Pertz, Stein' s Leben, I
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quel ses trois fils furent soustraits à sa tutelle, emmenés en Danemark, élevés soigneusement dans la religion protestante. Parvenu au trône, il se montra catholique fort tolérant. Il s'occupa surtout de se faire le Mécène des littérateurs et des philosophes. Sous lui, Cassel devint, comme elle devait l'être au temps de Jérôme Bonaparte, une ville française. Il paraissait amoureux de la langue, de la littérature, des manières françaises, et un de ses convives put s'écrier un jour à sa table : « Il n'y a aujourd'hui à^ étranger que Monseigneur. » Il avait mis à la tête de son théâtre trois gentilshommes français : le marquis de Luchet, venu avec une lettre de recommandation de Voltaire, le chevalier de Nerciat, le marquis de Trestondam. Il avait rasé les vieux remparts de Cassel, établi à la place de jolies promenades, de somptueux hôtels. II avait fait venir d'Italie toute une galerie d'antiques, fondé une académie de peinture et de sculpture. D s'occupait aussi d'alchimie et d'illuminisme. Pendant quelque temps il avait donné asile à une vieille marquise espagnole, qui se disait immensément riche, qui exorcisait les démons, mais qui finit par accepter deux cents louis. Une œuvre plus sérieuse fut la restauration du collège Carolin, fondé en 1709 par le landgrave Charles; il en fit une université qui jeta pendant un moment un vif éclat en Allemagne: éclat éphémère, viager en quelque sorte; il ne devait pas survivre à Frédéric. Elle eut l'honneur de compter parmi ses professeurs Dohm, Jean de Millier, Sœmmering,Forster. Frédéric était-il un Mécène fort éclairé?
Le futur républicain Forster serait alors bien irrévérencieu?: à son égard; il écrivait à son ami Sœmmering : « Vous ne sauriez barbouiller de trop de compliments le museau de Son Altesse. » La cour était animée, joyeuse, assez légère : « La vertu n'habite pas à notre cour, écrivait encore Forster : comment pourraisje honorer, même en apparence, ce prince qui la foule aux pieds? Je crois avoir satisfait à mon devoir en rendant l'honneur à qui appartient l'honneur. On voudrait plus, et je ne puis flatter. » Forster était bien difficile. Quel était le prince allemand, à commencer même par le bon duc de Brunswick et le prince Frédéric-Guillaume II de Prusse, qui se souciât de cette vertu vulgaire et matrimoniale ?
Jusqu'ici la cour du landgrave Frédéric, malgré quelques ridicules, nous apparaît comme un autre Weimar, comme un asile des lettrés, des savants, des artistes. Mais la plaie hideuse qui se cachait sous ce vernis de galanterie et d'esprit français, c'est le commerce de chair humaine. L'étalage était beau et la marchandise bien époussetée. Frédéric entretenait 16,000 hommes en temps de paix ; il prenait plaisir à exercer lui-môme ces beaux soldats bien vêtus, bien poudrés, bien cirés. En 1775, il en vendit à l'Angleterre 12,800 (la 3r partie de la population totale) pour ses guerres d'Amérique et de l'Indoustan ; en 1782 il lui en hvra encore 4,200. Il en revint 11,000 seulement en 1784 : la guerre en avait dévoré 7,300. Les Anglais les payaient sans hésiter 100 thalers ( 375 francs .) la pièce. Ils étaient si vigoureux, si
élancés, si ossus, si bien disciplinés surtout : « Je n'ai jamais vu si triste spectacle, écrivait Weber. qu'une exécution par les verges à Cassel ; j'entendais de mon appartement la lugubre musique, et les officiers m'apprirent que les verges étaient moins nuisibles à la santé que les coups de bâton. » Le cynisme mercantile du landgrave soulevait de dégoût tous les cœurs. Un jour qu'on parlait de lui à Frédéric Il comme d'un de ses élèves : « S'il était sorti de mon école, répondit-il, il n'aurait pas vendu ses sujets aux Anglais comme on vend du bétail pour le faire égorger. » C'est à lui qu'il fait allusion dans son Anti-Machiavel : « Il y a des princes qui font un ignoble trafic du sang de leur peuple ; leurs troupes appartiennent au plus offrant ; c'est une vente aux enchères, et ceux qui payent les plus gros subsides conduisent à la boucherie les soldats de ces indignes princes. » Mirabeau l'a flétri dans son Avis aux Bessois et autres peuples de l'Alleinagne vejidus par leurs princes à l'Angleterre ; Schiller a songé à lui dans Intrigue et amour.
