Thiers, t. IV, p
2. Voir Perlz, Stein's Leben,t. I, p. 227 et saiv. sur les réunions
prussiennes. Steln constate dans sa correspondance la douleur des habitants de Miinster, mais il espère qu'ils ne tarderont pas à apprécier « les bienfaits de la domination prussienne. >>
protestation collective de la France et de la Prusse pour prévenir l'effusion du sang allemand et obliger Ins Autrichiens à lâcher prise. A Vollmarsen, en Westphalie, les soldats des deux Hesse en arrivèrent à un conflit : les Casselois chassèrent les soldats de Darmstadt. A Manlieim, Bade et la Bavière se querellaient pour des œuvres d'art. Francfort et les autres villes libres préservées du naufrage faisaient main basse sur les couvents situés sur leur territoire. Que se serait-il donc passé, sans la médiation paciiique des Français ?
Cependant le plan franco-russe était discuté dans la députation de la paix, en présence des ambas^^adeurs de l'Empereur, du tsar et du premier Consul, par les envoyés des huit États de la commission. La députation, dans l'intérêt de sa dignité, voulut faire du moins quelques légères modifications, puis Albin;, ministre de ûlayenee, fit approuver l'acceptation, en bloc, du plan d'indemnité, tout en se réservant les modifications qui paraîtraient nécessaires. Mais l'envoyé de l'Empereur refusa de sanctionner cette décision {Reichsgutachten)\ Bonaparte, profondément irrité, se rapprocha encore plus de la Prusse et de la Bavière, jnenaça l'Autriche, dénonça ses projetsdei797 contre l'intégrité de la Bavière. La députation continua paisiblement ses discussions, assaillie par les réclamations de tous ceux qui se croyaient l ses et de ceux qui ne se trouvaient pas assez avantagés : de la chevalerie, qui avait été, en effet, crncllement atleiute pt à qui on ne voulait rien accorder ; de Trêves qui
demandait la restauration de son Électorat ; des princes ecclésiastiques de Franconie, de Bavière et du Rhin, qui, se résignant à leur sort, demandaient au moins des garanties pour leurs sujets et des pensions pour leurs serviteurs ; de Modène, qui trouvait qu'où n'avait pas assez fait pour lui, et de la Russie, qui aurait voulu pour le Mecklenburg la dignité électorale. Les villes d'Empire, condamnées à devenir sujettes, demandaient qu'on leur garantît leurs anciennes lois et leur libre administration. La Bohême (Autriche), toujours conservatrice, même dans le bon sens, appuyait leurs réclamations ; le Brandebourg (Prusse), souvent révolutionnaire, surtout dans le mauvais sens, ne voulait pas qu'on limitât le pouvoir des nouveaux souverains. Mais l'injustice eût été trop criante : on accorda aux villes les garanties qu'elles réclamaient, pour ce qu'elles valaient.
Deux fois le plan d'indemnité fut renvoyé aux puissances médiatrices avec des modifications introduites par la commission. L'Autriche résistait toujours. A la fin Bonaparte, qui venait de rompre avec l'Angleterre, qui était en froid avec la Russie, et qui craignait à la fin de se trouver isolé, désarma l'Empereur par d'opportunes concessions, et, le 25 février 1803, la discussion s'ouvrit au sein du Reichstag sur le projet de la commission. Il y avait à délibérer non-seulement sur les distributions de territoires, mais encore sur la répartition des voix viriles possédées autrefois dans le collège des princes par les États ecclésiastiques. Beaucoup de ces voix d'Église passaient à des protestants.
Jusqu'alors les catholiques avaient disposé de 65 ou 67 voix contre 45 ou 43 ; ils n'en avaient plus que 52 ou S3 contre 77 ou 78. Le parti protestant, c'està-dire le parti prussien, avait désormais la majorité : le catholicisme, ou plutôt l'Autriche, était en minorité dans le collège.
