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£ rappelle-t-on bien que Fiévée, l'auteur de ce sentimental et gracieux roman qui a nom la Dot de Suzette, fut avant tout un homme politique, et qu'il vécut dans l'intimité de Napoléon I*^'', qui en avait fait son confident et son conseiller? Dans une notice très-attachante, placée en tète de l'édition des œuvres de Fiévée publiée par Gosselin en 1843, Jules Janin a raconté sa vie littéraire et politique. La dimension de ce travail étant hors de proportion avec le cadre modeste dans lequel nous avons placé la Dot de Suzeite, en la faisant entrer dans la collection des Petits Chefs-d'œuvre , nous ne reproduirons ici que la partie qui a trait à la vie littéraire de notre auteur. Mais cette partie même n'est pas tellement distincte du reste que l'extrait que nous donnons ci-après ne puisse encore montrer suffisamment l'influence exercée par la politique sur le talent et la carrière littéraire de notre auteur. Et certainement l'on se prendra à regretter avec nous que le grand homme de guerre dont la personnalité absorbante a exercé une si funeste influence sur le développement littéraire et artistique de notre pays ait eu la fâcheuse pensée d'accaparer, pour les stériles et desséchantes occupations de la politique, un esprit charmant, qui, abandonné à ses seules inspirations, et dans un
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milieu plus serein et plus reposé, eût certainement enrichi notre littérature de plusieurs chefs-d'œuvre semblables à celui que nous publions aujourd'hui :
Le jour où mourut M. Fiévée, le XVIIP siècle perdit ce jour -là son disciple le plus rebelle^ le plus goguenard^ le plus révolté; un homme qui n'avait gardé des doctrines passées que le doute, qui n'avait conservé de l'art d'autrefois que l'esprit. Sur cet esprit merveilleusement disposé à ne recevoir aucune influence, à ne conserver aucune empreinte, acier bruni qui ne reflétait rien, le XVIII^ siècle avait passé comme passe un vain son dans Vair, Voltaire, Diderot, Montesquieu lui-même, VEncyclopédie tout entière, et l'Académie et les économistes, et les jésuites et le clergé, Rousseau et ses tumultes, M. de Buffon et ses systèmes, que vous dirai-je ? Mirabeau en personne : ni les uns ni les autres ils n'avaient laissé la moindre trace sur cet esprit isolé de toute espèce d'entourage. Jamais vous n'avez rencontré une volonté plus dédaigneuse, jamais vous n'avez imaginé une ignorance plus complète et en même temps plus habile des hommes et des choses. Un jour qu'il était en train plus que jamais d'être vif et vrai, M. Fiévée écrivit dans le Journal des Débats un excellent morceau sur d'Alembert : ce chapitre était rempli de vues neuves, de découvertes importantes, d'aperçus ingénieux. Or voici la première phrase de ce chapitre : « Je n'ai jamais lu M. d'Alembert »; ce qui était vrai, et ce qui na pas empêché M. Fiévée d'être
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un admirable critique ce jour-là. Telle était en effet la rapidité de son coup d'ail et son habileté à tirer, par l'analogie, les conséquences de toute chose; la moindre lueur qui lui apparaissait dans les sujets les plus vulgaires, dans les sentiers les plus frayés, c'en était assez pour qu'il arrangeât, pour qu'il disposât à sa mode une foule d'explications très-plausibles, de commentaires très-piquants, de vérités presque vraies, de jugements vifs, nets et bien formulés. Ainsi, son ignorance le servait bien plus heureusement que toute la science indigeste des dévoreurs de livres et d'histoires. Comme il ne savait rien, il était obligé de tout deviner; comme il ne voulait rien apprendre, il lui fallait nécessairenient tout comprendre ; et voilà comment, en fin de compte, il parlait si bien de d'Alembert et de tout le reste, tout en nous disant sans façon : Je n'ai jamais lu M. d'Alembert.