Citons cependant parmi les princes de l'Allemagne centrale celui d'Anhalt-Dessau, qui s'est illustré par la fondation du Philantrophin^ école secondaire modèle, dont Basedow fut le directeur. Ce petit prince s'était proposé pour modèle les bons rois des contes des fées. Instruit, hospitalier, aCTable, ennemi de l'étiauette, il recevait les étrangers comme dans le salon d'un simple particulier. La princesse elle-même servait le thé, et Forster écrivait : « Je suis à demi
réconcilié avec la race des sérénissimes à cause de ces bons princes. »
Mais que les bons princes et surtout les bons gouvernements (talent rares ! Nous avons cité ceux de Brunswick, de Bade, de Weimar, d'Anhalt-Dessau. Il y a eu quelques efforts chez Frédéric- Auguste de Saxe. Mais que penser de l'égoïste aristocratie de Hanovre, des farouches hobereaux de Mecklemburg, d'un sot fanatique comme Charles-Théodore de Bavière, d'un prodigue débauché comme Charles-Eugène de Wurtemberg, d'un ogre bel-esprit comme le landgrave de Hesse, d'un fou furieux comme Charles de Deux-Ponts ? La masse des princes allemands ne songeait qu'à jouir, non à gouverner. Ils 'aimaient le pouvoir en épicuriens. L'un d'eux, le dernier margrave d'Anspach-Bayreuth, après avoir pris successivement pour premier ministre M"* Clairon, puis lady Craven, se décida à vendre à la Prusse ses margraviats, à l'Angleterre ses régiments, et s'en alla vivre paisiblement de ses rentes à Londres ou en Italie. Les autres, moins logiques, continuaient à rendre leurs sujets victimes de leur prodigalité, de leur luxure, de leur fureur de bâtir, de leur manie militaire. Si nous en croyons les historiens teutumanes', ce sont les Français qui sont cause de tout : les princes allemands se sont laissé pervertir par les iveuturiers welches et les exemples de Louis XIV. Les
1. Frédéric Riihs, tVèer f/i?n Ei/ifluss Frnnkreichs nu[ Deutschlnud; Wolfgang Menzel, dans tous ses ouvrages, et récemment dans Elsasf unil Lothringen sind und bleibt* wn«er. Stuttgart, 1870.
altesses germaniques ont eu grand tort de prendre pour conseillers des aventuriers, à quelque nation qu'ils appartinssent, et d'imiter Louis XIV ou Louis XV par leurs mauvais côtés. Que n'ont-elles imité plutôt la chasteté de Louis XllI ou de Louis XVI ? D'ailleurs, sont-ce bien les exemples de Versailles qui ont donné aux princes allemands tant de vices, dont on trouve bien quelque trace dans leur histoire antérieure ? Ne serait-ce pas plutôt que le vice grossier, la débauche brutale, a fait place à une dépravation non plus profonde, mais plus élégante, pour laquelle on a dû inventer un mot plus honnête que les synonymes d'origine tudesque : Màtressenthum? Et puis, en y réfléchissant bien, je trouve que Charles-Guillaume de Bade avec son ridicule sérail, Auguste de Saxe avec ses sales orgies, Frédéric-Guillaume II avec sa gaucherie de théologien débauché, Charles de Deux-Ponts avec ses fureurs épileptiques, eussent été bien mal reçus à venir dire au grand roi qu'ils étaient ses imitateurs. L'hôte de Versailles eût répondu : « Otez-moi ces magots. »
Des grands électorats, landgraviats et duchés de l'Allemagne, passerons-nous aux petites « principautés in-12, » aux comtés d'Empire de quelques lieues carrés, surtout aux chevaleries souveraines qui se composaient d'un village ou d'un hameau ? Ce ne sont pas les vices du despotisme qui sont atténués par la peti-
tesse du despote, ce sont plutôt les rares bienfaits dont il est susceptible. Le prmcipion est pire que le grand prince : impuissant pour le bien, il est plus puissant encore pour le mal. Ayant moins de sujets, il peut les tyranniser plus à loisir. Il les opprime de plus près. Il connaît tous ses sujets par leur nom, sait leur passé, leur famille, le fond de leurs affaires, s'intéresse à leur bonheur, se constitue leur providence, les marie à sa fantaisie, dispose de leurs enfants. Si encore nous en étions à la simplicité patriarcale des anciens jours l Mais nous sommes en plein dix-huitième siècle : les prodigalités des grands princes empêchent le tyranneau de dormir. Souverain au même titre qu'eux, il ne saurait avoir moins de prétention. C'est à cette populace des hobereaux immédiats de l'Allemagne que pensait La Fontaine dans sa fable de la Grenouille :
Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages.
