aulique.

Ces tribunaux, qui devaient protéger les opprimés, étaient trop coûteux pour être accessibles aux pauvres. Impuissants à être justes, ils étaient redoutables aux petits et méprisables aux grands. Notre Mirabeau, qui a publié sur l'Allemagne au dix-huitième siècle une étude comparable aux Rapports de M. Stoffel, écrivait dans son Tableau de la monarchie prussienne:

L'issue d'un procès ne dépend presque jamais du droit, mais des circonstances. Qui ne sait qu'on ne commencera pas une guerre, pour le fait d'un homme oa même d'une classe d'hommes, dans un État à peu près étranger à tous ceux auquel la plainte se porte ? Si donc l'accusé est puissant et qu'on entrevoie qu'il s'obstinera à soutenir son procédé, on reçoit la plainte et on ne la juge jamais; car, si on jugeait, il fau Irait faire exécuter le jugement, ou montrer son impuis-anco, et c'est un dilemme auquel la politique impériale n a garde de s'exposer. Mais pour les petits princes il leur faut se conduire avec beau, 0 11 p plus de mesure.

Aussi le Rhingraf de Daun, qui s'amusait par passe-

temps à tuer ses sujets, fut bel et bien enfermé pour dix ans dans une forteresse d'Empire ; le duc de Wiirtemberg, qui foulait aux pieds les privilège', de ses nobles, manqua de perdre l'administration de ses États; le comte de Lciningen, accusé « d'affreux sortilèges, d'attentats, de meurtres, d'empoisonnements, de bigamie, de lèse-majesté, d'oppression de ses sujets, de mauvais traitements envers les étrangers et les ecclésiastiques,» fut sévèrement puni par Joseph II. D'autres petits tyrans, comme le Wild et RhingrafCarl Magnus, comme le comte de Wolfsegg-Walxs, allèrent peupler les bastilles du Saint-Empire. Mais personne, ni FEmpereur, ni les Tribunaux d'Empire n'osèrent s'attaquer au comte Palatin, qui faisait peser sur ses sujets la plus lourde oppression fiscale et religieuse. Il était puissant, il était Électeur.

La division de l'Empire en dix cercles était une excellente institution au temps de Charles de Luxembourg et de la Bulle d'Or. Dans chaque cercle, il y avait un prince qui était revêtu du titre de directeur, qui commandait les milices et assurait dans l'étendue de sa circonscription la paix d'Empire et l'exécution des lois. Mais au dix-huitième siècle, cette organisation avait étrangement vieiUi. D'abord le cercle de Bonrgoghc avait entièrement disparu : la Hollande s'était émancipée, l'Artois, la Flandre et les deux Bourgognes s'étaient réunis à la France ; il n'en restait plus que

la Belgique qui n'était guère allemande. En rfevanctie, il y avait de grands territoires oii la race allemande s'était, depuis le quatorzième siècle, fortement établie et qui pourtant ne faisaient partie d'aucun cercle : les provinces polonaises de la Prusse, les provinces bohémiennes, slaves, hongroises de l' Autriche.

Les neuf cercles subsistants étaient fort inci;'uix. Dans l'Allemagne orientale, ils avaient deux ou tiois fois plus d'étendue et en même temps comptaient beaucoup moins d'États que dans l'Allemagne occidentale. Ainsi les cercles de Haute et Basse-Saxe, avec une superficie de 1,950 et de 1,420 milles carrés ne comprenaient, l'un que 22, l'autre que 23 États souverains : au contraire, les cercles de Franconie et de Souabe, l'un avec 484^ l'autre avec 729 railles carrés de superficie, comptaient 29 et 89 ÉtatSj sans Compter les innombrables fiefs de chevalerie. Dans les quatre cercles orientaux de l'Allemagne, c'est-à-dire ceux de Haute et Basse-Saxe, d'Autriche et de Bohême, on sentait le voisinage de grands et puissants États qui avaient fait le vide autour d'eux, englobé peu à peu les petits domaines et détruit l'égalité relative entre les États de l'Empire. Dans le cercle de Haute-Saxe, quelle figure pouvaient faire les principautés d'Anhalt, de Schwarlzburg, de Gotha, à côté de l'Électeur do Saxe, du roi de Prusse, du roi de Suède, dur- de Pomé-* ranie ? Dans le cercle de Basse-Saxe, pouvait-on mettre en parallèle Brème, Lubeck, Hambourg et même Brunswick, même les deux Mecklemburg, aveô la Prusse, maîtresse de tant de fiefs saxons, et lô