Lors donc que le plan d'indemnité, adopté à la majorité dans le collège des Électeurs et dans celui des princes, fut présenté à la sanction de l'Empereur, il l'accorda pour les articles relatifs aux remaniement territoriaux et la refusa pour les articles concernant la distribution des voix viriles. Toutefois, la répartition votée par la Diète subsista, sinon légalement, du moins provisoirement. Ce provisoire dura jusqu'à la complète destruction du Saint-Empire (1805-1806).
Les pays dont la décision du Reichstag [Heichs'ieputationhauptschliiss) venait ainsi de disposer, constituaient peut-être la sixième partie de l'Allemagne, en étendue et en population : c'étaient près de 4 millions de sujets et 40 ou 50 millions de revenus à répartir entre les États laïques. Ils allaient plus gagner en force intetisive, suivant le mot de la Bavière, que l'Empire n'avait perdu en extension.
L'Autriche, outre les cessions territoriales du traité de Lunéville, avait abandonné le Brisgau et l'Ortenau
(Souabe) au duc de Modène. En vertu de l'arrangement signé à Paris, le 26 décembre 1802, elle reçut les évêchés de Brixen et de Trente « avec tous leurs domaines, revenus, possessions, droits et privilèges. » Moins étendus que les territoires cédés en Souabe, cco évêchés étaient plus riches et se reliaient mieux à la monarchie autrichienne. Mais qui pouvait indemniser l'Autriche de ce qu'elle perdait dans ce bouleversement de la constitution allemande? Les États ecclésiastiques, les villes libres, les petits princes, la chevalerie d'Empire, qui auparavant recrutaient ses armées d'officiers, remplissaient son trésor de leurs charités^ lui donnaient la majorité dans les trois '^.olléges, n'étaient plus ou allaient cesser d'être. C'étajt aux dépens de ses amis qu'on avait fortifié ses ennemis et ses rivaux. Elle s'affaiblissait des territoires et des alliés qu'on lui enlevait ; elle s'affaiblissait plus encore de ce que gagnaient sa rivale, la Prusse, et les clients nouveaux de la France, Bade, Wurtemberg, Hesse, Bavière.
Pourtant elle établissait en Allemagne le duc de Modène; elle faisait accorder au duc de Toscane, aux dépens de l'Empire, une belle indemnité : la plus grande partie de l'archevêché de Salzburg, contrée riche en salines, féconde en bons soldats, la prévôté de Berchtesgaden, la partie orientale de l'évêché de Passau, presque tout celui d'Eichstaedt : en tout 286,000 habitants et 2 150,000 florins. Ce qui appartenait aux parents de François II paraissait bien lui appartenir un peu. Tl ne prévoyait pas le moment
OÙ ces parents eux-mêmes seraient dépouillés ou contraints d 'accéder à la Confédération du Rhin.
Oii paraissait surtout l'intention arrêtée chez Bonaparte d'affaiblir l'Autriche, c'était dans les larges indemnités, agrandissements plutôt que dédumiiiagements, accordés aux États rivaux de l'Autriche. La Prusse, qui n'avait perdu qu'une partie de Clèves, Meurs, Gueldre, quelques cantons de la Fiise, les douanes sur la Meus > et le Rhin, au total 1,300,000 florins, recevait le;:, évêchés westphaliens d'Hildesheim, de Paderborn, une partie de celui de Miinster avec la capitale, Erfurth et les territoires raaycnçais de Thuringe, les abbayes d'IIerfurd, Quedlinburg, Elten, Essen, Werden, Cappenberg, les villes libres de Mulh.'iusen, Nordhausen, Gosslar : c'étaient plus de 300,000 habitants et près de 4 millions de florins Elle gagnait donc le triple en population et en étendue, le quadruple en revenu. L'évêché do Munster, depuis le chanoine de Furstonberg, était un des plus riches de l'Allemagne. Si le territoire prussien ne formait pas encore une masse compacte, il se composait du moins de groupes mieux arrondis. Son influence s'étendait et s'affermissait dans l'Allemagne méridionale et occidentale. Le stathouder de Hollande recevait les évêchés de Fulda et Corvey, la ville de Dortmund, etc. (un million de florins de revenu) ; le tout réversible à la Prusse.