Et non-seulement des ambassadeurs et des pages, mais une armée indépendante, fût-elle composée de quelques hommes seulement ; mais sa chancellerie et ses dicastères, oii la chicane germanique se donne carrière ; mais sa meute, ses chevaux, ses chasses, qui arrachent tant de larmes au petit peuple ; mais son ordre, et même ses ordres, dont il distribue les décorations à ses créanciers pour en obtenir des délais ; mais ses favoris, ses ministres, ses maîtresses. Ces
petites cours tudesques sont le paradis terrestre de
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toutes les intrigantes de France et d'Angleterre. Les danseurs et les ladies y trônent, y gouvernent, dépouillent le prince, ruinent les sujets, et s'envolent lorsque les assignations au Tribunal d'Empire commencent à pleuvoir et que les fournisseurs commencent à ne plus vouloir être payés en coups de cravache.
Citons des noms. En 1800, le comte d'Isenburg Wachtersbach, « pour se procurer plus commodément, disait son ordonnance, des habitations pour les serviteurs indispensables de l'État, n chassait les habitants de leurs propriétés. En 1802 , le gouvernement du prince d'Erbach-Schœnberg exposait au prince « qu'il n'y avait plus une feuille de papier à la chancellerie, que l'on manquait aussi de tous les articles de bureau, que les fabricants de papier du pays, pas plus que les papetiers de Francfort, ne voulaient plus faire de fournitures parce qu'on n'avait pas réglé les comptes antérieurs. » Les plaideurs étaient obligés d'avancer l'argent pour le papier de la procédure. Le prince de Hohenlohe-Schillings,en 1793, intentait un procès criminel à un vieillard de soixante-dou/e ans, pour un adultère qu'il aurait commis il y avait bien des années, le réduisait à la mendicité et partageait ses biens avec les juifs de sa cour. En s'appauvrissant, cette noblesse souveraine se démoralisait : depuis Joseph II jusqu'à la Révolution française, les tribunaux d'Empire ne sont occupés que de procès criminels pour vol, homicide, faux, fausse monnaie, etc. Le simple chevalier était tombé encore plus bas.
Pour avoir une idée de la mesquinerie et de la puérilité solennelle de ces petits gouvernements, pénétrons avec le chevalier de Lang, vers 1784, dans le conseil d'État du prince d'CEttingen :
« J'arrivai de grand matin, à jeun, et après avoir fait les serments les plus terribles de garder un silence ferme et rigoureux sur tout ce que je pourrais voir, entendre et apprendre entre ces quatre murs ; après avoir juré d'emporter avec moi le secret dans la tombe, onm'indiqua un siège de secrétaire etje dus, dans cette séance même, tenir la plume et rédiger le protocole. Je fus saisi d'une horreur sacrée en présence de ces mystères maçonniques qui aUaient se dévoiler à mes yeux.