CONSTITUTION DU SAINT-ËMPlRE. b9

Hanovre qui appartenait au roi d'Angleterre? N'est-il pas vrai que, dans les deux Saxes, l'organisation par cercles n'avait plus sa raison d'être ? que le paix du cercle ne pouvait être maintenue ou troublée que par les grands États? que l'armée du cercle était un mythe, et que c'était en première ligne l'armée prussienne, en seconde ligne les troupes saxonnes, suédoises et britanniques qui disposaient, suivant les volontés des grandes cours, des destinées du pays ? De même, la maison d'Autriche était souveraine dans les cercles de Bourgogne et d'Autriche. Dans celui de Bavière, ce n'étaient pas l'abbé de Kempten,révéque de Passau ou la ville d'Augsburg qui pouvaient disputer la prépon^ dérance à la puissante maison de Bavière.

Dans les cercles occidentaux^ il n'y avait pas d*ÉtatB assez puissants pour substituer leurs volontés à la volonté du cercle et leurs armées personnelles aux milices d'Empire. Dans le cercle de WeStphalie» c'était entre les prélats de Miinster, Osnabriick, Paderborn, Liège, les villes de Cologne et d'Aix-la-Chapelle, les ducs de Nassau et d'Oldenburg que se partageait l'influence : toutefois la Prusse avait déjà commencé à prendre pied, avec Clèves, Gueldre, Minden, etc., dans ce pays si morcelé. Dans le cercle électoral^ il n'y avait de princes puissants que les quatre Électeurs du Rhin. C'était surtout dans les cercles du Ilaut-Rliin, de , Souabe et de Franconie que le morcellement territorial atteignait les proportions les plus insensées. C'est là que pulhilaieiit ces comtés, ces seigneuries, ces fiefs de chevalerie, ces petites abbayes, ces petits évêchés,

ces villes d'Empire, et même jusqu'à ces villages d'Empire [Reichsdœrfer)^ qui, dans les cercles de Saxe ou d'Autriche, n'auraient pas résisté au puissant appétit des maisons de Hapsburg, de Hohenzollern ou de Hanovre. Mais dans les cercles occidentaux il n'y avait pas d'assez gros poissons pour menacer l'existence des petits. Personne n'était plus puissant, dans celui du Haut-Rhin, que les deux landgraves de Hesse et le duc de Deux-Ponts ; dans celui de Franconie, que l'évêque de Wiirtzburg-Bamberg ; dans celui de Souabe que les margraves de Bade et le duc de Y>'ûrtemberg, qui pourtant étaient fort éloignés alors du faîte de puissance oii les a élevés Napoléon I".

Le peuple ne s'y trompait pas. Dans son langage familier, l'Empire ou le Reich ne comprenait que l'Allemagne occidentale. On sentait parfaitement que les monarchies d'Autriche et de Prusse, avec leur forte centralisation et leur puissante organisation militaire , n'étaient déjà plus ÏEmpire. La terre classique de la Kleùistaaterei, de la libre chevalerie, des ligues de villes libres et de libres seigneurs, en un mot de la « liberté allemande, » le véritable Empire romain, tel que l'avaient légué les Barberousse, la véritable Germanie telle que l'avait décrite Tacite, avec son indépendance et son aversion des grandes monarchies, on ne pouvait ia chercher que sur le Rhin, en Souabe, en Westphalie. L'Autriche et la Prusse, États modernes, centralisés, despotiques, demi-slaves, n'avaient rien de commun avec l'Empire.

Les cercles antérieurs {Vordere Kreise) étaient en

môrae temps les plus morcelés et les plus exposés au:; invasions étrangères ; si faiblement organisés, ils formaient pourtant la frontière de l'Allemagne contre la puissante maison de France : double motif d'apprécier la puissance de l'association et l'utilité de la division en cercles. Il fallait faire tête aux attaques du dehors et comprimer les turbulents du dedans. Aussi à la fin du dix-huitième siècle, «les cercles antérieurs» s'étaient-ils résolus à entretenir une force permanente qui servirait en même temps à assurer la paix intérieure, à repousser une première agression, à fournir des cadres pour un armement plus considérable. Chaque cercle avait sa Diète particulière {Kreistag), qui faisait exécuter les arrêts des tribunaux d'Empire '^X les lois de la Diète d'Empire, qui veillait à la levée des Rœmermonate^ à l'équipement des contingents, à l'exécution des ordonnances sur le commerce, la police et les monnaies.