M. Fiévée est né à Paris le lo avril 1767, le même jour ou parut ce conte de Voltaire qui a pour titre : l'Homme aux quarante écus, c'esi-à-dire au milieu de la bataille des écononiistes. Imposer la terre, disaient les uns; imposer la consommation, disaient les autres ; le gouvernement les mit d'accord en imposant la consommation et la propriété. Voltaire mit d'accord les imposés en les faisant rire un instant. Chaque Français, disait-il, « a droit à quarante écus de rente, ni plus ni moins -» , et il ajoutait avec ce petit rire satanique qui n' annonçait
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jamais rien de bon : « Faites des enfants, faites-en beaucoup; les petites créatures qui sortiront de vos entrailles apporteront chacune les quarante écus qui leur revietment dans le partage général, et vous arriverez ainsi à une certaine aisance. »
Que la mère de M. Fiévée ait suivi ou non le conseil de Voltaire à la lettre, toujours est-il qu'elle mit au monde seize petites créatures, et qu'elle attendit fort longtemps les quarante écus de rente qui devaient être leur partage. M. Fiévée arriva, lui, septième, précédé de six filles, et, comme il était le premier garçon de cette nombreuse famille, sa naissance causa une certaine joie à sa mère. Mais bientôt arrivèrent les autres sœurs et les autres frères, et cette maison devint triste et austère comme un cloître. Le père mourut bientôt ; la mère, qui était belle et de haute taille, resta seule, active, laborieuse, imposante. La famille s'éleva ainsi, à Vombre de cette femme dont la parole était brève et solennelle. A peine le fils aîné eut-il seize ans, qu'il fallut penser à lui donner un état. A cet âge M. Fiévée était presque aussi ignorant que s'il avait eu cinquante ans. Il n avait pas eu d'autre instruction que celle qu'il s'était donnée lui-même. Déjà cependant sa vocation le poussait à son insu du côté des lettres. Sa mère en aurait volontiers fait un chanoine, mais lui il voulut être un imprimeur. En ce temps-là l'imprimerie était une corporation; Paris ne comptait que trente-six imprimeurs ; c'était une
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profession entourée de toutes sortes de lois et d'ordonnances, mais heureuse et sûre comme toute carrière dans laquelle le fils succédait nécessairement à son père. A défaut d'héritier plus direct, le concours se renfermait dans les trente-six familles des imprimeurs de Paris.
Pour entrer dans cette corporation puissante, quand on n'était pas fils ou cousin d'imprimeur^ le seul moyen c'était de se faire breveter apprenti à la chambre syndicale; mais cette chambre syndicale, composée d'imprimeurs, n'était guère disposée à partager ses privilèges avec de nouveaux venus : heureusement que M. le garde des sceaux Miroménil accorda sa protection au jeune Fiévée. Il en fit un ouvrier imprimeur. Voilà le jeune honime au comble de ses vœux, le voilà en pleine littérature, théâtres, livres nouveaux, pamphlets, et Dieu sait toutes les tempêtes littéraires et philosophiques qui s'agitaient dans cette officine ! L'imprimeur en ce temps-là ne ressemblait pas mal à celui qui met le feu au poudres dans un siège.
Notre jeune homme resta calme et patient au milieu de tous ces volcans en délire. Tout d'abord ce bruit lui fit peur, et il remonta pour être tranquille, jusqu'au siècle de Louis XIV, dans cette belle poésie, dans cette prose correcte; si bien qu'il n'a vu le XVIII- siècle que dans les salons où Von causait le mieux. L'esprit, dans ces dernières années de l'esprit français et de la grâce française, était un passe-
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port suffisant; l'esprit vous ouvrait toutes les portes, il faisait du premier venu l'égal des plus grands seigneurs, le commensal des meilleures maisons, Vami et quelquefois un peu plus que Vami des plus grandes dames de Paris et de Versailles. La causerie était la grande passion et le grand bonheur de cette société brillante qui résumait toutes les destinées de notre histoire.
Comme elle comprenait confusément qu'elle allait mourir, cette société se hâtait de mettre en usage, pour en jouir, tout ce qui était l'esprit, le talent, la fortune, la beauté, la poésie, la jeunesse. Dans ce grand poëme de la fin du monde des puissants et des grands seigneurs, chacun apportait ce qu'il avait en partage, et pour peu quon y mît quelque chose, on était le bienvenu. C'est ainsi que l'égalité a commencé ; elle était dans les mœurs bien avant qu'on l'eut mise dans les lois avec tant de carnage et de violence.
Cependant la dévolution française s'était mise en route pour revenir, comme elle l'a fait, à son point de départ. L'heure fatale de 1789 avait sonné. Toute la chose publique était remise en question, le passé et l'avenir était en présence. Ce fut alors que M. Fiévée, qui ne se payait ni de ces grandes promesses, ni de ces grandes peurs, arriva à cette définition de la politique, définition excellente et qu'il a mise à profit tant qu'il a pu : la politique est ce qu'on ne dit pas.