« Une solennelle discussion commença au sujet d'une proscription générale de tous les chiens qui se trouvaient sur les territoires princiers d'CEtting-Œtting et CEtting-Spielberg. Tous les fonctionnaires avaient dû envoyer des tableaux détaillés avec ces indications : « Nom du chien — sa forme — son Age — son espèce — à quoi il sert. » Ils avaient dû y joindre leur trèshumble avis. D'après ces tableaux, les résolutions du conseil se succédèrent rapidement, sous de favorables auspices, au sujet des chiens Mélac, Danube, Blanchet, Ouvre-l'œil, Empoigne, etc. ; cela commença à s'animer quand on en vint à Mordeur ; et quand ce fut au tour d'un certain Pinceur, dans le bailliage d'Aufkirchen, tout le conseil fut en proie à la plus violente agitation ; le rapporteur voulait qu'on le tuât, mais le primus votam^ qui possédait un frère cadet de ce
Pinceur, se confondait en éloges de cette snperne espèce. Les voix se partagèrent ; surtout elles «'élevèrent. Le président huma une prise de tabac... Midi sonna. Chacun saisit son chapeau, et, comme je demandais avec anxiété de quelle façon il fallait conclure, on me répondit : « Tous avez entendu tout le détail « de l'affaire principale : il faut conclure sur le tout « d'après les actes... Yous entendez bien: "i'aprèsles « actes I »
Les États ecclésiastiques avaient presque tous les vices des États laïques : les archevêques, évèques et abbés souverains de l'Allemagne se sentaient plus princes qu'ecclésiastiques : ce haut clergé avait toujours été fort mondain, passionné pour le luxe, la chasse, la bonne chère, les plaisirs permis et non permis. Mais les États ecclésiastiques avaient en outre les vices qui leur étaient propres. Les plus graves abus étaient ceux d'Église : était-ce à un prince d'Église à leur faire la chasse, à supprimer les dîmes, à abolir les droits féodaux qui, chez lui, se percevaient pour l'autel, à affranchir des serfs soumis à l'Église, à réprimer l'oisiveté d'un nombreux clergé, la mendicité d'innombrables couvents ? A le supposer révolutionnaire, pouvait-il, comme un Joseph II, un Frédéric, jouer le rôle d'un despote éclairé? D'abord il n'était pas un despote. Élu par le chapitre noble, il était l'exécuteur de ses volontés, président d'une simple répubUque
théocratique. On peut dire, en thèse générale, qne les États d'Église étaient condamnés par leur principe même à retenir, plus longtemps que les autres, pour toujours peut-être, leurs sujets dans la superstition, l'ignorance, la misère, la mendicité, le servage. Les exceptions honorables qu'on doit relever ne prouvent rien contre la règle, contre la force des choses, contre la fatalité du principe sur lequel étaient fondés les pouvoirs temporels de l'Allemagne.
A Cologne, Clément-Auguste de Bavière (1721-61), qui était en même temps évêque de Miinster, Paderborn, Osnabrûck, Hildesheim, aimait le luxe princier, tenait une cour fastueuse dans ses châteaux de Poppelsdorff, Entenfang, Herzogsfreude, Augustusburg, Falkenlust, etc. Il lui fallait trois cents chambellans, des multitudes de chevaux et de chiens. Les revenus de l'électorat ne pouvaient suffire à ces mondaines prodigalités. Max-Frédéric de Konigsegg-Rothenfels (1761- 84), successeur de ce prélat trop grand seigneur, supprima les dépenses voluptuaires, restreignit sa maison, ne voulut que des travaux utiles. Le vieil électorat sentit passer sur lui pour la première fois comme un souffle de l'esprit nouveau. L'université de la ville libre de Cologne était ultramontaine et avait soutenu le pape dans sa lutte contre les évêques allemands: Max- Frédéric ibnda pour la combattre une université antiromaine dans sa résidence de Bonn (1777). Il força les couvents de contribuer à la dépense des écoles primaires et secondaires fondées par lui. U réforma la législation, diminua le nombre des jours fériés, pour-
vut à l'instruction de son clergé. Ses réforines à la Joseph ÏI furent continuées par son successeur Maximilien-François d'Autriche, frère de cet empereur, et dernier électeur de Cologne.
