‹ La dot de SuzetteChapitre 2 sur 2 · LA · texte numérisé non relu

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L existe beaucoup de livres dont la réussite 'étonne. M, de Moncrif a dit, il y a longtemps, qu'ils devaient leur succès à une cause bien naturelle : c'est que les auteurs de ces ouvrages n'y mettaient de l'esprit qu'en proportion de celui qu'ils supposaient à la plupart des lecteurs. Si l'on répétait cela aujourd'hui, on passerait pour un homme grossier ; cependant M. de Moncrif était excessivement poli.

La mode, qui décide aussi affirmativement en littérature qu'en costumes, veut à présent de l'extraordinaire , et pourvu qu'un roman soit effroyablement merveilleux, on lui passe de blesser le bon sens. Faire peur pendant trois volumes, et employer le quatrième à prouver qu'il ne fallait pas s'effrayer, voilà le comble du talent.

Après tout, il ne faut pas crier contre le public. Beaucouo de mauvais livres sont accueillis : cela prouve son indulgence et son amour pour la nouveauté; mais il est certain que les bons ouvrages restent seuls, et cela prouve son goût. On peut dire du public comme des comédiens, dont tant de gens se plaignent à tort : k Ils acceptent souvent des pièces médiocres, mais on n'en connaît pas une seule bonne qu'ils aient refusée, m

En respectant la mode ou l'opinion, il est permis pourtant d'essayer de l'arrêter dans le^ erreurs qui peuvent tirer à conséquence, et je mets de ce nombre l'idée presque généralement reçue qu'il y a plus d'imagination dans un roman chargé d'incidents que dans un roman où les événements naissent sans effort du caractère des personnages et servent encore à le développer.

On ferait en deux lignes l'analyse de Clarisse Harlowe. Pourquoi? C'est que le sujet est d'une simplicité admirable. Un libertin par système veut séduire une fille sage par principes et par caractère : voilà tout le roman, et c'est un des plus volumineux que l'on connaisse. Quelle imagination n'a-t-il pas fallu pour remplir ce canevas et pour rester toujours dans la même position sans cesser d'être intéressant ! Clarisse Harlowe me paraît une vérité démontrée jusqu'à l'évidence ; les romans nouveaux ressemblent, au contraire, à des mensonges que l'on tourne de mille manières sans jamais pouvoir parvenir à leur donner un air de vraisemblance.

Les poètes anciens, pour exprimer la candeur de la VÉRITÉ, l'ont représentée toute nue ; je crois I'Erreur beaucoup plus ingénue. Pour se tromper, il suffit de s'en rapporter à ses sens ; pour connaître la vérité, il faut sans cesse observer, et bien observer, ce qui est très-difficile.

Penser que le soleil tourne autour de la terre est une erreur naïve qui, pour la plupart des hommes, est d'une évidence qui n'a pas besoin de démonstration ; mais pour deviner que c'est la terre qui tourne, quelle imagination il a fallu avoir !

Jusqu'à la découverte de l'Amérique, qui date d'hier, tous les peuples ont cru que l'Europe, l'Asie et l'Afrique composaient seules notre monde. Cette erreur équivalait à une certitude. Quelle imagination possédait celui qui, le premier, osa en douter ! C'était pourtant dans ce doute que se trouvait la vérité.

Depuis l'existence du monde, il n'y a pas, il n'y a jamais eu un axiome de gouvernement généralement reconnu, je ne dis pas en pratique, mais seulement en théorie : on peut

en dire autant en fait d'administration. La morale flotte incertaine entre mille systèmes ; l'homme est un problème que l'hcmme s'efforce en vain de résoudre. On éprouve des sensations, on en ignore la cause; on la cherche, on se trompe ; on veut la définir, on s'égare. Les siècles s'écoulent, nous passons d'erreurs en erreurs, et l'on ne se lasse pas de dire que la vérité est toute nue.

Je crois qu'il ne faut pas d^ imagination pour s'abuser, pour mentir, pour être extraordinaire ; il en faut beaucoup pour être naturel et vrai, même alors qu'on invente, et voilà le cachet des grands écrivains qui ont fait des romans. VHéloïse de J. J. Rousseau servira plus à l'histoire du cœur humain que cent volumes de morale.

Après avoir cité Clarisse et la Nouvelle Héloïse, il serait ridicule de parler de la Dot de Suzette, et. Dieu merci, j'ai assez d'amour-propre pour ne pas manquer de modestie. Mais comme je désire donner aux personnes qui lisent une idée de Vimagination qu'il faut avoir pour être vrai en inventant, je supposerai un auteur désirant peindre la reconnaissance sans l'affaiblir, sans l'exagérer. Voici la première question qu'il se fera :

« La reconnaissance est-elle un sentiment ou un devoir?»

Voici la réponse, et elle exigeait quelques réflexions.

« Dans sa première explosion, la reconnaissance est un sentiment plus ou moins vif à proportion de la nécessité plus ou moins pressante du bienfait ; la première explosion passée, la reconnaissance s'affaiblit comme sentiment, et rentre alors dans la classe des devoirs.

« La reconnaissance, considérée comme sentiment, appartient tout entière à la nature ; elle est commune à beaucoup d'animaux comme aux hommes. La reconnaissance, considérée comme devoir, appartient tout entière à la société. Le triomphe de l'état social est d'avoir érigé en obligation dont l'observance devient vertu des sentiments qui dans l'état naturel se seraient affaiblis par l'effet seul du temps. »

Cette distinction faite, l'auteur qui veut peindre la reconnaissance sentira le momenj: où elle cesse d'être active pour n'être plus qu'un devoir; mais un devoir rempli est bien

froid dans un roman, où tout doit être en action, et voilà une nouvelle difficulté.

Que fait-il ? Il appuie la reconnaissance sur une passion violente, l'amour, par exemple. Cet amour ne peut éclater : mille raibons forcent à le cacher à tous les yeux ; mais il agite le personnage qui l'éprouve; il se dédommage de la contrainte d'une passion qu'il faut étouffer en portant toute l'activité de son àme dans un sentiment qu'il lui est permis de témoigner. Les spectateurs trompés admirent la force de la reconnaissance; les spectateurs instruits (et c'est la position dans laquelle se trouve le lecteur) sourient de la bonne foi avec laquelle l'amour éclate, même en se déguisant. Certes, il y aurait dans cette situation, si elle était bien rendue, plus d'imagination que dans un assemblage de bâtiments en ruine, de revenants et de coups de tonnerre, parce que tout serait refusé au hasard, tout serait accordé à la vérité, et qu'il faut répéter sans cesse que c'est uniquement dans la peinture de ce qui est ou peut être vrai qu'il y a de r imagination.

Ce n'est pas la première fois que j'écris, mais c'est la première que j'essaye un roman. Il est bien court : je doutais de mes forces; j'aurais voulu le resserrer encore, surtout dans les trente premières pages : je n'ai pas pu. J'ai fait un tableau des mœurs actuelles : le sujet l'exigeait; les vices qui tourmentent la société sont du ressort de la satire. Ce qui me disculpe, c'est que je n'ai voulu désigner personne particulièrement; ce qui me console, c'est que personne en effet n'avouera qu'il s'y reconnaît.

Mais je m'aperçois que la préface est plus longue que l'ouvrage. Que faut-il en conclure? Qu'il est plus facile de raisonner que de peindre, et c'est ce que je voulais dire.

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E suis née à Saint-Domingue. A dix 'ans, mon père me fît passer en France pour y recevoir une éducation que la fortune la plus considérable ne lui aurait pas permis de me donner près de lui : car ma naissance avait coûté la vie à ma mère, et, dans ces climats brûlants, les hommes vivent d'une manière si libre avec leurs esclaves que mon père craignit sans doute pour moi l'effet des premières impressions, toujours si dangereuses dans la jeunesse. Nous avions des parents à Paris : ce fut chez eux que je descendis, ainsi que mon frère, qui m'accompagnait dans ce voyage, et qui était alors âgé de vingt-cinq ans.

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Après quelques jours de repos et quelques semaines sacrifiées à voir tout ce qui, dans Paris, pou- 'vait amuser un enfant de mon âge, je fus mise au couvent. J'ai souvent entendu crier contre l'éducation qu'on y reçoit. Pour moi, j'aurais tort de m'en plaindre, et jamais je n'oublierai la reconnaissance que je dois à la sœur Sainte-Ursule. J'ai perdu tout ce que la fortune m'avait donné; je conserverai toute ma vie le fruit des leçons de cette femme respectable. En entrant au couvent, je ne savais rien, pas même lire; mais je n'ignorais pas que j'étais jolie : la prodigalité de mon père à mon égard ne pouvait non plus me laisser ignorer que j'étais riche. J'avais l'habitude de commander, et ne croyais pas que je pusse obéir : en un mot, j'étais trop occupée de moi pour n'être pas insupportable à tous les autres.

A peine étais-je au couvent depuis un mois que toutes mes compagnes me détestaient. Cela m'était indifférent : je ne sentais pas le besoin de l'amitié. Mes fantaisies, depuis mon enfance, ayant toujours été prévenues, je n'avais pas encore éprouvé la moindre émotion de sensibilité, même pour mon père. Il me gâtait, et je ne l'aimais pas véritablement : c'est l'usage. Trop de condescendance produit sur les enfants le même effet que trop de sévérité. Par une conséquence naturelle, j'avais à la fois beaucoup de respect et d'attachement pour mon frère , le seul être qui jusqu'alors n'avait pas

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voulu se soumettre à mes caprices. Il vint me voir, et je lui demandai à Cjuitter le couvent, qui m'ennuyait à la mort. Il me parla raison, je pleurai; i! rne quitta, je suffoquais de rage et de dépit.

C'est dans cet état que je rencontrai la sœur Sainte-Ursule. Elle prit pitié de moi. Je sentais pour la première fois le besoin d'être consolée; elle s'y prêta avec tant de douceur, mêla à ses consolations des raisonnements si solides et si à portée de mon intelligence, qu'aimer et réfléchir furent pour moi l'affaire d'un moment. Je m'abandonnai à ses conseils. La crainte de lui déplaire l'emportait sur la crainte de ses reproches lorsque je les avais mérités. Que vous dirai-je ?... Dans l'espace de trois mois, je regagnai l'amitié de mes compagnes ; je méritai les soins de mes maîtres, que jusqu'alors je croyais trop heureux d'être payés pour ne me rien apprendre; je m'attirai l'attachement de la gouvernante que l'on m'avait donnée, et qui plusieurs fois avait voulu me quitter parce que je la battais. A douze ans, le temps perdu pour mon éducation était en grande partie réparé. Mon frère applaudissait à mes progrès, au changement de mon caractère; la sœur Sainte-Ursule en jouissait : c'était son ouvrage. Elle mit de l'amour-propre à le perfectionner, m'inspira chaque jour plus d'émulation et plus de modestie. En un mot, j'avais seize ans quand on me parla, pour la première fois, d'abandonner le couvent. Cette nouvelle me fit de la

peine. J'aimais l'étude, et surtout la retraite; non que la sœur Sainte-Ursule m'eût fait envisager la religion comme incompatible avec le monde : la bigoterie était au-dessous de ses idées; elle savait fort bien que j'étais destinée par ma famille à vivre dans la société, et la piété qu'elle m'inspira était aussi solide qu'éclairée. J'ai connu la douleur, et c'est alors que j'ai senti combien la force que l'on cherche dans le sein de la Divinité est au-dessus des consolations humaines. La religion serait née du malheur si les âmes sensibles n'en eussent puisé le besoin dans la reconnaissance.

J'aurais désiré prolonger mon séjour au couvent; mais cela n'était pas possible. Mon frère était à la veille d'épouser une riche héritière de Saint-Domingue; elle était venue elle-même, avec sa mère, me faire une visite et me témoigner le désir que j'acceptasse un appartement chez elle. En sortant du couvent pour assister à ses noces, je ne devais plus y rentrer. La sœur Sainte-Ursule^ malgré le chagrin que lui causait notre séparation, me félicitait la première de cette occasion de connaître le monde avant de m'y engager. « Ma chère enfant, me dit-elle, ce n'est pas notre faute si nos élèves profitent si rarement des soins que nous prenons pour les former. Pre6que toujours elles ne quittent nos paisibles retraites que pour devenir épouses. Ce passage trop prompt d'un état d'ignorance sur la société à un état qui en prescrit les devoirs les plus sacrés nuit

également aux vertus que nous leur avons inspirées et à celles qu'il leur conviendrait de cultiver. La piété, les talents, la modestie, sont utiles dans toutes les situations de la vie. Notre devoir est de les enseigner; mais j'ai souvent pensé que c'était à l'expérience et à la réflexion de faire naître sur le monde des idées qu'il nous est impossible d'avoir, et qu'il nous serait difficile d'expliquer quand nous les aurions. Profitez donc d'une occasion aussi favorable; essayez votre liberté avant de la soumettre au joug de l'hymen; connaissez les plaisirs, afin de les apprécier et de savoir les subordonner à vos devoirs, et vous deviendrez, si le Ciel le permet, aussi bonne épouse, aussi respectable mère, que vous avez été élève intéressante et docile. »

J'allai demeurer chez mon frère, et j'eus le loisir de vérifier la bonté des conseils de la sœur Sainte- Ursule. Les premiers mois de son mariage me firent regarder cet état comme le plus heureux. Ce n'étaient que fêtes, assemblées, prévenances de part et d'autre; ils ne pouvaient se quitter un seul instant sans chagrin, se rejoindre sans plaisir. Peu à peu la première ardeur se ralentit; ils se persuadèrent qu'ils ne s'aimaient plus, parce qu'ils avaient cru follement qu'ils s'aimeraient toujours aussi fort et de la même manière.

Mon frère avait pris l'habitude de céder à toutes les volontés de son épouse, quand il n'en avaii d'autres que les siennes; il parut bizarre et tyran-

nique quand il voulut faire des représentations. On se boudait, et le raccommodement tournait toujours auprofît de l'autorité de ma belle-sœur. Malheur à l'homme imprudent qui commence à vivre avec son épouse comme avec une maîtresse ! Il risque la tranquillité du reste de sa vie. Des symptômes de grossesse mirent de nouveau mon frère aux genoux de sa femme. Une chute de cheval, qu'elle fit par une imprudence impardonnable dans sa position, lui ravit à la fois la santé, son enfant et l'amitié de son époux.

Nous apprîmes à cette époque la mort de mon père, et notre maison, naturellement triste depuis que la division s'y était glissée, le devint encore davantage. Mon frère avait évité de me laisser apercevoir le fond de son âme; mais, en nous occupant d'une douleur qui nous était commune, il ne put résister à me confier ses chagrins particuliers. Je n'hésitai pas à blâmer sa conduite, car ma bellesœur avait des qualités essentielles, un cœur excellent. Il l'avait perdue par trop de complaisance, il pouvait l'éloigner entièrement par trop de froideur et de sévérité. Mes réflexions le touchèrent, et j'eus la satisfaction de rendre à ces époux, qui m'intéressaient vivement, une tranquillité qui depuis ne fut jamais troublée. Ma belle-sœur, qui n'ignora point la conduite que j'avais tenue , et qui jusqu'alors m'avait plaisantée sur ce qu'elle appelait l'austérité de mes principes, me fit moins

de démonstrations d'amitié et m'aima davantage.

Les hommes qui formaient notre société me répétaient souvent que j'étais belle, et savaient fort bien que j'étais une riche orpheline. Une habitation de soixante mille livres de revenu formait une dot qui eût donné des adorateurs à la femme la plus dépourvue d'attraits et de talents; mais j'avais tellement pris l'habitude de réfléchir sur les devoirs de chaque état que le mariage m'inspirait une sorte d'effroi. On me pressait de faire un choix; j'hésitais sans cesse, et l'on m'accusait de coquetterie, quand il est vrai pourtant que je n'étais coupable peutêtre que de trop de timidité.

Mon frère avait pour ami M. de Senneterre, homme de beaucoup de mérite d'un grand nom , et dont la fortune, d'ailleurs peu considérable, était encore grevée de dettes assez fortes que son père avait laissées en mourant. L'intimité qui régnait entre lui et mon frère était telle que M. de Senneterre se trouvait le seul homme près duquel ma belle-sœur et moi nous fussions hors de toute cérémonie. Avec un esprit cultivé, une figure mâle, une tournure trèsnoble, il avait tant de bonhomie que nous le traitions comme un parent pour qui rien n'était caché. Ajoutez qu'il aimait depuis longtemps une femme charmante que ses parents avaient forcée d'épouser un vieillard, et qui, devenue veuve, n'attendait que le temps prescrit par la bienséance pour couronner son amour; que cette femme était de notre société;

et VOUS ne serez pas étonné que ma belle-sœur et moi eussions pris l'habitude de regarder en frère un des plus beaux cavaliers de Paris. Souvent aussi il me sollicitait de former un engagement. Nous passions en revue tous mes courtisans ; il riait des remarques que je faisais sur leur caractère^ m'accusait d'être trop difficile, et me prédisait gaiement que je finirais comme la fille dont parle le bon La Fontaine. Avec la même gaieté je me moquais de sa prédiction, en l'assurant que je me déciderais lorsque je trouverais un homme qui lui ressemblât, ou que, dans l'impossibilité, j'attendrais à mon tour qu'il devînt veuf.

Je le dis aujourd'hui oii je pourrais, sans rougir, convenir du contraire : je n'avais alors nul amour pour M. de Senneterre ; je l'estimais parce qu'il était impossible de ne pas lui rendre justice; mais, s'il eût été capable d'abandonner pour moi une femme à laquelle il avait témoigné un attachement si constant, j'aurais perdu de lui l'idée que je m'en étais formée, et il eût été le dernier homme auquel j'aurais uni ma destinée.

Ce fut au contraire sa constance dans sa première inclination qui le rendit mon époux. Il eut le malheur de voir mourir presque subitement la femme qu'il aimait. Sa douleur fut si vraie qu'elle me pénétra l'âme. C'était chez nous seulement qu'il venait chercher des consolations; nous lui parlions avec tant d'intérêt de la perte qu'il avait faite, nous

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mêlions si sincèrement nos éloges à ceux dont il honorait la mémoire de cette femme encore aimée, nous écoutions avec tant de complaisance ce qu'il répétait sans cesse avec tant de sensibilité, que nous parvînmes à modérer son chagrin en le partageant : c'est la seule manière dont les cœurs profondément affectés puissent être consolés. Je m'aperçus bientôt que je réfléchissais involontairement sur le bonheur promis à la femme assez heureuse pour toucher M, de Senneterre; je ne croyais pas qu'il pût aimer avec la même violence, mais je sentais que son amitié serait plus précieuse pour moi que l'amour si incertain d'un autre époux.

Les chagrins cruels que j'ai éprouvés depuis n'ont pu effacer de mon cœur les impressions qui décidèrent du destin de ma vie. A peine fus-je convaincue des sentiments que m'avait inspirés M. de Senneterre que je mis dans ma conduite avec lui autant de réserve que jusqu'alors j'avais déployé de franchise. Ce changement le frappa, et, bien loin d'en deviner la cause, il se plaignit à mon frère du sort qui lui enlevait presque en même temps et l'objet de l'amour le plus constant et les consolations d'une amitié dont il s'était fait une si douce habitude. Craignant de m'avoir déplu sans le vouloir, il me pressait souvent de lui faire connaître ses torts, me protestant que rien au monde ne lui causerait plus de peine que la perte de mon estime. Ses paroles étaient si douces, ses regards si attendris-

sanis, que la peur de me trahir par trop de sensibilité augmentait la froideur de mes réponses; et, si j'eusse effectivement eu à me plaindre de lui, je n'aurais pu le traiter d'une autre manière que je le faisais en ces moments. Ses visites devinrent plus rares, et ma sévérité plus grande ; le chagrin que me donnaient ses absences ajoutait à mon amour et à la crainte qu'il ne le devinât. Heureusement mon frère m'arracha mon secret, le trahit, et M. de Senneterre, qui seul pouvait me rendre heureuse, eut peine à se persuader qu'avec tous les avantages que m'avaient prodigués la nature et la fortune^ j'eusse fixé mon choix sur lui, que j'avais connu prêt à s'unir à une autre femme, moi devant qui ses regrets avaient éclaté sans contrainte. Il ne soupçonnait pas que la vérité de sa douleur était la première cause de mon amour. Et pourquoi ne s'attacherait-on pas à l'homme dont la sensibilité a été éprouvée, quand nous voyons chaque jour tant de femmes unir leur destinée à des êtres qui se font honneur de la multiplicité de leurs liaisons, et pour qui le mariage n'est souvent qu'une conquête nouvelle et passagère comme les autres? Si je n'ignorais pas que M. de Senneterre m'avait préféré une femme dont il chérissait sans doute encore la mémoire, du moins étais-je persuadée qu'il ne me donnerait pas de rivale.

Mon frère était trop satisfait de s'attacher par les liens du sang le meilleur de ses amis pour ne

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pas presser notre mariage. J'avais dix-neuf ans lorsqu'il se fit. Je n'attendais de M. de Sennelerre qu'une amitié qui seule eût satisfait mon cœur, et je trouvai en lui un époux tendre et prévenant, un guide éclairé, un ami sincère. Préjugeant assez bien de moi pour croire que les plaisirs du monde ne pourraient seuls m'occuper, il m'admit à l'administration de ses affaires, que la dissipation de son père avait extrêmement dérangées. Nous fîmes ensemble le voyage de ses terres, nous satisfîmes une partie des créanciers, et, après avoir pris des arrangements avec les autres, nous montâmes notre maison à Paris, convenablement à notre fortune. Une société choisie, une intimité plus aimable encore, le bonheur de mon frère et de son épouse, ajoutaient à ma félicité. Le Ciel, qui jusqu'alors m'avait prodigué ses faveurs, y mit le comble : je devins mère. La joie de M. de Senneterre surpassait la mienne : nous avions un fils.

Comme je voulais nourrir, je partis pour une de nos terres aussitôt que je le pus sans danger. Grâce à la vie que je menais, loin que mon fils m'épuisât, ma santé devint parfaite, et je perdis beaucoup de cette délicatesse extrême qui m'avait presque toujours forcée à un régime désagréable à mon âge.

Je fus près de deux ans éloignée de Paris, ne regrettant dans cette ville que mon frère et son épouse, qui avaient eu la complaisance de venir

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passer avec moi le temps que M. de Senneterre avait été forcé de me quitter: il était au service. Ma belle-sœur enviait mon bonheur : j'étais mère; et, soit dispositions naturelles , soit l'effet de la chute qu'elle avait faite étant enceinte, elle commençait à désespérer d'avoir des enfants. Effectivement, elle n'en eut jamais. Sa tendresse et celle de mon frère se portaient sur mon fils, dont la force m'étonnait moi-même. Heureux temps ! il n'est pas un des jours dont vous êtes composé qui ne fasse époque dans mon âme. La mémoire qui naît de toutes les sensations d'une mère ne peut jamais s'affaiblir.

Je passerai sur dix années de ma vie, qui ne furent qu'un instant de bonheur sans mélange. M. de Senneterre me faisait bénir sans cesse le jour où je l'avais connu; mon fils croissait et s'élevait sous mes yeux. Son éducation, à laquelle son père présidait, me donnait l'espérance qu'il lui ressemblerait en tout. Nous n'avions à craindre en lui qu'une fermeté de caractère bien étonnante et une vivacité qui le portait également au mal comme au bien, mais qui pouvait être dirigée avec précaution, M. de Senneterre me reprochait quelquefois trop de condescendance ; je lui reprochais à mon tour trop de sévérité. Mon frère, qui regardait son neveu comme son héritier, accusait mon époux et moi de le tourmenter pour des sciences auxquelles il attachait moins de prix qu'aux caresses de cet en-

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fant. Bref, nous l'aimions tous à notre manière; il était le sujet de nos plaisirs, de nos conversations, de notre amour et de nos espérances.

J'avais plus de trente ans, et je n'avais pas encore connu le malheur. Le premier chagrin vif que j'éprouvai eut lieu lorsqu'il fallut me séparer de mon frère, auquel j'avais tant de motifs d'être attachée. En apprenant que le régisseur général de nos habitations était mort, il crut que l'ordre de nos affaires, la sûreté de notre fortune, exigeaient sa présence à Saint-Domingue. Depuis longtemps son épouse désirait retourner dans ces contrées, pour lesquelles elle avait conservé des souvenirs agréables. L'occasion était décisive : ils partirent. Cette séparation me brisa le cœur. Ma société intime, presque réduite à ma famille, se trouvait diminuée de ceux qui en faisaient le charme le plus précieux. Un pressentiment involontaire me répétait sans cesse que je ne les verrais plus. L'amitié de mon époux, les caresses de mon fils, qui touchait alors à sa treizième année, adoucissaient mon chagrin sans pouvoir le dissiper entièrement.