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Alors commence la grande lutte nationale ; la division s'introduit dans chaque famille, la bourgeoisie marche d'abord l'égale du clergé et de la noblesse, puis bientôt elle les terrasse ; la haine entre dans tous les cœurs, les vaincus de la veille écrasent sous l'épigramme et le sarcasme les vainqueurs du lendemain. Maintenant que V égalité est décrétée, être l'égal d'un homme c'est être son bourreau. Aussi sont-ils occupés, les uns et les autres, à s'entre-déiruire. Dans ces jours abominables, c'était une occupation de ne pas rencontrer à chaque pas les tombereaux chargés de victimes. Heureux cdors était celui qui sauvait à la fois sa tête et son honneur. D'autant plus qu'il fallait si peu de chose pour se perdre ou se déshonorer ! Déjà obéissant à son instinct d'ordre et d'autorité qui ne Va jamais abandonné, M. Fiévée se trouvait mêlé, en sa qualité d'imprimeur , à la rédaction de la Chronique de Paris. La Chronique était un journal rédigé par d'honnêtes gens sans courage, qui auraient donné tout au monde, excepté leurs têtes, pour que la Révolution pût s'arrêter au beau milieu de ses délires. De cette Chronique de Paris, Condorcet était le rédacteur en chef. Tout d'abord, Condorcet et ses amis, sachant que Mirabeau avait promis aide et protection à la reine de France, s'étaient mis à le suivre dans son sentier rétrograde. Mirabeau mort, ces honnêtes gens un peu trembleurs s'étaient rattachés à la faction militaire du parti d'Orléans.
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Ils espéraient en Dnmouriez, Fragile espoir : Dumouriez passa à l'étranger. Aussitôt les terroristes accourent ameutés contre l'innocente Chronique. Ils brisent, ils pillent, ils tuent. L'Imprimeur tombe sous leurs mains, ils se contentent de le jeter en prison; quant à M. de Condor cet, vous savez comment il est mort. Il prit la fuite en dehors de la ville, ce qui était la plus sûre façon d'être arrêté. Aussi fut-il arrêté bien vite, son Horace à la main, et le soir même, dans son cachot, il s'empoisonna, tant il avait peur de l'horrible sort qui l'attendait. Ainsi mourut cet homme jusqu'alors si heureux; si fêté, si riche : il mourut de peur. Il mourut pour avoir . voulu trop savoir ce que lui réservait cette révolution dont il avait été un des enthousiastes les plus ardents.
Voilà donc M. Fiévée, lui aussi, en prison. Ces souvenirs de captivité ne sont pas faits pour vous faire aimer les cachots de l'an de la Terreur 1792 et années suivantes. Sous prétexte d'égalité, les plus honnêtes gens étaient mêlés à la plus vile canaille. Uair manquait, et le pain. Point de lits, pas une heure de solitude ou de silence. Vous restiez dans ce premier dépôt jusqu'à ce qu'il plut au geôlier de vous faire transporter à la Force, et de là vous ne sortiez guère que pour marcher à l'échafaud. Mais laissons là toutes ces violences qui se représentent ù chaque instarit dans les existences contemporaines. Funèbre récit de tortures, de misères, de lâchetés
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incroyables^ qui se retrouve sans fin et sans cesse, toujours le même, à chaque biographie que vous voulez entreprendre à propos des honimes de quelque valeur morts depuis environ dix cms. Enfin, quand la France fut à bout de meurtre et de patience, se présente le seul homme qui put la sauver et la gouverner, le premier consul Bonaparte. Il était un nouveau venu dans toute l'acception de ce mot; mais quel était le Français de ce tenips-là qui n'était pas un nouveau venu ! Tous les hommes d'autrefois étaient morts ou dans l'exil; ce fut un grand bonheur pour le nouveau maître de la France de pouvoir marcher, lui, homnie nouveau, avec des hommes nouveaux comme lui. Cependant cet admirable bon sens qui préside à toutes les grandeurs légitimes fît bientôt com.prendre au premier consul la nécessité de s'entourer, non pas des conseils, il ne prenait conseil que de lui-même, mais des observations et de l'expérience de ceux qui venaient à lui en toute sincérité d'esprit et de cceur. Or déjà en ce temps-là il y avait de ces sortes d'hommes, sans ambition personnelle , qui ne tenaient au passé que par de lointains souvenirs, qui ne demandaient au temps présent qu'un peu de repos et de calme après tant d'orages et tant de tempêtes. Un de ces hommes était M. Fiévée. Il était tout à fait un enfant du peuple, U n'avait pris aucune part à cette révolution qui avait emporté tant d'hommes et tant de choses. Dans tous ces délires il était resté
calme; il n'avait demande la tête de personne, sinon celle de Kobespierre. Il était assez jeune encore pour que l'avenir lui parût digne d'être défendu ou protégé. Ajoutez ce que nous avons déjà dit, qu'il était plein d'idées nouvelles, qu'il n'appartenait à aucune école philosophique ou littéraire, et qu'ainsi sa moindre parole devait être écoutée ou tout au moins remarquée. M. Fiévée écrivait alors dans le Mercure et dans la Gazette de France^ et il écrivait d'un ton si net, d'un esprit si, vif , d'un style si ferme et si correct, qu'il était impossible en effet de ne pas demander quel était donc l'homme qui écrivait ainsi? M. Kœderer répondit au premier consul que l'écrivain en question était à cette heure même détenu par Fouché dans la prison du Temple, pour un billet de quatre ou cinq lignes inséré dans un libelle de ce temps- là : La Correspondance anglaise.