Les Allemands n'ont jamais eu assez de colère contre cette populace de petites principautés, contre cette Klemstaaterei, contre ces « duchés in-12 » et ces principautés microscopiques qui contrastaient si étrangement avec la puissante unité du royaume de France. Mais il y avait une autre cause de faiblesse que la multiplicité des États. Si encore l'Allemagne n'avait été qu'en morceaux I mais les morceaux n'en étaient pas bons. Les villes d'Empire, les petites seigneuries, les Qefs de chevalerie, par-dessus tx)ut les principautés ec-

clésiastiques étaient loin de suppléer, par l'énergie et le patriotisme individuel, au défaut d'unité et de centralisation.

Les villes d'Empire avaient singulièrement dégénéré de la bravoure des bourgeois du treizième siècle. EUeâ n'avaient plus que des milices d'apparat; on laissait tomber en ruine les vieux remparts, on les démolissait pour faire place à des promenades ou à des maisons de plaisance.

La petite noblesse d'Empire était un autre dissolvant. Au-dessous des comtes et des petits seigneurs que nous avons vus siéger par curies au Reichstag, il y avait les chevaliers, les ritter. Les chevaliers jouis- Ëaient du droit d'immédialité et ne relevaient que de J'Empire : libéra et immediata imperii nobiiitas, disait l'article 28 du traité d'Osnabriick. Ils considéraient comme fort au-dessous d'eux la noblesse médiate, passée à l'état de sujette des princes ; mais ils avaient la mortification de n'être point représentés au Reichstag. La faute en était à leurs ancêtres qui s'étaient autrefois refusés à payer l'impôt d'Empire : le gemeine-pfennig.

La constitution de l'Empire leur reconnaissait sur leurs domaines si exigus tous les droits souverains. Ils pouvaient battre monnaie, édicter des impôts, légiférer, rendre la justice civile ou criminelle. Pas un de ces droits qui ne leur suscitât cent contestations avec tous les limitrophes. Toujours en buttt aux convoitises de leurs voisins, ou toujours euclins à empiéter, leur vie était, comme au moyen âge, une lutte

perpétuelle. Ils réalisaient la parole de la Bible : la main de chacun était sur eux et leurs mains étaient sur tous. Seulement, àla ditrérencc du quinzième siècle au dix-huitième, il ne s'agissait plus de batailler, mais de plaider. Au lieu de descendre en champ clos , il fallait comparaître devant les tribunaux d'Empire. En ce siècle de procédure et de grosse artillerie, donjon et bonnes armures étaient de faible secours. Leur grande ressource c'était l'association, fl y avait d'abord la di^ vision de la chevalerie tout entière en trois cercles : les chevaleries de Souabe, de Franconic, du Rhin. La première se subdivisait en cinq cantons, la seconde en six, la troisième en trois. Au chef-lieu de chaque canton sfégeait un capitaine de chevalerie assisté de conseillers et de députés ; au chef-lieu de chaque cercle un directoire qui se chargeait de porter les griefs de la corporation h l'Empereur et au Reichstag. Chaque directoire de cercle avait à son tour la direction générale de toute la Ritterschaft. Ainsi la moindre vexation d'un seigneur terrien contre un ritter^ la moindre velléité manifestée par un ou deux électeurs d'englober un bien de chevalerie [rittergut) dans ses États devenait une affaire d'Empire.

L'Empereur les protégeait d'une façon toute spéciale. Les chevaliers étaient son seul point d'aj)pui contre la grande féodalité ; seuls avec leurs subsides de charité ils venaient en aide à la détresse de son trésor; entin ils fournissaient aux armées de l'Autriche ou de l'Empire leurs meilleurs officiers. Cette alliance entre les chevaliers elTEmpereur, Goethe l'a très-bien

rendue dans son drame de Goetz de Berlichingen. Le chevalier à la main de fer peut très-bien détrousser les marchands sur les grandes routes, rançonner les villes, malmener les évoques, mais il n'a rien à se reprocher contre l'Empereur. « Ai-je fait un seul pas contre l'Empereur, contre la maison d'Autriche? N'ai-je pas de tout temps prouvé, par toutes mes actions, que je sais mieux que personne ce que l'Allemagne doit à ses souverains et particulièrement ce que les faibles, les chevaliers et les hommes libres doivent à leur Empereur?... Au contraire, ajoute-t-il, nous irions, comme des chérubins aux épées flamboyantes, camper avec nos frères aux frontières de l'Empire, pour faire tête aux loups, les Ottomans, aux renards, les Français, et protéger à la fois les domaines très-menacés de notre cher Empereur et le repos de l'Empire. »