Six mois après ce départ, M. de Senneterre tomba malade si dangereusement que sa convalescence ne fut, pour ainsi dire, qu'une pente douce qui le conduisit au tombeau, et qui me livra pendant deux ans au supplice cruel de regarder chaque jour comme le dernier de sa vie. Sa poitrine était restée affectée, il changeait sensiblement; les

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médecins me donnaient une espérance qu'ils ne conservaient pas eux-mêmes , et mon époux, qui sentait sa fin approcher, rassemblait toutes ses forces pour me dérober sa douleur et dissimuler des souffrances que ma sensibilité n'aurait fait que lui rendre plus insupportables. Il se leva jusqu'au dernier jour, et, malgré mes remontrances, il passait une grande partie de son temps à écrire. Ce modèle des époux et des pères, persuadé que la mort allait saisir sa proie, voulait encore se survivre pour veiller sur sa femme et sur son fils. Il m'adressait des consolations pour le temps où il ne serait plus, me traçait la conduite que je devais tenir pour achever l'éducation de notre enfant, laissant pour lui une lettre qui me fut remise sans être cachetée : il avait abandonné à ma prudence le choix de l'époque où je pourrais en faire usage avec sûreté.

C'est au milieu de ces soins touchants, qui prouvaient si bien la bonté de son âme, que la mort le surprit. Il expira dans mes bras. Je n'ai jamais su ce que je devins à ce moment cruel ; je me rappelle seulement qu'en reprenant l'usage de mes sens je me trouvai dans mon lit, entourée d'une partie de ma famille et de celle de M. de Senneterre; qu'on me défendit impérieusement de parler, et que j'eus à combattre pour obtenir du moins qu'on ne me séparât pas de mon fils. L'aimable jeune homme! il était le seul dont le cœur fût d'accord avec le mien; il me suppliait à genoux de lui conserver sa mère, mais

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il n'avait pas la barbarie d'exiger que je ne prononçasse pas sans cesse le nom de son père. Nous le répétions ensemble, ensemble nous pleurions; nos larmes, nos baisers, se confondaient, et, si ces terribles élans de sensibilité augmentaient notre douleur, je suis persuadée qu'ils nous sauvèrent du désespoir.

Aussitôt que je pus me soutenir, je me fis conduire au couvent où j'avais été élevée. Les exhortations de la sœur Sainte-Ursule, la liberté de gémir au pied des autels et les caresses de mon cher Adolphe, me rendirent le courage de vivre et de m'occuper de ses intérêts. Par son testament, M. de Senneterre m'avait nommée tutrice de notre fils, et lui avait donné pour curateur un grandoncle qui vivait dans une de nos terres et qui n'avait pour toute fortune qu'une longue probité, une vieillesse aimable, des cicatrices, la croix de Saint- Louis et douze cents livres de pension. Ces dispositions ne parurent pas convenir à la famille de M. de Senneterre, mais elles me confirmaient davantage dans l'estime que je devais à mon époux. En effet, l'oncle qu'il avait donné pour curateur à notre Adolphe eût été digne de présider à l'éducation d'un prince. C'était lui qui avait élevé M. de Senneterre, dont le père était trop dissipé pour veiller sur ses enfants, et je comptais qu'il ne refuserait pas de faire pour mon fils ce qu'il avait si heureusement entrepris pour son neveu. Mon in-

tention d'ailleurs étant de passer quelques années loin de Paris, je choisis celle de mes terres où ce bon vieillard faisait son séjour, persuadée que Tamitié qu'il prendrait pour Adolphe le déciderait à tout lorsqu'il faudrait le produire dans le monde. Il n'avait encore que quinze ans.

Je m'établis donc de nouveau à la campagne. La solitude, qui convenait si bien à la situation de mon âme, m'en rendit le séjour agréable. J'aurais pour toujours renoncé à Paris si je n'eusse envisagé de loin la nécessité d'y revenir un jour avec mon fils, pour qui seul je trouvais du plaisir à vivre, et auquel je vouai mon existence entière, bien décidée à sacrifier mon goût pour la retraite lorsqu'il pourrait nuire à son avancement ou me séparer de lui. C'est là qu'avec l'oncle de M. de Senneterre je lus les instructions qu'il avait tracées, dans les derniers moments de sa vie, pour l'éducation de son fils. Les principes étaient conformes à ceux de ce vieillard, et me parurent si lumineux que , travaillant d'accord sur le même plan, nous eûmes la satisfaction de voir Adolphe prendre l'habitude des vertus dans cet âge où les passions viennent souvent combattre les dispositions les plus heureuses.

Je lus alors, pour la première fois, la lettre que son père mourant lui adressait, et dont il m'avait fait dépositaire; je la lus en la baignant de mes pleurs, et je formai le projet de ne jamais la lui remettre.

Je voyais peu de monde à la campagne, mais j'en voyais assez pour que mon fils trouvât chez moi et dans les environs une société qui l'éloignât de cette timidité taciturne qu'un jeune homme destiné à vivre dans le monde contracte quelquefois s'il en est trop longtemps séparé. Mes jours s'écoulaient ainsi paisiblement entre mes devoirs, mes souvenirs et la douceur de quelques actions généreuses, qui seules occupaient assez mon cœur pour le distraire momentanément de sa tristesse. Toujours disposée à soulager indistinctement les paysans de ma terre, je donnais aux veuves une préférence dont je sentais par moi-même qu'elles avaient plus besoin que les autres. Perdre son époux et craindre la misère pour ses enfants me paraissaient une situation au-dessus des forces de l'humanité. Je l'ai connue, et le Ciel m'a permis de vivre.

Le temps vint où mon fils entra au service. Son grand-oncle eut la bonté de l'accompagner. Ce vieillard, ainsi que je l'avais prévu, s'était si vivement attaché à son neveu que sa tendresse le disputait à la mienne. Adolphe m'avait promis de m'écrire souvent et dans le plus grand détail; j'ambitionnais d'être sa confidente, et notre dernière conversation dut lui prouver que si, comme mère, j'étais jalouse des mœurs de mon fils, comme amie, je ne serais pas plus sévère que mon siècle. L'amour du plaisir, si naturel à la jeunesse, ne peut être

blâmé que lorsqu'il l'éloigné de ses devoirs, ou l'engage dans des démarches contraires à ses intérêts. Mon fils ne trompa point mon attente : il se fit aimer de ses camarades, fut de toutes leurs parties sans être de leurs débauches, forma quelques liaisons qui ne purent l'attacher ni remplir, m'écrivait-il, le vide de son cœur. Toutes ses lettres, dans lesquelles il se peignait sans contrainte, me convainquirent que l'amour ne serait pour lui qu'une passion, et non un amusement. Il était dévoré d'une sensibilité qui cherchait à s'exercer : c'était l'âme aimante de son père, mais dans un âge où la raison ne compte encore pour rien dans un engagement, ce qui me faisait trembler. Mon fils, de mes biens et de ceux de son père, était assuré de plus de quatre-vingt mille livres de rente , et mon frère, qui n'avait pas d'enfants, lui laissait entrevoir une augmentation de fortune qui, jointe à son nom, lui permettait de prétendre à tout. Je n'avais jamais connu l'ambition pour moi, mais j'en avais, je l'avoue, pour le fils unique de M. de Senneterre.

Adolphe fut dix-huit mois à son régiment; il revint au commencement de 1789, et touchait alors à sa vingtième année. Je fus étonnée du changement qu'une si courte absence avait opéré dans tout son être. Sa taille s'était développée de la manière la plus avantageuse, et prêtait une grâce particulière à tous ses mouvements; sa figure avait pris un caractère de fierté qui, sans affaiblir la dou-

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ceur que j'y avais toujours remarquée, inspirait le respect, et me força moi-même à voir un homme dans celui que je n'avais encore regardé que comme un enfant chéri. Ce n'était pas qu'il fût moins tendre pour moi, moins prévenant pour tout ce qui pouvait me plaire ; mais l'habitude du monde lui avait appris ce qu'il valait. Tout en lui m'offrait un ami dont ma raison se glorifiait, mais je regrettais involontairement les caresses ingénues de mon fils. Il n'y a que le cœur d'une mère qui puisse expliquer ces contradictions qu'apporte en nous ce passage de l'adolescence à la virilité, si rapide chez les Français; et, si nous aimons nos petits-fils jusqu'à l'adoration, ce n'est sans doute que parce qu'ils nous rappellent ce temps heureux de l'enfance de leur père, et qu'à la douceur de leurs caresses se joint le souvenir de celles dont nous avions senti la privation.

Je vous ai déjà parlé des bontés que j'avais pour les paysans de ma terre. Pour être parfaitement heureux, il faut voir le bonheur répandu autour de soi: c'est un des privilèges de la fortune, et j'en jouissais. Non que je voulusse faire sortir aucun de ces hommes de leur état : je me refusai toujours aux désirs de ceux qui me témoignaient l'envie de placer leurs enfants à la ville; je voulais des cultivateurs assez aisés pour aimer le travail, mais non pour regretter de n'être pas plus que le sort ne les a faits. A mon arrivée, j'avais appris qu'une fille,

absolument sans ressource à la mort de ses parents, avait été recueillie par des villageois pauvres et déjà chargés d'une nombreuse famille. Cette action méritait une récompense : je m'en chargeai; je me chargeai aussi de l'enfant, qui avait alors onze ans, et qui s'appelait Suzette. Quand je la vis, je fus tentée d'abandonner les règles de prudence que je m'étais tracées et de la prendre avec moi. Jamais la nature n'a rien fait de plus beau, jamais à la beauté ne se joignit un charme aussi irrésistible que celui qu'on éprouvait en regardant Suzette. La réflexion me défendit de l'intérêt qu'elle m'inspirait. Me craignant moi-même, craignant le temps où je serais obligée de retourner à Paris, ville où elle serait livrée à tous les genres de séduction, je me décidai à la recommander au concierge du château, qui, par mon ordre, ne permit point qu'elle sortît de son état, et ne lui fit donner que l'éducation qu'on reçoit dans une école de village. Suzette, qui n'avait jamais ambitionné plus de bonheur, fut docile et reconnaissante, et je n'eus qu'à m'applaudir de ce que j'avais fait pour elle. Toujours modeste, laborieuse, elle grandissait en s'attirant l'amitié de ceux qui veillaient sur elle. Propre dans ses ajustements villageois, sa beauté l'eût fait accuser de coquetterie si la simplicité de ses mœurs ne l'eût défendue de tous soupçons. Elle touchait à sa seizième année, et je pensais à lui trouver un mari, que la dot que je lui destinais m'aurait permis

de choisir, quand mon fils revint de son régiment.

Il aima Suzette, et l'aima avec une violence dont il serait difficile de se faire une idée. Tous les gens qui m'entouraient s'en étaient aperçus, et moi je l'ignorais encore. Notre grand-oncle n'avait pas cru devoir m'en avertir, parce qu'il regardait cetie passion comme un caprice absolument sans conséquence. Je remarquais bien qu'Adolphe était ou très-gai ou très-mélancolique; tantôt il me pressait de retourner à Paris, tantôt il désirait prolonger son séjour à la campagne : j'étais loin de soupçonner qu'un regard plus ou moins tendre de Suzette décidât de ses volontés, et j'attribuais son humeur changeante au vague d'une imagination qui ne sait encore où se reposer.

Je fus anéantie quand le concierge auquel j'avais confié Suzette, après m'avoir fait demander une audience particulière, me pria de lui ôter cette enfant , ou de trouver les moyens d'empêcher M. de Senneterre de venir aussi souvent chez lui. Je l'interrogeai, et il me fut impossible de douter de l'amour de mon fils.

« Et Suzette, lui dis-je, l'aime-t-elle ? — Oh! Madame, me répondit cet homme, cela serait bien difficile autrement. M. le comte est si aimable qu'une jeune fille dont le cœur est libre ne pourrait guère s'empêcher de lui répondre; mais, si Suzette l'aime, elle le cache avec soin à elle, aux autres, à votre fils même, car nous n'avons nul reproche à lui

faire. Elle refuse les cadeaux de M. le comte, et depuis quelque temps, s'il s'amuse à distribuer chaque dimanche des ajustements à toutes les femmes du château, c'est pour avoir le plaisir de forcer Suzette à se parer de ses bienfaits; il la gronde quand elle ne porte pas ce qu'il lui a donné ; il l'accuse de fierté, d'ingratitude; il s'emporte tant contre elle que souvent nous la voyons rentrer en pleurant. Et puis M. le comte arrive pâle et tremblant; il lui parle avec bonté. Cette pauvre Suzette pleure encore plus fort; votre fils se désespère, et Suzette ne le renvoie consolé qu'en lui promettant bien de ne plus passer dorénavant un seul jour sans s'ajuster de ce qu'elle a reçu de M. le comte. Elle n'ose plus sortir, parce qu'elle craint de le rencontrer, et, quand il a passé la journée sans lavoir, nous sommes sûrs que le soleil couchant l'amènera chez nous. Il nous parle avec bonté de notre femme, de nos enfants, nous accable de bienfaits; mais il regarde toujours Suzette. Si elle reste, il parvient à l'approcher, à lui dire tout bas bien des choses auxquelles elle ne répond que par oui et par non; si elle sort, il la suit, et Suzette ne rentre jamais sans avoir les couleurs les plus vives et sans se plaindre d'être bien malheureuse. Cependant elle nous a défendu d'avertir madame, parce qu'elle dit que madame la renverrait, et qu'elle serait encore plus infortunée sans la protection de madame. « Cet homme aurait pu parler bien longtemps sans

que je fusse tentée de l'interrompre : trop de réflexions m'agitaient alors. Je le renvoyai en le remerciant de son zèle, et en lui recommandant sur toutes choses de ne pas laisser apercevoir qu'il m'eût avertie. Quand je fus seule, je m'efforçai vainement de me faire un plan de conduite : je ne savais à quoi m'arréter, je ne savais qui consulter. Mon oncle ne croyait pas à l'amour, et bien peu à la vertu des femmes; il aurait ri de mes craintes, et aurait trouvé dans l'ordre qu'un jeune homme cherchât à se dissiper à la campagne comme dans une garnison. C'était son seul défaut. Il était inutile de prétendre changer les idées d'un vieux célibataire qui ne se consolait d'être forcé d'être sage qu'en citant volontiers les nombreuses occasions où il ne l'avait pas été.

Que faire? Garder Suzette au château, c'était l'exposer à la séduction, perdre l'espoir de la marier et autoriser ce qu'il ne m'était pas permis de souffrir; la renvoyer était pis encore, sans doute. Dégagée de toute reconnaissance envers moi, livrée à elle-même, sans secours, mon fils devenait pour elle un appui nécessaire, un bienfaiteur dangereux. L'éloigner en lui conservant ma protection ne pouvait guère se faire sans que mon fils s'en aperçût, sans mettre quelqu'un dans ma confidence; et, s'il découvrait sa retraite, si son amour éclatait dans le monde, j'exposais Adolphe à un ridicule que nos usages traitent plus sévèrement que le vice, et qui

souvent décide de la réputation d'un jeune homme. Je fis le projet de tenter sa générosité, et le soir même, avec une gaieté apparente, je l'engageai à déjeuner le lendemain tête à tête avec moi dans mon cabinet. Cette invitation, à laquelle je donnai toute l'apparence d'un badinage pour éloigner ses soupçons, le surprit. Il s'efforçait de me cacher son embarras; mais, comme j'étais décidée d'avance de ne pas m'en apercevoir, nous nous quittâmes sans autre explication. Sans doute il ne passa pas la nuit plus tranquillement que moi, car, lorsqu'il se présenta le matin, sa figure annonçait la fatigue et le désordre. Il avait en ce moment une ressemblance si frappante avec son père, la première fois que je le vis après la moit de celle qu'il aimait, que mon cœur tressaillit au premier regard que je jetai sur lui.

Après avoir déjeuné, sans que l'un de nous rompît le silence, je le fis asseoir près de moi, et, d'un ton que je cherchai à rendre sévère, je lui dis :

« Ignorez-vous, mon fils, le chagrin que vous me donnez ? — Si j'en devine la cause. Madame, le même objet, par des motifs bien différents, trouble également notre tranquillité. Je ne suis pas heureux non plus, ajouta-t-il en soupirant. » Il se tut. Je vis que, loin de vouloir nier l'amour que lui inspirait Suzette, il oublierait volontiers, en en parlant, que c'était à sa mère qu'il s'adressait; je m'efforçai d'oublier moi-même et ce titre et ma sévérité.

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« Vous n'êtes pas heureux, Adolphe ; et que manque-t-il à votre bonheur dans tout ce que peut désirer un homme de votre âge et de votre nom ? — D'être aimé, Madame, ou d'avoir la force de vaincre un amour que ma raison condamne, et qui est devenu, malgré moi, une partie de mon existence. Ah ! ma mère, ne me blâmez pas, plaignez-moi. Tout ce que vous me direz n'égalera pas ce que je me suis dit cent fois moi-même ; mais les réflexions les plus sévères avaient rapport à mon amour, et ce rapport leur prêtait un charme qui me séduisait : c'était m'occuper de Suzette que de combattre le penchant qui m'entraîne vers elle. La honte de l'avouer à ma mère ne l'emporte peutêtre pas sur le plaisir de parler d'elle. C'est la première fois que j'en trouve l'occasion, j'aurais voulu l'éviter ; mais enfin, jusqu'à ce moment, ce fut dans la solitude seulement que le nom de Suzette échappa de mes lèvres.

— Vous me faites rougir. Monsieur, de votre égarement et de la complaisance avec laquelle je vous écoute; mais vous vous croyez malheureux... Adolphe malheureux sera toujours sacré pour moi, alors m.ême que je le verrai assez faible pour s'exposer à inspirer plus de pitié que d'intérêt. »

A la rougeur qui couvrit son front, à la vivacité de son regard, je vis que, blessé de cette phrase, il allait répondre; je m'empressai d'ajouter :

« Qu'espérez-vous de cette passion insensée que vous n'oseriez avouer devant toute autre qu'une mère trop indulgente ? Suzette, élevée par mes soins, défendue par ma protection; Suzette, sans autre fortune que sa vertu, devient respectable pour vous, et j'ose croire que la passion ne vous a point égaré au point de pehser sans frémir à corrompre l'innocence, à violer sans pudeur le respect dû à ma maison. Mon fils, je n'ai jamais envisagé les devoirs que j'avais à remplir envers vous : ma tendresse les rendait si faciles qu'ils étaient pour moi une suite continuelle de jouissances. Mais, en me chargeant de Suzette, j'ai contracté devant Dieu l'obligation de veiller sur ses mœurs et d'assurer son bonheur. En poursuivant cette innocente créature, c'est votre mère que vous attaquerez; ce n'est plus Suzette maintenant, c'est moi que vous trouverez partout opposée à vos projets; et, si vous étiez assez malheureux pour l'engager à céder à votre passion, c'est votre mère qui en deviendrait responsable devant la Divinité. Ne vous plaignez pas de la sévérité de mes principes. Ah ! mon fils, c'est à ces principes religieux que vous devez mon existence; c'est ma résignation aux volontés du Ciel qui m'a donné la force de survivre à votre père. Adolphe, Adolphe, votre passion vous ferait-elle regretter que j'en eusse eu le courage ? »

Ce reproche était tiop vif, sans doute; mais il m'échappa.

(( Vous m'aviez promis de l'indulgence, Madame, me répondit-il en versant des larmes de dépit, et vous me traitez comme un monstre qui mériterait de perdre la vie. Lorsque je donnerais tout mon sang pour prolonger ses jours de la durée des miens, ma mère m'accuse... Ah! Madame , si vous pouviez lire dans le fond de mon cœur, vous sauriez qu'un amour invincible, qui fait aujourd'hui mon desespoir, ferait demain, sans mon respect pour vous, le bonheur de ma vie. J'aime Suzette malgré moi ; je l'aime au point de sentir que la mort me serait plus douce que l'idée d'en être séparé. Je n'ai jamais pensé à la séduire , je n'ai pu que détester mon amour et m'en nourrir sans cesse. Mais, sans la crainte d'affliger ma mère, qui pourrait m'empêcher d'épouser Suzette ? »

J'allais l'interrompre; il ajouta : «Voyez, Madame , combien la noblesse perd chaque jour de sa considération (nous étions à la fin de 1789). Suzette a tout reçu de la nature; l'intelligence suppléerait bientôt en elle au défaut d'éducation. Si mon mariage était blâmé en France, j'irais à Saint- Domingue, où il serait moins troublé par les préjugés. Ne vous effrayez pas, Madame : ceci n'est qu'une idée, et non pas un projet. Des projets ! il m'est impossible d'en former. Combattu par l'amour, par l'idée terrible de perdre votre amitié, je ne puis que souffrir, trop heureux si la mort vient me délivrer d'une situation au-dessus de mes

forces, et vous prouver qu'Adolphe n'est ni un ingrat, ni un monstre que sa mère dût soupçonner.

— Cessons, lui-dis-je, cessons, mon fils, un entretien qui devient également pénible pour tous les deux. Vous n'exigerez pas que je m'excuse auprès de vous pour un mot que mon cœur désavouait au moment où ma bouche le prononçait. Tout ce que je vous demande est de ne pas voir Suzette avant que je ne vous aie écrit, car je sens l'inutilité de renouveler notre conférence, et la nécessité de nous rendre réciproquement la tranquillité. »

Je me levai; il en fit autant, et s'en allait sans tourner les yeux vers moi.

« Adolphe, m'écriai-je, vous n'aimez plus votre mère! »

Il me prit la main, la couvrit de baisers, et nous nous quittâmes en pleurant. A dîner, il me fit demander la permission de ne pas descendre. Je n'en fus pas fâchée , dans la disposition d'esprit où nous nous trouvions. Je me retirai dans mon cabinet, où j'écrivis la lettre suivante :

M'"^ DE Senneterre a Adolphe.

Vous me fuyez, mon fils, et je suis forcée d'avouer que je craignais de vous voir, moi qui jusqu'alors souffrais toutes les fois que j'étais privée de votre vue. Je vous plains du fond de mon âme ; mais, mon amif la société, en nous plaçant dans un état

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élevé, nous a imposé des devoirs qui balancent les avantages que nous en recevons. Il y aurait de la lâcheté à les trahir : vous en êtes incapable. Il faut renoncer à Suzette, je n* ajouterai pas ou à mon amitié; j'attends de Vhonneur un sacrifice que je ne veux devoir qu'à lui. Je me chargerai de procurer à cette enfant un établissement qui vous donne la satisfaction d'avoir contribué à son bonheur. Cette jouissance adoucira vos chagrins quand le jour sera venu ou vous remercierez votre mère de sa sévérité. Je n'ose pas ajouter que j'exige cette condescendance de vous, je craindrais qu'un acte d'autorité ne m'enlevât un seul instant votre tendresse. Je vous envoie une lettre que votre père mourant me chargea de vous remettre. C'est lui, Adolphe, c'est sa dernière volonté que vous entendrez. Votre mère vous bénit et vous aime ; elle attend votre réponse et ne la prescrit point.

M. DE Senneterre a Adolphe.

Mon fils, si près de quitter la vie, un père qui en a consacré tous les instants à votre bonheur conserve encore sur vous l'autorité qu'il a reçue de Dieu et des lois. Si le respect pour ma mémoire et la reconnaissance sont sacrés pour vous, je vous ordonne d'obéir à votre mère dans tout ce qu'elle exigera en vous remettant cet écrit, le dernier tracé de la main

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de votre père ; je vous rordoime^ sous peine de ma malédiction. Adolphe^si j'ai bien deviné votre caractère^ vous aurez des qualités estimables et des passions dangereuses. Je tremble pour vous, je tremble pour votre mère. C^est sur le bord du ton-ibeau que j'essaye encore de veiller sur deux êtres qui me font regretter la vie. Mon fis, acquittez ma dette auprès d'une épouse adorée, à qui j\ii dû plus de félicité que l'humanité n'a droit d'en espérer. Je le répète pour la dernière fois, car mes forces s'épuisent, obéissez à votre mère, sous peine de l'irrévocable malédiction d'un père qui vous a toujours chéri. Adieu, mon fils.