Mais la Prusse n'était pas encore le protégé favori de Bonaparte. La Bavière fut bien autrement avantagée. Elle avait perdu 380,000 habitants et 4 millions de florins en possessions palatines de la rive
gauche, duché de Deux-Ponts, principautés de Juliers, de Siramern, de Lautern, de Weldentz ; elle avait cédé quelques portions du Palatinat à Bade, Hesse, Nassau, Leiningen. Mais quel beau dédommagement ! la meilleure partie de l'évêché de Wiirtzburg, une partie de celui de Passau, ceux de Bamberg, Freisingen, Augsburg, la prévôté de Kempten, douze abbayes, dix-sept villes libres : Ulm, Nordlingen, etc. Elle acquérait 854,000 habitants, 6,607,000 florins. Au lieu d'être dispersée du Danube au Rhin, elle formait une masse compacte, qui pourrait défier maintenant les projets d'absorption ou de démembrement de l'Autriche. Maintenant, il existait vraiment une Bavière. Aux populations ignorantes, appauvries, demibarbares de l'ancienne Bavière s'ajoutaient ces riches territoires ecclésiastiques, ces évêchés de Wiirtzburg et de Bamberg, dont l'évêque d'Erthal avait fait un des pays les plus riches et les plus civilisés de l'Allemagne. La Bavière gagnait donc en solidité, en étendue, en richesse, surtout en éléments de civilisation. Une période nouvelle allait s'ouvrir pour l'histoire de ce pays.
Bade, qui n'avait perdu qu'une portion de la seigneurie de Sponheim, quelques petits fiefs en Alsace, quelques enclaves dans le Palatinat (environ 25,000 habitants, 240,000 florins), recevait l'évêché de Constance, ce qui restait des évêchés de Spire, Strasbourg et Bâle sur la rive droite du Rhin, les bailliages palatins de la rive droite, les villes d'Heidelberg, de Manheim, dix abbayes, sept villes libres, etc. Bade
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acquérait donc 237,000 habitants, 1,500,000 florins, s'indemnisait de ses pertes au décuple, gagnait en unité et en solidité, était érigé en Électorat.
Du duc de Wurtemberg on faisait aussi un Électeur. En échange des 14,000 habitants et des 336,000 florins de Montbéliard et de ses fiefs alsaciens ou francs-comtois, on lui donnait la prévôté d'El- %vangen, sept abbayes, neuf villes libres et un village d'Empire i 110,000 habitants et 700,000 florins.
Le landgrave, maintenant Électeur de Hesse-Cassel, abandonnait Saint-Goar et Rheinfels sur le Rhin et s'indemnisait largement aux dépens des territoires mayençais. Hesse-Darmstadt, pour un fief alsacien et sept bailliages donnés à Bade, recevait le duché de ^V'estphalie, quinze bailliages mayençais ou palatins, etc. : au lieu de 40,000 habitants, 120,000. Nassau- Weilburg et Nassau-Usingen étaient très-convenablement indemnisés aux dépens des territoires de Cologne, Mayence, Trêves, des possessions palatines, etc. Le Hanovre, malgré la rupture de la paix d'Amiens, reçut l'évêché d'Osnabriick, qui l'indemnisait cinq ou six fois de ses pertes. Le Mecklenburg, qui n'avait perdu que deux places de chanoines à l'évêché de Strasbourg, et un petit territoire près de Liibeck, reçut une assignation sur l'octroi du Rhin ; mais on lui refusa le chapeau électoral.
Seuls les petits princes et les chevaliers furent peu ou point indemnisés de leurs pertes. Le comte de la Leyen, qui avait perdu 249,000 florins, Sickingen, 116,000, ne purent rien obtenir : trop heureux
de sâuvef, pour cette fois du moins, leur ohétive existence.
