‹ La double maîtresse; roman. Orné de bois gravésChapitre 11 sur 19 · GALAN'DOT LE ROMAIN · texte numérisé non relu

GALAN'DOT LE ROMAIN

Il avait pris M. de Galandot en grande considération depuis qu'il le savait riche ; il l'avait rencontré une fois chez M. Dalfi, en y rapportant de l'ouvrage. Cozzoli apprit là que, si M. de Galandot tenait à Rome un état fort modeste, il en eût pu occuper sans peine un plus considérable et parcourir en carrosse les rues qu'il arpentait de son pas dégingandé. Là-dessus Cozzoli surbroda, car son imagination le portait à tout exagérer, et il eut bientôt fait d'arriver à croire plus qu'à moitié que M. de Galandot jouait quelque rôle déguisé et accomplissait quelque mission secrète. Non, bien au fond, qu'il y crût réellement, mais son esprit chimérique le poussait à s'en persuader. Cette rêverie plaisait à sa divagation naturelle. Aussi, tantôt traitait-il M. de Galandot avec le respect qu'on doit à un personnage d'importance, tantôt avec la familiarité qu'on se peut permettre envers un bonhomme inoffensif, hétéroclite et extravagant.

Le bon M. de Galandot avait beau se défendre d'être rien de ce que supposait l'imaginatif petit tailleur et protester de son éloignement de toute intrigue et de toute affaire, Cozzoli n'en démordait pas. M. de Galandot l'eût encore bien laissé dire sans essayer de le convaincre s'il n'avait eu à subir les reproches, moitié sérieux, moitié plaisants, du petit homme. Cozzoli aimait à l'entreprendre. Il lui montrait le tort qu'il avait de ne point vivre d'une manière plus conforme à sa naissance et à ses moyens, et il le blâmait entre toutes choses de ne pas se commander d'habit de parade dont il pourrait avoir besoin d'un moment à l'autre si l'occasion brusque se présentait de sortir de son incognito.

— « Ah ! Monsieur, disait le gnome à l'aiguille, si Votre Seigneurie me laissait faire, elle serait la mieux mise de Rome. Comment ! ajoutait-il en s'adressant à ses mannequins, voilà le seigneur Galandot qui est grand et de bonne taille. Il a Cozzoli sous la main et il ne s'habille point, car ce n'est pas se vêtir que porter toute l'année un gros habit gris avec des basques d'une aune et des bas roulés. Allons ! un tel abus ne peut durer. A toi, Cozzoli, d'y mettre fin ! Prenons ce beau velours et taillons-y quelque chose de digne de Sa Seigneurie. Cousons, ourlons, galonnons ! Vite, cette manche, cette autre manche, la coupe est bonne. Cela

tombe bien. Faites bouffer le jabot, tendez le jarret. Ah ! que voilà donc un brave et digne seigneur ! Où va-t-il ? Chez le pape ? ou chez l'ambassadeur de France ? Mais non^ il y a assemblée chez le prince Luccano. On passera des sorbets. On jouera au pharaon. Faites vos jeux. Messieurs ! La rouge passe. Pontez ferme. La banque saute. Et qui empoche ? C'est le seigneur comte de Galandot, ce gentilhomme français qui nous vint l'autre année. Son carrosse est avancé. « Ah ! le bel homme ! Et bien tourné ! Pardi ! c'est Cozzoh qui l'habille ! »