Le lendemain, à mon réveil, je reçus le billet suivant :

Adolphe a M°^^ de Sennetep.re.

Mon père sera satisfait. Madame, et vous continuerez longtemps à me plaindre. Ne voulant point vous rendre témoin de ma douleur, craignant de ne pouvoir résister si je rencontrais celle que je dois fuir, siir de n'avoir pas la force de la voir sacrifiée à un époux indigne d'elle, j'ai pris la résolution de quitter le château cette nuit mêm.e, défendant à qui que ce fût de vous avertir. Je vais à Paris. Je ne vous recommande pas Suzette, je connais votre bonté. Si j'osais

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avoir une volonté , je souhaiterais qu'elle restât libre ; sivous l'ordonnez autrement, puis-je espérer, ma mère, qu'en lui remettant cet anneau vous lui prescrirez de le porter comme un gage de votre protection ? C'est le seul présent que je veuille lui faire; j'abandonne le reste à votre générosité.

Ce billet, qui me prouvait trop combien Adolphe souffrait dans son obéissance, me rendit encore plus affligée de son départ. Je fis avertir mon oncle. Il reçut une confidence entière, et ce vieillard, en soutenant que mon fils était fou d'aimer ainsi une villageoise , s'attendrissait autant que moi sur sa douleur. Je penchais à différer le mariage de Suzette jusqu'au moment où j'aurais la certitude que la santé de notre fugitif ne courrait aucun danger; mais mon oncle me fit sentir que l'instant était décisif, et qu'il fallait rompre tout espoir ou s'exposer à la voir l'épouse de son amant. Je me rendis à ce conseil. Le soir même, j'écrivis à mon fils; je lui renvoyai un ordre en blanc pour toucher sur mon homme d'affaires la somme qu'il croirait nécessaire à ses plaisirs. Je lui parlai peu de sa résolution, pas du tout de Suzette. Le lendemain matin, je fis avertir cette jeune fille de venir me parler.

« Qu'avez-vous, Suzette? lui dis-je en la voyant; vous êtes pâle : on croirait que vous avez pleuré ? — Oui, Madame. — Si jeune encore, vous avez donc aussi des chagrins? — Oui, Madame. — Est-

ce que vous n'êtes pas bien dans cette maison ? — Si, Madame. — Je veux, Suzette, achever ce que j'ai fait pour vous en vous donnant un mari qui vous rende heureuse. Auriez-vous de la répugnance à vous marier? ajoutai-je en voyant qu'elle soupirait. — Madame... — Parlez-moi franchement. Est-il dans le village quelque garçon qui vous ait témoigné de l'amitié, et pour lequel vous ayez de l'inclination? — Oh ! mon Dieu non, Madame. — Ainsi, vous n'aurez point de chagrin en acceptant un époux de mon choix? — Madame... M. le comte... — Eh bien ! M. le comte? — Il m'a défendu de jamais me marier sans sa permission. — Mon fils vous a fait cette défense? — Oui, Madame, bien des fois. — Que répondiez-vous, Suzette? — Qu'il était le maître, Madame. — Et si c'était d'accord avec mon fils que je cherchasse à vous trouver un établissement , que diriezvous? »

Elle se mit à pleurer, et sa douleur me prouva trop que l'infortunée n'était pas insensible à la passion d'Adolphe. Sa résistance la rendait plus intéressante. Je crus devoir quitter avec elle le ton d'une maîtresse, et, la faisant asseoir, je la consolai et lui parlai raison. Suzette ne m'interrompait que par ses sanglots, ou pour convenir qu'elle s'était répété cent fois ce que je lui disais; qu'elle n'aurait jamais oublié ce qu'elle devait à sa bienfaiirice, et que ce n'était pas sa faute si M. le comte avait

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continué à lui témoigner tant de bonté; qu'elle en était attendrie jusqu'au fond de l'âme, quoiqu'elle n'en fît pas semblant avec lui. Je lui persuadai que le soin de sa réputation, et peut-être aussi la reconnaissance, lui imposaient l'obligation d'accepter un époux. Je recommençai à la questionner sur celui qui pourrait lui convenir; elle me répondit qu'elle n'aimerait jamais l'un plus que l'autre, mais qu'elle recevrait celui qu'ordonnerait la mère de M. le comte. Je la renvoyai, presque aussi attendrie qu'elle, lui donnant pour gage du contentement que me causait sa soumission l'anneau dont mon fils m'avait rendue dépositaire. Je n'étais pas intérieurement très-satisfaite de cet acte de condescendance; mais le courage de cette enfant, le souvenir de mon fils, qui n'avait mis que ce prix à un sacrifice dont sa douleur me faisait assez connaître l'étendue, l'emportèrent sur la réflexion. Les volontés d'une âme déchirée par une passion forte deviennent sacrées pour les cœurs sensibles, alors même que la raison les condamne.

Quand on veut marier une jeune fille, il suffit d'en laisser percer le désir : on peut être sûr que toutes les femmes d'une maison se feront un honneur d'y contribuer pour quelque chose. Ce fut ma femme de chambre qui me parla la première d'un nommé Chenu, métayer d'une petite portion de terre à trois lieues de mon château, et qui joignait à sa métairie un trafic de bestiaux dont le profit lui

procurait une certaine aisance. Il connaissait Suzette, et avait dit plusieurs fois qu'il l'épouserait volontiers, parce qu'elle savait lire et écrire, ce qui lui serait bien utile pour son commerce, étant obligé de s'en rapporter à sa mémoire, qui souvent le mettait en défaut. Je donnai ordre à mon concierge de voir cet homme, de lui faire part de mes dispositions, et de l'engager à venir me trouver s'il était toujours dans les mêmes intentions.

Chenu ne fit pas attendre sa visite. Il paraissait avoir trente ans ; sa tournure n'offrait rien qui put séduire, rien qui pût repousser. Il se présenta avec une assurance qui me fit bien augurer de son caractère ; mais je voulus le mettre à l'épreuve.

« En quoi puis-je vous obliger. Monsieur Chenu ? lui dis-je pendant qu'il me saluait; parlez-moi sans contrainte. — Madame, on m'a dit que vous vouliez pourvoir M^^^ Suzette , et, si ma proposition vous agrée, je vous demande la préfé-r rence. — Vous aimez donc Suzette? — A vrai dire, elle ne me déplaît pas, et tout le monde parle de sa douceur. — On assure que vous faites bien vos affaires, Monsieur Chenu, et Suzette n'a rien. — Les bontés de Madame ne lui manqueront pas, j'espère. — Ce que vous appelez mes bontés. Monsieur Chenu, appartient de droit aux m.alheureux, et Suzette cessera d'en avoir besoin en vous épousant. Je me charejerai de son trousseau : c'est tout ce que je puis faire. — On ne m'avait pas dit ça ;

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mais, si c'est la dernière volonté de Madame, il faudra s'en arranger : car enfin, quand j'en épouserais une autre qui aurait quelque argent, je n'y trouverais pas, comme dans M"*^ Suzette , l'avantage d'une femme qui sût écrire , et c'est tout ce que j'ambitionne. Cependant une petite somme n'aurait rien gâté : cela m'aurait donné les moyens d'augmenter mon commerce, dans lequel il y a à gagner; mais il faut de l'avance, — Eh bien ! ditesmoi franchement, Monsieur Chenu, quelle somme comptiez-vous que je donnerais à Suzette pour sa dot? — Ah! Madame, ça ne peut pas se dire. — Pourquoi donc, si je veux le savoir ? Mon intention est d'assurer le bonheur de cette enfant, qui le mérite à tous égards; et, si vos prétentions ne surpassaient pas mes facultés, je serais bien aise de faire quelque chose pour elle et pour vous : car vous la rendrez heureuse, n'est-ce pas. Monsieur Chenu? — Pardine. Madame, ça n'est pas difficile. D'abord, je suis la moitié du temps en voyage; il n'est pas de foires à dix lieues à la ronde où je n'aille. Quand je reviendrai à la maison bien fatigué , que Suzette aura écrit mes affaires, j'aurai plus besoin de repos que de troubler celui des autres. On dit que j'ai de l'ambition, mais j'ai toujours remarqué qu'un homme bien occupé n'est pas un mari querelleur. Suzette, qui a de l'intelligence, fera valoir la métairie Quoiqu'elle ne soit pas d'un grand produit, encore y a-t-il de quoi surveiller. Quand les foires

seront bonnes, je compte bien ne pas revenir sans lui apporter quelque chose. Elle est belle, et je sais que les femmes aiment un peu la parure; d'ailleurs, les bontés de Madame l'y ont accoutumée : c'est bien naturel. Laissez faire, que les marchés aillent bien, elle ne se plaindra pas, ni moi non plus. — Je suis contente de vos dispositions. Monsieur Chenu; mais revenons à notre premier point... Combien crojiez-vous que Suzette vous apporterait en dot ? — Ma foi, Madame, puisque vous le voulez absolument, je vous dirai qu'indépendamment de son trousseau, sur lequel je m'en fie à la générosité de Madame, j'avais calculé que six cents livres d'argent sec me mettraient à même de courir de bons marchés. Les commencements sont toujours difficiles : un peu de comptant, un peu de crédit, et cela va. — Allons, Monsieur Chenu, puisque six cents livres vous paraissent nécessaires, et que vous auriez épousé Suzette sans cette somme, je suis charmée de pouvoir récompenser votre désintéressement. — Madame est trop bonne. — Je parlerai à cette enfant. Revenez demain , et si elle vous accepte, comme je n'en doute pas, vous pouvez dès aujourd'hui compter sur une dot de douze cents livres. «

J'aurais pu faire sans doute davantage pour Suzette; mais, fidèle à mon principe de ne pas sortir de leur état ceux qui risquent leur bonheur en le quittant, j'avais encore un autre motif. L''a-

mour de mon fils pour cette intéressante créature avait fait un certain éclat dans le château : c'était exposer sa réputation que de ne pas borner mes bienfaits. Je voulais d'ailleurs veiller toujours sur elle, et j'espérais procurer un jour un fermage considérable à son époux , espoir que les événements ont anéanti et qui m'ont fait trouver des bienfaiteurs dans ceux que je regardais alors comme des protégés.

Je ne doutais pas de la résignation de Suzette ; j'aurais désiré qu'elle lui coûtât le moins possible. En lui apprenant les dispositions que j'avais faites pour el'e, j'embellis de toute mon éloquence sa destinée à venir pour la consoler de ses chagrins présents. « Vous êtes trop bonne, Madame, était son unique réponse. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour être heureuse, et, si je ne le suis pas, ma consolation sera que vous m'avez crue digne de l'être. » Je ne passai pas un seul jour sans la voir jusqu'à son mariage, qui se fît promptement. Le régisseur de ma terre assista à la signature du contrat, et je lui servis de mère pour la cérémonie.

Dans nos conversations, Suzette s'était enhardie jusqu'à me demander quelquefois si je recevais des nouvelles de mon fils. Je ne doutai pas qu'elle n'eût appris la cause de son brusque départ, et que la certitude d'être toujours aimée ne la consolât en partie du sacrifice qu'elle faisait à la tranquillité de

tous. Adolphe ne m'écrivait pas, mais j'étais indirectement informée de sa conduite. Je savais qu'il se montrait peu dans les sociétés, qu'il sortait souvent seul, presque toujours à cheval, et qu'une mélancolie très-prononcée affligeait ses amis, sans cependant donner aucune inquiétude pour sa santé. C'était tout ce que je pouvais désirer.

Libre de soins à l'égard de Suzette, je me disposai à retourner à Paris avec mon oncle, qui plus que moi ne pouvait vivre séparé de mon fils, quand je reçus la lettre suivante :

Adolphe a M™^ de Senneterre.

En vous fuyant, ma mère, pour mieux vous obéir, je vous avais fait entendre mon vœu pour qu'au moins Suzette restât libre. Vous en avez ordonné autrement. Je viens d'apprendre par un homme sûr que j'ai laissé au château un mariage qui, en m'ôtani tout espoir, m'a ravi la force de supporter mon affreuse position. Je n'ose vous accuser, je ne m'en prends qu'à la fatalité de ma destinée. Suzette aussi vous a obéi : rnon exemple a décidé le sien. Puisse l'infortunée ne jamais s'en repentir ! Je sais. Madame, que vous allez revenir à Paris. Si c'est moi seul qui vous y attire, épargnez-vous un voyage inutile. Ce que je dois à mon nom m'a empêché d'être heureux. J'accomplirai le sacrifice. Guidé par mon désespoir.

je vais loin de la France défendre, les armes ci la main, des préjugés qui m'ont rendu le plus infortuné des hommes. Je pars cette nuit. Que ne puis-je mettre le monde entier entre moi et mes souvenirs, entre la douleur et V amour! Ma mère, je suis si malheureux que je crois vous servir en vous ôtant le triste spectacle d'un fils consumé par le chagrin. Si le Ciel exauce vos prières, il me ramènera digne d'apprécier ce que vous avez cru devoir faire pour mon bonheur. Mon cœur gémit sans oser en murmurer. Si le Ciel écoutait mes vœux... Ah! ma mère, continuez de plaindre votre fils.

Cette lettre me jeta dans un anéantissement total. Je la relus vingt fois sans pouvoir me persuader la vérité de ce qu'elle contenait. Mon fils fugitif, mon fils s'éloignant de moi, livré au plus sombre désespoir, quel coup terrible pour une mère qui croyait n'avoir que de la reconnaissance à attendre ! Cependant, j'en atteste le Ciel, mon premier mouvement fut de m'accuser de trop de sévérité, et, si le passé eût été en ma puissance, si mon Adolphe eût été présent, les préjugés, l'ambition, mes principes même, tout eût cédé au désir de le conserver près de moi. Jeunesse imprudente , que vous nous faites acheter chèrement les plaisirs dont la nature a mis le premier germe dans nos cœurs ! Et quel empire n'avez-vous pas sur nous, puisque nous préférons souvent douter de notre

raison à la douleur cruelle de ne pouvoir douter de votre ingratitude 1

Ainsi, ce jeune inconsidéré, ne suivant que sa passion, avait méprisé la noblesse lorsqu'elle était un obstacle à l'accomplissement de ses désirs; il la prenait pour guide de sa conduite au moment où elle favorisait ses desseins : dans l'une et dans l'autre circonstance, c'était à l'amour seul qu'il sacrifiait. Mon oncle fut pénétré de cette nouvelle foudroyante et alarmé de l'effet qu'elle produisait sur moi ; mais, incapable de s'arrêter à des consolations vagues, il remit le calme dans mon âme en me proposant de partir à la première lettre que je recevrais de mon fils. S'il ne pouvait le décider à revenir, son intention était de ne pas le quitter, de lui servir de guide et de profiter de l'occasion pour lui faire entreprendre des voyages qui perfectionneraient son éducation. Ce projet, bien digne de l'amitié paternelle de ce bon vieillard, fut la dernière marque de son attachement. Il mourut au moment de le mettre à exécution.

Je restai donc abandonnée à moi-même, au milieu d'une révolution dont je ne parlerai que dans les rapports qu'elle aura avec moi. Je recevais quelques lettres d'Adolphe, qui retardait sans cesse un retour qu'il me faisait sans cesse espérer. Par la dernière, il m'annonçait son projet de passer à Saint-Domingue dans l'intention de voir son oncle, et de revenir ensuite pour ne plus me quitter; mais, avant qu'il

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pût acquitter sa promesse, j'eus la douleur de voir les lois élever une barrière éternelle entre mon fils et moi. Hélas! ce n'était que le commencement d'un enchaînement de malheurs qui devaient se dérouler avec une étonnante rapidité.

J'appris bientôt les désastres de Saint-Domingue, et, en perdant toute ma fortune, il me fallut trembler pour les jours de mon fils, pour ceux d'un frère qui m'était cher à tant de titres. Les nouvelles qui arrivaient en France n'annonçaient que des calamités ; la cruelle renommée ne permettait pas de douter de l'ensemble des maux qui désolaient cette malheureuse colonie, mais elle laissait sur les détails une incertitude accablante. J'implorai l'assistance du Ciel pour ma famille ; chaque intervalle de courrier était pour moi une année de souffrances. Enfin, je reçus de Philadelphie une lettre de mon fils. La voici :

Adolphe a M"''*^ de Senneterre.

Madame, que ne suis-je auprès de vous pour recevoir vos consolations j pour vous soutenir de mon courage ! C'est dans ces moments affreux que je sens trop combien l'amour m'égara, puisque je suis loin de ma mère. Ayez la force de vivre pour un fis qui ne respire aujourd'hui que pour vous, qui ne croirait pas trop payer de sa vie la douceur de mêler ses larmes aux vôtres. Quel récit j'ai à vous faire! Le

pourrai-je, grand Dieu! Ma main tremble ^ mon cœur se serre...

Déjà, sans doute, vous avez entendu parler des événements arrivés à Saint-Domingue ; mais vous ignorez peut-être encore ce qui concerne noire malheureuse famille et vos propriétés. Je n'ai pu aborder ces contrées, oii la guerre civile joint à ses fureurs ordinaires une activité aussi brillante que le climat : c'est à Philadelphie que j'ai appris que mon oncle et son épouse... Us ont péri au milieu de tourments dont le seul souvenir épouvante l'imagination. Non, jamais, jamais je n^aurai le courage de rappeler ces massacres qui font frémir l'humanité. Puissiez-voustoujours en ignorer les détails !

On ne doute point ici que le machiavélisme d'un gouvernement dont la prospérité de Saint-Domingue humiliait l'orgueil n'ait préparé de loin sa dévastation. Ses projets n'ont été que trop bien accomplis, et, lorsque tous les partis s'accusent, la ruine de cette colonie, si brillante encore il y a quelques jours, accuse tous les partis...

Il ne faut pas se faire illusion, ma mère, nos habitations sont détruites de fond en conible, les ateliers brûlés, le résultat d'un siècle de travaux, de prospérité et d'économie anéanti. La misère des colons réfugiés à Philadelphie ferait peine à leurs plus mortels ennemis; ils sont d'autant plus à plaindre que le passage de l'opulence à la détresse a eu pour eux la rapidité de l'éclair. Du moins, ma mère, vous ne

connaîtrez pas ce dernier malheur : tous les biens de mon père sont à vous; ils vous appartiennent de droit, puisque vous les avez pour ainsi dire achetés ; ils vous appartiennent à un titre plus sacré, puisqu'ils sont les biens de votre fis. Ma mère, puissiez-vous en jouir longtemps! puissions - nous , bientôt réunis, pleurer nos malheurs conimuns , et oublier ensemble les chagrins et les passions inséparables de la vie /...

L'infortuné Adolphe ne prévoyait pas les malheurs qui allaient bientôt accabler sa mère. Je vis apposer les scellés chez moi ; j'appris qu'ils avaient été mis sur mon hôtel à Paris et sur les autres possessions de mon époux. Je pus à peine obtenir quelques-uns de mes effets particuliers et la permission de conserver un logement dans le château que j'habitais.

Privée de fortune, dépouillée de toute splendeur, c'est alors que je connus l'humanité, qui jusqu'à ce moment s'était embellie à mes jeux. Ceux qui ne m'abordaient que pour me plaire cessèrent de se contraindre quand ils n'eurent plus rien à espérer, et la pitié insultante des uns me révoltait plus que l'ingratitude des autres. Les paysans que j'avais comblés de bienfaits ne calculaient plus que ce qu'ils pouvaient tirer de mes dépouilles ; ils abattaient les bois, ils se partageaient des terrains qui depuis des siècles appartenaient à la famille

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de M. de Senneterre, en cherchant à se persuader qu'ils étaient communaux.

Je les excuse aujourd'hui; alors leur ingratitude ajoutait à mes supplices, et je me décidai à retourner à Paris pour me soustraire à un spectacle qui me brisait le cœur. Il m'en coûta pour me séparer de mes domestiques, dont la plupart m'étaient entièrerement dévoués ; mais l'état de mes affaires exigeait ce sacrifice, que je retardais depuis trop longtemps. Je n'amenai avec moi qu'Augustine, m.a femme de chambre , qui voulait absolument me suivre , et sans le domicile que son mari nous offrit à Paris, j'aurais été forcée de me loger en chambre garnie.

Depuis les désastres de Saint-Domingue, mes parents s'étaient réfugiés en province par économie; une partie de la famille de M. de Senneterre était émigrée, l'autre retirée dans ses terres. Un seul de ses cousins germains avait conservé son domicile dans la capitale , mais il m'avait abandonnée depuis le testament qui ne lui donnait aucun droit à la tutelle de mon fils. Il avait pris dans la révolution un parti qui lui acquit d'abord beaucoup de popularité, et qui finit par le conduire à l'échafaud. Je lui rendrai justice cependant : il eut de l'ambition, mais il ne fut pas traître envers ceux dont il avait embrasséla cause. Dans ma position, d'ailleurs, je ne pouvais pas chercher à le voir; je préférais à un reste d'éclat sans indépendance une retraite profonde où

DE SUZETTE 4g

je pusse m'occuper en liberté de mon fils et de ma douleur.

Cette retraite me fut bientôt enlevée. Je ne pus ni ne cherchai à me soustraire au décret C|ui ordonnait d'incarcérer les parents d'émigrés. Je ne tenais plus à l'existence que par une résignation religieuse. Privée même de la consolation de recevoir des nouvelles de mon Adolphe, accablée du sort dont il était menacé, j'aurais remercié mes bourreaux du coup qui m'eût arraché la vie. Dans ces moments affreux où tout était ravi, jusqu'à l'espoir, il fallait plus de courage pour vivre que pour se résoudre à mourir.

Je passai treize mois en prison, et surtout les six derniers, sans autres secours que ceux que la crainte de nous voir périr de faim arrachait à nos geôliers, en butte à toutes les humiliations, oubliant nos malheurs au récit de ceux de nos compagnes, n'osant céder à l'impulsion qui nous portait à nous aimer pour éviter la douleur d'une séparation éternelle, éprouvant cependant cette douleur sans avoir joui des charmes de l'amitié ; tantôt accusant la lenteur de la mort, tantôt frémissant involontairement à l'idée de la destruction , ne recevant du dehors d'autres nouvelles qu'un journal chargé de la longue liste des victimes qui avaient péri la veille, parmi lesquelles nous cherchions, avec autant d'effroi que d'avidité, le nom de nos parents, de nos amis, des infortunées que, le jour

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précédent encore, nous avions serrées dans nos bras... Non, l'âme ne peut supporter le souvenir de cette situation. Je le dirai cependant, je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir, parce que la vérité doit être connue , ces prisons où nous étions entassées comme des animaux destinés à la boucherie, où nous étions traitées plus sévèrement que les plus grands criminels, si nos tyrans avaient osé y demeurer parmi nous, ils auraient eux-mêmes admiré combien l'exercice de toutes les vertus y était facile ; ils auraient reculé devant la fatalité qui les entraînait à égorger tant de Français, dont la plupart étaient l'ornement de leur siècle, et dont l'exemple, dans la société, l'eût garantie peut-être d'une dépravation que les lois les plus sages auront bien de la peine à arrêter.

Enfin les massacres cessèrent et les prisons s'ouvrirent. Grâce à l'activité de ma femme de chambre, de cette bonne Augustine, qui était alors ma seule amie, mon tour arriva. Elle m'apporta elle-même l'ordre de ma liberté, qui ne me causa une joie momentanée que pour me faire réfléchir plus profondément sur l'étendue de ma misère. Je n'avais plus rien, rien que quelques bijoux avec lesquels j'étais décidée à mourir : c'étaient les portraits de mon fils et de mon époux. Je ne voulais pas rester à la charge de cette femme respectable, que le malheur des temps avait forcée à chercher une nouvelle condition. Quoiqu'elle fît tout pour me cacher la grandeur de ses

sacrifices, mon cœur la devinait, et la reconnaissance n'ôtait rien au supplice de vivre de ses privations. Je savais tout ce qu'une femme peut savoir, excepté vivre du travail de ses mains; d'ailleurs, le chagrin avait miné ma santé au point de me ravir la possibilité d'une occupation continue.

