‹ La double maîtresse; roman. Orné de bois gravésChapitre 10 sur 19 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

GALANDOT LE ROMAIN

^E tous les chemins qui mènent à Rome, Nicolas de Galandot avait pris pour s'y rendre le plus court et le plus naturel; aussiy arriva-t-il sans encombre le 17 mai 1767, juste comme l'église de la Trinité-du-Mont sonnait midi.

C'est là que, chaque jour, il venait régler sa montre, car, si le cadran de l'horloge de l'une des deux tours marque les heures à l'italienne, d'un coucher de soleil à

l'autre, le cadran de la seconde les indique à la française, par le passage du soleil au méridien, et M. de Galandot tenait beaucoup à savoir exactement où en était son oisiveté, ponctuel jusqu'au scrupule envers elle comme envers luimême. Hors cela, il distribuait son temps en longues et incertaines promenades à travers la ville, tout en cherchant d'abord plus volontiers les hauts lieux d'où il la pouvait considérer d'ensemble en son étendue.

Il l'apercevait, selon le temps, tantôt molle et vaporeuse sous un ciel fluide, tantôt nette et comme sculpturale dans l'air transparent. Les dômes et les campaniles s'élevaient de la masse confuse des maisons. De grandes ruines fauves et décharnées y montraient comme l'ossature de la vieille Rome et y dessinaient le squelette de pierre de son antique grandeur. M. de Galandot regardait, appuyé sur sa canne, la vénérable cité dont le nom lui était apparu dès l'enfance aux livres qu'il lisait avec le bon abbé Hubertet; puis, à grands pas, de ses souHers à boucles de cuivre, il en foulait le sol illustre et chaud encore des vestiges de son passé.

Ces restes à demi enfouis ou toujours debout avaient eu des sorts divers. Le temps leur avait trouvé des usages nouveaux ; l'église s'était accommodée du temple; l'échoppe s'accotait à la base du piédestal. La croix, au centre des places, surmontait les obélisques ; les bas-reliefs encastrés dans les murs les consolidaient de leurs fragments sculptés. Des thermes immenses, écroulés, couvraient de leurs débris plusieurs arpents. Un cirque gigantesque livrait aux carriers la mine de ses blocs. Des colonnes, prises jusqu'au cou dans l'exhaussement du terrain, s'étaient rapetissées en bornes. La terre bouchait l'arcade des arcs de triomphe. Des quartiers entiers, jadis populeux, n'étaient plus que jardins. Les vignes couvraient le Janicule.

Ces verdures étaient le grand charme de Rome, avec ses eaux que les aqueducs déversaient aux réservoirs. Elles jaillissaient en d'innombrables fontaines.

On en trouvait de toutes sortes, qui donnaient une nappe, une gerbe, un jet ou un filet. Par la conque des Tritons, elles éclaboussaient la croupe de bronze des chevaux marins ou, par la bouche d'un mascaron, elles remplissaient une

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vasque ébréchée. Il y en :ivait d'humbles et de pompeuses, de bruyantes qui grondaient, de mélancoliques qui pleuraient, solitaires, à l'écart, et presque silencieuses. La fontaine de la place Navone s'anime d'un édifice prodigieux de statues, d'animaux et de rochers ; la Pauline figure un arc de triomphe qui a pour portes la chute cristalline de trois nappes d'eau perpendiculaires. Une autre montre des tortues, mais c'est à celle de Trevi qu'il faut boire en quittant la ville. On voit dans le bassin les pièces de monnaie qu'y jettent au départ les voyageurs pour s'assurer du retour.

M. de Galandot prenait plaisir k les visiter ; il s'arrêtait devant elles et écoutait leurs murmures divers, sans que personne songeât à le troubler en cette occupation inoffensive, tant la curiosité habituelle des étrangers a rendu communes aux passants des façons qui, ailleurs, eussent pu paraître singulières ou bizarres.

Du reste, Rome se prête admirablement aux goûts de promenade et de solitude. Rome est double. On peut, à son gré, s'y isoler de tout et s'y mêler à beaucoup de choses, y vivre au centre des affaires ou en dehors des ambitions. Tout s'y sait à la fois ou s'y ignore. On y peut fréquenter les antichambres ou les sacristies comme on y est libre d'errer à travers les ruines et les jardins.

M. de Galandot usait de cette seconde liberté. Aussi connut-il peu à peu Rome en son détail et sous ses aspects différents, sordide ou monumentale, capitolienne ou transtévérine, populaire ou ecclésiastique. Partout il se sentait fort à l'aise et y prenait pied chaque jour. Déjà même il s'y créait des habitudes. Il était dans sa nature qu'il s'en formât promptement en lui ; elles y trouvaient des points d'appui et, de même que sa montre, réglée à l'horloge delà Trinité-du- Mont, marquait l'heure à la française, ainsi, parmi tant de choses nouvelles, M, de Galandot vi .ait, si l'on peut dire, à la Galandot.

