CHAPITRE IV
1>a irvciiilère déclaration de guerre dn peuple français (tO avril 139S)l.
Les classes moyennes de l'Allemagne en 1789 étaient profondément travaillées par le regret de libertés anciennes, et l'aspiration aux libertés nouvelles, par les excitations de la philosophie française et par la hardiesse critique des écoles kantistes, par cette habitude de libre examen issue de la Réforme et que les ortliodoxies protestantes elles-mêmes ne pouvaient plus détruire, par la propagande des illuminés et des libéraux, par les hardiesses de ses poètes autant que par les timides essais des princes réformateurs et les témérités de ses journalistes . L'Allemagne sentait vivement le contraste qui existait entre ce monde d'idées jeunes
d. Consulter, comme représentants de la manière de voir allemande :
Sybel. Geschichte der Révolutions zeit, a actuellement quatre volumes, In-S» (le dernier en deux parties), Dusseldorf 18GG-1870 ; les deux prcniiera volumes traduits par M"" Dosquet, chez Germer Riillère. Paris, 18f)9-70.
Hausser. Deutsche Geschiohte zeit dem Iode Friedrichs des Grotsen (Berlin, 1869).
qui fermentait en elle et cette bizarre carapace d'institutions gothiques dans laquelle elle étouffait ; la Révolution française ne pouvait manquer d'avoir outre-Rhin un formidable retentissement.
La chute de la Bastille parut présager récroulemcnt de toutes les bastilles allemandes ; la nuit du 4 août parut avoir affranchi non pas seulement la France mais la Germanie tout entière. Merck, qui assista à la journée du 14 juillet, versa des larmes, car il y voyait « non seulement un drame vraiment shakespearien, mais la pose de la première pierre pour le bonheur de l'humanité. )) Jean de Millier proclamait cette victoire du peuple « le plus beau jour depuis la chute de l'Empire universel de Rome. . . Au prix de quelques châteaux de riches barons, au prix de quelques têtes les plus coupables, ajoutait-il avec un peu d'optimisme, on rachète la liberté prisonnière des grands, n — « On dit que cela ne durera pas, écrivait-il à Forster, et moi je dis que la Révolution durera et qu'elle s'étendra. En 1517 on ne croyait pas que Luther pût se maintenir. Je vois dans tout cela la volonté et les voies de la Providence. »
Schlœzer, qui avait dû blâmer la révolution d'Amérique, approuve celle de Paris : « Quel ami de l'humanité ne trouverait pas cela très-beau? Une des plus grandes nations de la terre secoue résolument le joug de la tyrannie que depuis un siècle et demi elle a sup-
por*é d'une façon tragi-comique; nul doute que les anges dans le ciel n'en aient chanté un Te Deum. » Il disait encore : « Partout, tôt ou tard, et sans qu'il soit besoin de mettre les gens à la lanterne, l'insolence des monarques et des aristocrates, le droit de chasse et de garenne, les fauconneries, la main-morte, les poules de la dîme, les gouvernements qui rançonnent les peuples et ne veulent pas rendre de comptes sur l'emploi de l'argent, la noblesse héréditaire qui ne veut s'engraisser que de sinécures, seront choses aussi généralement inconnues qu'elles le sont depuis longtemps en Angleterre^ et à Hambourg et qu'elles le sont maintenant en France. » Et encore : « Où at-on vu une Révolution sans excès? Est-ce qu'on guérit des ulcères avec de l'eau de rose? Et quand même il y aurait à cette occasion du sang répandu.... eh bien! ce sang retombe sur vous, despotes, sur vos infâmes instruments, sur vous tous qui avez fait cette révolution nécessaire. »
Forster salue dans la Révolution française le complément de la Révolution religieuse du seizième siècle ; « Il est beau de voir ce que la philosophie a mûri dans les tètes et ensuite a réalisé dans l'État, et l'on n'a pas d'exemple qu'une révolution aussi complète ait coûté aussi peu de sang ;» il souhaite que l'Allemagne puisse cette fois « se chauffer, sans se brûler, » à cette flamme nouvelle. Les excès mêmes de la Révolution ne le découragèrent pas : ils doivent être imputés, suivant