Il ne me restait qu'une ressource : c'était de servir. La première fois que j'y pensai, des larmes de sang coulèrent de mes yeux. La fierté, qui sauve souvent du vice, qu'il faut modérer et ne jamais éteindre, se révolta avec une violence dont il serait impossible de calculer la force. Moi, née avec une fortune immense, entourée d'esclaves pendant ma jeunesse, de protégés dans tous les temps ; moi, n'ayant plus rien qu'un nom respectable par des traits héroïques que l'histoire attestera à la postérité la plus reculée... servir! O mon Dieu ! vous vîntes encore à mon secours, et l'orgueil s'abaissa devant les préceptes de votre morale.

A force d'y réfléchir, je me rendis peu à peu cette idée plus familière; je m'y accoutumai enfin au point de pouvoir en parler à Augustine, sans lui découvrir une répugnance plutôt vaincue que détruite. Elle voulut s'y opposer, mais je fus inflexible, et je la suppliai d'employer ses efforts pour me procurer une place telle que je la désirais, c'est-àdire le soin de présider à l'éducation de quelques jeunes personnes, seul emploi auquel je fusse véritablement propre. Il était inutile de lui prescrire de

me recommander sous un autre nom que le mien, et seulement comme une infortunée qui avait tout perdu dans la révolution.

Quelques semaines après, Augustine, le cœur gros, les yeux mouillés de larmes, vint me dire qu'elle m'avait obéi , et me présenta une lettre pour une jeune femme fort riche, qui désirait avoir auprès d'elle une personne instruite, de mœurs respectables, et pour laquelle elle promettait les plus grands égards. Je pris la lettre, et ne pus remercier Augustine autrement qu'en lui serrant la main. Je m'appesantirai sur cette époque si remarquable de ma vie.

Je tenais la lettre destinée à me servir de recommandation; j'avais les yeux fixés sur l'adresse, et je ne la voyais pas. Absorbée dans l'immensité des pensées qui se succédaient, je ne pensais plus. La foudre, je crois, serait tombée à mes pieds, que je n'aurais pas été émue. Insensiblement mes idées s'éclaircirent, et je me demandai :« Quedirai-je?» Jene trouvais pas de réponse à cette question. J'examinai enfin le nom de la personne que j'allais servir : elle s'appelait Depréval, et je réfléchissais machinalement sur ce nom^ comme s'il eût pu m'apprendre quelque chose de l'avenir que je redoutais. Extrêmement fatiguée de ne pouvoir m'arrêter à rien, je me couchai. Pas un instant de sommeil. Une femme, la veille d'être présentée à la cour, n'était pas plus occupée de sa toilette que moi de la mienne. Je

craignais d'inspirer la pitié, je craignais encore plus de ne pouvoir adoucir un air de dignité que la nature et l'habitude de commander avaient répandu sur toute ma personne; je redoutais surtout de ne pouvoir supporter avec résignation les questions auxquelles il fallait m'attendre. Le jour me surprit, ei je n'avais encore rien résolu. J'aurais souhaité éloigner le moment fatal; mais j'appréhendais, en le différant , de manquer à l'occasion de cesser d'être à charge à la pauvre Augustine. Ceux qui n'ont pas connu l'éclat et l'opulence en naissant se font difficilement une idée de ce qu'il en coûte pour subir l'humiliation. Il ne faut qu'un jour pour payer bien cher des jouissances qui pourtant ne donnent aucun véritable plaisir, puisqu'elles ont toujours eu la monotonie de l'habitude. On ne les apprécie qu'en les perdant.

A dix heures j'étais prête, et je balançais encore. L'idée d'arriver trop tôt, de faire antichambre, de me trouver peut-être, pour essai, la camarade d'un de mes anciens laquais; l'idée plus affreuse d'être congédiée après avoir subi un insolent interrogatoire me poursuivait involontairement. Enfin, je m'arme de courage, je descends rapidement l'escalier, et me voilà dans les rues, marchant à pas précipités, tremblante qu'on ne lût sur mon visage ce qui se passait dans le fond de mon âme. J'étais vêtue de noir, et je n'osais arrêter les yeux sur personne, quoiqu'un voile assez épais me mît à l'abri des regards.

J'arrive à la porte de ma maîtresse future ; je la demande, appréhendant qu'elle ne fût sortie. On me répond qu'elle est chez elle, et j'en éprouve une sorte de chagrin. Je monte, mes genoux fléchissaient ; je m'adresse au premier domestique que je rencontre, en le priant de me faire parler à sa maîtresse. Il me dit d'attendre, qu'il va faire avertir une des femmes de madame. Je m'assieds et j'attends. Une demi-heure se passe, pendant laquelle une foule d'allants et de venants, tous pour monsieur, m'ôtent la faculté de réfléchir sur toute autre chose que la crainte d'être reconnue. Une femme arrive, me demande qui je suis et ce que je veux à sa maîtresse. « Je désire lui parler. — De quelle part? — De la mienne. — Votre nom ? — Je ne peux le dire qu'à elle-même. — Madame est rentrée fort tard ; elle n'a point encore sonné. — J'attendrai. ))

Madame sonna à l'instant même, et presque aussitôt on vint me dire que je pouvais entrer. Je suis mon introductrice à travers plusieurs pièces dont l'ameublement, l'élégance, la richesse m'étonnaient, moi qui avais joui autrefois de tout ce qu'on admirait. Nous entrons dans une chambre à coucher où il faisait un léger demi-jour. Madame était encore au lit. Je lui présente ma lettre en tremblant; elle m'engage à m'asseoir, me demande excuse de s'habiller devant moi, ajoutant qu'elle avait préféré me faire entrer à me laisser dans une antichambre où il

passait continuellement du monde. Son ton d'aménité me rassura; cependant je n'osais lever les yeux sur elle. Tout ce que je pus remarquer tandis qu'on lui présentait une robe du matin garnie de dentelles, c'est qu'elle était d'une taille admirable et remplie de grâces naturelles. Enfin la toilette s'achève; elle ordonne à sa femme de chambre d'ouvrir et de nous laisser. Tandis qu'elle brise le cachet de la lettre, la parcourt, je baisse les yeux, je jette mon voile en arrière. Au même instant, j'entends un cri perçant; cette femme tombe à mes pieds en répétant: « Madame de Senneterre ! O Ciel ! madame de Senneterre! i^ Je la regarde... c'était Suzette !

Elle était sans connaissance. Je la porte sur son lit , je sonne; on accourt, on lui prodigue des secours dont j'avais presque autant besoin qu'elle, car j'étais retombée sur un fauteuil, ne pouvant ni parler ni agir. Son mari, les personnes qui se trouvaient chez lui, tous les gens de la maison étaient accourus et attendaient avec inquiétude qu'elle reprît ses esprits. Bientôt elle ouvre les yeux et me cherche. La foule me cachait; elle me demande et j'approche. « Oh ! Madame, ma bienfaitrice ! » s'écrie-t-elle. Je lui mets la main sur la bouche en lui recomman^ dant le secret.

« Impossible, impossible, Madame. Comment cacherais-je ma joie? pourquoi rougirais-je de ma reconnaissance ? pourquoi rougiriez-vous de vos malheurs, vous dont la vie fut un acte continuel de

vertus et de bienfaisance... Monsieur, dit-elle à son mari, vous ne la reconnaissez donc pas? elle est si changée! vous ne reconnaissez pas M"^*^ de Senneterre ? »

Son mari s'approcha de moi avec autant d'embarras que d'empressement, et me fit un compliment qui me prouva ce qu'il est si facile de vérifier chaque jour, que chez les femmes la sensibilité et le goût suppléent à l'éducation, tandis qu'un homme qui a eu le malheur de n'en pas recevoir n'est jamais plus mal placé que dans une situation qui fixe les regards sur lui.

Suzette demanda qu'on nous laissât seules, avertit son mari, d'un ton caressant, qu'elle n'irait pas dîner en ville, le pria de l'excuser sur sa santé; et, aussitôt que nous fûmes tête à tête, elle me prodigua des caresses d'un ton si aimable et si respectueux qu'elle fit passer dans mon âme toutes les émotions qui agitaient la sienne.

« Vous ne me quitterez point, n'est-il pas vrai. Madame? Vous aurez ici votre appartement, vous y serez servie comme si vous étiez ma mère. Eh ! ne l'avez-vous pas été ? Libre de commander dans toute la maison, moi-même je ne me présenterai chez vous que lorsque vous le permettrez. Qu'est devenue Augustine? Est-ce qu'elle vous a aussi abandonnée ?

— Non, Madame, lui dis-je d'un ton un peu embarrassé.

DE SUZETTE Sj

— Madame! reprit-elle avec chagrin, si je ne suis pas Suzette pour vous, je ne le serai donc plus pour personne au monde ! Voyez, voyez l'anneau que vous m'avez recommandé de ne pas quitter; le voilà. Toujours à mon doigt, il me rappelait... » Elle s'arrêta en rougissant. « Madame, ajouta-telle les yeux humides, appelez-moi Suzette ; cela soulagera mon cœur.

— Eh bien ! Suzette, ma fille, lui dis-je en l'embrassant, Augustine ne m'a point abandonnée ; mais elle n'est pas heureuse. Le fruit de ses économies, placé d'abord avantageusement, lui a été remboursé en papier. Forcée de se remettre en maison, c'est moi qui ai voulu cesser d'être à sa charge.

— Il faut la reprendre. Madame ; il n'y a qu'elle et moi qui puissions avoir pour vous les attentions qui vous sont dues. Ah! si j'avais su vos malheurs! Mais deux craintes enchaînaient mes pas : celle d'humilier ma bienfaitrice par mon opulence, et celle de vous faire soupçonner que votre fils... Il doit être aussi bien à plaindre, votre fils, Madame ! »

Cette réflexion de Suzette me fit répandre des larmes; elle crut alors ne devoir plus cacher les siennes. Quand nous fûmes un peu remises, je pris la parole :

« Mon amie, en veillant sur votre enfance, j'ai rempli un devoir; ce que j'ai fait pour vous depuis n'était qu'une dette que je payais à la générosité de votre conduite. Je suis sensible à votre recon-

naissance, et je rougirais de moi-même si j'éprouvais la moindre répugnance à en profiter; mais, ma Suzette, il faut en borner les effets. Je suis résignée à mon sort, et j'ai plus besoin de tranquillité que des dehors de l'opulence. Songez d'ailleurs que vous êtes en puissance de mari, et que, telle considérable que puisse être votre fortune , elle vous appartient moins qu'à lui. Laissons Augustine. . . — Pardon, Madame, si je vous interromps ; mais vous ne connaissez ni ma situation, ni mon cœur. M. Chenu ou Depréval, comme il vous plaira de l'appeler, n'a d'autres volontés que les miennes et n'a jamais désiré que de me rendre heureuse. Depuis mon mariage, le premier moment de bonheur que j'ai éprouvé est celui où j'ai vu la possibilité d'être utile à ma bienfaitrice. Plus je ferai pour vous, plus je m'apercevrai que mes soins vous seront agréables, et plus j'approcherai de la félicité qu'il m'est permis d'espérer. Pourvu que mon époux voie la joie répandue sur ma figure, il applaudira à tout ce que je ferai, et, en vérité, Augustine de plus ou de moins dans la maison ne le frapperait même pas si je n'étais très-décidée à la lui faire assez remarquer pour qu'il la récompense de sa conduite envers vous. Mais, laissant à part le bonheur inappréciable que mon cœur trouve à réparer, autant qu'il est en moi, l'injustice du sort à votre égard, quand vous connaîtrez mon histoire, vous conviendrez, Madame, que la reconnaissance

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sera toujours de mon côté et les bienfaits du vôtre. Nous aurons le temps de parler de moi : c'est de vouSj de vous seule qu'il faut nous occuper aujourd'hui. V

A peine m'eut-elle installée dans l'appartement qui m'était destiné qu'elle écrivit à Augustine. Le soir même je l'avais auprès de moi. Son activité semblait doubler son existence pour prévenir mes goûts, et je ne pouvais m'opposer à rien de ce qu'elle faisait pour moi sans l'affliger. Mais, le lendemain, je ne la vis qu'un instant; le jour suivant, de même. Quoique j'eusse trouvé chacune de ces journées ma toilette chargée de plus d'étoffes qu'il n'était nécessaire, dans ma position, pour réparer ce que le temps et les malheurs m'avaient ravi, j'étais peinée de sa conduite et humiliée de ses bienfaits. Je ne savais comment concilier les premières marques de sa sensibilité avec un abandon aussi extraordinaire. Suzeite élevée par moi, Suzette telle que je l'avais vue lorsque le hasard me conduisit chez elle, était une amie à laquelle je pouvais tout devoir sans rougir; mais M™® Depréval livrée à la dissipation n'avait ni le droit ni le pouvoir de me faire rien accepter. Je tremblais que l'opulence ne l'eût corrompue, et dès lors, sans emploi, sans considération, il me devenait impossible de rester dans sa maison et d'associer mon nom à celui d'une femme jeune, belle, riche et entièrement asservie par les plaisirs. La misère

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est plus facile à supporter que la honte. Il m'en coûtait cependant de la juger sévèrement; j'attendais avec impatience le moment de m'expliquer, en conciliant ce que je devais à mes principes avec les ménagements qu'exigeaient ma position servile et l'indépendance de M™^ Depréval.

Le troisième jour, elle me fit demander à déjeuner chez moi. En entrant, elle me prodigua les plus tendres caresses! « Je ne safs, me dit-elle, ce que vous aurez pensé de moi ; mais j'avais des engagements qu'il m'était impossible de rompre sans affliger mon époux, et je voulais être entièrement libre afin de vous ouvrir mon cœur. Je ne suis pas heureuse : j'aime la vie soHtaire, et je suis forcée de me livrer à la société; j'aime la simplicité, et le luxe, la prodigalité, m'entourent. Écoutez-moi, Madame, avant de me juger. Suzette a besoin de vos conseils^ et comment la guiderez-vous si vous ne connaissez pas entièrement sa situation? L'histoire de ma vie n'est, pour ainsi dire , que le tableau des mœurs du siècle ; j'ai bien peur qu'elle soit sans intérêt pour vous. »

Sa franchise me rendit la bonne opinion que j'avais conçue d'elle ; je l'assurai que j'étais disposée à l'écouter avec indulgence, et que, jetée dans un monde qui me paraissait effectivement bien nouveau pour moi, je lui saurais gré de ne m'épargner aucun détail. Nous nous assîmes plus près Tune de l'autre, et elle commença en ces termes :

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« Je voudrais en vain vous le cacher, me le dissimuler à moi-même, j'aimais votre fils au point que le sacrifice de ma vie pour lui épargner un instant de peine ne m'aurait pas coûté un soupir. Grâce à vos soins, à l'exemple que vous donniez à tous ceux qui vous entouraient, la vertu m'était aussi chère que mon amour; je pouvais souffrir, mais non manquer à mes devoirs. Vous m'avez vue résignée à mon sort; je l'étais de même après mon mariage, et, s'il m'était impossible d'échapper à mes souvenirs, du moins mes souvenirs n'existaientils que dans le secret de mon âme.

M. Chenu n'avait pas d'amour pour moi : je crois que ce sentiment lui sera toujours étranger; mais il me respectait comme un être qui lui était supérieur. L'ordre que je mettais dans ses affaires, les avis que j'étais à même de lui suggérer lorsque j'écrivais ses marchés, me donnèrent auprès de lui la plus grande considération. Il n'est pas d'homme sans passion; la sienne est d'acquérir, et tout lui prospérait depuis son mariage. Aussi ne trouvait-il pas extraordinaire ce que tout autre que lui eût blâmé dans une femme de mon état. Je passais à lire tous les moments qui n'étaient pas nécessaires aux soins de mon ménage, et, lorsque M. Chenu me pressait de lui dire ce que je désirais qu'il me rapportât de telle ou telle ville oîi son commerce l'appelait, c'était toujours des livres que je lui demandais. Comme il n'en a jamais ouvert un de sa

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vie, que sa fortune augmentait considérablement, il se persuada que plus je me livrais à la lecture, plus j'étais à même de gérer ses affaires. Je l'entretins dans une erreur qui le rendait si docile à mes goûts. Dès ma tendre jeunesse, j'ai senti un désir insurmontable de savoir, et c'est à votre fils que j'ai dû les premiers livres qui m'ont été confiés. Je peux affirmer encore aujourd'hui qu'il n'en est pas un, Madame, que vous m'eussiez interdit. C'étaient des romans, il est vrai, mais dans lesquels les mœurs et le bon sens étaient respectés.

Plus le commerce de M. Chenu s'étendait, plus je lui devenais nécessaire. Il quitta la métairie que nous faisions valoir; il acheta à l'entrée du faubourg de la ville la plus prochaine une maison considérable par l'étendue des bâtiments, et qui cependant suffisait à peine à contenir les bestiaux qu'il y déposait momentanément et qui se succédaient avec une promptitude vraiment étonnante. Il ne comprenait pas comment je pouvais tenir des registres si exacts de toutes ses opérations que jamais la moindre erreur ne se glissât dans ses comptes; il me révérait comme l'instrument de sa fortune, et voulut, pour la première fois, que je fusse vêtue et servie en dame : ce furent ses expressions. Que vous dirai-je? il fit des soumissions, des fournitures, s'associa à des compagnies, prit des commis, conserva l'habitude de les faire travailler avec moi comme il y travaillait autrefois lui-même.

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Son opulence devint telle qu'il ne la connaissait plus. Toujours simple, toujours laborieux, il ne savait pas dépenser, et ne croyait pas qu'on pût rien ajouter au bonheur dont il jouissait. Que n'a-t-il toujours pensé de même !

De nouvelles entreprises l'amenèrent à Paris. La veille, le sang des victimes y coulait encore, et déjà les plaisirs y régnaient. Il exigea que j'y vinsse avec lui, espérant que ce voyage me serait agréable, et convaincu qu'il n'entreprendrait rien d'avantageux s'il ne m'avait pas là pour me consulter. Nous descendîmes dans un hôtel garni , où nous prîmes un appartement commode et modeste. Le lendemain, M. Chenu, en me prévenant que nous irions dîner chez un de ses associés, me parla, pour la première fois, de la nécessité de faire une grande toilette. Il ne cessait de m'entretenir de la maison de son associé, de ses laquais, de ses équipages, revenait de nouveau à ma toilette , et me recommandait surtout de ne rien épargner.

Accoutumée à ne jamais le contrarier, et n'ayant nulle idée de Paris et de la société dans laquelle j'allais me trouver, je me parai de ce que j'avais de plus beau, et crus surtout mettre le dernier degré de luxe à mon ajustement en m'accablant des joyaux d'or que M. Chenu m'avait rapportés de ses différents voyages. On peut dire qu'il les achetait au poids. Nous partons de notre hôtel garni à quatre heures; nous étions à l'entrée de l'hiver.

Un fiacre nous attendait à la porte. Il accroche en route, casse. Heureusement nous ne sommes pas blessés; mais la peur m'avait saisie au point que nous fûmes obligés d'entrer chez une marchande qui eut la complaisance de me donner les secours nécessaires dans mon état et d'envoyer chercher une autre voiture. M. Chenu était plus occupé de ma toilette que de ma santé ; il en parla tant que la marchande crut l'obliger en y ajustant ce que la chute pouvait avoir dérangé, attention qui effectivement lui fit tant déplaisir qu'il promit de lui donner sa pratique lorsqu'il monterait sa maison. Ces mots me frappèrent. Enfin la voiture arrive; nous nous y plaçons, et à cinq heures et un quart nous arrivons à la Chaussée-d'Antin, où logeait l'associé de mon mari.

La porte cochère s'ouvre ; notre fiacre enfile une avenue garnie d'arbres de chaque côté et éclairée de deux fanaux soutenus par des statues de bronze. Il s'arrête dans une cour superbe, oii des réverbères placés à égale distance me font apercevoir huit ou dix équipages magnifiques, dont les chevaux à peine domptés frappaient le pavé avec impatience et se cabraient dans des harnais d'une richesse éblouissante. Je ne sais quel sentiment j'éprouvai; mais, en descendant de la voiture, mes genoux tremblaient au point que j'avais peine à me soutenir. Nous entrâmes dans un vestibule décoré par des colonnes de marbre, et, après avoir traversé plusieurs pièces

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qu'un nuage répandu sur mes yeux m'empêcha de distinguer, nous arrivons à une porte fermée. Un domestique pousse les deux battants, crie : Monsieur et madame Chenu! et, sans savoir comment, je me trouve au milieu d'un cercle nombreux, où les éclats de rire et les révérences m'accueillent à la fois.

Tout le monde restait debout; le sang me portait à la tète, au point que je crus, dix fois dans une minute, être au moment de perdre connaissance. Enfin, la maîtresse de la maison, faisant tous ses efforts pour prendre un air sérieux que les contorsions de sa bouche trahissaient involontairement, vient à moi, m'embrasse, et me fait asseoir auprès d'elle. Malgré son air moqueur, je l'aurais aussi embrassée de bon cœur, pour m'avoir ôtée d'une position dans laquelle, je crois, je serais encore sans son secours.

A peine fus-je assise que les jeunes gens se mirent à tourner derrière moi , et les mots : « C'est charmant, admirable, impayable », interrompaient seuls le silence ou les éclats de rire qui se succédaient alternativement. Les hommes à argent, parmi lesquels était M. Chenu, s'étaient retirés dans un coin du salon, où sans doute ils parlaient d'affaires. Huit femmes, en me comptant, occupaient le contour de la cheminée. Je n'osais les regarder, mais en vain je détournais les yeux : de tous côtés les glaces me montraient les regards attachés sur moi, et les grimaces, les coups d'œil qui servaient

d'interprètes entre ces dames et les jeunes cavaliers. Je sentais trop bien que j'étais ridicule pour ne pas être humiliée qu'on me le fît sentir. En effet, quand je comparais ma toilette, sur laquelle M. Chenu s'était extasié, les joyaux dont j'étais chargée, le lourd bonnet qui m'enterrait la figure, et que j'avais soigneusement rapporté de ma province; quand je comparais tout cela aux robes légères et richement brodées de ces dames, aux diamants qui seuls couvraient leur poitrine entièrement nue et décoraient leurs bras découverts jusqu'aux épaules, à ces cheveux artistement rangés, dont la couleur cependant me paraissait extraordinaire, car elles étaient toutes brunes avec des sourcils blonds, ou blondes avec des sourcils noirs, je ne les trouvais pas jolies assurément ; mais un instinct secret m'avertissait qu'une de ces femmes, dans un cercle de ma province, eût paru aussi bizarre que je l'étais dans ce cercle d'élégantes, et il me suffisait d'en faire intérieurement la remarque pour être au supplice. Je m'en rapporte au cœur de toutes les femmes pour dire ce que je devais souffrir; mais je n'étais pas au bout.

« Madame va sans doute ce soir au concert du théâtre Feydeau, » me dit en grasseyant une femme que je regardai en face, et dont la gorge rebondie, les gros bras rouges, le costume grec et la figure enluminée me rappelèrent involontairement une bacchante que l'on admirait dans la galerie du château de Senneterre.

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Il fallait répondre à cette question : c'était pour moi un très-grand embarras; je n'avais pas encore ouvert la bouche, et je craignais de dire une sottise, car je ne savais pas ce que c'était que le concert du théâtre de la rueFeydeau, et, dans le fond de mon âme, j'aurais donné tout ce que je possédais pour être seule chez moi ou dans ma maison de province. Mais il n'était pas question de partir, il s'agissait de répondre , et je gardais le silence.

« Sans doute, Madame viendra avec nous, répondit pour moi la maîtresse de la maison; il faut bien qu'elle connaisse ce qu'il y a de plus délicieux à Paris.

— Si M. Chenu l'ordonne, Madame, je me ferai un plaisir de lui obéir. »

Pendant cinq minutes, j'entendis bourdonner à mes oreilles le nom de M. Chenu par les jeunes gens qui m'entouraient. Enfin l'un d'eux s'approcha tout à fait de moi.

« Madame, me dit-il, M. Chenu n'est pour rien dans cette affaire. Si vous le permettez, nous nous ferons tous un devoir de vous apprendre les usages de Paris. Il y a en vous de quoi faire une jolie femme, et, ma parole, il serait affreux que M. Chenu conservât le moindre empire sur vos volontés. M. Chenu est né pour gagner de l'argent, vous pour le dépenser; M. Chenu est venu à Paris pour ses affaires, vous pour jouir des plaisirs; et, tandis que M. Chenu travaillera , calculera et fera tout

ce que M. Chenu doit faire, nous serons à vos ordres. Vous viendrez à Feydeau, et je me charge d'être votre cavalier. Ma parole d'honneur, vous y produirez la plus grande sensation.