Bonaparte écrivit aussitôt à Fouché qu'on lui envoyât M. Fiévée, et, bon gré, mal gré, il fallut obéir. Voilà M. Fiévée de la prison chez le premier consul. Bonaparte, qui savait comment dompter toutes les résistances par un sourire, fut simple et bon avec cet écrivain qu'il voulait gagner à sa cause. « Je veux, lui dit-il, que vous alliez pour moi en Angleterre. Vous verrez et vous me direz ce qui s'y passe. Plus j'étudie ce pays dans les livres, et moins je m'en fais une idée. Allez donc, écrivez-moi toutes les fois qu'il en sera besoin. Si j'attendais que vous
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me fissiez un rapport à votre retour, je courrais le risque de n'avoir quun joli roman. »
Vous le voyez déjà, le premier consul prenait l'habitude, une habitude royale, de dire son petit mot de louange aux hommes qui l'approchaient pour la première fois. Kien n'était plus charmant et plus fin que son sourire. On eût dit qu'il l'empruntait aux princes de la maison de Bourbons.
Le joli roman dont parlait le premier consul, c'était LA Dot de Suzette. Apres le i8 fructidor, le Directoire, triomphant à la façon des lâches, fit conduire dans les déserts de Sinnamari, enchaînés comme les plus vils criminels, les membres des deux Chambres, les hommes de lettres et les journalistes qui n'avaient su ni prévoir la proscription ni l'éviter. Or M. Fiévée savait très-bien que dans les proscriptions de ce genre il n'y a que le preniier moment qui soit dangereux, et il avait jugé à propos de quitter Paris en toute hâte. Sans nul doute, il s'honorait d'une proscription dans laquelle étaient enveloppés M. de La Harpe et M. de Fontanes, et Vabbé Sicard lui-même, à qui l'Angleterre eût donné un asile et une fortune s'il eût voulu tenter les chances d'un pareil exil. M. Fiévée parvint à franchir les barrières de Paris, puis, une fois en pleine campagne, il respira tout à l'aise. Hors de Paris la liberté commençait. Vous n'aviez plus à redouter ni les visites domiciliaires ni les gendarmes, vous cdliez tout droit votre chemin, et chacun vous
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faisait fête. Pour peu que vous eussiez Vair d'un proscrit du Directoire, chacun vous offrait un asile dans sa maison. A peine si Von vous demandait votre nom, pour savoir comnient vous nommer en vous offrant à boire. Dans la province, en effet , tout meurtre cessa à la mort de Robespierre. La vie recommença dans les châteaux, dans les campagnes, et avec cette vie pleine de sécurité, d'abondance, de doux som.meils, recommencèrent les travaux de Vesprit, longtemps interrompus par cette ignoble terreur qui obsédait toutes les âmes.
A cette heure de délivrance, on eut dit que la France retrouvait pour la première fois, après cent ans, les arbres, la verdure, les eaux limpides, les douces clartés du ciel, le chant du rossignol dans les amandiers en fleur. Pour la première fois aussi depuis bien longtemps, la jeunesse obéissait à Vamour, le poëte à la poésie, le romancier aux inspirations de son âme et de son cœur. En ce tempslà, Delille écrivait ses plus beaux vers de la Pitié, Fontanes célébrait la fête des Morts, Michaud trouvait les inspirations du Printemps d'un Proscrit, Chateaubriand bondissait aux clartés de la Jérusalem nouvelle. Toutes choses rentraient dans Vordre, dans Vâme des peuples et dans Vâme des penseurs. Bernardin de Saint-Pierre sortait de sa cachette d^Essonnes, le bon Ducis parlait tout haut de liberté. Ce fut aussi à ce moment-là, dans la maison d'un ami, tout au fond de la Champagne,
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que M. Fiévée écrivit d'une main légère cet aimable roman intitulé : La Dot de Suzette.