Souvent aussi les Ritter du dix-huitième siècle vont prendre du service chez les ennemis ou les rivaux de l'Empereur. Les descendants des Seckingen, des Berlichingen, des Ulrich de Hiitten sont pauvres pour la plupart : il leur faut bien chercher fortune, les uns, comme les"NVûrmserde Souabe, àlacour deSouabe,àlacourde Vienne; les autres, comme les Stein de Nassau, dans la diplomatie prussienne ; d'autres dans les armées du roi de France ; d'autres encore dans les troupes mercenaires que l'Angleterre envoie en Amérique ou en Asie. L'héritage paternel est bien mince, les enfants bien nombreux. Nous assistons, dans la Vie du fameux baron ministre von Stein, à leurs ar-

rangements de famille. Un des frères recueille le donjon et les champs paternels : pas toujours l'aîné, mais celui qui semble le plus propre à faire honneur au nom des ancêtres. Les filles, on les marie, pas toujours à leur gré, mais le plus avantageusement possible : sinon, il y a le couvent. Pour le cadet qui n'aurait pas de goût pour le service des princes, il y a les chapitres. des abbayes et des évêchés. Ce ne sont pas les quartiers de noblesse qui lui manquent : il devient Domherr^ abbé-souverain, prince-évêque, et qui sait? peut-être, comme le hobereau Dalberg, archevêque- Électeur de Mayence, grand chancelier d'Empire, Prince-Primat.

Mais tous ne tournaient pas si bien. Restés sur leurs terres, ils devenaient le fléau de la contrée par leur turbulence ; de chevaliers d'Empire ils devenaient des chevaliers d'industrie, se laissaient impliquer dans des procès de faux ou de fausse-monnaie. Ils tyrannisaient odieusement leurs petits États ou, par un anachronisme plus condamnable encore, infestaient la grande route comme de criminels Don Quichotte Le héros des Brigands de Schiller est un hobereau. L'Empereur était obligé de sévir : combien de ces Berlichingen et de ces Seckingen incompris furent embastillés par ordre de Charles VI ou de Joseph 11 ! Beaucoup de ces Juncker s'abrutissaient dans les festins, les chasses éternelles, la vie solitaire du château. D'autres imitaient la noblesse des grands États et tombaient dans la domesticité de quelque puissant voisin. C'est à ceux-là que s'adressait le vieux légiste Moser : « On sert

pendant quelque temps un prince pour l'honneur; on cherche à lui plaire, on fait tous ses efforts pour être premier après lui, etl'espérance ne laisse jamais les forces tomber lors même que l'argent et le crédits'envolent. Le cabinet fait riche, la cour fait rarement riche. Le prince donne au gentilhomme une solde honorable et lui aide, par le jeu et le gala, à la dépenser honorablement, n faut toujours y mettre du sien, on emprunte et le créancier vient presser pour son payement. Le prince l'apprend, le trésor paye au chevalier ses dettes, reçoit en échange ses biens, lui donne un poste élevé à l'écurie, à la cour, à la cuisine, au cellier. )>

Goethe les gourmandait à sa façon quand, dans son Gœtz de Berlichmgen, il opposait la liberté guerrière du chevalier d'aventure à la servitude dorée et ruineuse du chevalier courtisan : « N'es-tu pas, dit Gœtz à son ami et prisonnier Weisslingen, d'aussi noble naissance qu'aucun autre en Allemagne, indépendant et sujet de l'Empereur seulement? Et tu plies sous des vassaux ! Que gagnes-tu avec ton évêque?.» Tu dis qu'il est ton voisin, qu'il pourrait t'inquiéter?.... N'as-tu pas des bras et des amis pour l'inquiéter à son tour? Tu méconnais la valeur d'un libre chevalier qui ne dépend que de Dieu, de son Empereur et de lui-môme! Tu te rabaisses à n'être que le premier valet d'un prêtre capricieux et jaloux... »