— Comment donc! s'écrièrent tous les autres à la fois, madame y fera époque.

— Votre bonnet est-il de chez Leroy ou de chez M"*^ Despeaux ? » ajouta un de ces vieux petits-maîtres qui ont plus d'impudence que les jeunes, sans avoir les grâces ou l'étourderie qui la font pardonner. J'étais piquée, et mon humeur tomba sur lui.

« Comme à votre question, Monsieur, je peux, sans vous faire injure, vous croire très-désœuvré, je vous charge de vous informer si mon bonnet est de chez Leroy ou de chez M"^ Despeaux; pour moi, je n'ai pas encore eu le temps d'y songer. Vous ne refuserez pas ce service à une provinciale dans laquelle ces messieurs viennent de déclarer qu'il y avait de quoi faire une jolie femme.

— Charmant, impayable; de l'esprit, de l'épigramme, ma parole d'honneur! Charmant, murmurèrent encore à l'unisson les étourdis qui m'assiégeaient.

— Madame, me dit en concentrant sa colère la bacchante qui la première m'avait adressé la parole, monsieur n'avait pas cru vous faire une question injurieuse.

— Ni moi. Madame , une réponse déplacée :

c'est au plus curieux à s'instruire, et monsieur l'est incontestablement plus que moi. »

Elle jeta sur mon ajustement un regard dédaigneux, et, se tournant vers une glace, elle arrangea ou dérangea les cheveux noirs qui serpentaient sur son front. Mais le coup était porté : tous les étourdis étaient pour moi, et les femmes me regardèrent dès lors avec plus de jalousie que de dédain. Ce sentiment, dans tous les cas, nous flatte autant que l'autre nous humilie.

« Monsieur Chenu ! monsieur Chenu ! cria le jeune homme qui s'était offert pour être mon cavalier^ laissez donc vos affaires, et approchez-vous ici. Savez-vous que vous avez pour femme un trésor ? Elle a de l'esprit comme un ange. Nous avons voulu rire, et, ma parole d'honneur, c'est elle qui nous a joués. Pour un début, c'est admirable. J'aime les femmes d'esprit, et, dès ce moment, monsieur Chenu, je m'attache à vous comme à mon meilleur ami.

— Monsieur, c'est bien de l'honneur pour moi, répondit mon mari; il est vrai que ma femme a plus d'esprit dans son petit doigt que moi dans tout mon corps, et pourtant je me porte bien, j)

J'étais au supplice, car la bacchante triomphait encore une fois, et le vieux petit-maître se vengeait de moi sur mon mari.

« Comment, lui dit-il. si vous vous portez bien!

Mais vous pesez au moins cent cinquante. — Oh! que non, répliqua naïvement M. Chenu.

— Eh bien ! ajouta un enfant de dix-huit ans, dont la figure ressemblait à celle de l'Amour, supposons que M. Chenu ne pèse que cent trente, et qu'il y ait un gros d'esprit dans tout son corps, en calculant ce que le doigt de madame est au corps entier de monsieur, on pourrait au juste... »

Il fut interrompu par une grande femme maigre, dont le nez, le menton et les coudes étaient extraordinairement pointus. S'approchant de lui et lui appliquant un léger soufflet d'une main qui fut aussitôt baisée, elle lui reprocha de mal profiter de l'éducation qu'elle lui avait donnée. Croyant avoir trouvé une occasion favorable de détourner la conversation, je lui demandai avec empressement si c'était monsieur son fils. Cette question, qui me paraissait si naturelle, excita un rire général; j'en excepte cependant la dame grande et miaigre, qui ne riait pas du tout. Heureusement on vint avertir que le dîner était servi.

« J'ai des torts envers vous, me dit tout bas la maîtresse de la maison en me conduisant à la salle à manger; mais je suis disposée à tout faire pour les réparer et acquérir votre amitié, car vous me convenez beaucoup. »

Sa franchise me fit tant de plaisir qu'elle me rendit une entière liberté d'esprit. Elle me plaça à table entre elle et le jeune calculateur de l'esprit

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de M. Chenu. Cet enfant eut pour moi les plus grands égards, et souriait en me regardant chaque fois que la dame grande et maigre lui adressait la parole. Je distinguais bien qu'elle voulait qu'il ne s'occupât que d'elle; je voyais également qu'il se faisait un malin plaisir de ne s'occuper que de moi. Je jouissais, je l'avoue, du supplice de cette femme, qui, avec la bacchante, avait été la plus indécente dans la mystification que j'avais éprouvée. Au premier service, on ne parla point : on dévorait. En voyant ces dames manger de la viande à pleines mains ;il m'est impossible de trouver une autre expression), je ne pus m'empécher de penser que la mode des robes qui ne serrent point la taille était assez d'accord avec l'appétit des femmes du jour. Je fis part de ma réflexion à mon jeune voisin. Elle excita sa gaieté; il me répondit par quelques saillies , et nous rîmes de si bon cœur que toutes les femmes, et particulièrement celle que j'avais prise pour sa mère, voulurent savoir le sujet de notre entretien. Il s'en défendit en piquant davantage leur curiosité, et, la conversation étant devenue générale et bruyante, je recommençai mes observations- En vérité, ces belles dames qui m'avaient tant éblouie commencèrent à me faire pitié. Pas une phrase dans laquelle la langue française ne reçût quatre ou cinq démentis les plus formels, un assemblage d'expressions triviales et de termes recherchés presque toujours placés à contre-sens; et

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ce qui rendait ce spectacle vraiment curieux, c'est que toutes ces dames en savaient assez pour se moquer les unes des autres, tandis que les jeunes gens se moquaient généralement de toutes. Pour les maris, il semblait convenu qu'ils pouvaient s'exprimer comme ils voulaient. N'ayant d'autres prétentions que celle de gagner de l'argent, leur bonhomie et d'excellent vin les mettaient à l'abri de la critique.

Je m'amusais à mon tour de celles qui s'étaient jouées de moi. Mon jeune voisin et la maîtresse de la maison me secondaient à ravir ; elle ne manquait ni d'esprit ni d'usage : aussi était-elle la seule qui fût jeune et jolie.

Il y avait une heure que l'on était à table, et l'on parla de nouveau du concert du théâtre Feydeau. Le vieux petit-maître demanda à M. Chenu s'il m'accorderait la permission d'y venir. M. Chenu répondit que tout ce qui m'amuserait lui conviendrait toujours beaucoup, et, d'une voix unanime, les jeunes lui déclarèrent qu'il était le meilleur des maris. Il prit l'éloge au sérieux, et allait entrer dans des détails, quand je l'interrompis pour assurer que mon intention était de rentrer chez moi. Je ne voulais ni m'exposer à une scène publique, ni procurer un triomphe complet à ces dames, dont les yeux brillaient déjà du plaisir de me donner en spectacle. Je fus entourée, pressée, sollicitée; je résistai opiniâtrement. La maîtresse de la maison m'offrit de

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me faire reconduire, ce que j'acceptai, et M. Chenu partit avec la société pour le concert.

Arrivée chez moi, je ne pus m'empêcher de considérer ma toilette, et j'aurais volontiers pleuré de la scène à laquelle elle m'avait exposée. Pour la première fois de ma vie, mon amour-propre était piqué, et il l'était vivement. J'éprouvais un chagrin d'autant plus pénible que je ne pouvais m'en dissimuler la futilité; cependant j'y cédais avec une faiblesse dont je rougis aujourd'hui. Je jetai au feu le bonnet que j'avais rapporté avec tant de soin de ma province; je me promis d'obtenir de M. Chenu de partir dès le lendemain, ou, si des obstacles s'y opposaient, de rester confinée dans mon appartement. Quand je fus plus tranquille, je réfléchis sur les femmes qui m'avaient humiliée, je les coiffai en imagination telle que j'avais paru à leurs yeux, je m'habillai en idée comme je les avais vues; et, persuadée que leur avantage était tout entier dans leurs ajustements, je me demandai avec satisfaction pourquoi je ne céderais pas à l'empire de la mode et au désir si naturel à mon âge de déployer les attraits que j'avais reçus de la nature. Que vous dirai-je? tout ce qui peut entraîner une femme jeune et sans expérience se trouvait réuni pour exciter ma vanité.

M. Chenu, qui aurait dû me servir de guide, revint du concert plus confirmé que jamais dans les nouveaux projets que lui avait inspirés le luxe de

son associé. Il ne parlait que d'avoir des chevaux, un hôtel, des laquais, et ne souffrait à cet égard aucune représentation.

(f Je suis plus riche que tous ces gens-là, répétait-il sans cesse; pourquoi ne jouirais-je pas comme eux? Croyez-vous que je ne me sois pas aperçu qu'ils se moquaient de vous et de moi? Ah ! je veux me moquer d'eux à mon tour; je veux que vous ayez des diamants, des broderies, des bijoux à vous seule autant que toutes les femmes que j'ai vues aujourd'hui... M™® Darson viendra demain matin vous voir (c'était l'épouse de son associé); elle vous aime beaucoup, à ce qu'elle m'a dit, et je vous prie de suivre ses conseils si vous ne voulez pas me désobliger. » -Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, rien ne m'était plus facile que d'obéir à M. Chenu.

Le lendemain il se leva de bonne heure, loua l'appartement le plus beau de l'hôtel garni dans lequel nous étions descendus, retint également les écuries, les remises, et me pressa de m'installer dans notre nouveau domicile, afin que M™^ Darson ne me trouvât pas dans une chambre dont la simplicité le faisait rougir. Il sortit pour acheter des chevaux et une voiture, en m'avertissant de ne pas l'attendre de la journée.

f^me Darson me fit effectivement la visite qu'elle m'avait promise. « Je vous ai demandé votre amitié, me dit-elle en m'embrassant, et je veux

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la mériter. Je conviens d'abord que j'ai eu deux torts envers vous : le premier de ne pas venir vous inviter moi-même , le second de me prêter à la scène indécente qui s'est passée chez moi. Mais, en vérité, ma chère, il était impossible d'y tenir : vous étiez à peindre. » Et elle se mit de nouveau à rire.

". Ah çà, continua-t-elle, par où commenceronsnous? Je vous ai d'abord amené une femme de chambre : c'est un vrai trésor, vous en serez contente. Elle nous attend dans ma voiture; venez, nous allons fai!e des emplettes. Ne prenez pas d'argent, me dit-elle; j'ai promis à M. Chenu d'être son trésorier, et d'ailleurs à peine en auronsnous besoin pour quelques fantaisies. Nous allons chez les marchands où je me fournis d'habitude; ils enverront leurs mémoires. »

Quand nous fûmes dans la voiture, elle ajouta : '< Savez-vous que vous allez décidément vous fixer à Paris? C'est une affaire convenue hier entre M. Chenu et M. Darson. Je n'aime pas votre nom : il est trop commun; il y aurait de quoi exciter les risées lorsqu'à la sortie du spectacle on appellerait la voiture de M"^ Chenu. Je vous connais une propriété qui s'appelle Depréval ; nous ajouterons ce nom au vôtre : ce sera le seul que vous porterez. Votre mari signera les deux, mais uniquement pour ses affaires. »

Nous descendîmes au Palais-Royal, ou nous

fîmes de nombreuses acquisitions; nous allâmes ensuite chez Leroy et chez cette demoiselle Despeaux dont on m'avait parlé la veille ; nous passâmes plus de quatre heures à courir les marchands, et partout nous achetâmes. Je n'étais pas intérieurement très-satisfaite de ce qu'on me faisait faire, mais je n'avais ni la force ni un désir bien prononcé de m'y opposer. M"^ Darson revint chez moi; elle y passa la journée entière. Ma femme de chambre avait été avertir les ouvriers ; ils s'étaient présentés successivement, et à dix heures du soir notre conversation n'avait pas changé un seul instant d'objet. »

Ici Suzette s'arrêta pour me regarder avec une sorte d'inquiétude; puis elle me dit: a Que pensezvous de moi. Madame? Mais je vous ai promis un aveu sincère, et je rougirais plus du sentiment qui m'engagerait à vous cacher mes fautes que de l'inexpérience qui me les a fait commettre. — Si toute autre que vous, lui répondis-je, me donnait ces détails, je refuserais de les entendre; mais quand Suzette s'accuse elle-même, j'ai lieu d'espérer que l'illusion est détruite et que la raison a repris son empire. »

Elle me baisa la main et continua son récit :

« Si j'avais employé ma journée entière d'une manière si nouvelle pour moi, M. Chenu ou Depré-

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val n'avait pas perdu la sienne. Quand il rentra, il m'apprit avec joie que le lendemain matin j'aurais à mes ordres une voiture, un cocher et deux domestiques. « C'est assez, me dit-il, tant que nous resterons dans un hôtel garni; mais j'espère que ce ne sera pas pour longtemps. On m'a parlé d'une maison charmante et en grande partie meublée : nous irons la voir ensemble. C'est la folie d'un homme qui a plus consulté sa vanité que ses forces. Il j a à parier que l'acquisition sera bonne, w

Cette réflexion tombait tellement d'aplomb sur celui qui la faisait que je recommençai à lui parler des craintes que me donnait le nouveau genre de vie auquel nous allions nous livrer ; mais il me pria de n'avoir aucune inquiétude, ajoutant que je ne connaissais pas les ressources que lui offraient les affaires dans lesquelles il s'engageait; qu'il voulait dépenser beaucoup, parce qu'il gagnait beaucoup. Effectivement la maison fut achetée, et vous êtes à portée de juger. Madame, ce qu'elle a dû coûter et les dépenses immenses qu'elle a entraînées pour la meubler aussi somptueusement qu'elle l'est. Mais, avant qu'elle fût en état de nous recevoir, je devais être corrigée du plaisir que procure le luxe, pour ne connaître que les désagréments qu'il amène.

M. Chenu avait la tête tournée, la vanité s'en était emparée; et, comme cette passion n'est pas tellement exclusive qu'elle ne s'allie fort bien à l'amour de l'argent, c'était véritablement la seule que

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j'aurais dû craindre pour lui. Mais, de mon côté, si j'étais plus modeste sur certaines parties, je n'étais pas moins séduite sur ce qui avait rapport à ma toilette. J'avais tout ce qu'une femme peut désirer pour humilier les autres, et j'attendais impatiemment le moment de me montrer avec éclat. Un nouveau concert était annoncé. M""® Darson, pour qui une méchanceté était toujours délicieuse, pourvu qu'elle y contribuât, avait exigé que je ne me montrasse nulle part jusqu'à ce jour, parce qu'elle avait invité à diner la même société qui m'avait si mal reçue, et qu'elle mettait un grand plaisir à me ménager une vengeance. J'avoue que je le partageais.

Ce jour vint enfin. Je ne vous dirai pas, Madame 5 ce que j'éprouvai en me voyant parée avec autant de goût que de richesse ; mais je payai à l'empire de la mode un tribut bien sincère. M. Chenu s'extasiait en me regardant; il me disait cent fois dans un quart d'heure que j'étais la plus belle femme qu'il eût jamais vue, et j'aurais pu le soupçonner amoureux de moi si ces expressions ne m'eussent avertie qu'il m'envisageait du même œil que les beaux meubles destinés à montrer son opulence.

Le premier jour que j'avais été dîner chez M'"^ Darson, j'étais arrivée tard par un accident; cette fois je n'arrivai pas plus tôt, mais j'avais à dessein calculé le temps. Tous les convives se trou-

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valent réunis; la maîtresse de la maison s'était fait un amusement de remettre sur le tapis la sotte tournur-e de M™^ Chenu , sans dire qu'elle l'attendait sous le nom de M°^^ Depréval, et l'on riait à mes dépens quand on m'annonça.

Aussitôt tout le monde se lève, et de profondes révérences s'adressent à M"*^ Depréval , qui les reçoit avec une légère inclination de tête. Les hommes se disputent à qui me présentera un siège; on me regarde, on m'admire. La conversation s'engage ; je la soutiens avec assez de vivacité pour ajouter à l'étonnement. Toutes les femmes croyaient se tromper en se rappelant mes traits; elles gardaient le plus morne silence, et, sans la figure de M. Chenu, qui, placé derrière mon fauteuil, décelait par tous ses gestes la joie qu'il éprouvait, je crois qu'elles auraient préféré me regarder comme un personnage entièrement nouveau plutôt que de voir en moi la même femme qu'elles avaient humiliée et qui se vengeait si complètement : car la plus forte vengeance pour une femme est de finir par l'emporter sur celles qui l'avaient un instant dédaignée.

]y[me Darson , incapable de s'arrêter en si beau chemin , leur donnait à entendre que par mes airs provinciaux je les avais toutes jouées dans ma première entrevue; et, comme de l'aveu même des oracles je n'avais pas manqué d'esprit, comme j'avais surtout ri avec la maîtresse de la maison et

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le jeune homme placé près de moi pendant le dîner, ces dames penchaient à croire que je n'avais voulu que m'amuser. M. Chenu surtout les confirma dans cette idée en répétant sans cesse : « Eh bien! Mesdames, qu'en dites-vous aujourd'hui? Ma femme n'est-elle pas très-belle?... Répondez donc. Mesdames; est-ce qu'elle ne vous paraît pas la plus belle femme du monde? » Moins ces dames montraient de bonne volonté à lui répondre, plus il mettait d'obstination à les prendre pour juges ; et, ne pouvant s'imaginer qu'il leur fît de bonne foi des questions dont tout autre que lui eût senti l'inconvenance, elles se persuadèrent qu'il ne cherchait qu'à se venger de la manière dont elles m'avaient accueillie.

On se mit à table dans ces dispositions. J'aurais pu me croire la divinité de la maison : tous les égards marqués , toutes les préférences délicates étaient pour moi; c'était à qui aurait le bonheur de me servir, à qui pourrait fixer mon attention. Plus ces dames montraient d'humeur, plus elles me plaçaient dans un jour avantageux. L'abondance des vins, qu'il serait aussi permis de croire à la mode, tant notre sexe en fait usage, leur rendit la gaieté, ou du moins la faculté de parler, et la conversation resta générale jusqu'au moment de notre départ.

Les jeunes gens, qui m'avaient accablée de fadeurs, se disputèrent l'honneur de m'ofîrir la

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main. Il n'en était pas un seul qui n'eût été enchanté de paraître avec moi au spectacle. Celui qui se croyait le plus de droits à ma bienveillance était le jeune homme dont je vous ai déjà parlé, et qui se nommait Alphonse; mais la dame grande et maigre s'en était emparée impérativement. Je remerciai tous les autres, et j'offris moi-même mon bras au vieux petit-maître qui m'avait raillée. Honteux, il ne m'avait pas approchée de la journée : s'il eût osé, je crois qu'il m'aurait refusée en ce moment.

Nous arrivons au concert. Excepté les loges louées pour notre société, la salle était entièrement remplie. Une symphonie excitait l'attention publique et commandait le plus grand calme : jugez de mon étonnement quand je vis ces dames prendre plaisir à laisser tomber les banquettes avec un bruit effroyable! Le parterre criait silence; tous les yeux étaient tournés de notre côté; je ne savais comment me cacher. Mais ces dames poussaient de longs éclats de rire; affectant d'avancer la tête dans la salle, et regardant de tous côtés comme pour chercher la cause du scandale, elles étaient cependant flattées qu'on ne pût l'attribuer qu'à elles. Enfin le bruit cessa, et, certaine de n'être plus remarquée, j'osai considérer un spectacle si nouveau pour moi.

J'étais éblouie. Des bougies adroitement placées de distance en distance donnaient un éclat singulier

aux femmes, dont les costumes à la fois bizarres et élégants, sans en offrir deux qui se ressemblassent, avaient tous cependant quelque rapport entre eux. Aux conversations qui régnaient dans les loges, au soin que chaque femme prenait de se placer dans l'attitude qui lui donnait le plus d'avantages, je m'aperçus promptement que le désir d'être vu faisait le seul mérite du concert, et que le spectacle principal était plutôt dans les loges que sur le théâtre. J'eus ma part de la curiosité publique.

Dans l'intervalle d'un morceau à un autre, tout le monde se leva : les hommes sortirent des loges, circulèrent dans les corridors, et l'empressement qu'ils mettaient à aller saluer des femmes qu'ils connaissaient à peine était d'autant mieux accueilli que ces dames trouvaient alors un motif plausible de se retourner et de déployer en public les grâces de leur taille ou la richesse de leur costume. Je restais tranquillement à ma place, trop heureuse quand personne ne s'occupait de moi. Je recueillais en silence les diverses sensations que j'éprouvais, sans pouvoir en définir une seule ; en un mot, j'étais fatiguée d'étonnement.

« Vous amusez-vous? me dit le jeune Alphonse en venant s'asseoir derrière moi.

— Pas trop, lui répondis-je.

— Oh bien! j'ai eu le bonheur d'échapper à ma grand'maman tandis qu'elle recevait les adorations qu'il est impossible de lui refuser, car elle les exige,

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et je viens vous tenir compagnie. Voulez-vous causer avec moi ? — Et que dirons-nous? — Que je vous adore, Madame, et que votre mari n'est pas le seul qui vous trouve la plus belle femme du monde.. .Pour moi, je sens qu'il me sera désormais impossible de vivre sans vous. »

Ce ton léger, auquel je n'étais pas accoutumée et auquel je ne m'accoutumerai jamais, me blessa.

« Si vous n'étiez pas un enfant, lui répondis-je froidement, votre langage m'offenserait; je le pardonne à votre âge, et vous prie de terminer cette conversation.

— C'est bien ridicule, au moins, ce que vous me dites là ; mais si vous pardonnez à mon âge, je dois, moi, pardonner à votre peu d'expérience. Ainsi, nous voilà quittes, mais toujours bons amis, n'est-ce pas, Madame ? »

Il n'attendit point ma réponse : je n'en avais pas à lui faire. Il se leva sans sortir de la loge, et, promenant ses regards de tous côtés, distribua tant de salutations qu'il ne fut pas une femme qui, je crois, n'en reçût plusieurs pour sa part.

« Vous voyez, me dit-il en s'assejant de nouveau et souriant avec finesse, que mon âge me sert aussi d'excuse auprès de beaucoup de jolies femmes. Que ne pardonne-t-on pas à un enfant comme moi !... Demandez plutôt à ma grand'maman. »

Sa fatuité m'avait rendue sérieuse, mais cette dernière phrase me fit rire d'autant plus facilement

que pendant ses nombreuses salutations j'avais remarqué que sa grand'maman le suivait des yeux avec inquiétude, et qu'elle faisait autant de grimaces qu'il faisait de révérences.

«Vous aimez à rire, me dit-il aussitôt; eh bien ! oublions un instant la passion que vous m'inspirez, et amusons-nous aux dépens du public. Aussi bien vous devez avoir besoin d'instruction. Un concert est comme une exposition de tableaux : si l'on n'a pas le catalogue et la critique, on ne voit que des figures. »

Sans attendre mon approbation, il ajouta :

« Cette femme si gaie qui est dans la loge en face de nous est d'une des plus anciennes familles de France; elle a eu le malheur d'être prisonnière pendant un an, et le chagrin affreux de perdre son père, sa mère et son époux. On avait cru qu'elle mourrait de désespoir, mais la philosophie l'a soutenue. On la rencontre maintenant partout, dans les bals, aux promenades, aux spectacles. On prétend qu'elle va se marier de nouveau : ce serait un meurtre, car elle est le charme et l'enjouement de la société.

« A côté d'elle est une femme de beaucoup d'esprit, mais d'une fierté insupportable. Elle est veuve d'un homme qui portait un grand nom et qui a péri comme tant d'autres. Elle va dans tous les endroits publics, non pour se faire voir, mais pour rencontrer tout le monde. Un sot en place lui

paraît toujours une bonne connaissance, et le désir qu'elle a de montrer son importance fait quelquefois de sa maison une réunion bien extraordinaire. Elle force à dîner côte à côte des gens qui se dévoreraient partout ailleurs, et, sans jamais chercher à les réconcilier, elle a l'art de les faire vivre ensemble.