La scène jouée, Cozzoh n'en était pas tout à fait pour ses frais. M. de Galandot tenait à son gros habit gris et s'y tenait, mais il apaisait le zèle de Cozzoli par quelque présent pour sa femme ou ses filles. La signora était laide et coquette, mais Mariucciaet Theresa étaient jolies et promettaient. Elles avaient l'une douze ans et l'autre quatorze. Elles portaient l'ouvrage chez les pratiques et rentraient tard de leurs courses avec des mines sournoises et friponnes, en se poussant du coude pour rire à la dérobée. Mariuccia prétendait que le vent la dépeignait, et Theresa que les boutons de son corsage ne tenaient pas, quand elles revenaient au logis, l'une ébouriffée, l'autre mal rajustée. Un jour que Mariuccia était allée au palais Lamparelli pour un travail au compte du cardinal, elle tarda tant qu'on s'était mis à table sans elle. La conversation était si animée qu'elle se glissa à sa place sans être remarquée. On parlait de M. de Galandot qui était un fréquent sujet d'entretien dans la famille Cozzoli, M""* Cozzoli, qui était fort superstitieuse, le tenait pour sorcier. Elle savait par dame Barbara que son maître n'allait jamais à la messe. Que pouvait-il bien faire de l'or qu'il prenait chez M. Dalfi, sinon le faire servir à des conjurations ? Barbara ne lui avait-elle pas aussi confié que souvent il parlait haut sans que personne fût là pour l'entendre, que trois poulets étaient morts une fois qu'il leur avait jeté du grain de la main gauche et, enfin, la tante lui avait dit, en grand secret, que M. de Galandot gardait au-dessus de son ht, sur une longue planche où ils étaient rangés, une bonne douzaine de vases d'argile, peints de figures diabofiques, où il tenait sans doute des esprits enfermés.

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Cozzoli, qui était peureux, commençait à regarder avec inquiétude autour de lui.

— (( Sans compter qu'il nombre sur ses doigts les oiseaux du ciel, dit gravement Mariuccia qui se pinçait la joue pour ne pas rire et qui^ sous la table, donnait des coups de pied à Theresa qui baissait les yeux sur son assiette en pouffant. Et Mariuccia, tout d'une haleine, en écartant de son front une mèche rebelle de ses cheveux qui s'obstinait à lui venir chatouiller le coin de l'œil, raconta comment, en revenant du palais Lamparelli, elle avait rencontré, au coin d'une rue, M. de Galandot, le nez en l'air, en train de regarder les ébats d'une troupe de corneilles qui volaient audessus du Colisée.

M. de Galandot, en effet, samusait souvent à observer les corbeaux ou les pigeons qui tourbillonnent au ciel romain. Peut-être, à la mode antique, en tirait-il des augures de sa destinée, à moins que, plus simplement, il cherchât en leurs jeux aériens un passe-temps à sa monotone flânerie.

la fin de la quatrième année de son séjour à Rome, M. de Galandot eut cinquante-cinq ans. On était en été et il faisait fort chaud. Le matin de cet anniversaire auquel, du reste, il n'avait guère pris garde, il se leva, comme de coutume, d'assez bonne heure. Il sortit. Il avait dans sa main une poignée d'olives sèches qu'il croquait en marchant et dont il laissait tomber les noyaux dans la poussière.

Rome entière somnolait sous une buée tiède qui n'était point de la vapeur, mais seulement une sorte de trouble de l'air. Les objets y apparaissaient mous de contours et durs de couleurs. L'amas épars de la ville semblait tassé. Les dômes gonflaient avec moins de force leurs carapaces de tuiles rougeâtres, les campaniles semblaient s'élever moins liaut et fléchir. Les choses éprouvaient d'avance la fatigue de cette journée de chaleur. M. de Galandot se sentait las. Il s'arrêta, resta appuyé sur sa canne, les yeux à la vue de la grande ville, à son mélange de pierre fauve et de verdure sombre.

Au loin et en face de lui les hauts arbres du Pincio se dressaient immobiles et distincts.

C'est de ce côté qu'il se dirigeait; l'idée lui était venue de retourner au terrain qu'il avait acheté, en arrivant à Rome, par l'intermédiaire du banquier Dalfi et où, en faisant fouiller le sol, il avait trouvé la grande urne en bronze vert de l'abbé Hubertet. Cet enclos était situé hors des murs, près de la porte Salaria. Il consistait en un espace inculte, planté de quelques cyprès au milieu desquels se voyait encore un pan de vieux mur éboulé. M. de Galandot s'assit à son ombre étroite. Des fouilles entreprises, il restait une sorte de grand

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trou ouvert, auprès duquel gisait une pioche abandonnée. Une bêche plantée à côté se tenait toute droite dans l'entaille du sol durci. Les pointes acérées des cyprès luisaient sur le ciel d'un bleu cru.