L'Autriche avait obtenu cependant qae trois princes ecclésiastiques survivraient au cataclysme : l'arclievêque-Électeur de Mayence, les grands-maîtres des ordres Teutonique et de Saint-Jean. Bonaparte, qui faisait grand cas du coadjutetir mayençais Dalberg et qui lui savait gré de ses complaisances, lui fit donner l'évêché et la principauté de Ratisbonne, la principauté d'Aschaffenburg, la ville et le comté de Wetzlar, plus 600,000 florins sur l'octroi du Rhin. Archevêque- Électeur de Ratisbonne, prince-primat de Germanie, archichancelier du Saint-'Empire, possesseur de Ratisbonne, où se tenait la Diète, de Wetzlar, oîi siégeait le tribunal d'Empire, d'Aschaffenburg, le dernier débris de l'ancien Électorat, doté d'un revenu total de 2 millioûs de florins, Charles de Dalberg était destiné à représenter, pour quelques années encore, une race désormais disparue, engloutie sous les eaux du déluge révolutionnaire : les prêtres-rois, les prélats souverains de l'ancien Empire. On mit à la disposition du grandmaître de l'Ordre Teutonique un certain nombre d'abbayes en Souabe, en Vorarlberg, dans les diocèses d'Augsburg et de Constance; le grand-maître de Saint- Jean reçut des abbayes en Brisgau.
On régla ensuite les indemnités pécuniaires en faveur des princes ecclésiastiques, chanoines, coadjuteurs, abbés, abbesses, moines, religieux dépossédés. Tout prince souverain continuerait à porter le titre de prince et à jouir de l'immédiateté personaelle.
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L'archevôi^ue de Trêves touchait 100,000 florin? do pension, le» évêques de Liège et de Bûle 20,000, les abbés du premier rang 20,000, les autres abbés de 6 à 12,000, le fretin des prélats qui s'asseyaient sur les bancs collégiaux, de 2 à 8,000 florins; les chanoines la dixième partie de leurs appointements et leur logement, etc. C'étaient les princes acquéreurs des biens sécularisés qui payeraient ces pensions. Mais avec quelle conscience ils s'en acquittèrent! Un prébendiste de Hesse-Darmstadt mourut de faim, au rapport même du médecin qui en fit l'autopsie.
Que restait-il maintenant du Saint-Empire? les Cercles étaient bouleversés de fond en comble. Le nombre des États était réduit de moitié, La Prusse et l'Autriche étaient refoulées à l'est, et il se formait dans l'Allemagne occidentale une grande clientèle française, qui commençait à ne plus se soucier ni de l'Empereur, ni de l'Empire, ni de la Diète de Ratisbonne, ni du tribunal de Wetzlar, ni de la Cour aulique. De cinquante-deux villes li])res, il n'en restait plus que six : Hambourg, Brème, Liibeck, Francfort, Augsburg, Niirenberg. Des trois Électeurs ecclésiastiques, il n'en subsistait plus qu'un, transplant'» do Mayence à Ratisbonne. Des trente-quatre voix d'Église, il ne survivait que les deux grands-maîtres. Le moyen âge allemand, avec ses pouvoirs temporels, ses villes libres, sa chevalerie, avec la prépondérance des Hapsburg, s'était évanoui sans retour.
La Révolution, de 1803, en Allemagne, fut relativement aussi radicale que la Révolution française.
A Ratisbonne comme à Paris, on avait détruit la noblesse souveraine , les municipalités indépendantes. A Ratisbonne comme à Paris, on avait sécularisé les biens ecclésiastiques. A Ratisbonne comme à Paris, on avait réalisé plus d'unité et de centralisation dans l'État. Le peuple allemand assista avec indifférence à tant de ruines : il ne se réjouit ni ne s'affligea en voyant crouler tout ce passé. C'est qu'au fond il y avait une grande différence entre les deux révolutions. Les sacrifices qu'on avait exigés des privilégiés français avaient fondé l'unité d'un grand peuple, introduit la liberté dans l'État, l'égalité parmi les citoyens. En Allemagne, toute cette destruction n'enfantait ni l'unité, ni la liberté, ni l'égalité. En France, c'était pour la grandeur de la patrie qu'on se dépouillait ; en Allemagne, c'était au profit de souverains grands ou petits, moins souvent princes que principicules, qu'on était dépouillé.