« Voyez-vous dans la loge à droite ces deux femmes si belles, si somptueusement parées, dont la cour est si nombreuse ? Elles étaient mariées à de riches bourgeois très-estimés , mais elles viennent de divorcer pour se livrer entièrement au plaisir. L'une a deux enfants, l'autre venait d'accoucher. Nées sans fortune, leur beauté leur avait procuré de bons établissements. On ignore de quoi elles vivent maintenant, car leur dot remboursée ne suffirait pas à un jour de leur dépense; et pourtant elles ont une excellente maison, équipages, etc.; elles sont très-bonne compagnie dans leur genre. »

« Eh quoi! pensai-je en soupirant, voilà donc les femmes qui fixent les regards et auxquelles on va m'assimiler ! »

Il allait continuer, mais, en avançant la tête pour mieux me désigner quelqu'un, il fut aperçu par une femme placée dans la loge près de celle où j'étais. Elle l'appela, et il me quitta aussitôt.

« Avec qui êtes-vous donc là, Alphonse? lui dit-elle assez haut pour que je pusse l'entendre sans même prêter l'oreille.

— Avec une nouvelle débarquée, lui répondit-il sur le même ton , dont le mari a fait aussi ses affaires dans la Révolution. Ces gens-là sortent de dessous terre. Elle est assez jolie et ne manque pas d'esprit. Elle avait rapporté de son village une toilette et des préjugés gothiques ; elle a déjà quitté l'une, et, malgré sa pruderie, je gagerais qu'elle ne sera guère plus longtemps à se défaire des autres. Je vous conterai son histoire : c'est à mourir de rire. »

Je suffoquais de honte et de dépit, et j'étais plus humiliée d'une élégance qui m'exposait à de pareilles remarques que je ne l'avais été de la simplicité qui m'avait livrée aux railleries. Alors je n'avais rien à me reprocher.

(( Comment, jolie ! dit cette femme en s'avançant pour m'examiner 'je n'osais tourner les yeux sur elle); elle me paraît belle et l'air assez décent. Est-elle seule ici? »

— Non, vraiment; elle est en nombreuse société. Tenez, regardez cette grosse commère qui cherche à se faire voir et qui devrait se cacher (c'était la bacchante •: elles sont venues ensemble. J'oserais jurer qu'elles ne s'aimeront jamais... L'une est trop jolie et l'autre trop laide.

— Vous ne savez pas le nom de cette grosse femme? — Je ne connais qu'elle; j'ai l'honneur d'être admis à lui faire ma cour. — Je vous en fais mon compliment.

— Que voulez-vous? il n'y a plus que ces genslà qui aient une maison; il faut bien se décider à les voir ou à périr d'ennui. Elle se nomme Dutilo; elle a été longtemps couturière et son mari coif' feur. Le cher homme a tant travaillé les assignats, les marchandises, les maisons et les terres, qu'après avoir acheté et revendu la moitié de la France, il en a gardé une partie pour lui. C'est un adroit coquin.

— Et cette jeune femme qui est auprès d'elle, vous la connaissez sans doute aussi?

— Qui ne connaît pas M""^ Darson ? Inconstante en amour, perfide en amitié, fausse avec l'apparence de la plus grande franchise, menant son mari comme un sot, elle se moque de toutes les femmes qui sont laides, et perd de réputation celles dont la beauté lui porte ombrage. Elle a de l'esprit comme un petit diable. »

Quel nouveau sujet de réflexions pour moi !

Un homme singulièrement vêtu parut sur le théâtre. Tandis qu'il s'avançait, une main dans sa poche et tenant sa cravate de l'autre, chacun courut reprendre sa place. Le silence qui régna subitement me fît croire qu'il avait un talent prodigieux, ou qu'il était du bon ton de l'écouter. Pendant la ritournelle de Tair qu'il allait chanter, j'entendis la femme placée dans la loge à côté de la mienne dire à quelqu'un que je ne pus voir :

« Ce jeune Alphonse est entièrement perdu.

Qui croirait qu'un enfant d'une famille aussi respectable, et qui a éprouvé tant de malheurs, pût se livrer à la plus mauvaise société afin de satisfaire son goût pour les plaisirs ? Regardez cette vieille femme près de laquelle il s'assied et qui a l'air de lui faire des reproches : c'est une ancienne femme de chambre de sa mère , dont le mari a eu des entreprises pour les hôpitaux, pour les armées ; et les diamants de sa moitié viennent de ce qui se trouve de moins sur les chemises des soldats ou sur les drogues nécessaires pour soulager les malheureux. Cette vieille femme a la fureur d'inspirer des passions qui lui coûtent fort cher; elle se ruine aujourd'hui pour le fils de celle qu'elle servait autrefois. »

Je vous laisse à penser, Madame, ajouta Suzeîte, combien je rougissais de la société dans laquelle je me trouvais, et combien j'étais étonnée de cet essai sur les mœurs de mon siècle. L'envie de paraître, que l'humiliation de mon début dans le monde m'avait inspirée, s'évanouit devant les dangers qui m'entouraient. J'aurais voulu pouvoir me cacher à tous les yeux, et, en sortant du concert, tous les yeux étaient fixés sur moi. J'étais anéantie. Quand je fus rentrée, une . sombre tristesse s'empara de mon cœur; j'essayai de faire entendre à M. Chenu les raisons qui me faisaient désirer de vivre d'une manière plus simple. Il ne me comprit seulement pas; il ne s'occupait que de l'embellissement de sa mai-

son , et m'assurait que lorsque j'y serais établie il me ferait voir tant de monde que l'ennui m'abandonnerait.

Je suis donc condamnée à un luxe qu'on envie et qui fait mon supplice; je suis condamnée à visiter, recevoir, accueillir une société qui ne me convient nullement. Plus je suis triste, plus M. Chenu fait de dépenses, persuadé que la richesse est ce qu'il y a de mieux au monde, et que l'éclat équivaut au bonheur.

A la tête d'une maison dans laquelle il m'est impossible de mettre de l'ordre, volée impitoyablement par mes domestiques, tourmentée par mon époux, qui dans une circonstance jette l'argent par les fenêtres, et dans une autre où sa vanité n'est pas intéressée revient à ce premier amour du gain qui n'abandonne presque jamais ceux qui ont commencé comme lui, j'éprouve, par un effet entièrement opposé, le même chagrin que vous. C'est dans cette position que mon ancien goût pour l'étude s'est présenté à moi comme une consolation nécessaire; j'ai désiré trouver une infortunée qui pût me servir de guide, devenir mon amie, contribuer à ma tranquillité et m'offrir l'occasion de sécher ses larmes. Le hasard, ou plutôt "le Ciel, m'a envoyé ma bienfaitrice, et maintenant je sens le prix des richesses. Oui, Madame, vous m'apprendrez à en jouir; vous m'enseignerez à me conduire dans une situation si nouvelle pour moi; votre

exemple sera la meilleure et la plus profitable de vos leçons. Si M. Chenu pouvait oublier que je vous dois tout ce que je possède, il sentirait encore que, du côté de la dépense, il sera trop dédommagé par l'ordre que vous m'instruirez à mettre dans une maison vraiment au-dessus de mes forces.

'est ainsi que M"^*^ Depréval m'ouvrit son âme. Je la plaignis et l'estimai davantage. Je l'exhortais souvent moimême à ne pas désobliger son mari, dont le plus grand bonheur était de la mener avec lui et de l'engager dans toutes les parties sans attendre son aveu. Elle lui déguisait jusqu'à sa complaisance, et ne se faisait prier que lorsqu'elle voulait arracher de lui quelques services qu'il n'eût pas rendus sans cela. Une place pour le mari d'Augustine paraissait difficile à obtenir : M"^^ Depréval consentit à paraître dans une fête dont le motif lui déplaisait, et le lendemain le mari d'Augustine fut placé, ce qui m'obligea beaucoup, car j'étais hors d'état de récompenser les services que ces braves gens m'avaient rendus.

Je jouissais donc enfin de quelque tranquillité, seul bonheur possible dans ma position. Éloignée de mon fils, je ne pouvais en parler qu'avec Suzette, et trop de raisons me forçaient à éviter d'en

faire le sujet de nos conversations. Combien de fois, sans nous rien dire, nous eûmes la certitude que le même objet nous occupait également ! Nous avions tellement pris l'habitude de nous taire et de nous entendre que , lorsque Suzette me voyait pleurer, elle me disait aussitôt : « Vous le reverrez, Madame; je suis sûre que vous le reverrez. » Quand je la voyais triste, je ne pouvais lui offrir la même consolation.

Cette femme intéressante me devint bientôt si chère que j'eusse préféré, sans balancer, ma misère, Suzette et mon fils, à l'opulence sans elle ou sans lui. Mon cœur ne faisait plus aucune différence entre eux. Quelle, âme noble! quelle résignation à son sort! avec quelle amabilité elle se prêtait aux désirs de son époux, dont tous les goûts étaient en contradiction avec les siens ! Plus son esprit se développait, plus elle reprenait cet amour de la simplicité qui n'appartient qu'aux grands caractères dans les hommes, à la délicatesse des sentiments dans les femmes. Forcée souvent de recevoir du monde ou de courir les fêtes, avec quel plaisir elle revenait partager ma solitude ! Dîner tête à tête avec moi était pour elle une jouissance préférable à tout. Elle avait voulu que je fusse toujours servie dans mon appartement, et c'était là qu'elle aimait à se trouver; c'était là que nous faisions nos lectures et qu'elle recevait les leçons de divers talents qui lui devinrent bientôt familiers. Instruire Suzette

DESUZETTE ^3

n'était vraiment que développer en elle le germe de toutes les vertus que la nature lui avait données.

Je passai un an sans aucun événement remarquable, espérant toujours recevoir des nouvelles de mon Adolphe. Hélas ! c'était tout ce qu'il m'était permis d'espérer, s'il vivait encore.

Une nuit Suzette entra chez moi ; elle revenait d'un bal. A son retour, le portier lui avait remis le billet suivant, qu'elle accourut aussitôt me communiquer, bien sûre que je ne lui en voudrais pas d'avoir troublé mon sommeil.

« Madame, j'arrive d'Angleterre, où je n'ai rien négligé pour m'informer du sort de M. de Senneterre. Quoiqu'il demeure à Londres, je n'ai pas eu l'honneur de le voir : il était absent; mais j'ai su qu'il se portait bien. Si vous voulez me recevoir demain dans la matinée, je me ferai un véritable plaisir de vous donner des renseignements plus détaillés. »

La joie de Suzette tenait du délire; la mienne surpassait les forces de mon âme. « Il vit ! répétaitelle à chaque instant. — Est-il heureux, du moins ? » m'écriai-je. Cette réflexion nous attendrit également toutes deux, et nous passâmes une grande partie de la nuit à tenter vainement de savoir ce qu'on nous apprendrait le lendemain, et à hâter pdr nos vœux l'heure de la visite qui nous était promise.

« Quelle est la personne qui vous a écrit ce

billet? demandai-je à Suzette; vous ne m'aviez point parlé de cela.

— Je craignais, Madame, de vous faire partager mon inquiétude. Je savais que votre fils n'était plus à Philadelphie. M. Chenu, de concert avec moi, avait fait prendre des renseignements, et nous étions convenus de les taire, puisqu'ils n'offraient rien de satisfaisant. Il y a un mois environ que je me trouvai dans une maison où quelqu'un parlait d'un voyage qu'il était obligé de faire à Londres. Sachant que tous les Français y sont enregistrés, je le priai si instamment de s'informer de M. de Senneterre, de lui parler s'il parvenait à le rencontrer, qu'il me promit de remplir exactement ma commission. Il me demanda de quelle part il faudrait qu'il lui fît des questions. « Est-ce de la vôtre, <( Madame? » ajouta-t-il. Cette demande me fit rougir involontairement. « Non, Monsieur, lui ré- « pondis-je ; vous lui parlerez au nom de la plus « tendre des mères. » Il m'objecta qu'il serait peutêtre plus sûr de le charger d'une lettre; mais je lui fis sentir combien il serait cruel pour cette mère infortunée de se livrer à un nouvel espoir dont rien ne garantissait la réussite. Je lui peignis votre amour pour ce fils unique avec tant de chaleur qu'il jura de ne rien épargner pour vous satisfaire... Il viendra demain. Madame, ajouta-t-elle; le recevrezvous en vous faisant connaître ? Le recevrai-je seule? — Nous le recevrons toutes deux, mon

amie, et, si vous voulez donner des ordres pour qu'on le fasse monter chez moi, nous y serons plus en liberté. »

Elle m'embrassa en m'exhortant à réparer le sommeil perdu. Je lui adressai le même souhait; mais, en nous revoyant le matin, nous ne nous demandâmes ni l'une ni l'autre comment nous avions passé la nuit.

Le voyageur, qui avait fait annoncer sa visite, fut exact. Après les compliments d'usage, il me dit:

« Je suis fâché. Madame, que mes affaires ne m'aient pas permis d'attendre le retour de M. de Senneterre; j'aurais eu trop de satisfaction si j'eusse rapporté à sa mère les consolations dont elle a besoin. J'ai dîné chez M. Birton, négociant à Londres : c'est près de lui que votre fils demeure. L'éloge que j'en ai entendu faire est au-dessus des expressions que je pourrais employer. Consolezvous, Madame, il a trouvé des amis dans son malheur.

— Saura-t-il du moins, Monsieur, que c'est sa mère infortunée qui a décidé votre démarche?

— Quand je vous ai nommée. Madame, il m'a été facile de voir que vous n'étiez pas inconnue à la famille de M. Birton. a Excellente mère! m'a dit « cet homme ; excellent fils ! Rien n'adoucira son cha- « grin d'en être séparé. Il en parle sans cesse, et ne « peut se pardonner de l'avoir quittée. En vérité, « ajouta M. Birton, je ne puis concevoir les motifs

« qui l'y ont décidé, car ce jeune homme est trop « sage pour ne pas connaître l'étendue de ses de- « voirs, et c'en était un pour lui de ne pas aban- « donner sa mère. »

En ce moment, je regardai Suzette ; elle était pâle et tremblante, comme si le reproche de M. Birton se fût directement adressé à elle. Je lui pris la main avec amitié, et je m'empressai de répondre que l'âge de mon fils était sa première excuse, que les découvertes que j'avais été à portée de faire depuis son départ m'avaient fait regretter d'y avoir contribué moi-même. Je n'avais pas abandonné la main de Suzette; elle serra la mienne avec l'expression de la plus vive reconnaissance.

« Que je m'en veux aujourd'hui de ma prudence ! dit-elle. Si je n'avais craint votre sensibilité. Madame, monsieur se serait volontiers chargé d'une lettre, et votre fils n'aurait pas été privé du plus grand des bonheurs.

— N'ayant pas l'honneur de connaître M"^^ de Senneterre, répondit le voyageur, j'ai laissé chez M. Birton l'adresse de M^^ Depréval, en assurant que les lettres que votre fils enverrait vous seraient exactement remises. De son côté, M. Birton m'a donné l'adresse de son correspondant à Hambourg. La voici, Madame. Ainsi, tout sera bientôt réparé. Je dois ajouter cependant que cet honnête négociant a paru étonné que vous n'ayez pas reçu des nouvelles de M. de Senneterre: il assure qu'il n'a

DESUZETTE ny

négligé aucune occasion possible de vous écrire.

— Et qui aurait pu me découvrir? m'écriai-je; les malheureux sont si vite oubliés! Pauvre Adolphe! qu'auras-tu pensé de mon silence? Mais, Monsieur, est-ce là tout ce que vous savez de mon fils? Votre billet nous a donné l'espérance qu'il se portait bien.

— On me l'a dit à moi-même, Madame, en ajoutant qu'une tristesse profonde nuisait seule à sa santé; il a des accès de mélancolie dont rien ne peut le distraire. Un Français que j'ai rencontré à Londres, et qui connaît M. de Senneterre, le soupçonne de regretter en ce pays une autre personne que sa mère. J'ignore ce qu'il y a de vrai dans cette assertion : je la révoquerais d'autant plus volontiers en doute que le négociant auquel j'étais adressé m'a affirmé qu'une des filles de M. Birton, trèsbelle (j'ai eu l'honneur de la voir) , avait conçu de l'inclination pour votre fils, et que M. Birton luimême, qui passe pour être fort riche, verrait ce mariage avec plaisir. ;)

La figure de Suzette se couvrit des couleurs les plus vives; il était trop facile de voir que cette nouvelle imprévue la jetait dans un trouble qu'elle voulait en vain se dissimuler à elle-même : aussi se pressa-t-elle d'affirmer que ce mariage comblerait de joie les amis de M. de Senneterre, s'il lui procurait un bonheur... Il lui fut impossible d'achever.

« Il n'y a peut-être rien de réel dans tout cela,

reprit le voyageur; mais j'ai cru devoir vous dire ce que j'ai appris. En effet, si votre fils, Madame, aimait avant de sortir de France, et que cet amour augmente encore aujourd'hui la tristesse qu'il éprouve loin de sa mère et de sa patrie, il est difficile de croire qu'il pense à se marier. L'espoir n'abandonne jamais les hommes, surtout quand leur cœur est vivement affecté.

— De l'espoir! s'écria Suzette; il est des positions dans lesquelles on n'en conçoit plus. J'ignore si c'est la sienne, dit-elle, effrayée de son exclamation; mais il serait à souhaiter qu'il épousât M^'® Birton. Vous dites qu'elle est très-belle. Monsieur?

— Sans vouloir lui faire un compliment, on pourrait affirmer qu'elle vous ressemble beaucoup. » Suzette étouffa un soupir. « Cependant, ajouta-til, elle n'a pas cette teinte de sensibilité répandue sur tous vos traits, et la sévérité de sa figure nuit beaucoup à son agrément. Elle n'est que belle. »

Suzette se leva; je l'imitai : je souffrais de sa position. Nous fîmes les remercîments les plus vifs à la personne qui avait si obligeamment secondé les intentions de M™^ Depréval, et nous nous retirâmes chacune dans notre appartement.

Plus les hommes multiplient leurs affections, plus ils augmentent leurs plaisirs et leurs chagrins. J'aurais dû être heureuse de savoir mon fils estimé, chéri, dans une maison devenue son asile; j'aurais

dû jouir d'avance de l'espoir de recevoir une lettre de lui et de pouvoir bientôt lui envoyer les bénédictions de sa mère; mais ma joie même me devenait pénible parles efforts que j'étais réduite à faire pour la concentrer. Chaque jour me dévoilait le cœur de M"^"^ Depréval : j'y lisais un amour malheureux que je ne pouvais autoriser et que sa vertu la forçait de me cacher. Il y aurait eu de la barbarie de ma part à la ramener sans cesse sur un objet pénible si elle le redoutait , et de l'imprudence à l'en entretenir si elle le désirait. Elle était plus triste qu'à l'ordinaire, et, craignant d'en approfondir la cause, je n'osais plus lui parler; elle me fuyait également, et nous étions toutes deux réellement à plaindre. Cet état ne pouvait durer, mais je ne savais comment en sortir. Occupée de ces réflexions, je versais un matin des larmes sur ma cruelle destinée, quand Suzette entra chez moi. Tout en elle annonçait qu'un grand dessein occupait son esprit; elle avait dans tous ses gestes, dans l'expression de sa physionomie, quelque chose de triste et de sublime tout à la fois. Elle se plaça visà-vis de moi, puis, me prenant les mains et fixant ses yeux sur les miens, elle me dit :

« Pensez-vous à écrire à votre fils? — Je ne pense qu'à lui, Suzette. — Lui écrire suffit donc à votre cœur? — Que pourrais-je espérer davantage? -— Ah ! Madame, que n'espère-t-on pas quand on est libre! et vous avez le bonheur de l'être. —

dmilOTHECA

Que voulez-vous dire, mon amie ? — Qti'il faut partir, Madame. — Partir! — Oui, partir, ajoutât-elle avec un courage qui trahissait à peine son émotion. Tout est prévu, tout est prêt, tout, excepté votre aveu. Votre fils souffre loin de sa mère; votre tristesse trahit malgré vous les tourments de votre âme. Je vous ai obtenu un passeport; le mari d'Augustine vous accompagnera. Vous le renverrez quand vous croirez n'en avoir plus besoin; vous le garderez si des événements que je ne peux prévoir vous engagent à revenir. Ses ordres (et il les remplira) sont de ne consulter que votre volonté et d'y céder en tout. Que rien de ce qui pourrait enchaîner vos pas ne vous occupe : je le répète, tout est prévu. O ma bienfaitrice ! je n'ose m'expliquer davantage; mais la fortune de Suzette n'est que le produit de sa dot : elle vous appartient tout entière. »

Revoir mon Adolphe, le presser contre mon sein. Dieu puissant! m'avez-vous réservé tant de bonheur? Telle fut ma première pensée; mais la réflexion vint bientôt la dissiper. « Cruelle amie, dis-je à M™^ Depréval, deviez-vous tenter le cœur d'une mère? Moi, vous abandonner! le pourraisje sans ingratitude? n'êtes-vous pas aussi m.a fille? Réunir mon fils et Suzette n'est pas en mon pouvoir, et cependant j'éprouve violemment qu'il me serait impossible de vivre avec l'un sans regretter l'autre. Je souffre à Paris, je souffrirais à Londres.

DESUZETTE 101

Ne me parlez plus de ce voyage : vous me feriez mourir de l'excès de ma joie ou de Texcès de mon désespoir. Mon fils, Suzette, douleur et consolation de ma vie ! O mon Dieu ! mon Dieu ! m'écriaije en tom.bant à genoux, ayez pitié de moi! »

Je restais dans cette attitude, les mains fortement appuyées sur mon front, craignant de ne pas résister à la force des émotions qui semblaient vouloir dissoudre tout mon être. M"^*^ Depréval se promenait à grands pas dans la chambre, s' adressant différentes phrases dont les sons inarticulés frappaient mes oreilles; je ne distinguais clairement que le mot courage, plusieurs fois répété, et de longs soupirs qui me brisaient le cœur. Enfin, elle s'approcha, et, me prenant dans ses bras pour me placer sur mon siège, elle se tint longtemps debout devant moi dans un état d'immobilité absolue.

« Je comptais sur le courage de M™^ de Senneterre , dit-elle sans m'adresser directement la parole; elle est plus faible que Suzette. Il fut une époque dans ma vie où l'on exigea le sacrifice de toutes mes affections; l'honneur et la mère de celui que j'aimais me tracèrent mon devoir : mon âme fut déchirée et mon devoir accompli. Était-ce pour rejoindre un fils, un être cher à mon cœur, qu'il fallait renoncer à ceux près de qui mon enfance s'était doucement écoulée? O mon Dieu! vous seul connaissiez ce qui se passait alors en moi. Vous pleurez, Madame!... Comparez votre situation à

la mienne : tout est bonheur pour vous, tout est malheur pour moi. Affligée dans le passé, accablée du présent, je n'ai pas même de ressources dans l'avenir.

— Quel moment, Suzette, prenez-vous pour me reprocher ma conduite trop sévère envers vous !

— Des reproches ! moi ! Ah 1 Madame , vous ne le croyez pas. Vous n'avez fait que ce que vous deviez faire, et ma vie entière vous prouvera que Suzette est bien loin d'accuser sa bienfaitrice. Mais quand je vous vois balancer...

— Reproche-moi donc aussi mon amitié pour toi, cruelle enfant! m'écriai-je; reproche-moi de ne pouvoir vaincre ma reconnaissance et de céder à ce charme irrésistible qui dans mon cœur t'a confondue avec mon fils! Toi seule m'as soulagée dans l'infortune la plus amère ; sans toi je cesserais peut-être d'exister, et quand je te sais malheureuse, sans autres consolations que les caresses et les conseils d'une mère (car je suis la tienne), tu veux que je t'abandonne ! Ah ! Suzette , dans la triste situation que tu viens de me rappeler si cruellement, le devoir était d'un côté, la honte ou le bonheur de l'autre : dans ma position, le devoir, la félicité et le désespoir sont tellement partagés , que mon cœur se déchire sans pouvoir se décider. Pourquoi m'as-tu parlé de ce voyage ?

— Parce que vous n'en auriez jamais parlé, Madame , et que la gloire de vous rendre à votre

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fils adoucissait la douleur d'être séparée de ma bienfaitrice. Si j'osais approfondir mes pensées les plus secrètes, peut-être trouverais-je la récompense de ma conduite dans la certitude qu'il saura que c'est moi qui lui ai rendu sa mère. N'est-ce pas moi qui l'en ai privé? ajouta-t-elle en se jetant dans mes bras ; mais vous n'en voulez pas à Suzette : vous avez dit qu'elle était la fille de votre cœur. Suzette, l'infortunée Suzette, la fille de M°^^ de Senneterre ! et je pourrais me plaindre de ma destinée ! Ah ! je ne l'ai jamais mieux senti qu'aujourd'hui, ce n'est pas la fortune, c'est l'amitié, la vertu, qui rapprochent les distances- »

Je la tenais pressée contre mon sein, et nos larmes se confondaient, quand M. Depréval entra.