A Miinster, Max-Frédéric se lit dignement suppléer (jar le chanoine de Fiirstemberg, qui se proposa dans son administration l'exemple moins de Joseph II que de Frédéric II. Il rétablit le crédit du gouvernement de Miinster, comme son évêque avait fait pour le gouvernement de Cologne, encouragea le clergé à se livrer à l'étude, réveilla l'agriculture et l'industrie qui s'endormaient dans les vieux errements, rendit une ordonnance sur la médecine qui fut considérée en Europe comme un modèle, multiplia les écoles, réorganisa l'armée sur un plan économique, qui en fit une sorte de landwehr. Il quitta le ministère en 1784; mais quand, plus tard, le baron de Stein prit possession du territoire de Munster pour la couronne de Prusse, il rendit hommage à l'intelligence et à l'activité de son prédécesseur dont les traces étaient partout visibles.
AMayence, Frédéric d'Ostein (1743-63) et son ministre Stadion avaient essayé de réprimer la mendicité, réorganisé l'assistance des orphelins et des pauvres, .établi l'instruction obligatoire pour les enfants de sept à douze ans, créé deux foires nouvelles à Mayencc, des fabriques et des manufactures importantes dans ses faubourgs. Mais un jour que l'électeur avait dér^acé une croix de mission pour établir un marché, les jésuites et les moines soulevèrent la populace: il fallut, en grande pompe, rétablir la croix. Son successeur,
GOUVERNEMENTS GERMANIQUES AVANT 1789. lli
Emmeric-Josepli de Broitenbach (1703-74), fonda une école normale, introduisit les études modernes dans les gymnases, appela à l'université de théologie les hommes opposés à l'influence jésuitique, A la fois croyant et tolérant, il osa protéger les dissidents et réformer les cloîtres. Économe, sans faste, admirateur des beautés de la nature, il aimait à faire le matin de longues chevauchées, à se mêler familièrement aux travaux et aux fêtes de ses sujets. Il avait pris pour maxime que « le bonheur des peuples est le premier devoir des princes, n La plupart des souverains allemands croyaient au contraire que l'unique devoir des peuples était de faire le bonheur de (juelque prince.
A Trêves et Coblentz, Clément Wenceslas de Saxe (1768-1794) s'inspira de tous ces exemples et rendit en 1783 un édit de tolérance, «attendu, disait-il, que, d'une part, en éloignant toute apparence de persécution, notre sainte religion deviendra plus digne de respect; que, d'autre part, grâce à l'établissement de riches négociants et fabricants, le commerce du pays prendra du développement, que les pauvres gens oisifs auront de l'occupation et que les trésors de l'étranger seront apportés dans la patrie, etc. »
Dans les deux évêchés franconiens de Bamherg et Wiirtzburg, François-Louis d'Erthal (1779-179o) « ne savait qu'une chose : c'est qu'il était le premier serviteur de l'État... l'administrateur, et non le propriétaire des denicj's publics, » et résolument il disputait aux privilégiés la subsistance du peuple.