1. Rappelons que Schlcezer écrivait sous la surveillance du gouvernement onglû-banovriea.
Jui, au régime déchu : « Je ne puis assez admirer qu'il y ait encore tant de modération, tant de pure et véritable vertu politique chez un peuple qui a gémi tant de siècles sous le plus misérable despotisme, sous une noblesse dégénérée, dépouillée de toute supériorité intellectuelle et morale, n Le vieux Kant, à Kcenigsberg, sortait bien loin sur la route poudreuse au devant du messager qui apportait les lettres et les journaux de France. Fichte écrivait en 1795 son Essai pour rectifier h jugemeni du public sur la Révolution française; en butte aux persécutions , il exprimait encore plus chaudement en 1799 ses sympathies et ses espérances: je En somme, rien n'est plus sûr que le plus certain, c'est-à-dire que si les Français ne conquièrent pas une immense suprématie et s'ils n'introduisent pas des changements en Allemagne, du moins dans la plus grande partie, d'ici à quelques années un homme, connu pour avoir pensé une fois librement ne trouvera plus en Allemagne un coin sûr pour y reposer sa tête. »
Goethe et Schiller persistèrent moins longtemps dans leurs premières sympathies pour la Révf^^ation. Les premiers drames de celui-ci avaient fait quelque bruiten France \ L'Assemblée législative avait accordé, par décret du 26 août 1792, le titre de citoyen français à dix-sept
1. Richter, Schiller und set^e Rg,ubfr «» der franzosùchen Révolution, Griineberg, 1863.
LA Dr:CLARATION DE frUERRE (20 AVRIL 1792). 131
étrapgerô, parmi lesquels les Allemands Campe *, KJopstock, An acharsisClootz. Comme le Moniteur ai\aiii déclaré quelques mois auparavant que « la tragédie de Fiesque, ouvrage du génie, était la conjuration du républicanisme contre la monarchie, la lutte des principes mise en action, le plus beau triomphe du républicanisme dans la théorie et dans le fait, » un membre de l'Assemblée demanda que le nom de Schiller fût ajouté à la liste des « amis de la liberté et de la fraternité universelle. » Mais de corruption en corruption, le nom de Schiller devint Giller dans le procès-verbal de l'Assemblée, Gilliers au Moniteur, et Gille dans le diplôme du iO août, signé C avière et contre-signe Danton ^. Mais à ce moment c'est à peine s'il se sentait, ainsi que le portait la lettre d'envoi de Roland, « fier de ces sentiments que lui témoignait nn grand peuple, dans l'enthousiasme des premiers jours de sa liberté.» Les scènes terribles de la Révolution avaient refroidi sou enthousiasme juvénile. Il voulut adresser à la Convention, au nom du peuple allemand, une défense de Louis XVI mis en accusation. En 1793, il croyait pouvoir prédire la fin prochaine de la Révolution : « Il faudrait, disait-il, que le peuple fût mûr pour la constitution républicaine. Or il s'en faut de beaucoup, il s'en faut de tout qu'il le soit. La République finira aussi rapidement qu'elle est née; la cous-
1. Nous le retrouverons plus tard oomblé d'honneurs eide flatleries dans le royaume do Westphalie.
i. Régnier, préface de aa traduction des Œuvres complètes de Uiiiur, Paris, lS5â»
titution républicaine aboutira à un état d'anarchie, et tôt ou tard un homme de grande intelligence, un homme énergique paraîtra, n'importe d'où il vienne, qui se fera le maître, non-seulement de la France, mais de l'Europe. » On ne peut savoir ce qu'aurait pensé des excès du despotisme militaire l'homme qui jugeait si sévèrement le despotisme populaire ; il mourut le 9 mai 1803. On retrouve dans son célèbre chant de la Cloche l'impression d'effroi que lui firent éprouver les troubles de Paris. « Liberté, égahté, voilà les cris qu'on entend retentir. Le paisible bourgeois saisit les armes; les rues, les portiques se remplissent et des bandes d'égorgeurs circulent. Alors les femmes deviennent des hyènes et se font un jeu de l'horreur; de leurs dents de panthère, elles déchirent le cœur sanglant d'un ennemi... » L'aversion pour les tricoteuses, sa haine même pour les excès de la Révolution que les despotes allemands pouvaient se flatter d'avoir provoqués, ne le rendit pourtant point l'ennemi de la liberté et du droit des peuples à se ressaisir euxmêmes. Son Guillaume Tel est de l'année qui précéda sa mort.
Gœthe a pris part à la campagne de France de i792, dont il nous a laissé un curieux récit, et le soir de la bataille de Yalmy, quand il eut vu la fîère attitude des « cordonniers et des tailleurs » de Kellermann en face des armées régulières de la vieille Europe, il fit lui aussi une prophétie : « En ce lieu et en ce jour, dit-il à ses compagnons de bivouac, a commencé une nouvelle ère de l'histoire du monde, et vous pourrez tous
LA DÉCLARAilON DE GUERRE (20 AVRIL 1792). 133
dire que vous avez assisté à sa naissa'i.ce. » Toutefois, il n'était pas dans son tempérament d'éprouver ni enthousiasme pour la Révolution, ni passion contre elle. Dans ses épigrarames, il gourmande indifféremment a violence du parti populaire et la duplicité des facvions aristocratiques : « Le triste sort de la France donne à penser aux grands, toutefois il doit plus encore faire réfléchir les petits; les grands ont péri, m«/5 qui a protégé le peuple contre le peuple? Le peuple a trouvé dans le peuple son tyran. » — <( Il nous faut tromper la populace ; vois comme elle se montre inepte, comme elle se montre farouche I Ineptes et farouches sont tous les ignorants. Soyez seulement honnêtes, et vous amènerez le peuple à l'humanité. » — « Ces hommes sont fous, dites-vous des violents énergumènes que nous entendons pérorer en France dans les rues et les places ? A moi aussi ils me semblent fous ; mais un fou en liberté débite de sages maximes, tandis que la sagesse devient muette dans l'esclavage. » La tragique année 1793 ne lui inspira que deux comédies, assez anodines, le Citoyen Général et les Révoltésy qui figureraient assez bien dans le recueil de Berquin ; les Causeries des réfugiés allemands^ où l'on prend à partie un personnage qui a la faiblesse de croire que « la nation française saurait estimer les généreux Allemands qui se déclareraient pour elle ; » et enfin quelques allusions du poëme du Renard. T'ans Eermannet Dorothée {il 91), Gœthe exprime avec plus d'abondance ses espérances de 92 et ses déceptions de 93. Le premier fiancé de Dorothée est un de ces généreux