« Je vous demande pardon, me dit-il en nous regardant d'un air étonné; mais je cherchais ma femme pour lui apprendre qu'elle ne pourra se dispenser du bal auquel elle est engagée pour demain. Quoique cela me contrariât beaucoup, j'avais consenti à ce qu'elle n'y allât pas , ce qui était très-désagréable ; mais elle est si triste depuis quelques jours que je suis fort aise de trouver cette occasion de la forcer à s'amuser. N'est-il pas vrai, Madame, il faut que les jeunes femmes se dissipent?... Je ne la conçois pas, ajouta-t-il en voyant que Suzette annonçait par un mouvement de tête que le bal ne lui convenait pas; qu'est-ce qui lui manque ? Si elle veut faire remonter ses

diamants, je ne m'y oppose pas; en veut-elle de nouveaux? qu'elle en achète. Je sens bien que ma femme ne doit être éclipsée par personne : aussi, ma foi, je remarque que c'est toujours elle que l'on admire, et ça me fait honneur. Quand on a de l'argent, ne faut-il pas s'en parer? Il y a tant de gens qui n'en ont pas qu'on est trop heureux de faire voir qu'on ne leur ressemble point... Mais je vous dérange : vous pleuriez là toutes deux de si bon cœur ! . . . C'est drôle, cela, j e n'ai jamais pleuré de ma vie. Quand j'étais petit, cependant, et que par le grand froid j'allais. . . Mais il y a si longtemps ! Ah ! je devine ce qui vous afflige : c'est le grand voyage, n'est-il pas vrai ? Avouez que M""* Depréval a eu là une excellente idée. Je n'y aurais jamais pensé, moi, quoique avec certaines précautions ce soit la chose du monde la plus facile ; mais ma femme pense pour nous deux : elle a une si bonne tête !

— Et un cœur encore meilleur, Monsieur, lui dis-je. Vous avez raison d'être fier d'une pareille épouse : les diamants sont sa moindre parure.

— Ça n'y gâte rien, Madame, ça n'y gâte rien, quoique je convienne avec vous qu'elle est toujours belle. Eh bien ! qu'est-ce que vous dites du voyage ? Êtes-vous bien contente? »

Suzette ne me laissa pas répondre. <( Mon ami, dit-elle à son mari, croirais-tu que M™^ de Senneterre est assez bonne pour que le plaisir de revoir

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son fils balance dans son cœur le regret de nous quitter? J'étais si sensible aux témoignages de son amitié que, lorsque tu es entré, je ne trouvais que des larmes pour lui exprimer notre reconnaissance.

— C'est bien fait à elle de nous aimer, car nous l'aimons bien aussi. Je ne le lui dis pas, moi, parce que je sais que tu lui expliques cela mieux que moi; mais tu conviendras que je n'ai jamais mis aucun obstacle à ce que tu as désiré pour elle : au contraire, n'est-ce pas? »

Suzette ne répondit à son mari qu'en l'embrassant de tout son cœur.

« Eh 'bien ! dit-il en passant la m.ain sur ses yeux, je crois que tu vas me faire pleurer aussi. Oh! que les femmes sont donc. . . pas toutes cependant. Mais cette bonne M™^ de Senneterre, qui t'a fait apprendre à écrire , qui a mis taat d'ordre dans notre maison, depuis qu'elle y est, qu'en dépensant moitié moins nous avons l'air de gens plus comme il faut! Et puis je me rappellerai toujours de la dot : vous souvenez-vous de ça, Madame? me dit-il en riant. « Combien vous faudrait-il, monsieur Chenu (car je « ne m'appelais que Chenu) ? — Madame... (j'étais « si embarrassé! et pourtant vous n'étiez pas fîère). « — Je veux absolument que vous me le disiez.— « Dame, Madame, six cents livres (c'était beaucoup « dans ce temps-là). — Rendez-la heureuse, mon- « sieur Chenu, et comptez, dès ce moment, sur une « dot de douze cents livres. » Je m'en rapporte à

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VOUS, Madame, n'est-elle pas bien heureuse ? N'estce pas, ma petite Suzette (entre nous, je peux t'appeler Suzette), n'est-ce pas que tu es bien heureuse?

— Oui, mon ami, lui dit-elle en s'efforçant de sourire.

— Ainsi, voilà qui est convenu : M"^'' de Senneterre partira dans quatre jours, et toi tu viendras au bal demain, car je veux absolument que tu t'amuses. Vas-tu encore me refuser ?

— C'est selon, lui répondit cette femme intéressante de l'air de la plus franche gaieté. Si tu veux que j'aille au bal demain, il faut me promettre que nous conduirons M™® de Senneterre jusqu'à Anvers. Je dis nous, parce que j'exige que tu nous accompagnes. Cela nous empêchera toutes deux, ajouta-telle en me regardant, de nous livrer à une douleur vraiment au-dessus d€ nos forces.

— Et tu viendras au bal ? — Oui, mon ami. — Dans une superbe toilette? — Oui, mon ami. — Tu achèteras des diamants nouveaux? — Oui, mon ami. — Eh bien! c'est arrangé, dit-il en se frottant les mains. Aussi bien divers employés de notre compagnie sont en retard sur bien des choses, et je profiterai de l'occasion pour visiter tout cela. Par ce moyen , la société payera en grande partie les frais de mon voyage. )^ Il nous quitta l'homme le plus content du monde.

a Vous l'emportez, Suzette, lui dis-je aussitôt que nous fûmes seules. — Nous parlerons de cela

dans un moment plus tranquille, me répondit-elle. Ne faut-il pas que je pense à ma toilette de bal? » Et elle se retira dans son appartement.

Abandonnée à moi-même, j'essayai en vain de concentrer toutes mes idées sur le fils chéri que j'allais revoir : je ne pensais qu'à Suzette, dont la conduite excitait si vivement ma reconnaissance et mon admiration. Je me répétais sans cesse combien ses sentiments la mettaient au-dessus des titres et de la fortune, et je regrettais amèrement de l'avoir sacrifiée. Je sentais trop que, n'eût-elle pas conservé pour mon fils un tendre souvenir, son bonheur n'aurait pas été mieux assuré avec M. Depréval. Plus il s'efforçait de faire oublier M. Chenu, plus il le rappelait aux autres et à lui-même; sa femme intéressante, au contraire, semblait ne vouloir être toujours Suzette que pour s'élever plus aisément au-dessus d'elle-même. Je me persuadai qu'elle cherchait à rompre avec tout ce qui la contraignait à s'occuper sans cesse de son premier amour, et la manière noble et courageuse dont elle accomplissait ce devoir m'imposait l'obligation de lui cacher mes regrets de la quitter, ma joie d'aller embrasser mon fils.

Ne voulant pas me priver du plaisir de la voir aussi souvent que cela me serait possible pendant le peu de jours que nous devions passer ensemble, évitant avec une prudence dont elle me donnait l'exemple les occasions de nous trouver tête à tête.

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contre mon habitude, j'étais plus volontiers dans son appartement que dans le mien. J'assistai à cette toilette promise à son époux pour prix de sa complaisance. Quelle richesse dans ses ajustements ! mais surtout quelle noble élégance dans la manière de les placer ! La coquetterie la plus exercée est bornée dans ses ressources : le goût , chez une femme jeune et sensible, n'a véritablement pas de bornes. M"^^ Depréval était ravissante , et toute autre que moi aurait pu croire qu'elle jouissait d'un plaisir si naturel à son âge, et surtout à son sexe. Quand ses femmes furent sorties, elle me tendit la main.

(( Vous me regardez de l'œil d'une mère, me dit-elle; mais si l'envie que je vais inspirer pouvait lire dans le fond de mon cœur, elle obtiendrait un bien grand triomphe. Quel pénible effort ! le sourire sur les lèvres et la mort dans le cœur! Voilà cependant presque toujours le partage de cette opulence qui fait des ennemis de ceux qu'elle humilie sans contribuer à la félicité de ceux qui l'étaient! Ah ! si jamais je peux suivre mes goûts, c'est dans une douce médiocrité que je chercherai, non le bonheur (j'y ai renoncé), mais la tranquillité et la jouissance de moi-même. Combien d'infortunés qui n'ont pas mérité leur sort vivraient du prix d'un luxe qui m'assomme !... » M. Chenu entra accompagné de deux jeunes gens, et rompit à propos notre entretien.

L'instant de mon départ arriva. Augustine me fit les plus tendres adieux, et trouva dans la certitude de rester auprès de M^'^ Depréval un adoucissement au chagrin que son amitié lui faisait éprouver en se séparant de moi. Le même motif me rendait aussi cette séparation moins pénible. Le mari de cette excellente créature courait devant notre voiture. M. Depréval soutenait seul la conversation : sa femme et moi, nous ne pouvions que nous regarder, cacher nos larmes et faire des vœux pour que les événements nous permissent un jour de nous réunir. Enfin, je m'embarquai avec le mari d'Augustine.

Je ne tenterai pas de rappeler ce que je souffris alors : il est des situations au-dessus des expressions connues. Heureux ceux qui n'ont pas éprouvé les terribles sensations qui déchirent le cœur lorsqu'un vaisseau, poussé par les vents, nous éloigne impérieusement de nos amis au mojnent où nos caresses vont encore se confondre avec les leurs ! On croit les presser pour la dernière fois contre son sein, et l'on n'embrasse que le vide, image effrayante de l'avenir qui s'ouvre devant nous. Pauvre Suzette ! toi seule m'occupais alors; mais il était écrit que, de près eu de loin, tu déciderais de toutes les impressions de mon âme. A peine fus-je placée dans le vaisseau que le mari d'Augustine me remit un paquet cacheté : M™® Depréval lui avait ordonné de ne me le rendre

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qu'au moment où les éléments nous auraient séparées. Je l'ouvris, et je vis une boîte dont la richesse aurait fixé mon attention si elle n'eût été absorbée par le portrait de cette amie chérie, non telle que je venais de la quitter, mais sous ses habits villageois, symbole de la pureté qu'elle avait conservée dans l'opulence. Je l'ouvris, et je m'aperçus que ce présent n'était qu'une nouvelle invention de sa reconnaissance. En effet, la boîte contenait plusieurs billets de banque et ce peu de mots écrits de sa main : La dot et le cœur de Suzette.

J'arrivai à Londres sans le moindre accident, et je revis enfin cet Adolphe tant désiré. En le serrant dans mes bras, j'oubliai tous mes malheurs. Combien je le trouvai changé ! quelle teinte de tristesse les événements avaient empreinte sur ce visage autrefois l'image vivante de la gaieté et de la douceur ! mais aussi combien son caractère, si heureusement disposé par la nature et l'éducation, avait acquis de raison et d'énergie ! S'il est vrai que les Français soient le peuple le plus léger que l'on connaisse, il n'est pas moins vrai qu'il est le seul aussi que l'infortune ne puisse atteindre sans déployer en lui des qualités qui forcent l'admiration même de ses ennemis. A vingt-six ans, mon fils était un homme dont tous les gouvernements se seraient honorés, et que toute autre qu'une mère n'eût pu aimer sans être fière de son amour. Aux marques d'amitié que je reçus de la famille de

M. Birton, il me fut aisé de m'apercevoir combien mon fils en était chéri.

Quand je fus retirée dans mon appartement, je ne pus m'empêcher de réfléchir sur le danger d'entretenir Adolphe de cette Suzette qui , dans les premiers élans de sa vie, avait à jamais décidé de son sort; mais je sentais qu'il me serait impossible de parler de moi sans lui parler de mon amie; je sentais plus vivement encore le besoin d'exprimer ma reconnaissance. L'image de Suzette était gravée dans mon cœur, son nom était à chaque instant sur mes lèvres : me taire devenait un effort dont je me sentais incapable. J'aurais cru être ingrate en cachant le nom de ma bienfaitrice. Je m'accusais dans ma conduite passée en la nommant; mais la vérité était le seul parti compatible avec la justice et mes sentiments : ce fut aussi celui que j'adoptai.

Ainsi que je l'avais prévu , mon fils vint à mon réveil : il était pressé du désir si naturel de connaître ce qui avait rapport à sa mère. Je ne lui cachai rien de mes malheurs, mais je ne lui parlai de ma bienfaitrice que sous le nom de M"'*' Depréval. Avec quelle sensibilité il appelait les bénédictions du Ciel sur cette femme qui l'avait remplacé près de moi tandis qu'il gémissait au loin sur les suites d'une passion si malheureuse ! « Ah ! ma mère, si je peux jamais voir M™® Depréval, c'est à genoux que je la remercierai d'avoir adouci les malheurs dans lesquels votre fils vous a en-

traînée. Tant de bonté, tant de grandeur d'âme, unies, dites-vous, à la beauté la plus parfaite! Si cette femme n'est pas heureuse, pour qui donc la divinité a-t-elle réservé le bonheur ? — On aime, lui répondis-je, à fixer ses idées sur ceux que l'on n'a jamais vus et dont on entend souvent parler... Comme il me serait cruel de ne pouvoir vous entretenir de mon amie, considérez son portrait, mon fils , et dites-moi franchement si ma conversation ne troublera pas votre tranquillité. » Je lui présentai ma boîte.

Il examina le portrait de Suzette, et, me regardant ensuite avec des yeux qui me firent trembler de l'épreuve que je venais de tenter, il s'écria : « Malheureux ! son image te suivra donc partout ! . . . Ah ! Madame, deviez-vous déchirer le cœur de votre fils! ajouta-t-il après un long silence pendant lequel il n'avait cessé de considérer le portrait ; voilà bien tous les traits de l'infortunée qui m'a séparée de ma mère! Mais qu'ont-ils de commun avec celle qui me l'a rendue? — M'^^ Depréval, lui dis-je, ma bienfaitrice, celle qui vous a éloigné de moi, celle qui m'a rapprochée de vous, cette femme enfin qui m'a fait connaître ce qu'il y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, c'est... Suzette. Répondez-moi, mon fils, me sera-t-il défendu d'en parler?

— Je vous entends, ma mère, et j'ose vous jurer que jamais mon amour n'imposera silence à votre

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reconnaissance. Bonne Suzette ! excellente Suzette ! mon cœur t'avait devinée, et ta conduite a justifié jusqu'aux écarts de la mienne. Nous en parlerons souvent, toujours : la joie ne peut faire de mal à votre fils. Suzette, bienfaitrice de ma mère, n'est plus une femme pour moi : c'est une divinité dont je peux entendre prononcer le nom sans danger, mais non sans plaisir. Il est un terme où l'amour se suffit à lui-même, et je crois l'avoir atteint. Bonne Suzette, tu n'es pas si heureuse que moi! ajoutat-il en soupirant; tu es séparée de ma mère, et tu n'es plus libre ! »

Depuis ce moment, Adolphe ne me parla plus de son amour; mais chaque jour il me pressait de lui répéter quelques circonstances du temps que j'avais passé chez M™^ Depréval. Les plus petits détails se gravaient dans sa mémoire, et quelquefois il me les racontait à son tour. Jamais nos conversations ne finissaient sans que je lui entendisse répéter : « Pauvre Suzette ! elle n'est pas heureuse ; c'est tout ce qui m'afflige. ))

Je pensai bientôt à renvoyer le mari d'Augustine, qui ne m'était d'aucune utihté, et que d'ailleurs je ne voulais pas tenir éloigné de sa femme et de la place que M. Depréval lui avait donnée. Mon fils le récompensa de son zèle, et je le chargeai de la lettre suivante pour mon amie ;

M™® DE Senneterre a M™^ Depréval.

Je suis arrivée, ma chère fille, sans aucun accident. Mon voyage a été bien triste, vous le croirez sans peine, vous dont le cœur est toujours d'accord avec le mien. X avais pour consolation l'espoir de rejoindre mon fils; vous, mon amie, vous aurez trouvé le soulagement de notre séparation dans cette âme sensible et généreuse qui vous élève au-dessus de ce qui vous est personnel, quand vous avez des devoirs à remplir ou des bienfaits à répandre. Je vous renvoie la dot de Suzette, dont je peux me passer, ainsi que vous en conviendrez vous-même ; mais je garderai toute ma vie son cœur et son portrait.

Au plaisir que j'éprouve en le considérant, je jouis d'avance de celui qu'aura ma fille en recevant le mien : c'est celui que je donnai à M. de Senneterre la veille de mon mariage. Si dans l'éternité ou il repose il peut connaître tous les motifs qui me portent à vous l'offrir, j'ose affirmer, ma chère fille, qu'il applaudira à cette action. Le tem.ps et les chagrins ont altéré sa ressemblance, mais le temps, les malheurs ou l'opulence ne vous empêcheront pas de dire, en le regardant : ((.Toujours, toujours ma mère,)) comme je répéterai jusqu'à mon dernier soupir, en fixant le vôtre : « Toujours, toujours Suzette. d J'ai retrouvé mon fils, et je me contenterai de vous

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dire que tout ce qui peut justifier l'aniour -propre^ si naturel quand on parle de ses enfants^ est réuni en lui. Sa santé est très-bonne ; la joie de me revoir et de connaître la situation heureuse de ma bienfaitrice a diminué en partie cette mélancolie dont on m'avait parlé, et qui m'avait singulièrement frappée le premier jour de mon arrivée.

Sans approcher de l'opulence pour laquelle il était né, et qui si rarement influe sur le bonheur, il jouit d'une honnête aisance. Mon frère, qui est mort d'une manière si terrible à Saint-Domingue , avait cinquante mille écus placés chez un négociant de Philadelphie, correspondant et associé de M. Birton, chez lequel nous demeurons. C'est lui qui a adressé mon fils à cette famille respectable, quand il a désiré se rapprocher de la France dans l'espoir de trouver plus facilement l'occasion de savoir des nouvelles de sa mère. Mon fils était encore mineur, et d'ailleurs ces fonds m'appartenaient; mais heureusement les lois de ce pays à l'égard des émJgrés français per^ mettent à ceux qui y résident de jouir par anticipation, sans autre condition que celle de rendre les fonds au premier possesseur, s'il se présente, et sous le sernient, prononcé sur l'Evangile, de ne pas faire sertir de Vargent du royaume. Ainsi, Adolphe était à l'abri du besoin, et la somme principale, restée dans le commerce de M. Birton, a progressivement augmenté. Vous voyez, ma chère amie, que le Ciel a exaucé les prières que je lui adressais pour mon fils.

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Ah! sans doute, il écoutait aussi les vœux qu'Adolphe formait pour sa mère, quand, sans le savoir, je dirigeai mes pas vers votre demeure.

Il est probable que mon fis n'a jamais pensé à contracter aucun engagement avec miss Anna Birton, qui effectivement est aussi belle qu'on nous l'avait dépeinte, car, depuis mon arrivée, il me presse de quitter Londres, dont la vie n'aurait rien d'agréable pour nioi, et d'acheter un petit bien où je pourrai vivre doucement au milieu de toutes mes anciennes habitudes. Vous m'avez prouvé, Suzette, que la bienfaisance est la plus belle des vertus, et que les bons cœurs trouvent toujours des motifs pour ne s'en corriger jamais II est certain que la campagne me plaira beaucoup : j'en ai pour garant le plaisir qu'Adolphe se promet en y vivant avec moi, et nous allons sérieusement penser à cette affaire. Si les circonstances permettent un jour [et il faut l'espérer) que M^^ Depréval vienne m'y rendre visite, je jouirai de tout le bonheur que mon cœur ne cessera de désirer jusqu'à cette époque.

Bonjour, ma véritable amie; ne négligez aucune occasion qui vous permettra de me donner de vos nouvelles. Votre mère vous bénit, vous embrasse et vous recommande l'exercice des vertus qui vous sont si faciles.

P. S. Mon fils voulait ajouter quelques mots à ma lettre : j'ai cru plus honnête qu'il s adressât à

votre époux, je renferme la lettre qu'il lui adresse dans la mienne.

Adolphe de Senneterre a M. Depréval.

Monsieur, daignez recevoir mes remercîments bien sincères des bons offices que vous avez rendus à ma mère. L'expression manque à ma reconnaissance, mais je sens vivement qu'elle ne finira qu'avec ma vie. Soyez, je vous prie, auprès de votre épouse, l'interprète de mes sentiments. Ce que M^^ de Senneterre m'a dit de ses vertus, de sa sensibilité, m'a rappelé que, dès son enfance, j'avais deviné toutes les qualités qu elle posséderait un jour. Lorsque tout a changé autour de soi, on est trop heureux de retrouver dans ses souvenirs quelque chose qui nous ramène à notre ancienne existence; et qui peut me la faire envisager sous un rapport plus conforme à la situation de mon cœur que l'amitié qui lie aujourd'hui M'"^ Depréval et ma mère? J'ai V honneur d'être. Monsieur, etc.

M. Birton mit tant de zèle à nous obliger que, cinq semaines après mon arrivée en Angleterre, je terminai l'acquisition d'une terre telle que je la désirais dans ma situation et avec la somme dont je pouvais disposer. Elle n'était qu'à vingt milles de Londres. Nous nous y rendîmes de suite, mon fils et moi, afin d'être à même d'y recevoir la

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famille de cet honnête négociant, qui se faisait un plaisir de nous prouver, par cette visite, l'intention bien marquée de continuer la liaison formée entre eux et nous.

Lorsque M. Birton arriva, il me remit une lettre qu'il avait reçue depuis mon départ. Elle était de Suzette. Je saisis le premier instant où il me fut possible de me retirer pour la lire, pressée de jouir à la fois du plaisir d'être au milieu de mes nouveaux amis et de m'entretenir un moment avec celle que j'avais laissée en France. Que devins-je en apprenant les nouvelles suivantes!

J^me DePRÉVAL A M"^^ DE SeNNETERRE.

MadamCj que je me plaindrais aujourd'hui d'être séparée de vous, si le bonheur dont vous jouissez n'imposait silence à mes regrets ! Jamais Suzette n'eut autant besoin de vos conseils et de vos consolations. M. Depréval n'est plus : un accident terrible m'a ravi un époux que je devais aimer, puisqu'il a fait mon bonheur autant qu'il a dépendu de lui. Mes pleurs sont sincères, vous le croirez. Madame, vous qui avez été témoin de ses bontés pour moi; vous le croirez quand vous connaîtrez la manière dont il a péri.

A peine étions-nous de retour à Paris que M. Depréval, frappé de la tristesse qui me consumait et

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que tous mes efforts ne pouvaient lui cacher^ crut qu'une fête dont je serais Vobjet deviendrait pour moi un sujet de dissipation. Il m^avait forcée à me montrer dans un si grand nombre de bcds cet hiver^ qu'il nous devenait indispensable de rassembler une fois, dans notre maison, ceux chez qui nous avions été reçus. Je respectais son motif, et vous savez d'ailleurs que mon habitude fut toujours de ne pas m'opposer à ses jouissances. Les préparatifs de cette fête furent pour lui une occupation délicieuse : il mettait de l'amour-propre à surpasser tout ce qu'il avait vu.

Après avoir fait abattre et reconstruire pour décorer une salle telle qu'il la désirait, après avoir présidé à tous les travaux, il examinait son ouvrage, il en jouissait. Le mari d'Augustine venait d'arriver et m'avait remis le paquet dont vous l'aviez chargé pour moi. O ma mère ! de combien de baisers je couvris ces caractères sacrés! avec quelle ardeur je me promis de me rendre toujours digne d'une amitié si honorable pour votre fille infortunée! Pressée de remettre à M. Depréval la lettre de votre fils, je cours à son cabinet. On me dit qu'il est dans le salon avec quelques ouvriers; j'y passe, et, l'embrassant dans toute la joie de mon cœur, je lui présente l'écrit qui lui était destiné. Pendant que je le lui lisais, un lustre que l'on arrangeait et sous lequel il était placé tombe. M. Depréval est renversé. Un morceau de cristal entra si profondément dans sa tête qu'il perdit aussitôt

connaissance. Noyé dans son sang, je le fais transporter sur son lit ; ses douleurs lui arrachaient des cris aigus qui me déchiraient l'àme. Les chirurgiens appelés n'osent donner aucun espoir avant l'opération, et c'est pendant l'opération même, au milieu de tourments inouïs, que mon époux expire.