Il avait remarqué dans ses promenades, sur le penchant du Janicule, dans un quartier isolé, un petit palais inhabité et fort à sa convenance et qui portait l'écriteau. M, Dalfi, à qui il en parla, après d'habiles pourparlers, l'acheta à très bon compte, tout en y trouvant le sien, car il l'obtint des

héritiers du défunt propriétaire pour un morceau de pain, et M. de Galandot ne se douta pas que le prix qu'il le pa3'a à l'entremise du banquier fit empocher à l'adroit intermédiaire un de ces petits gains qu'il ne négligeait pas, quoique riche par toutes sortes d'affaires et par quarante ans de trafics fructueux. Au demeurant, ce M. Dalfi était la seule personne avec qui M. de Galandot entretînt quelque commerce. C'est chez lui qu'il allait chercher l'argent nécessaire à sa dépense. Dalfi était obséquieux et bavard. Dès l'arrivée de M. de Galandot, il lui avait offert ses services, mais ce dernier ne lui dut guère que celui qu'on vient de voir.

Une fois la pancarte enlevée et les clés livrées, M. de Galandot quitta promptement pour son nouveau logis l'hôtel du Mont-d'Or, place d'Espagne, où il avait mis pied à terre en arrivant à Rome, Sa chaise de poste s'y trouvait encore remisée. On n'eut donc qu'à 3' atteler une paire de chevaux et à y charger les malles, et l'hôtelier laissa partir sans regret ce pensionnaire singulier qui ne parlait à personne et dont il avait tiré peu d'honneur et de profit, quoiqu'il n'eût pas ménagé le compte qu'il lui remit au départ, la mine goguenarde et le bonnet à la main. M. de Galandot paya sans rien dire et sans se récrier des surcroîts dont l'hôte avait impudemment grossi la note ; si bien que le maraud s'aperçut que son chent n'était point avare ni regardant, et que seule la modicité de ses besoins l'avait fait passer pour tel.

Quelle qu'elle fût^ elle ne pouvait pourtant s'accommoder de quatre murs nus, car ce fut tout ce qu'il trouva dans sa nouvelle demeure, de telle sorte qu'il dut dormir, la première nuit de son séjour, tout habillé dans la chaise de poste. C'est là que M. Dalfi le surprit, et le banquier eut grand'peine à se retenir de rire en le voyant descendre du marchepied et venir cérémonieusement à sa rencontre, l'épaule et le coude poussiéreux, la basque fripée et la perruque pleine de toiles d'araignée.

M. Dalfi s'excusa de sa visite matinale sur l'empressement qu'il avait ressenti à s'enquérir si M. de Galandot se trouvait bien de sa nouvelle habitation. M. Dalfi, qui la savait parfaitement vide et jugeait que M. de Galandot serait en peine d'y remédier sur-le-champ, prévoyait l'occasion de se défaire

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avantageusement de meubles de rebut qui emconbraient ses greniers. Aussi promit-il, en se retirant, d'envoyer au plus tôt de quoi pourvoir aux premiers besoins. Il énuméra tout ce dont il pouvait disposer en meubles, vaisselle, tapisserie, linge. A mesure qu'il parlait, M. de Galandot se sentait délivré d'un grand poids que lui causait l'embarras à se procurer tant d'objets divers. Il accepta l'offre du banquier en la réduisant au nécessaire, car l'autre eût voulu joindre aux choses d'usage maint superflu et M. de Galandot dut refuser, en même temps qu'un clavecin qu'il n'eût su où mettre, quatre tables de jeu dont il n'avait que faire.

L'achat réglé, M. Dalfi crut devoir en revenir à une conversation plus désintéressée.

— « Vous voici tout à fait, Monsieur, de notre Rome, disait-il, et vous ne sauriez manquer de goûter les plaisirs qu'elle offre en divertissements et en bonne compagnie. »

Le banquier vanta les théâtres.

— « Nous y avons, Monsitur, le plus beau décor et la meilleure musique du monde. Vous vous garderez bien d'y être insensible. Un homme de votre qualité ne saurait l'être à la beauté. Mais, sans doute, préférez-vous le jeu. Notre pharaon est célèbre et je ne vous dis rien de l'agrément de nos femmes; vous avez pu certainement déjà apprécier leur mérite. Ah ! Monsieur, quels yeux !

Et M. Dalfi clignait le sien qu'il avait petit et louche.

Au mot femmes, M. de Galandot rougit et parut ressentir quelque gêne. Il toussa à plusieurs reprises et enleva une des toiles d'araignées qui, du col de son habit, lui chatouillait l'oreille.

— (' Ah ! signor^ continuait M. Dalfi confidentiel, je ne pourrais trop vous louer de votre prudence, et de craindre les périls du sexe. Nos dames romaines sont dangereuses et j'ai vu de brillants papillons se prendre à leurs filets. Leur renommée attire les voyageurs et plus d'un étranger trébuche au piège. Ah! signor, les femmes! les femmes!

Et M. Dalfi fit claquer sa langue d'un air entendu. Son petit œil cligné semblait s'agrandir, et il mêlait à son mauvais français des mots italiens pour mieux exprimer sa convoi-

tise. Puis il s'arrêta court, regarda M. de Galandot dont le malaise était visible, et conclut :

— « Mais de plus hauts soins ont sans doure mené ici Votre Seigneurie. »

M. de Galandot se hâta de saisir la traverse. Il avoua fort simplement à M. Dalfi que son goût pour l'antiquité lui avait donné le désir de connaître une cité si célèbre dans l'histoire et qu'il y était venu avec le dessein d'y rechercher les vestiges de ce passé dont la pioche mettait à jour maint fragment digne d'intérêt. L'entretien se poursuivit encore quelque temps sur ce sujet et M. de Galandot remercia M. Dalfi, quand le banquier lui eut promis de lui indiquer promptement un terrain propre aux fouilles et aux trouvailles. Là-dessus ils prirent congé l'un de l'autre avec beaucoup de cérémonie.