^r\ Prusse contemporaine elle seule a su tirer parti de cette race pauvre, vorace et belliqueuse d'oiseaux de proie. Elle a dompté cette force indisciplinée et lui a donné l'Allemagne et le monde à dé-

OONSTITUTION DU SAINT-^-MPIRE. 67

vorer. Le héros de Goethe, s'il eût vécu au dix-neuvième siècle, fût devenu premier lieutenant dans un régiment de Poméranie ou de Silésie, eût brûlé Saint- Cloud pour son plaisir, rançonné le bourgeois administrativement et méthodiquement. Au lieu d'avoir maille à partir avec la maréchaussée de l'Empire et de périr à la fin misérablement, on l'eût décoré de l Ordre du mérite. Lorsqu'il serait rentré dans son manoir, oh. sa noble Elisabeth l'attend avec impatience, lorsque son petit Karl serait accouru tout joyeux au devant de lui en disant :

« Uast du rrdr was ge^>racht?

« M'as-tu apporté quelque chose? »

son; butin de cinq milliards lui eût assuré un joyeux retour.

Ce qu'il y avait encore de plus gothique dans le Saint-Empire, c'étaient les principautés ecclésiastiques. Elles n'avaient plus de raison d'être au dix-huitième siècle. Au moyen âge du moins, les chapitres des évêchés et des monastères étaient les refuges des talents plébéiens : qui n'était pas ?îé prince pouvait le devenir^ grûce à l'Église; on avait l'exemple de Pierre Aichspalter, qui, des derniers rangs dupnnple, s'éleva à la première dignité de l'Empire : l'Éleclorat de Mayence. Au dernier siècle, les chapitres et les couvents ne servaient plus qu'à pourvoir les cadets de noble famille. Dans le Domcapitel de Cologne, de Mayence, de Trêves, de Spire ou de Padorborn se rencontraient les plus grands noms de la noblesse provin-

ciale. Les seigneurs chanoines ou Domherren élisaient l'Évêque au même titre que les s(îigneurs électeurs élisaient l'Empereur. A son avènement, ils lui imposaient leurs capitulations; pendant son règne, ils le contenaient et le contrôlaient. Leur administration au dix - huitième siècle ne passait plus pour intolérante; on avait cessé de proscrire les protestants. Les sujets des princes -évoques pensaient peu et avaient peu de besoins. Les terres de l'Église, bien choisies d'ailleurs à l'origiije, étaient riches et plantureuses : on vivait bien, dit le proverbe, sous la crosse. Les cours ecclésiastiques de Mayence et de Trêves passaient pour les plus agréables de l'Allemagne. Les dames n'en étaient point exclues, et pour les recevoir décemment, l'Électeur s'arrangeait à avoir auprès de lui quelque jolie nièce ou noble parente éloignée. Les prélats belliqueux, ivrognes et grossiers du seizième siècle avaient fait place à une génération de pontifes éclairés, spirituels, ouverts aux idées françaises et suffisamment libéraux. On pouvait être archevêque et philosophe, chanoine et voltairien. De pareils États n'ajoutaient guère à la puissance militaire de l'Empire; les troupes des princes-évêques {pfaffensoldaten) avaient assez mauvais renom en Allemagne. Après la bataille de Rosbach, on chantait : « Bienvenue la nuit, — au soldat mayençais, — qui sans chapeau et sans cœur, — assis derrière un buisson — déplorait son chagrin » . A l'époque de la Révolution française, leurs sujets furent les premier* à pîwiteî des arbf^s de liberté.

En Allemagne, il fallait distinguer soigneusement les armées de la Prusse et de l'Autriche et l'armée d'Empire ou armée des cercles. Les premières étaient excellentes ; voici ce que Moser pensait de l'autre : « Les abus qui se manifestent dans une guerre d'Empire et une armée d'Empire sont si graves, si nombreux, si divers, que, aussi longtemps que l'Empire allemand restera dans la constitution actuelle, il lui faut renoncer pour toujours à faire la guerre pour son compte.» Les armées de la Bavière et de la Saxe étaient fort au-dessous de leur dignité. On peut juger de ce qu'étaient celles des petits États. La Hesse-Cassel seule, peut-être, faisait exception. Les troupes de cercles étaient en général composées de la lie de l'Allemagne. Telle était leur réputation d'indiscipline qu'aucun État ne voulait leur fournir le passage ou les quartiers d'hiver, et que l'on aimait mieux recevoir la visite des ennemis que celle des soldats de l'Empire. Il est vrai qu'ils étaient misérablement équipés et pourvus ; pour entretenir une seule compagnie, qui se composait parfois des contingents de vingt États, il fallait s'adresser à vingt endroits pour obtenir les recrues, les chevaux, les équipages, les vivres, la solde. Il fallait s'engager dans vingt négociations qui se traînaient péniblement; chacun des États cherchait à rejeter le fardeau sur son voisin. La plupart des soldats ne figuraient que sur le papier : en 1G81, on résolut de