Mais de tels hommes étaient rares. Le plus souvent
leur successeur détruisait leur œuvre ; ainsi un autre d'Ertlial, à Mayence, ruina les écoles populaires fondées par Breitenbach. Et puis leur volonté ne pouvait rien cpntre la tradition, les principes, l'influence du milieu, lu résistance ou l'inertie de leurs agents. On pouvait dire de tous ce que Stramberg a dit de l'archevêque de Trêves : « L'Électeur ne pouvait remédier à la profonde décadence du haut clergé, à l'indolence des hautes classes en général. Les étais vermoulus de sa puissance tombaient en poussière. Les masses ne demandaient pas précisément un changement, mais ce qui existait les offensait. Devenu méprisable, tout ce qui était antique était impopulaire. Un élan indéfini vers des nouveautés inconnues a pénétré au sein même de la famille... les ménagères ne veulent plus de vieux ustensiles. Les douleurs de l'enfantement des temps nouveaux ne se feront pas attendre. » Qu'attendre de Mayence, par exemple, oii, suivant Dohm, « 5,100 personnes s'occupaient à rendre la justice, encaisser l'argent, instruire ou prêcher les autres, porter des robes grises, noires ou blanches, se tonsurer la tête ou broder une clef à leurs vêtements'? »
Les choses allaient-elles mieux dans les villes libres impériales? Non, car c'est dans ces prétendues républiques que le moyen âge, avec ses privilèges, ses abus, ses préjugés, résistait le plus obstinément aux
idées nouvelles. Ces libres municipes étaient une superposition d'oligarchies les plus exclusives et les plus jnlouses de la chrétienté : oligarchie des bourgeois proprement dits {bûrger), qui refusent le droit de cité aux simples métèques {schutz~verwanfité)\ oligarchie des corporations {gaffel ou zimtfe)^ qui refusent le droit de travailler à quiconque n'est pas compagnon, le droit de travailler en son nom à quiconque n'est pas maître, et hors desquelles on n'a pas d'influence politique dans les cités; oligarchie des bourgmestres et du magistrat^ qui prétendent régir leurs concitoyens par le droit de naissance, l'hérédité et la prescription des charges, l'argent et l'influence ; luttes continuelles entre les bourgeois et les non-bourgeois, entre les grands et les petits métiers, entre les magistrats nobles et les magistrats plébéiens, entre le parti des autorités établies et le parti de ceux qui veulent les supplanter. Au milieu de ces luttes mesquines, acharnées, souvent sanglantes, décadence étonnante de l'ancienne importance politique,de l'ancienne prospérité commerciale. Elle s'était précipitée à partir de la guerre de Trente ans, mais elle datait de plus haut. Cologne ■ finit par expulser de son sein tous les dissidents, c'està-dire le tiers de sa population, ses citoyens les plus industrieux et les plus riches. Ils étaient allés porter en Hollande" le secret de sa prospérité industrielle. Ruinée comme l'Espagne après l'expulsion des Maures, elle s'était enfoncée dans la superstition, l'inertie, la dévotion à outrance. Son université, son officialité et ses moines étaient restés les obscuri viri qu'a-
vait flagellés Ulrich de Hûtten. Ces mendiants avaient réduit toute la population à la mendicité. « Cologne, disait un voyageur français delà cité splendide des ancien« jours, Cologne est la plus abominable ville d'Allemagne; la plupart des maisons menacent ruine ; un grand nombre sont complètement vides. Les mendiants privilégiés font le tiers de la population ; devant chaque église, ils sont assis en rang sur des chaises; ils se succèdent par rang d'ancienneté, et quand l'un des plus en vue vient à mourir, son plus proche voisin avance d'un rang, n
« On voit partout sur les portes, écrit le chevalier de Lang, des spectres affamés, éplorés, en manteaux déchirés, et de dégoûtantes figures de femmes qui vous épient ; avec cela un éternel carillon et sonnerie de trois cent soixante-cinq églises et une afilucic: énorme aux Onze mille vierges et aux Trois rois. »
Même spectacle dans la plupart d(?s villes libres des bords du Rhin. Aix-la-Chapelle s'était ruinée uns i sottement, mais pour d'autres motifs; ses zûnfin
par jalousie de métier, avaient chassé une paitie de ses habitants qui étaient allés fonder le bourg industriel de Vaëls et enrichir toutes les villes de li Bel^iauo.