M. de Galandot avait trouvé pour gardienne du logis qu'il venait d'acquérir une vieille femme qui se nommait Barbara. Elle occupait une chambre basse, était borgne, noiraude et dévote. Il la prit à son service.

Les soins du ménage n'interrompaient pas le chapelet continuel qu'elle marmottait tout le jour. Qu'elle balayât, lavât ou cuisinât, elle mêlait à ses occupations diverses l'égrènement de ses patenôtres. Sa principale besogne consistait surtout à soigner une nombreuse volaille. M. de Galandot avait été accueilli par les piaulements de quelques poulets maigres ; mais bientôt, avec son assentiment, la troupe s'augmenta. Barbara acheta, des deniers de son maître, un beau coq à longue crête. Des sacs de graines s'empilèrent dans sa cuisine. Elle y puisait à pleines mains et les volailles s'en gorgeaient goulûment.

La chaise de poste, qu'on avait laissée dans la cour, en plein air, faute de place pour la remiser, servit de poulailler. Les poules venaient pondre sur les coussins; le coq se perchait sur le timon, les poussins grimpaient aux jantes horizontales et inclinées des roues, et les pigeons, dont Barbara compléta bientôt la basse-cour, se posèrent en roucoulant sur le toit de la voiture dont ils blanchirent le vernis de leurs fientes crayeuses.

A tout prendre, M. de Galandot était fort content de sa

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nouvelle demeure. Barbara l'avait nettoyée de fond en comble. Le mobilier fourni par M. Dalfi garnissait les pièces ; mais les vastes armoires restaient vides. M. de Galandot garda, rangées le long du mur, ses malles de voyage, en tirant à mesure le nécessaire. Il s'était fait tailler, avant de quitter Paris, une douzaine d'habits pareils à celui qu'il portait d'habitude et un nombre de perruques correspondant. Le tout tenait dans quatre grandes caisses avec le linge et les chaussures.

Hors la chambre qu'il occupait, M. de Galandot ne fréquentait guère que la salle où il mangeait, sur une table de bois ciré, la frugale cuisine de sa gouvernante. L'ordinaire consistait en œufs, en légumes et en fruits auxquels s'ajoutaient parfois une volaille et un pigeon, le tout servi dans une vaisselle grossière dont Barbara, maladroite et distraite, cassait presque chaque jour quelque pièce qu'elle regardait à ses pieds en débris, sans cesser d'égrener son interminable chapelet composé alternativement de grains d'olives et de grosses boules de buis.

Les jours d'orage, pourtant, M. de Galandot devait se passer de souper, car Barbara demeurait invisible et sourde à tout appel. Réfugiée dans la cave où elle se cadenassait, elle allumait des bouts de cierges bénits que lui donnaient les sacristains de. l'église voisine auxquels elle rendait en retour quelques chapons gras ou quelques poulets tendres. Le tonnerre apaisé, elle ne reparaissait que bien après, encore hagarde et livide, et venait sécher les flaques d'eau que les fortes pluies laissaient couler dans les salles par les croisées mal jointes ou les fissures du toit. Ces averses avaient gâté en plusieurs endroits les peintures qui couvraient les plafonds et les murailles de la villa. Aux places épargnées, on distinguait encore des figures mythologiques et des arabesques du meilleur goût.

Vu du dehors, le palais de M. Galandot s'élevait carré sur un haut soubassement de pierre. Par derrière, une porte basse, de plain-pied avec le sol, donnait accès aux cuisines ; mais la véritable entrée était par la façade. Des colonnes soutenaient le toit à balustres. Les fenêtres ouvraient à niveau d'une terrasse ornée de vases antiques. Un escalier

double y conduisait à chaque bout. Au bout de la terrasse, dans une niche de maçonnerie, se dressait une statue audessus d'une petite fontaine. Tout cela dans un grand délabrement.

Derrière le palais s'étendait un assez vaste jardin à peu près inculte. Les pigeons de la vieille Barbara s'y perchaient sur quelques cyprès et sur de vieux buis jadis taillés, maintenant à moitié morts, dont la verdure ébréchée laissait voir à l'intérieur le bois sec qui la soutenait.

M. de Galandot allait souvent s'asseoir à l'extrémité de ce jardin en attendant l'heure du souper ; il y trouvait un banc de marbre sur lequel il se reposait. Il respirait le vent de la mer qui parfois, vers le soir, vient, de son odeur sahne, rafraîchir et purifier l'air romain. Souvent aussi, la tête basse, il traçait sur le sol des ronds avec sa canne et, du bout, il simulait sur ces médailles terrestres au hasard improvisées, des figures indistinctes et des exergues illisibles. Le crépuscule se faisait lentement ; la lune montait et arrondissait au ciel son étincelante effigie aérienne. Il restait là jusqu'à ce que la vieille Barbara l'appelât en son jargon bizarre. Alors il se levait et s'en revenait à pas lents.

Une fois à table, il se versait un grand verre d'eau et l'avalait avec plaisir. Puis il remplissait son assiette, le plus souvent ébréchée, car aucune vaisselle, si épaisse qu'elle fût, ne durait aux mains maladroites de Barbara. Pour le cristal, il lui coulait des doigts, comme de l'eau, si bien qu'un jour toutes les carafes brisées l'une après l'autre, elle posa, pour en tenir lieu, sur la table, une petite amphore de terre jaune.