Sans nul doute, si vous comparez ces douces pages si simples, si honnêtes, si reposées, cette fable toute naturelle, dont les incidents appartiennent tous aux plus simples événements de la vie vulgaire; si vous comparez le terre à terre de cette passion au fracas aventureux et aux soubresauts infinis du roman moderne, vous ne pourrez guère comprendre le succès et la popularité d'un pareil livre.
En ce temps-là aussi, on écrivait de terribles romans, tout remplis des événements les plus étranges. Anne Kadcliffe, cette barbe-bleue féminine, régnait en maître sur Vimagination des lecteurs. Dans tous les romans à la mode, ce n'était que souterrains, cimetières, tombeaux, cadavres dévorés par les vers. Pas un mot venu du cœur, pas une honnête pass'on, rien qui rappelât, même de loin, les pages d'autrefois, la Manon Lescaut par exemple, Paul et Vir- GiNiE, les pages si fines de Gil Blas. Uironie de Voltaire avait déteint sur toute cette période vicieuse et fantasque : l'ironie seule, moins l'esprit. Vous pensez donc quel fut le charmant étonnement de ce monde à peine échappé aux crimes de la Terreur, quand on lui fit lire cette histoire de Suzette. En effet, vodà donc la grande société d'autrefois qui reparait au grand jour; voilà donc cette chose morte qu'on appelait déjà l'ancien régime qui se montre dans toutes ses élégances, dans son art de
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bien dire, et enfin dans ses plus cruels préjugés. Eh quoi! ces gentilshommes , ces privilégiés de la naissance et de la fortune^ une révolution sans pitié les a égorges, les a insultés, les a exilés ; elle a tué leur roi et leur reine sur un échafaud, elle a effacé leurs armoiries, dépecé leurs domaines, vendu leurs châteaux à l'encan, et tout d'un coup, quand la proscription pèse encore sur toutes ces têtes nobles, voilà nos héros qui reparaissent dans un livre d'imagination. Cette fois déjà on en parle non-seulement sans colère et sans haine, mais encore avec pitié, avec intérêt, avec éloge: c'était à ne pas s'y reconnaître. Le peu qui restait de ces grands seigneurs fut charmé de cette nouveauté, l'émigration s'étonna, tout en l'admirant, que l'on eût conservé en France un pareil souvenir de son langage et de ses mœurs. Tous ses titres abolis, on les lui rendait dans ce livre. Ses préjugés abolis, auxquels elle avait renoncé elle-même, on en prenait la défense. La Dot de Su- ZETTE^ n'était-ce pas un démenti formel donné à cette comédie de Voltaire intitulée : Nanine? S'il est vrai que l'on puisse juger des grandes choses par les petites, il y eut alors tel émigré à Londres ou à Pétersbourg qui, en lisant la Dot de Suzette, put se dire à lui-même : « Je ne serai plus un exilé dans huit jours. »
La Dot de Suzette, Adèle de Sénanges, ce charmant livre de M^e de Souza, les comédies de Collin d'Harleville et les comédies de Picard, le
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Cours de Littérature de La Harpe, et les premières résistances c/u Journal des Débats quand M. Bertin l'ainé, cet homme admirable, le sujet éternel de notre reconnaissance et de nos respects^ se fut emparé, d'une main puissante, de cette tribune politique et littéraire du haut de laquelle il a été un des maîtres de l'Europe, tels sont les premiers gages que donnait la littérature nouvelle de son respect pour le passé, de ses espérances en l'avenir. Nous ne parlons pas du Génie du Christianisme et des Martyrs, et de l'œuvre entière de M. de Chateaubriand, le XIX" siècle n'a pas eu d'autre point de départ et d'autre but.