Seule au monde, sans parents, avec beaucoup trop de connaissances et pas un ami; atterrée par cette mort subite et violente, je gémissais dans mon appartement, quand Augustine eut le courage de m'apprendre toute Vhorreur de ma situation. Depuis notre séjour à Paris, M. Depréval avait perdu l'habitude de me confier ses affaires, ses associés lui ayant persuadé que rien n'était plus ridicule. Forcée d'examiner ses papiers, de me faire rendre compte par les commis, je me suis bientôt convaincue que cette opulence fastueuse n'avait aucun fondement solide. Une grande circulation d'argent rendait faciles de grandes dépenses. On lui doit beaucoup, mais, consultant plus sa vanité que tout autre sentiment lorsqu'il prêtait, la plupart des billets n'ont aucune valeur réelle. Il doit aussi de son côté, et, comme il y a eu de fortes parties mises à l'arriéré par le gouvernement, rien n'est plus difficile que de terminer de pareils comptes dès l'instant que M. Depréval cesse de pouvoir continuer les mêmes opérations. Ajoutez les prétentions de sa famille^ dont plusieurs membres se sont déjà installés dans ma maison et me regardent comme la ruine de leurs prétentions ou l'obstacle à

leur rapacité j et vous aurez à peu près Vidée de ma situation.

Toutes nies connaissances disparaissent. Je nen suis ni surprise ni affligée : si j'eusse été libre de mes actions, je les aurais prévenues dans cette désertion, qui n'est indécente que par le moment qu'elles choisissent. Je sais que, pour se disculper de la bassesse de leur conduite envers moi, elles m'accusent d'avoir ruiné mon époux par mon luxe et ma coquetterie. Mais j'ai appris de vous, ma mère, qu'il n'y a de vrai juge que notre conscience, et la mienne est tranquille. Ah ! si vous étiez encore avec moi, je ne balcmcerais pas à faire un abandon total de mes droits aux héritiers de M. Depréval , car je suis persuadée que ses affaires arrangées laisseront encore un actif assez considérable. Mes diamants seuls suffiraient pour nous faire vivre dans cette médiocrité après laquelle j'ai toujours soupiré. Conseillez-moi... Que dois-je faire? que deviendrai-je , seule, absolument seule au monde, ci mon âge ? O ma mère ! vous plaindrez votre Suzette ; votre amitié est l'unique bien qu'elle désire, le seul aussi que les événements ne pourront jamais lui enlever.

Je ne le cacherai pas à celle qui a l'habitude de connaître mes plus secrètes pensées, bien des fois je me sens prête à céder au découragement ; mais quand je fixe les yeux sur votre portrait, que je me rappelle ce que vous avez été et la résignation avec laquelle vous avez supporté les coups du sort^ je retrouve un

peu de courage. Seule dans le monde, cependant ! Madame j cette idée est affreuse! Ah! si votre fils €Ût épousé miss Anna Birton , j'aurais du moins l'espoir que vos bras me seraient ouverts. Il n'y faut pas penser j je ne le sens que trop.

Quand je revins vers la société que j'avais chez moi, je fis tous mes efforts pour cacher le chagrin que m'avait donné la lettre de Suzette. C'est à l'œil de mon fils surtout que je voulais faire illusion. Il n'ignorait pas que j'avais reçu des nouvelles de France , et la curiosité qui perçait dans ses regards augmentait l'embarras de ma position. « Elle se porte bien, m'empressai-je de lui dire en lui serrant la main; ce soir, venez me trouver dans mon appartement, et je vous donnerai de plus grands détails. » Ce peu de mots suffirent pour le calmer, et nous pûmes nous livrer entièrement à la satisfaction de posséder la famille de M. Birton. Elle n'attendait pas de nous des éclats de gaieté, mais cette amitié douce et sensible qui n'appartient qu'au cœur, et que n'excluaient pas les diverses sensations que la lettre de Suzette avait fait naître en moi.

« Mon fils, dis-je à Adolphe aussitôt que nous fûmes sans témoins, voici les nouvelles que j'ai reçues... Lisez-les, et dites-moi sans détour l'effet qu'elles produiront sur vous. Pour vous engager à la confiance, je vous avouerai que, quels que

soient vos projets, je les approuve d'avance. Je sais ce qu'il m'en a coûté pour avoir voulu être plus sage que vous : je me contenterai désormais de vous donner des conseils , si vous les réclamez ; mais jamais je ne prendrai sur moi de décider votre conduite. »

Je lui remis alors la lettre de M™^ Depréval. Je le considérais avec attention pendant qu'il la lisait; mais sa physionomie changeait si souvent, tant de sentiments s'y peignaient successivement et souvent à la fois, qu'il m'était impossible de distinguer lequel dominait en lui. Il garda quelque temps le silence, et recommença de nouveau à lire la lettre entière , mais avec le plus grand calme.

«Vous m'avez promis. Madame, de ne vous opposer en rien à mes volontés : eh bien! dans la malheureuse situation où se trouve votre fille , il n'est qu'un parti à prendre. Écrivez-lui, ma mère; pressez-la de venir vous joindre, et chargez-moi de porter votre lettre.

— Vous, Adolphe? m'écriai-je. — Elle est seule au monde, Madame, et il n'y a que l'un de nous qui puisse voler à son secours. — Et le danger pour vous de rentrer en France ? — Si je ne considérais que moi, je le braverais sans effroi; mais je n'oublie pas ce que je dois à ma mère, et j'ose vous répondre que les dangers sont bien faibles auprès des motifs qui me déterminent. A cet égard, je consens à m'en rapporter à

M. Birton : nous le consulterons, si vous le désirez. — Tout ce que vous voudrez, mon fils, je le répète encore; mais croyez-vous que Suzette consente à vous suivre? — Elle ne m'aime donc plus, Madame ? Plusieurs fois vos discours m'avaient fait soupçonner le contraire. » Je gardai le silence. « Eh bien! ajouta-t-il , quand elle aurait cessé de m'aimer, serait-ce une raison pour moi de changer de résolution? Ne dois-je pas mon existence entière à la bienfaitrice de ma mère, à celle qui me l'a conservée , qui a fait plus, qui me l'a rendue? Si j'étais marié, dit-elle, elle viendrait se jeter dans vos bras .. J'en fais ici le serment, s'il fallait ce sacrifice à son bonheur et au vôtre, je n'hésiterais pas un seul instant.

— Embrassez-moi, mon fils; vos sentiments font la gloire et la félicité de votre mère. Ah! je l'avoue avec joie, Suzette et vous étiez nés l'un pour l'autre. Doués de la même sensibilité, capables tous les deux de sacrifier à vos devoirs la passion la plus vive à votre âge, j'ose espérer que votre réunion ne trouvera pas d'obstacles. Mais quelle nécessité de vous exposer à de nouveaux orages? Suzette viendra, n'en doutez nullement : une lettre de sa mère suffira.

— Le crojez-vous, Madame, vous qui la connaissez? Une lettre peut se perdre; mais quand elle arriverait assez vite pour empêcher que votre fille ne succombât à cette solitude qui fait son déses-

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poir, ne tremblez-vous pas que l'excès de sa délicatesse ne l'égaré? Elle craindra de ne devoir votre approbation qu'à mes larmes; elle se croira généreuse en renonçant au bonheur; elle prolongera notre incertitude et ses tourments. Quel que soit l'abandon où elle est plongée, ah! qu'une femme aussi sensible que Suzette aura d'efforts à faire avant de se décider à venir au-devant d'un époux, si vous prononcez ce nom ; et, si vous ne le prononcez pas, n'est-il pas de son devoir de s'éloigner plus que jamais de votre fils? Dans sa position, que de bienséances à respecter! Elles sont des obligations pour les cœurs délicats. Qui peut les vaincre, si ce n'est l'amour ? qui plaidera devant Suzette sa propre cause, si ce n'est moi? Mais je compte à peine sur l'amour : ce qui la décidera, ma mère, ce qui seul en effet pourra vaincre tous les obstacles, c'est l'apparence du danger auquel je m'exposerai pour elle. Elle me suivra dans la crainte de vous ravir encore une fois votre fils.

— Adolphe, Adolphe, je le vois trop, il n'est qu'un sentiment auquel rien ne soit impossible : c'est l'amour. Mettez sans hésiter au nombre des motifs qui vous entraînent le plaisir de la revoir plus tôt, de jouir des émotions que lui inspirera votre vue, de goûter enfin dans toute son étendue le bonheur d'être aimé.

— Eh bien! ma mère, si votre fils aspirait à tant de félicité, le blâmeriez-vous ? — Non, mon ami.

Nous consulterons M. Birton, et je vous promets de m'en rapporter à lui.»

Il m'embrassa, et je restai trop occupée de sa joie, de son espoir et de mes craintes, pour pouvoir me livrer au sommeil. Autant que lui je désirais posséder Suzette ; je sentais depuis longtemps que notre bonheur mutuel était dans cette réunion. Elle seule pouvait exercer et satisfaire cette profonde sensibilité qui avait toujours fait le principal caractère d'Adolphe; j'avais assez lu dans le cœur de Suzette pour être persuadée que lui seul devait la rendre heureuse , et sans elle ou sans mon fils mon existence n'était réellement pas complète. Cette disposition ne me calmait pas sur le projet du voyage, mais elle m'ôtait la force de m'y opposer. D'ailleurs, parmi les motifs que l'amour avait suggérés à Adolphe, il y en avait plusieurs qui me paraissaient aussi plausibles qu'à lui. J'avais promis de m'en rapporter à M. Birton; j'attendis avec inquiétude ce qu'il déciderait.

Le lendemain, de bonne heure, mon fils l'amena dans mon appartement. Il lui avait déjà fait confidence de son voyage, et ne lui avait rien caché des raisons qui le déterminaient à l'entreprendre. M. Birton me demanda si j'avais quelques motifs particuliers d'appuyer ce projet: «Car, ajouta-t-il, jusqu'à présent je ne vois encore aucune nécessité de vous séparer de nouveau, et je ne l'ai pas caché à votre fils. Quand on me consulte, moi, je crois

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que c'est pour avoir mon avis, et je le donne. Je conviens que tous les sentiments qui font le charme de la vie, la reconnaissance surtout, se trouvent d'accord dans le désir que vous avez de posséder promptement M™° Depréval; mais tout cela peut s'arranger par lettres, et je vous promets que les moyens que j'emploierai pour les faire parvenir sûrement ne vous laisseront aucune inquiétude à cet égard... Mon ami, dit-il en s'adressant à Adolphe, je vous le répète, vous ne seriez d'aucune utilité à M™® Depréval pour ses affaires; au contraire, le danger auquel elle vous verrait exposé nuirait à la tranquillité dont elle a besoin pour les terminer d'une manière ou d'une autre. Sans doute, la solitude dans laquelle elle se trouve est triste; mais vous n'espérez pas qu'elle fera d'abord de vous sa société intime, et je soutiens que l'espoir, la certitude de venir se réfugier dans le sein de M^^ de Senneterre, suffira seule pour calmer ses esprits. Vous devez ménager sa délicatesse et penser à votre mère. Aujourd'hui, je le crois, vous pourriez sans danger parcourir la France; mais qui vous répond que demain, dans huit jours, il vous serait possible d'en sortir ? Vos diables de Français. . . — Monsieur Birtoni... s'écria mon fils. — Oui, oui, je sais que vous n'aimez pas que l'on dise du mal de votre patrie, et vous avez raison. Allons, ne nous occupons que de votre mère. Songez-vous à tout ce que l'incertitude aurait de cruel pour elle, pour

ma famille, pour moi, Monsieur, qui ai pour vous l'amitié d'un père? Si j'en avais l'autorité, vous ne partiriez pas. Le souvenir du passé me donnerait la force de vous résister, et M™^ de Senneterre sera de mon avis.

— Monsieur, répondis-je quand je vis qu'Adolphe gardait le silence, je n'ose, en vérité, avoir une volonté. Le souvenir du passé, que vous réclamez avec raison, est cependant ce qui m'ôte le courage. . . J e sens trop vivement ce que je souffrirais en sachant mon fils exposé à la vengeance des lois qui le proscrivent; mais Je sens également que s'il perdait encore une fois, par ma faute, l'occasion d'être heureux, sa douleur me conduirait au tombeau.

— Eh bien ! Madame, qu'il accorde les premiers jours à sa mère, à la prudence, à ses amis; qu'il se contente d'aller attendre M™^ Depréval au port neutre où elle peut s'embarquer, et abandonnons à cette femme, dont l'amitié et le courage vous sont connus, le soin de la conduite qu'il tiendra. »

Cet avis était trop sage pour qu'Adolphe pût se défendre de l'adopter; il me convenait beaucoup aussi. Je pouvais, sans crainte, confier à Suzette le soin de mon bonheur et les jours de mon fils. Ce fut donc à ce dernier parti que nous nous arrêtâmes. M. Birton devait retourner le lendemain à Londres avec sa famille. Je remis à Adolphe, qui les accompagna, la lettre suivante, et mes pleurs, à l'instant de son départ, lui apprirent mieux que mes discours

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n'auraient pu le faire combien ma destinée était liée à la sienne.

M°^® DE Senneterre a M"^^ Depréval.

Comment ma file chérie peut-elle se croire seule au monde? Ai-je donc cessé d'exister, et faut-il que mon fils soit malheureux pour que Suzette trouve un asile auprès de sa mère? Ah! mon amie, j'ai si souvent regretté de m'étre opposée a un mariage qui seul pouvait faire le bonheur de deux êtres en qui reposent toutes mes affections, que vous ne mepunirezpas à votre tour par un refus. N'ai-je pas assez souffert par le départ d'Adolphe, par les larmes que vous me dérobiez, et dont il ni'était si facile de deviner la cause?

Mon amie, j'ai lu dans votre cœur, et c'est sur lui seul que je compte aujourd'hui. Vous n'avez encore vécu que pour remplir des devoirs sacrés et pénibles : le temps est venu où ils seront tous d'accord avec votre bonheur. Venez, mon amie, venez recevoir au pied des autels un nom que depuis longtemps ma reconnaissance vous a donné. Nous ne demandons pas dt fortune, nous ne voulons que Suzette. Je sens^ ma chère fille, combien votre délicatesse aura à souffrir ; je sais que c'est moi qui devrais aller au-devant de vous; mais il est des situations {et c'est la mienne)

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devant lesquelles toutes les convenances de société disparaissent invinciblement.

Suzette, c'est à genoux que votre mère vous demande le bonheur de son fils. La refuser ez-vous quand vous saurez que ce fils, qui n'a jamais cessé de vous aimer, qui adore en vous celle qui m'a sauvée de l'humiliation, est décidé, si vous balancez un moment, à aller lui-même réclamer votre main au péril de sa vie? Eh bien! ce projet, qui vous fera frémir, a reçu mon consentement , tant il est vrai que la mort nous paraît à l'un et à Vautre préférable à la douleur de vivre sans vous. Bonjour, mon amie. C'est Adolphe qui se charge de vous faire passer la prière de votre mère.

P. S. Comme votre modestie pourrait vous faire craindre de ne devoir ma démarche qu'à l'amour de mon fils et à ma reconnaissance, je vous dirai que nous avons consulté M. Birîon, pour lequel nous n'avons rien de caché depuis votre veuvage. Cet homme respectable assure que, fut-il pair d'Angleterre, s'il rencontrait une seconde Suzette, il la préférerait à qui que ce fût pour son fils... mais qu'il n'y en a pas deux. Ce sont ses expressions.

Adolphe a M™^ Depréval.

Madame, la lettre de ma mère vous apprendra qu'elle et M. Birton m'ont seuls empêché de braver

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tous les dangers pour aller tomber à vos genoux. Je ne sais quel espoir m'animait à l'instant ou j'en formais le projet; mais, en approchant de vous pour apprendre plus tôt la décision de mon sort, l'espérance s'est évanouie. Comment croirai-je^ en effet, que celle que j'ai abandonnée, que j'ai laissé sacrifier, puisse se fier à mon amour et veuille unir sa destinée à la mienne^ Vous rappellerez-vous, Suzette [pardonnezmoi ce nom, qui m'est si cher), que jamais unseulde vos regards ne m'a laissé deviner si vous étiez sensible à la passion du mcdheureux Adolphe^ Ah! si j'avais eu le bonheur de vous attendrir, si mon cœur avide eût pu concevoir la moindre espérance, si un aveu de Suzette eût enchaîné mes pas, je puis le jurer par tous les tourments que j'ai endurés depuis mon fatal départ, aucune considération n'aurait pu rompre ce que l'amour aurait uni. Mais vous ne connaissez pas ce sentiment impérieux qui embrase l'âme, maîtrise toutes les pensées, et, attachant l'existence entière à celle d'un objet adoré, décide du bonheur ou du malheur de la vie ! Vous n'avez jamais aimé, Suzette; je me le suis répété mille fois depuis notre séparation. Le Ciel semble vous avoir fait naître pour les vertus, pour l'amitié, mais non pour partager l'amour que vous inspirez. Qu.eUe sera donc ma destinée^ que deviendrai-je? que deviendra ma mère, si vous nous abandonnez? Je n'ose fixer mes pensées sur l'avenir.

Mais puis-je vous entretenir de moi quand votre

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situation j vos malheurs, devraient seuls m'occupera Ma mère vous offre un asile; l'amitié qui vous unit ne vous laisserait pas balancer un instant à V accepter, si elle était seule ou si j'étais... Suzette, je n'ose achever cette phrase que vous avez froidement tracée dans votre dernière lettre. Moi marié! Ah! lorsque les obstacles m'interdisaient jusqu'à l'espérance, j'avais fait le serment de ne jamais lier nia destinée à celle d'une autre femme. Mes souvenirs suffisaient seuls au bonheur et au malheur du reste de ma vie. Cependant, Madame, si ma présence devait nuire à la félicité que vous vous promettez auprès de ma mère, parlez. .. Pourvu que vous soyez heureuse, il n'est pas de sacrifice au-dessus de mes forces. Vous, Suzeite, vous seule, voilà ce qui m'occupe , ce qui m'a occupé et m'occupera jusqu'à mon dernier soupir. Que ne puis-je vous exprimer la pureté de mes sentiments! J'ose croire que vous en seriez attendrie. Etait-ce moi que je plaignais depuis notre séparation ? était-ce sur mon bonheur que je tremblais^ Oh! non, mon sort était accompli. Mais je connaissais la délicatesse de Suzeite, et je gémissais de la crainte qu'un mariage dans lequel elle n'avait pas été consultée... Affreux souvenir! Madame, ayez pitié de moi... J'attends vos ordres, j'attends avec autant d'inquiétude que d'effroi l'arrêt que vous prononcerez. Suzette, Suzette, il s'agit de la vie du malheureux Adolphe,

J'étais restée seule à la campagne, ayant refusé

l'offre que M. Birton m'avait faite de laisser auprès de moi celle de ses filles dont la société me conviendrait le mieux. Il est des situations dans lesquelles la solitude apporte moins d'ennui que des distractions auxquelles il faut se prêter par complaisance, et qui cependant ne produisent nul effet sur les pensées qui vous occupent sans cesse. Plus j'approchais du bonheur, plus je considérais avec crainte toutes les chances qui pouvaient le retarder ou peut-être le renverser pour toujours. Mon fils m'avait écrit pour m'apprendre que son voyage avait été rapide. Je comptais les jours avec inquiétude. Je le vis bientôt revenjr , et revenir sans Suzette. Il me serait impossible d'exprimer l'effet que son retour fit sur moi. Il s'en aperçut, et s'empressa de me rassurer en me disant qu'il avait obéi aux ordres de M"^^ Depréval. En même temps il me remit les deux lettres suivantes :

j^me Depréval a M. de Senneterre.

Monsieur, j'ai reçu la lettre de madame votre mère, et je m'empresse d'y répondre. Je vous l'envoie sans être cachetée, afin que vous ne puissiez pas m'accuser de garder le silence sur la vôtre. Vous n'avez pu oublier depuis combien peu de temps j'ai perdu un époux dont les bontés m'ont souvent consolée dans les malheurs inséparables de la vie. Si

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j'ai sur vous autant d'empire que vous le dites, vous ne me refuserez pas de porter vous-même cette lettre à ma bienfaitrice. Croyez, Monsieur, que votre projet de venir en France m'a vivement émue, et que je ne me consolerais jamais de vous exposer à un danger dont mon cœur fréniit à chaque instant.

La MEME A M'"'^ DE SeNNETERRE.

Est-ce vous, ma mère, qui me demandez à genoux de faire le bonheur de votre fils, d'aller vivre toujours, toujours avec ma bienfaitrice ! Moi, Suzette, qui me serais trouvée trop heureuse de vous servir, et qu'une seule de vos caresses suffît pour consoler dans l'adversité! Oh! Madame !vous dites que vous avez lu dans mon cœur. . . Hélas ! je craignais d'y lire moi-même, et je sens trop qu'il est des sentiments aussi impossibles à vaincre qu'à dérober à l'œil de V amitié. Je ne me pardonnerais pas ma faiblesse si la bonté avec laquelle vous m'appelez votre fille ne m'apprenait que du moins j'ai fait tout ce qui était en ma puissance pour accomplir mes devoirs envers mon époux L'approbation de M'"^ de Sennelerre, plus que mes propres réflexions, m'empêche de rougir de moi-même.

Sans doute, vous le connaissez bien, le cœur de Suzette, puisque, trop sûre des sentiments qui l'ont toujours occupé, vous avez craint qu'elle ne refusât

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d'aller vivre auprès de vous. Mais, Madame, sans croire aux éloges que votre bonté me prodigue, je ferai taire tout ce qui m'est personnel pour vous assurer qu'un ordre, un désir de ma mère, seront toujours la seule règle de ma conduite. Suzette ira se jeter à vos genoux et vous remercier de vos bienfaits; mais. Madame, trouverez-vous extraordinaire que j'exige que votre fils ne m'attende pas, et que je vous prie de venir au-devant de moi jusqu'à Londres ? J'ai besoin de vous voir seule, ou du moins au milieu de la famille de M. Birton. Je compte tellement sur votre complaisance à cet égard que je n'attendrai pas votre réponse. N'osant de même prévoir ce que fera M. de Senneterre, je suis très-décidée à ne pas l'instruire du lieu ou je m'embarquerai, et il aurait d'autant plus de tort de venir à Paris en ce moment qu'il ne m'y trouverait pas. Je ne sais quand j'y reviendrai, je ne sais même si j'y reviendrai avant mon départ.

Adieu, ma mère, ma bienfaitrice ; adieu pour bien peu de temps encore; et alors, toujours à vos cotés, celle que vous avez élevée jusqu'à vous apprendra, par votre exemple, à se faire aimer de tous ceux qui auront attaché leur destinée à la sienne. Ah ! Madame, comme mon cœur s'agite à cette idée! Lst-il vrai que je pourrais faire son bonheur^

« Toujours Suzette! m'écriai-je après avoir lu sa lettre. — Oh! oui, ma mère, me répondit

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Adolphe, toujours la même! ne sacrifiant rien à l'amour, et cependant forçant celui qui l'aime avec idolâtrie à respecter ses volontés, à l'admirer jusque dans ses rigueurs! Telle elle était il y a sept ans, telle elle est aujourd'hui. «

Nous partîmes pour Londres la semaine suivante. Adolphe croyait avancer le temps en cédant à son impatience. Enfin le jour heureux arriva, et nous eûmes le bonheur d'être tous réunis. M. Birton et son épouse se firent un plaisir de présenter Suzette aux autels. Sa modestie, sa sensibilité et les grâces répandues sur toute sa personne justifièrent promptement les éloges que nous lui avions donnés.

Avant de quitter la France, elle avait assuré le sort d'Augustine et de son mari; elle avait transigé avec les héritiers de M. Depréval, et sa fortune, dont mon fils lui abandonna l'entière disposition, fut placée dans la maison de l'honnête négociant qui lui servit de père à son mariage.

Nous retournâmes bientôt dans l'habitation que j'avais achetée des débris de mon ancienne opulence. C'est là qu'entre l'amitié, l'amour, tous les sentiments qui attachent à la vie, Adolphe, son épouse et moi, nous jouissons d'une tranquillité achetée par tant de larmes, ne regrettant ni les richesses ni les rangs, si souvent pénibles par les devoirs qu'ils imposent. Suzette, oubliant que nous lui devons le bonheur, se conduit comme si elle

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nous avait l'obligation de celui qu'elle éprouve, et par toutes ses actions nous force à répéter chaque jour avec un nouveau plaisir : Toujours, toujours Suzetie !

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