Elle en avait trouvé un assez grand nombre de tailles diverses dans un coin de la cave et s'en servait à plusieurs usages domestiques. M. de Galandot, le lendemain, se les étant fait montrer, en fit vider le beurre, les olives et l'huile qu'elles contenaient. Elles étaient d'une rare antiquité et d'une forme exquise. L'attache des anses y figurait des têtes de béliers ou des masques rustiques. Les panses portaient des guirlandes de pampres ou des scènes bucoUques dessinées d'un trait élégant et robuste. M. de Galandot les fit placer au-dessus de son fit sur une longue planche. 11 y ser-

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rait les écus qu'il recevait des mains de M. Dalti et qui provenaient des revenus de ses domaines de France et, bien qu'il tùt loin d'épuiser ce que le banquier recevait pour lui, néanmoins les amphores, une à une, s'alourdissaient d'or.

Ce fut sur cette réserve superflue que M, de Galandot préleva de quoi payer le terrain que M. Dalfi, fidèle à sa promesse, lui procura. Le banquier tenait parole d'autant mieux qu'il trouvait profit à cet achat.

C'était une sorte d'enclos désert^ situé hors des murs, à la sortie de la porte Salaria. Quelques vestiges d'un petit temple et des restes de tombeaux s'}^ voyaient encore. M. Dalfi fournit en même temps une équipe d'ouvriers qui remuèrent le sol. M. de Galandot s'intéressa quelque temps à ces travaux qui ne donnèrent pas grands résultats, car, outre quelques pierres couvertes d'inscriptions plus qu'à demi effacées,, on n'y découvrit guère autre chose qu'une grande urne de bronze verdâtre que Nicolas envoya en présent à M. l'abbé Hubertet.

Ce furent, d'ailleurs, les seules nouvelles qu'il donna jamais de lui à son ancien maître. L'abbé, de son côté, ne savait où adresser ses lettres. Le cardinal Lamparelli à qui l'abbé écrivit du séjour de son disciple à Rome répondit que le gentilhomme français ne s'était jamais présenté à son audience et qu'il n'avait jamais entendu parler d'aucun seigneur du nom de Galandot. D'ailleurs la lettre du bon cardinal était assez confuse et marquait l'état d'un esprit quelque peu affaibli ; le caractère en était d'une main indistincte qui en rendait la lecture difficile et, par endroits^ si douteuse que l'abbé Hubertet dut renoncer à en déchiffi-er exactement le sens entier et se contenter des parties les plus saines.

CERTES, M. de Galandot eût pu facilement s'enquérir du palais où habitait le cardinal Lamparelli. Tout le monde lui en eût indiqué l'édifice monumental non loin du Monte-Cavallo, et il avait dû, plus d'une fois, en ses promenades, passer devant la haute porte où deux hercules engainés supportent de chaque côté le fardeau d'un grand balcon de ferronnerie qui montre à son centre le blason aux trois lampes d'or allumées de gueules qui sont les armoiries du dignitaire.

Chacun eût donc pu, aussi bien que de la demeure cardinahce, le renseigner également de l'accès qu'on pouvait trouver auprès du prélat. Rome, en effet, est fière de ses cardinaux. Leurs personnes, leurs caractères et leurs mœurs sont l'occupation favorite, au public comme au privé, autant de la société que du populaire qui aime à savoir ce qu'ils font et, à tout le moins, à répéter ce qu'on en dit. Une pareille ville, toute de prêtres, de moines, de sacristains, où presque tout tient de près ou de loin à l'Eglise, est fort curieuse, naturellement, des personnages ecclésiastiques et surtout de ceux qui, dans une cité papale, contribuent par leurs fonctions à son gouvernement et à celui de tout l'Etat. M. de Galandot, donc, ne manquait guère, chaque jour, de rencontrer un de ces grands carrosses qui vont par les rues au trot de leurs gros chevaux de parade et dont l'un des laquais porte l'insigne bien connu du parasol rouge. Il se rangeait prudemment pour le laisser passer. Les glaces, hautes ou baissées, montraient, assis au fond, l'un ou l'autre des Porporati allant à quelque affaire ou se rendant à quelque cérémonie.

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Il y en avait de tous les visages : de très gros avec des mines de bons vivants^ de très maigres avec des airs de mauvais morts, faces béates ou sournoises, bouffies ou décharnées. Parfois quelque fort nez orgueilleux busquait un profil âpre. Des narines minces ou sèches disaient la ruse ou la prudence. Les étrangers prélassaient leur vanité française, redressaient leur morgue espagnole, affaissaient leur flegme tudesque. La plupart, pourtant, italiens et même romains. Ceux-là conservaient sous la pourpre l'enseigne de leur origine rustre, citadine ou seigneuriale. Il y en avait de nés dans une échoppe et de venus au monde dans un palais. Certains avaient porté la robe des ordres prêcheurs, mendiants ou politiques. Certains étaient entrés au cardinalat à portes ouvertes, certains à portes basses. Les négociations des cours ou les intrigues des antichambres avaient valu le chapeau à plusieurs, La bassesse des origines et l'illustration des naissances se coudoyaient dans la vertu ou dans l'ambition ; mais un même air de hauteur et d'hypocrisie assortissait, dans une sorte de parenté secrète, ces visages disparates.