Le succès et la popularité du premier roman de M. Fiévée indiquaient à l'auteur une carrière toute nouvelle qui lui promettait de faciles triomphes, une vie heureuse, une place distinguée parnii les écrivains contemporains. Il n'avait qu'à se maintenir dans ces haies vives et fleuries de l'imagination, il aurait pu facilement en cueillir toutes les fleurs sans trop se déchirer aux épines. Mais allez donc proposer à ces habiles et ingénieux esprits de s'enfermer dans leur maison, tête à tête avec la folle du logis ! Ils veulent un plus grand théâtre, ils veulent parler aux hommes assemblés. Il n'y a que les hommes obsédés d'une grande et seule idée qui puissent vivre longtemps dans la solitude, en présence même de leurs pensées; mais ceux-là en qui abondent toutes sortes d'idées plus vraisemblables que vraies, plus justes que grandes,
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ceux-là dont la nature a fait des causeurs, et qui ont besoin, pour se produire, de Vécho qui se fait dans les salons ou du bruit qui se fait dans un journal, ceux-là, soyez-en sûrs, ne s'amuseront pas longtemps à vous écrire toutes sortes de contes, de romans et d'histoires. De pareils esprits, j'en conviens, ne sont pas assez actifs pour être des hommes d'Etat ou des hommes d'affaires; mais en revanche ils ne sont pas assez oisifs pour être des romanciers et des conteurs. Ils veulent bien ne pas mettre la main à l'administration des choses humaines, mais à condition qu'ils y mettront leur esprit.
M. Fiévée eut bien vite compris que ses premiers essais purement littéraires ne pouvaient suffire ni à son ambition, nia sa fortune. Du côté de l'ambition, M. Fiévée a toujours été asiez tranquille. Il aimait la renommée, mais le bruit de la renommée lui déplaisait, contrairement à tant de gens qui n'en aiment que le bruit. Quant à sa fortune, elle était à faire; il la voulait naturellement, comme ont été toutes les grandes fortunes de l'empire, rapide et grande ; et cela devait être, dans un temps où. le sous-lieutenant d'artillerie devenait l'empereur de la France et du monde. Aussi bien M. Fiévée se mit-il à écrire en toute hâte son second roman, Frédéric^ qui est un aperçu très-fin et très-exact de la société française au XVIII^ siècle, et deux ou trois romans moins importants, mais d'une égale finesse d'observation et de style; après quoi il revint en toute hâte
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à son occupation^ et surtout à sa causerie la plus chère, la politique. En effet, dans les époques turbulentes de changements et de révolutions, quand tous les grands principes des sociétés sont remis en discussion, quand c^est la grande affaire des hommes de savoir par qui et comment ils seront gouvernés, il arrive nécessairement que les plus grands esprits se préoccupent de ces immenses débats. C'est une si vive joie, en effet, et un si noble sujet d'orgueil, que de se dire à soi-même : Ce que nous faisons là ce sera pourtant de l'histoire quelque jour.
Lors donc que M. Fiévée se laissa adopter par le premier consul comme un de ces conseillers cachés dont les conseils sont d'autant mieux écoutés qu'ils sont donnés dans l'ombre, M. Fiévée dut renoncer aux heureux loisirs de son imagination et de son exil. La paix d'Amiens, cette paix d'un jour, venait d'être signée. Quand M. Fiévée quitta Paris, les fêtes de la paix venaient de commencer ; quand il arriva en Angleterre, les fêtes de la paix duraient encore ; et cependant, la première lettre que put écrire M. Fiévée, ce fut pour annoncer que la guerre était imminente. Bonaparte savait cela mieux que personne dans toute l'Europe. Aussi, quand on représenta au premier consul que son correspondant troublait la paix du monde, le premier consul se prit à sourire. Toujours est-il que Bonaparte parut goûter fort les premières lettres de M. Fiévée. Il estima à sa juste valeur cette façon d'expliquer tant
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d'émotions j tant de passions, tant d'intérêts divers que Vail même du maître ne peut pas découvrir. Aussij quand à son retour d'Angleterre M. Fiévée vint présenter ses respects au premier consul, celui-ci exigea que son correspondant restât en fonction. « Ce que vous m'écriviez de Londres, vous me l'écrirez de Paris, dit Bonaparte. Je ne vous demande qu'une chose, c'est d'être vrai. » De son côté, M. Fiévée fit des conditions qui furent acceptées y à savoir : que les notes que lui, Fiévée, présenterait au premier consul ne passeraient pas par les mains de Fouché; qu'elles passeraient tout simplement par les mains de M. de La Valette, directeur général des postes ; et qu'enfin le premier consul prendrait la défense de son correspondant toutes les fois que celui-ci serait attaqué dans l'intimité du palais.
A partir de ce moment, Fiévée n'appartient plus qu'à l'histoire de notre pays, et nous le quitterons ici, le reste de son existence offrant désormais peu d'intérêt pour nous, qui ne Youlons yoir aujourd'hui en lui que l'auteur de la Dot de Suzette.