Mais partout on sentait l'approche des temps nouveaux. Cette même année 1784, qui vit la comédie révolutionnaire de Beaumarchais « casser les vitres n au Théâtre-Français, vit paraître sur le théâtre de
Manheim (15 avril 1784) une pièce de Schiller intitulée : Intrigue et amour et qualifiée par lui de Tragédie bourgeoise. Rien de plus terriblement bourgeois en effet, et jamais plus rude soufflet ne fut appliqué à la féodalité allemande par un écrivain. Les principaux personnages de ce drame sont : — le maréchal du palais von Kalb, sorte de marionnette de cour, chambellan du Sérénissime, tête vide mais soigneusement parfumée, écervelé solennel, toujours courant, toujours en visite, proférant çà et là des exclamations à la française, répandant une odeur de musc, ne connaissant qu'une nouvelle importante : la couleur du vêtement porté aujourd'hui par Son Altesse, n'ayant qu'une passion : sa haine contre le grand écuyer, qui dans un bal a ramassé avant lui la jarretière de la princesse et lui a (( soufflé le compliment; » — le président, le seul homme lettré de la cour, grand vizir de l'Altesse, grand politique de petite cour, ambitieux, arrogant, de morale légère, de conscience large, à la discrétion de son coquin de secrétaire qui connaît ses coquineries; — milady Milford, Anglaise de grande naissance qui a eu des malheurs, maîtresse de l'Altesse et cherchant à se déguiser son abaissement en essayant d'empêcher quelque mal et de faire quelque bien, pleine de mépris pour le prince et ses courtisans, « esclaves d'un seul fil à marionnettes qu'elle gouverne plus aisément que le tissu de son filet, » passionnée tout à coup pour le fils du président qu'on veut lui faire épouser et qui la méprise, retrouvant sa dignité sous le coup de cette blessure, quittant brusquement le prince uprèi
l'avoir engagé « à apprendre d'une princesse anglaise la compassion pour son peuple allemand ; » — enfin le fils du président, âme noble et pure, cœur ardent et plein d'honneur, qui a étudié dans les universités et qui peut-être a lu les Brigands; qui repousse avec indignation la bonté dorée qu'on lui propose, convertit la courtisane royale et meurt pour la fille d'un simple musicien. Quant au Sérénissime, on ne le voit pas ; on le devine à son entourage, on le connaît par les discours de ses courtisans et par le mal qu'il fait autour de lui. Une scène terrible et qui a dû avoir un grand retentissement en Allemagne, c'est celle où un valet de chambre du duc apporte à la Madeleine anglaise une magnifique parure de pierres précieuses. Qui les a payées? « Hier sept mille enfants du pays sont partis pour l'Amérique... Ils payent tout... Des pierreries comme celle-là, ajoute le valet, j'y ai aussi une couple de fils. — Mais aucun de contraint? — Oh î mon Dieu... non... rien que des volontaires. 11 est bien sorti des rangs quelques garçons indiscrets qui ont demandé au colonel combien le prince vendait l'attelage d'hommes... Mais notre gracieux souverain fît avancer tous les régiments sur la place de parade et fusiller les badauds. Nous entendîmes la détonatioi\ des carabines, nous vîmes leur cervelle jaillir sur le pavé, et toute l'armée cria : Hourra 1 en route pour l'Amérique. » Puis, emporté par sa douloureuse émotion, le valet dépeint à milady la désolation des orphelins, des femmes, des mères qui regardaient partir leur père ou leur soutien dans ce bétail humain, les
vieux qui jettent leurs béquilles aux jeunes gens pour les emporter aussi dans Vautre monde^ les désespérés qui crient : « Au jour du jugement on nous reverra! » le tambour qui couvre toute cette clameur de son roulement... L'Allemagne écoutait ces accents irrités de Schiller. On se demandait qui était au juste ce Sérénissime marchand d'hommes? Le margrave d'Anspach montrait le duc de Brunswick ou celui de Wurtemberg et ceux-ci clignaient de l'œil en indiquant le landgrave deHesse. Dans un ttutre passage, le cynique président chapitrait son secrétaire qui voulait épouser pure sa fiancée : « Pauvre imbécile I que vous importe qu'un carlin vous vienne tout neuf de la Monnaie ou de chei' un banquier ? Consolez-vous par l'exemple de notre noblesse... Sciemment ou non... «(Suit un développement assez étrange). Et le secrétaire répondait : « Sur ce point je resterai volontiers bourgeois, monseigneur. » Voilà qui fait pâlir assurément les témérités de Beaumarchais.