134 LES FRANÇAIS SÛft LE RHIN.
Allemantls « que l'aiiioiir d^- la liberté, îe désir de prendre part à une révolution nouvelle entraînèrent à Paris, bù il trouva la prison et la mort. »
Nous avons bu l'amertume de toutes ces années, raconte le juge exilé, avec d'autant plus d'horreur que nous avons vu détruite en même temps la plus belle espérance. Qui peut nier, on effet, que son cœur ne se soit épanoui, qu'il ne l'ait êénll battre plus librement dans sa poitrine, aux premiers rayons du nouveau soleil, lorsqu'on entendit parler du droit commun à tous les hommes, de la liberté qui exalte lésâmes et de la précieuse égalité ? Alors chacun espéra, vivre de sa propi'e vie ; elle seuibla se brisfet", la chaîne soUs laquelle tant de nations se voyaient asservies, et que l'égoïsme et l'oisiveté tenaient dans leurs mains. Dans les jours tumu tueux, tous les peup'es n'avaient-ils pas les yeux fixés sur la cjpitnle du monde, qui l'avait été si longtemps, et qui méritait rnaintenant plus que jamais ce titre magnifique ? Les noms de ces hommes, les premiers porteurs du message, n'étaient-ils pas semblables aux plus grands noms qui soient placés parmi les astres ? Chacun ne sentait-il pas s'élever son cœur, son esprit, son langage? Et, couime voisins, nous fûmes les premiers enflammés d'ardeur. Alors la guerre commença et les Français en armes s'approchèrent; mais ils semblaient n'apporter que l'amitié. Et ils l'apportèrent, en effet, car ils avaient tous l'âme exaltée ; ils plantaient avec allégresse les joyeux arbres de liberté, promettant à chacun son droit, à chacun son gouvernement national. Les jeunes gens, les vieillards se félicitaient, et la danse joyeuse commença autour des nouveaux étendards. Ainsi, les Français entraînants gagnèrent d'abord les esprits des hommes par leur ardente et courageuse conduite, puis les cœurs des femmes par leur grâce irrésistible. Même nous trouvâmes léger le fardeau de la guerre, qui exige de si grands sacrifices; une espérance lointaine planait devant nos yeux ; elle àtti^ait nos regards séduits dans de nouvelles carrières. Il est beau le temps oij, avec son amante^ le fiancé prend l'essor à la danse, en attendant le jour de l'union souhaitée ; mais il était plus magnifique, le temps où le premier des biens que l'hotix-ie
puisse rêver nous sembla proche et accessible. Toutes les l;ingues étaient déliées : vieillards, hommes faits, jeunes gens, exprimaient hautement des pensées et des sentiments sublimes.
Mais bientôt le ciel s'obscurcit... *.
Tons les esprits ne pouvaient se complaire dans la .■aime sérénité et l'impartialité philosophique de Schiller ou de Gœthe. La Révolution avait des amis et des ennemis autrement ardents. Ceux-là l'adoptaient ou la haïssaient tout entière. Ses bienfaits ne pouvaient désarmer leur haine, ni ses excès lasser leur admiration.
Beaucoup d'Allemands, comme le fiancé de Dorothée, vinrent à Paris se jeter dans la mêlée sanglante des partis : ils partagèrent les excès, les malheurs de la Révolution. Plusieurs d'entre eux périrent sur l'échafaud: le baron prussien Anacharsi s Klootz, l'apôtre du genre humain ' ; un prêtre wiirtzbourgeois, Eulogius Schneider, l'effréné proconsul d'Alsace ; le prince de Salm-Kyburg, qui avait spontanément républicanisé sa petite principauté et qui ne trouva pas grâce devant Robespierre ; Adam Lux, victime de sa chevaleresque passion pour Charlotte Corday, etc. Le prince Charles de liesse, commandant de Besançon, membre du club des Jacobins ', n'échappa que par la fuite à la même destinée.
1. Œuvres de Gœthe. trad. Perchât, t. V, p. 3{, t'aria, 1860. — A. Hédouin, G(rihe,sn vie et ses œuvres, Paris, ISGfi.