tripler le conting'ent de chaque État ; on comptait réunir 120,000 hommes, on en trouva 20,000. Rien ne peut donner une idée de cette bigarrure, qui contrastait avec la sévère uniformité des troupes prussiennes. Les huit mille hommes du cercle de Souabe avaient dû être fournis par quatre princes d'Église, quatorze laïques, quatorze petits prélats, quatre abbesses, trente comtes, trente villes d'Empire. Dans une seule compagnie on trouvait que le capitaine avait été nommé par la ville de Gmiind, les deux lieutenants par la ville de Rothvi^eil et l'abbesse de Rothmtinster, le porte-enseigne par l'abbé de Gengenbach. Les officiers négociaient avec les généraux, examinaient les ordres au lieu de les exécuter, et sur le champ de bataille parlaient d'en référer à leurs gouvernements. Les calibres des mousquets étaient p'Inpruliérement variés: à la bataille de Rosbach il n'y eut que vingt fusils sur cent qui purent faire fou ; les mimitions étaient si parcimonieusement distribuées qu'à la bataille de Leutha, les officiers recommandaient aux Davarois et aux Wiiriembergeois de tirer « très-lentement. » De pareilles troupes, recrutées dans une nation belliqueuse, mais dépourvues d'organisation et de commandement, étaient dédaignées de Ions leurs alliés et, après la bataille de Saint-Gothard, le comte de Coligny écrivait à Louvois : « Nous avons pu voir aujourd'hui deux choses fort oppoi^ées : Ja valeur des Français et la poltronnerie de ces troupes-ci. »

Cette machine militaire se mouvait péniblement et

lentement. En 1702, l'Empire avait déclaré la guerre îi la France ; mais à la fin de l'année, les plaintes de TEmpereur témoignaient qu'on n'avait rien fait encore pour soutenir le défi. En février 1703, nouvelles instances de l'Empereur ; trois mois après, « il se permettait de signaler au Reichstag l'urgence de la chose ; » en juillet, les différents collèges parvenaient seulement à formuler leurs conclusions particulières ; en mars 1704, on arrivait au concliisum général ; en 1703 on s'occupait « en toute hâte » des préparatifs de la guerre qu'on avait déclarée trois ans auparavant. Quoi d'étonnant si, pendant la guerre de Sept ans on fut toujours surpris par Frédéric II ?

Ainsi, couronne impériale, Reichstag, tribunaux d'Empire, armée d'Empire, avaient perdu, même en AUemagne^tout prestige. L'Empire n'était qu'un fantôme ; mais la Prusse et l'Autriche étaient deux redoutables réalrtés. Si elles avaient été d'accord, l'Allemagne eût été formidable ; mais depuis l'avénemcnt de Frédéric II, la Prusse et l'Autriche se craignaient et se haïssaient plus encore qu'elles ne haïssaient et ne craignaient l'étranger. Dans la guerre de la succession d'Autriche, dans la guerre de Sept ans, on les avait vues se livrer des combats acharnés pour la Silésie; lors du partage de la Pologne, elles faillirent encore en venir aux mains; lors de la succession de Bavière, le vieux Frédéric II marcha en personne contre l'empereur Joseph; lors du projet d'échange bavarobelge il ameuta contre lui tous les princes de l'Allemagne ; en 1790 encore, la Prusse s'alliait aux États

rnaritimes contre l'Autriche alHée à la Russie. Enfin, en pleine coalition contre la Révolution française , la vieille haine qui les avait pénétrées jusqu'aux os ( verknochende Bass) persistait et l'on disait hautement dans l'entourage de Frédéric-Guillaume II , que le véritable ennemi, ce n'était pas la France, mais l'Autriche.