M. de Galandot, en bon Romain, avait fini par les connaître de vue. Leurs noms mêmes lui étaient parvenus aux oreilles par la bouche du peuple ; il l'entendait murmurait à mi-voix, au passage, par les rues qu'ils remplissaient de l'écart des larges roues de leurs carrosses surdorés. Quelques-uns de ces noms étaient prononcés d'un ton de respect, d'autres d'un accent narquois, certains remplacés par un sobriquet familier, amical ou méprisant, selon l'état que le populaire faisait du personnage, car la discrétion ecclésiastique n'empêchait pas qu'il courût par la ville mainte histoire où le peuple distinguait d'instinct et assez exactement le mérite ou l'indignité de ceux qui pouvaient après tout être un jour appelés à le gouverner, car tout cardinal porte en lui la graine d'un pape, et c'est la semence qui répond de la fleur et du fruit.

Sans partager à cet égard l'intérêt public, M. de Galandot avait appris peu à peu à reconnaître ces passants augustes et papables. Il reconnaissait le cardinal Benariva à son attelage de chevaux noirs, et le cardinal Barbivoglio à sa double paire d'alezans. Des juments pies du cardinal Botta, l'une

boitait que le pingre vieillard ne songeait point à remplacer, de même que le cardinal de Ponte-Santo se contentait, pour traîner son équipage vermoulu, de quatre vieux bais qui n'avaient plus que la peau et les os.

Q.uant au cardinal Lamparelli, il n'y avait plus guère chance de le rencontrer, car il ne sortait pas une fois l'an de son palais. On le disait fort baissé et on prétendait plaisamment que, si les lampes de son blason restaient allumées, les siennes ne tarderaient point à s'éteindre ou à se transformer en beaux cierges de catafalque. Quant à M. de Galandot, il avait parfaitement bien oublié au fond de sa malle la belle lettre cérémonieuse que l'abbé Hubertet lui avait donnée au départ pour la remettre, en mains propres, au cardinal, et, depuis un an qu'il était à Rome sans en faire usage, la cire des cachets avait dû se fondre et l'empreinte s'en elffacer.

Ainsi M. de Galandot menait la vie la mieux réglée et la plus unie dont la promenade continuait à faire le passe-temps le plus ordinaire. Aucun événement ne la vint troubler si ce n'est le carnaval où il lui arriva une aventure dont il garda un assez fâcheux souvenir.

Ignorant les usages romains, il était sorti, ce jour-là, comme de coutume, sans rien observer autour de lui de trop particulier, quand un hasard malencontreux le fit déboucher dans le Corso au moment où la folie des masques était à son comble. La rue en regorgeait dans toute sa longueur. Les carrosses l'occupaient en deux files et s'y tenaient roues à roues. Par les portières baissées, des hommes et des femmes déguisés échangeaient des galanteries et des lazzis. Les cochers juchés sur les sièges brandissaient des fouets enrubannés. Aux fenêtres, des groupes se penchaient, déroulant de longues banderoles ou lançant des pluies de petits papiers multicolores qui tombaient en tourbillonnant comme un vol inépuisable de papillons légers et incertains.

Parfois un grand char passait, chargé défigures comiques. On y voyait des grotesques et des bergamesques. Les visages de fiirine y riaient aux faces de vermillon. Quelques-uns s'étaient affublés de figures d'animaux. Les becs et les groins se querellaient. Des crêtes de coq démesurées y oscillaient vis-à-vis d'oreilles d'âne gigantesques. De grands éclats de

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rire saluaient les inventions les plus baroques. Les grimaces répondaient aux facéties.

En un instant, M. de Galandot, effaré de cris et ébloui du soleil qui faisait de toute la rue une sorte de remous coloré, fut criblé de confetti, harcelé de banderoles, bousculé, houspillé, enfariné. Il était le point de mire de tous les gestes, le sujet de tous les rires. Son arrivée à l'improviste satisfaisait, sans qu'on sût pourquoi, cette attente d'imprévu qui est le sentiment secret de toute foule. Sa mine ahurie augmentait la gaieté. Il allait et venait, sans savoir où ni comment se tirer de là, perdu dans la bagarre qu'il causait autour de lui. La cohue amusée trépignait. Les galopins commençaient à lui pincer les jambes, quand, tout à coup, il se sentit jeter sur les épaules un ample domino et poser sur le visage un masque de carton. Quelque passant sans doute avait voulu achever ainsi l'ahurissement de ce tranquille promeneur qui semblait tombé là de la lune; mais ce déguisement improvisé eut l'heureux effet de le confondre avec la mascarade environnante, et M. de Galandot en profita pour, parvenu à l'angle d'une rue, s'enfuir à toutes jambes.

Ce fut dans cet accoutrement qu'il rentra chez lui. La vieille Barbara, de surprise, laissa, à sa vue, tomber une écuelle qu'elle tenait à la main, devant la tête de bouc en carton peint qui se présenta à ses yeux sur les épaules de son digne maître ; et elle ne revint à elle que lorsqu'elle vit reparaître, sous le masque enlevé, la figure barbouillée, suante et défaite de M. de Galandot, car il eut grand'pcine à reprendre ses esprits et resta presque malade de la peur qu'il avait eue, si bien qu'il fut plus d'une semaine sans oser sortir de chez lui.