M. de Galandot s'était approché du trou. Un peu de terre effritée y tomba. Un pigeon invisible roucoula et, tout à coup, par un brusque retour de mémoire, M. de Galandot se revit debout auprès de la fosse où on avait enterré jadis le vieux jardinier Hilaire. Il se crut dans le petit cimetière de Pont-aux-Belles. Cela dura un instant qui fut prompt, inattendu. Le pigeon qui avait roucoulé s'envola avec un gros bruit d'ailes. L'illusion cessa, mais elle avait été si vive et si certaine que M. de Galandot en demeura tout troublé, d'autant plus qu'il ne pensait jamais au passé de sa vie d'autrefois. Elle avait cessé en lui le jour où, toutes les clés de toutes les chambres de Pont-aux-Belles désert réunies en poignée dans sa main, il avait fermé une dernière fois la porte du château pour n'y plus revenir. Il y avait laissé son enfance, sa jeunesse, toutes les choses familières des années lointaines, le dernier soupir de sa mère, le dernier rire de M"^ Julie...

Le soleil tombait d'aplomb, M. de Galandot ôta sa perruque, s'épongea le front, tira sa montre et se mit en devoir de retourner chez lui. Il se sentait mal à l'aise, mais il voulut néanmoins passer par chez Cozzoli dont le bavardage le distrairait. De plus, le tailleur apprenait à sa pie à parler, et M. de Galandot s'intéressait aux progrès de l'oiseau loquace.

Pour aller à la rue del Babuino, M. de Galandot longeait les jardins delà villa Ludovisi, puis il n'avait qu'à descendre les escaliers de la Trinité-du-Mont pour se trouver place d'Espagne. Il marchait doucement, car la chaleur était accablante. Arrivé à la fourche de deux ruelles, il s'arrêta, hésitant de savoir laquelle il prendrait. Il y avait juste devant lui un gros caillou irrégulier qui semblait endormi dans la poussière. M. de Galandot le poussa du bout de sa canne. Il roula lourdement vers la ruelle de gauche et M. de Galandot l'y suivit sans se douter qu'il venait ainsi de décider du sort de sa vie. Il continuait à pousser la pierre du pied, tout

en marchant. Il allait la tête basse et le dos voûté, comme cela lui arrivait fréquemment. Un léger bruit lui fit lever les yeux.

Une terrasse bordait la rue à cet endroit par un balustre à colonnettes au-dessus duquel des plants de vigne formaient berceau et laissaient retomber leurs pampres où se mêlaient quelques grappes de raisins. Il y avait sur la rampe une femme couchée. Elle était étendue de toute sa longueur sur la pierre tiède et semblait dormir, tournée un peu sur le côté. On voyait sa chevelure tordue sur sa nuque grasse, son dos souple, la saillie de ses reins. Une de ses jambes repliée soulevait sa robe et on apercevait son pied un peu en dehors de la balustrade. Il était chaussé d'une mule de satin jaune qu'il retenait de l'orteil et que, par un léger mouvement, elle faisait claquer doucement à son talon.

Sans doute que le bruit du caillou poussé par M. de Galandot du bout de sa canne et qui avait heurté le mur de la terrasse venait de réveiller le sommeil incertain de la belle, car elle se leva lentement, s'étira et s'assit le dos tourné à la rue. Elle était charmante ainsi. Ses mains élevées rajustaient une boucle de sa coiffure. Elle portait à son cou un collier de corail rouge à gros grains inégaux et une longue pendeloque brillait à son oreille.