La rivalité des Hapsburg et des Hohenzollern dans la Germanie orientale, le morcellement du Reich dans la région occidentale faisaient l'impuissance de l'AUemagne. C'était du côté de la France qu'elle était, non le plus menacée, mais le plus faible. Cette faiblesse était voulue. En Allemagne , les hommes d'État qui n'étaient pas inféodés à la politique prussienne ou autrichienne, et qui voyaient dans la garantie du roi très-chrétien la sécurité des libertés germaniques, entendaient que la France pût intervenir sans trop de difficultés en Allemagne pour mettre l'Empereur à la raison.

L'historien Jean de Millier développait longuement les motifs qui le rendaient hostile à l'acquisition de la Bavière par l'Autriche ; le plus pressant, c'est que l'armée française aurait eu cinquante lieues de plus à parcourir pour arriver aux portes de Yienne. Dohm, dans ses Mémoires, ne s'exprime pas autrement ; « Que la puissance française ne soit pas trop affaiblie vis-à-vis de l'Autriche, c'est une chose d'extrême importance pour l'équilibre européen. Toutes les puissances européennes doivent souhaiter que l'Autriche ne perde pas son côté vulnérable en perdant le Pays-

Bas, et que, par l'acquisition de la Bavière, elle ne mette pas la France pour toujours hors d'état de se ménager des alliés dans l'Empire allemand, et, dans le cas fort naturel où le prince de Bavière serait parmi ces alliés, de se pousser par l'occupation du Danube au cœur même des États autrichiens. »

L'Allemagne du dix-huitième siècle ne nous menaçait pas, elle s'ouvrait à nous. Les princes des bords du Rhin autorisaient le roi de France à recruter chez eux ses régiments allemands ; les princes de Wiirtemberg et de Bavière lui faisaient un chemin de fleurs jusqu'aux portes de Vienne. La Prusse l'appelait contre l'Autriche et l'Autriche l'invoquait contre la Prusse.

Maudit soit le jour ot Sieyès s'est avisé de trouver en 1797 que l'intérêt de la France était d'organiser l'Allemagne « suivant un autre système, n Qu'avionsnous donc à reprendre, nous, Français, à l'ancien système dans lequel l'Allemagne trouvait d'ailleurs la meilleure garantie des libertés qui lui restaient? Avions-nous besoin qu'un Napoléon vînt pétrir l'Europe centrale à sa fantaisie et jeter despotiquement les germes des despotismes futurs? Cette Allemagne telle que nous l'avaient faite les siècles et la confiance que nous lui inspirions, n'assurait-elle pas notre sécurité ? Sans doute elle aurait réformé sa constitution vicieuse, mais ce n'est pas la haine de la France, savamment attisée par les professeurs prussiens, qui aurait tracé ce nouveau plan. Que l'on considère la frontière allemande, telle que l'ont faite les traités de 1815, avec les grands États compacts de Prusse, de

Bavière et de Bade, avec ces puissantes forteresses fédérale? et prussiennes, dont tous les canons étaient tournés contre nous 1 Qui ne voudrait voir reparaître, au lieu de la sinistre et sombre uniformité de l'unité prussienne en 1872, la bigarrure souriante des anciens jours? Dans l'intérêt de la paix du monde, de la sécurité de la France, du développement libéral de l'Allemagne, qui ne préférerait le Mayence des Emmerich-Joseph , le Cologne des Max-Frédéric au Mayence et au Cologne de l'empereur Guillaume? sans parler, hélas! des noms français qui se sont ajoutés à la liste des forteresses allemandes.

La Révolution, forcée de vaincre pour 'se défendre, avait porté le coup fatal au Saint-Empire; ce n'était pas pour qu'un de ses généraux se parât des joyaux de Charlemagne. Elle avait prononcé la déchéance de la féodalité politique et religieuse; ce n'était pas pour qu'un Napoléon donnât à l'Allemagne le modèle d'un nouveau césarisme. Elle avait prêché la fraternité des peuples; d'autres ont semé la haine des peuples. A l'Empire des Bonaparte, un Hohenzollern a donné, ù soixante-dix ans d'intervalle, une funeste réplique. Le Reich de la BuUe-d'Or n'est plus qu'une province de la monarchie prussienne, et, après avoir rêvé d'affranchir l'Allemagne en 92, il nous faut penser à nous affranchir d'elle.

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