Durant cette retraite, il passa une grande partie de son temps auprès de Barbara. Presque chaque jour déjà auparavant il ne manquait guère de descendre aux cuisines où la bonne femme allait et venait, son chapelet aux doigts, à travers la vaste pièce à demi obscure. On y respirait une odeur de légumes fanés et d'huile rance, à laquelle se mêlait un parfum de cendre froide et de bois brûlé. M. de Galandot aimait à s'asseoir auprès de l'âtre. Une flamme mince et comme paresseuse chauffait le fond d'un vieux chaudron de fonte. La suie le rendait velouté et doux à l'œil. L'eau

bouillait avec son périt bruit vif et clair. Au plafond se balançaient des couronnes d'oignons et des guirlandes d'aulx. Parfois une poule entrait et venait à pas prudents jusqu'au foyer. La clarté du feu se reflétait dans le point lumineux de son petit œil rond. Elle piquait une graine du bec et s'enfuyait à toutes pattes. Ses ongles griffaient le pavage d'un grincement sec.

Barbara était le mouvement même ; elle ne cessait guère de se démener sans pour cela faire grand ouvrage. La première activité qu'elle avait mise à nettoyer la villa, lors de l'installation de M. de Galandot, ne se renouvela plus. Elle laissait la poussière reprendre une place qu'elle ne lui disputait pas. Tout son travail consistait presque en un coup de balai sommaire qu'elle donnait à la chambre de son maître dont elle retapait le lit prestement et qui ne lui adressait d'ailleurs aucun reproche de sa paresse. Même, quand il la rencontrait dans la cour, revenant du marché voisin, il lui arrivait souvent de lui prendre des mains son panier et de le porter lui-même jusqu'à la cuisine où il s'asseyait pour en voir déballer le contenu. Elle ne lui faisait grâce de rien. Il follait qu'il remarquât la belle fraîcheur des légumes et sentît à l'écorce la bonne odeur des melons qu'elle rapportait.

Il les aimait jaunes et raboteux, à grosses côtes, de chair juteuse et ruisselante. Il prenait également plaisir à voir la vieille femme soupeser les oranges et les citrons et presser du doigt la peau mûre et flasque des grosses figues. Comme autrefois à Pont-aux-Belles, dans les vastes cuisines voûtées du château, il se plaisait à la société taciturne du jardinier Hilaire, ici, il aimait l'humble compagnie de cette servante âgée, bavarde et laide. Il commençait à fort bien entendre son langage. Il lui avait suffi pour cela de laisser corrompre son latin qu'il avait d'enfance pur, nombreux et excellent de par les soins de l'abbé Hubertetet dont le complimenta jadis M. de la Grangère, à sa descente de carrosse, dans la cour de Pont-aux-Belles, le jour qu'il 3' amena Julie de Mausseuil. C'est de cette langue hybride qu'il usait également dans ses visites au tailleur CozzoH, quand il allait s'asseoir dans sa boutique de la rue del Babuino où il venait parfois se faire recoudre, car il était très soigneux de son vêtement; si

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simple qu'il le portât, il le voulait parfaitement propre et de l'ordre le plus exact.

Ce fut à propos de ce funeste carnaval de 1768 que M. de Galandot fit la connaissance de Giuseppe Cozzoli.

Lorsque, au retour de son échauffourée, la vieille Barbara lui eût tiré de la figure le masque qu'il rapportait tout courant à la maison et qu'elle lui eut lavé à grande eau le visage où la sueur délayait la farine qui l'encroûtait, M. de Galandot, remis de son émotion, s'aperçut que, principalement, les basques de son habit avaient souffert dans la bagarre. L'undes pans ne tenait plus. Plusieurs boutons arrachés laissaient pendre à leur place un fil lamentable. L'étoffe, fripée et déchirée par endroits, montrait grand besoin d'une réparation. Barbara indiqua alors à son maître déconfit l'adresse de Giuseppe Cozzofi.

C'était justement une espèce de petit-neveu de la vieille femme. Il savait à merveille, disait-elle, tailler et ravauder; mais M. de Galandot, avant de se résoudre, comme il le désirait, à aller chercher les secours de l'aiguille et du ciseau pour réparer le dommage de sa personne, attendit prudemment que le carnaval eût pris fin. Ce ne fut qu'alors qu'il se décida à sortir, pour faire effacer les traces de la mésaventure dont il lui restait un assez amer souvenir et dont le premier feu lui avait donné l'idée de fuir sans retour une ville si dangereuse aux passants. Tout de bon, il ne songea à rien moins, sur le moment, qu'à quitter Rome. Il y pensait en rôdant autour de la chaise de poste, toujours à la même place, en plein air, dans la cour de la villa, mais si délabrée déjà et si souillée de duvets de poules et de fientes de pigeons, qu'il renonça peu à peu au projet d'y faire atteler des chevaux et de reprendre au galop la route de France. Son ressentiment s'apaisa, mais il en garda une singufière rancune contre le Corso. Il s'épargnait avec soin d'y passer et l'évitait d'un détour chaque fois qu'il se rendait chez Cozzoli.

Cozzoli occupait au fond d'une cour deux pièces obscures à plafond bas. Dans l'une des deux, la plus claire, il cousait continuellement assis sur une table, les jambes croisées sous lui, à la turque. Il parlait intarissablement en piquant l'aiguille et en tirant le fil. Ses auditeurs les plus ordinaires étaient quatre ou cinq grands mannequins sans tète, fort

bien rembourrés et vêtus de diverses pièces d'habillement. Ils servaient au tailleur à ajuster les parties de son travail et à vérifier la justesse de ses coupes. Il les considérait absolument comme des êtres humains et ils tenaient lieu à ses discours du public qui lui manquait. Il les interpellait, leur répondait et les écoutait. M. de Galandot ne mettait pas moins à l'entendre d'attention que cette muette et permanente assemblée. Une fois assis sur sa chaise, la canne entre les genoux, comme il n'y manquait pas à chacune de ses visites qui devinrent presque quotidiennes, il était tout oreilles, et CozzoH pouvait les lui rabattre de toutes les fadaises qu'il voulait.

On était presque toujours sûr de trouver là le bavard tailleur qui ne s'absentait guère que pour se fournir chez les drapiers et les passementiers des objets nécessaires à son travail ou pour aller prendre mesure à quelque cUent d'importance, car il était habile dans son métier et la pratique ne lui manquait pas. Il ne fallait rien moins que ces occasions pour lui décroiser les jambes de sur sa table cirée par l'usage. Cozzoli debout se trouvait fort embarrassé et presque penaud de se montrer avec de courtes jambes, un buste long et une grosse tête ébouriffée, aux yeux vifs. Il ne se sentait vraiment lui-même que sur sa sellette, le dé et l'aiguille aux doigts. Une fois installé, il parlait. Aux endroits intéressants, il s'arrêtait, l'aiguille levée.

L'attention et le crédit que lui prêtait M. de Galandot le rendaient assez fier. Cozzoli savait un nombre de choses incroyable sans qu'on sût au juste comment et d'où il les avait apprises. C'était à croire que le petit homme eût assisté par quelque procédé de magie au conseil des princes, aux secrets des grands et aux pensées de chacun, tant il mettait à ses histoires de particularités probantes et de certitude communicative. Il possédait la chronique de la rue et du palais, les aff'aires de l'État et de la Religion, les ressorts des ambitions, les artifices des intrigues, le détail des amours et des passions, la raison des événements, les cause des catastrophes pubUques aussi bien que privées.

Cozzoli ne tarissait pas. M. de Galandot écoutait cette fontaine de paroles comme il écoutait, en ses promenades lointaines, le bruit incertain des fontaines d'eau. Il y prenait

GALANDOT LE KOMAIK

une idée confuse et mouvance de tout ce qui se passe continuellement chez les hommes, des aventures innombrables, grandes ou petites, qui diversifient les destinées, les animent de leur imprévu et y font succéder les alternatives incessantes qui composent la vie. Pendant que Cozzoli parlait, les mannequins paraissaient l'approuver silencieusement comme s'ils eussent été les héros de ce que racontait l'avorton et M. de Galandot, les yeux grands ouverts, le menton au bec de sa canne, écoutait sans se lasser tant de choses singulières, curieuses ou surprenantes, pour lesquelles vraiment il eût été si peu fait.

M. de Galandot avait été très spécialement et très évidemment mis au monde pour qu'il ne lui arrivcât rien. Il avait eu en lui, de tout temps, juste de quoi suffire aux circonstances les plus ordinaires, les plus communes et les plus succinctes de la vie. Il était fait pour en suivre la pente doucement inclinée, d'un bout à l'autre, sans accroc ni faux pas; mais il se trouvait peu propre à en éviter les pièges et à en franchir les crevasses. La Providence, si l'on peut appeler de ce nom la puissance malicieuse qui se plaît à déjouer les concerts humains, en disposa différemment. Il suffit du sourire d'une fillette et du souffle tiède de sa bouche d'enfant pour déchaîner la bourrasque orageuse d'où le pauvre Nicolas de Galandot sortit à jamais étourdi et satisfait.

C'est à elle qu'il devait, au lieu de vieillir paisiblement sous les beaux ombrages de Pont-aux-Belles, de se trouver à Rome,, solitaire, erratique et étranger, réduit au service d'une vieille servante italienne, borgne, noiraude et bougonne et à la conversation d'un petit tire-point facétieux et bavard; car M. de Galandot venait plusieurs fois la semaine à la boutique de Cozzoli. Cozzoli cousait; il enfilait son aiguille, l'œil cligné, levant son doigt où luisait le dé de cuivre. Autour de lui voltigeait sa pie. Elle sautillait sur le

carreau, claquant son bec où pendaient encore des grumeaux de fromage blanc, à moins que, battant des ailes, elle ne se perchât sur l'un ou l'autre des mannequins sans tête qui formaient avec M. de Galandot l'auditoire complaisant du tailleur de la rue del Babuino.

IL y avait, dans un endroit assez solitaire de Rome, un édifice que M. de Galandot aimait beaucoup. C'était un gros bloc rond de maçonnerie entouré de colonnes à chapiteaux qui soutenaient le pourtour d'un toit en champignon. Une petite place irrégulière s'étendait là, pavée de grandes dalles herbues. Une fontaine y murmurait à l'écart. Elle se composait d'un bassin circulaire d'où émergeait une rocaille sur laquelle deux monstres marins enlaçaient leurs queues écailleuses et, nus, haussaient de leurs mains levées une coquille. Ces deux figures de bronze étaient élégantes et souples, sans fatigue en leur double geste immobile. L'eau retombait autour d'elles de la haute vasque. Des pigeons s'y posaient pour y boire. Leurs cols chatoyants se gonflaient de plaisir, puis ils s'envolaient doucement et allaient se percher sur le toit de tuiles tièdes du petit temple, d'où ils roucoulaient.

M. de Galandot s'asseyait sur le rebord du bassin ou sur l'une des bornes inégales qui l'entouraient. Il comptait les allées et venues des pigeons et écoutait la fontaine. Ses tuyaux engorgés râlaient d'une façon rauque et douce ; elle était presque intermittente, semblait faillir ou s'accroître à intervalles irréguliers. M. de Galandot connaissait si bien son bruit familier que parfois il l'entendait la nuit, dans son sommeil. Il venait là, de préférence, au déclin du jour. Peu à peu, le soir arrivait. Les figures de bronze semblaient se roidir. La dentelure de la haute coquille se dessinait noire sur le ciel encore clair. Une dernière colombe roucoulait une dernière fois. Alors M. de Galandot se levait pour rentrer chez lui ; il avait achevé sa journée.

GALANDOT LE ROMAIN

Il passa plusieurs années ainsi sans qu'aucune vînt apporter à sa vie aucun changement autre que celui des saisons. Il avait déjà usé cinq des douze habits qu'il avait achetés à Paris et autant de perruques. Q.uand les coutures blanchissaient, que l'étoffe s'élimait, que les coudes se trouaient, il ouvrait une de ses caisses de voyage toujours rangées le long du mur et il en tirait un nouveau vêtement en tout point semblable au précédent. La vieille Barbara recueillait avec soin la nippe de rebut. Elle la pendait dans un cabinet noir et venait parfois avec ses ciseaux y couper un morceau d'étoffe dont elle avait besoin pour quelque usage domestique. Quant aux vieux souliers que laissait son maître, elle en faisait des mangeoires pour sa volaille; on les retrouvait dans la cour, à demi pleins de graines, tandis que des perruques retournées de M. de Galandot elle se servait comme de nids à faire pondre les poules ou couver les pigeonnes.

Tant de régularité à une vie si médiocre, une dépense presque nulle n'avaient point empêché M. de Galandot d'aller lever, chez M. Dalfi, une partie des sommes que son intendant y faisait parvenir de France. Après en avoir distrait le peu qui lui en était nécessaire, il rangeait méthodiquement le reste dans les amphores de terre cuite que lui avaient trouvées Barbara et qui garnissaient une longue planche placée au-dessus de son lit. Chacune avait maintenant un ventre plein d'or. Barbara ne se doutait guère de ce que contenaient leurs panses rebondies, sans cela elle en eût perdu le repos et le sommeil, par crainte des voleurs, car les portes fermaient mal, malgré leurs grosses clés, et la villa, à l'écart dans un quartier de jardins et de vignes, était assez isolée ; mais elle semblait si vide et si délabrée qu'il ne fût jamais venu à l'idée de personne qu'elle pût receler autre chose que de la poussière et des toiles d'araignée.

M. de Galandot, ne se mêlant à rien ni de rien, vivait donc tout à fait inconnu. Personne ne s'occupait de lui, Rome lui donnait entièrement ce qu'il désirait d'elle, le repos et la liberté. Il avait même perdu peu à peu le goût des antiques auquel, naïvement, en lui-même, il attribuait la raison de son voyage, car M. de Galandot n'allait pas loin dans ses pensées et se contentait des plus immédiates,

LA DOUBLE .\L\ITRESSE

et il croyait de bonne foi avoir fait un voyage de curieux. L'utile manie que l'abbé Hubertet et ses amis lui avaient inventée, au lieu de s'accroître parmi les vestiges d'un passé où il l'eût pu satisfaire, avait diminué au point de presque disparaître de son esprit. L'urne de bronze vert, trouvée au sortir de la porte Salaria et qu'il avait envoyée à. l'abbé, semblait avoir emporté en elle les cendres de Galandot l'antiquaire, et la meilleure preuve en paraissait bien au mépris avec lequel il avait fait des poteries de la vieille Barbara de commodes bourses d'argile.

Ainsi donc M. de Galandot se trouvait-il plus oisif et plus sans raison d'être que jamais et sa vie risquait bien, au train qu'elle prenait, de s'achever sans qu'il eût su, non pas certes à quoi la faire servir, mais à quoi même l'employer. Il n'avait vraiment part à rien ; la religion même, qui est une occupation, lui manquait. Il ne fréquentait les églises que pour s'y ai)riter les jours de pluie et de vent. Il se tenait en dehors de toute pratique. Le séjour à Rome ne changea rien à cette coutume. L'abbé Hubertet qui avait connu Nicolas, en sa jeunesse, fort exactement assidu aux sacrements et plus que bon chrétien, ne pouvait, à le voir ainsi, s'empêcher de dire familièrement, en haussant un peu les épaules, que, a quand on était comme Nicolas, ce n'était guère la peine de ne point croire en Dieu », entendant sans doute par là qu'il est vraiment regrettable et presque superflu de ne pas profiter de ce que le défaut de toute passion vous rende le salut si Eicile et de se priver ainsi délibérément de tant de chances qu'on a de faire aisément le sien.

S'il restait étranger aux plaisirs particuliers, il ne recherchait pas davantage ceux que procurent en commun les jeux du théâtre ou les pompes publiques ; de même, il se tenait loin des joies citadines. Il en craignait le bruit et le sans-gêne. Il détestait la foule qui se presse au passage des processions et la cohue qui escorte les mascarades. Il fuyait également le chant des cantiques et les cris du populaire. Son aventure du carnaval lui demeurait en la mémoire et, de temps à autre, il s'informait auprès de Cozzoli si le temps des masques n'allait pas bientôt revenir. Cozzoli le rassurait.

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