Ce fut à ce moment sans doute qu'elle remarqua l'immobile présence de M. de Galandot. Elle se tourna à demi, puis, sans prendre garde à lui davantage, elle cueilht une grappe de raisin qui pendait à la treille à sa portée. Les pampres remuèrent.

Elle mangeait, grain par grain, lentement, voluptueusement, en tenant la lourde grappe gonflée à hauteur de ses yeux, tantôt vite, tantôt s'arrêtant pour la faire tourner entre ses doigts.

M. de Galandot, d'en bas, suivait ses gestes avec anxiété. A chacun des grains juteux et ambrés qu'elle mettait dans sa bouche, il éprouvait dans la sienne une fraîcheur délicieuse; il lui semblait savourer je ne sais quoi de secret et de mystérieux; il se sentait agité d'une émotion ardente et langoureuse. Un grand silence engourdissait l'air chaud.

Nicolas regardait. Sa main tremblait sur la pomme de sa

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canne. Une sueur froide lui coulait du visage. Il sentait revenir du fond de sa vie un trouble subtil et connu qui l'envahissait peu à peu. Cette jeune femme qui, les bras levés, la poitrine nue, mangeait un raisin, lui apparaissait comme debout au fond de son passé. Une heure lointaine et oubliée renaissait dans la minute présente. Il restait étourdi, le dos au mur. Ses lèvres balbutiaient un nom qu'il n'avait pas redit depuis de longues années: «Julie! Julie!... »

— « Olympia, Olympia ! » cria dans le même moment une voix forte et gaie.

Une porte s'ouvrait dans le jardin en contrebas de la terrasse. Un chien jappa.

— « Olympia, viens donc voir l'habit que m'apporte Cozzoli, continua la voix.

— Venez, signora », dit à son tour un fausset aigu où M. de Galandot reconnut le petit tailleur.

La signora ne se dérangeait guère. Elle faisait tourner

rapidement la grappe entre ses doigts. Il n'y restait plus qu'un

seul grain; elle le cueillit, le roula un instant, se retourna,

puis, avec un grand éclat de rire, elle le lança vers

M. de Galandot qui, la bouche béante, les yeux

écarquillés, les jambes flageolantes et les mains

tendues, le reçut juste à la joue d'où il

rebondit, tomba à terre et y resta,

juteux, doré et comme tout

sucré de poussière.

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jLYMPiA s'appelait à sa naissance Lucia. Son père était l'un de ces bateliers du Tibre qu'on voit amarrer leurs barques au port de la Ripetta et qui semblent porter sur leur peau hâlée un reflet jaune du vieux fleuve. Il eût été difficile de dire exactement s'il se nommait Giuseppe ou Gabriele, car la mère de Lucia s'abandonnait tour à tour à beaucoup d'hommes, et il n'en était guère, de ceux qui vont par eau d'Ostie à Rome, qui n'eussent serré entre leurs bras sa poitrine maigre et ne l'eussent culbutée sur les sacs de blé ou les tas de légumes. Les jours de salaire, elle fréquentait les cabarets du port. Sa voix aigre se mêlait aux jurons et aux rires, au heurt des cruches et au bruit des verres. Sa bouche était familière aux haleines vineuses ou alliacées qui mélangent au baiser le rot et le hoquet.

D'ordinaire, elle se tenait postée sur le quai, devant une corbeilles d'oranges et de citrons qu'elle vendait aux travailleurs. Ils s'arrêtaient devant elle, le fardeau aux épaules, choisissaient un fruit du panier et se relevaient en y mordant à belles dents. Tout le monde la connaissait. Elle habitait une chambre dans une pauvre maison du Vélabre. Son taudis sentait la chandelle et les écorces, car elle ne manquait pas, pour mieux vendre ses fruits, de brûler une petite cire devant l'image de la Madone. Elle était pieuse. On disait que les bas sacristains de San Giorgio ne craignaient point de la disputer aux bateliers, et qu'elle passait, tour à tour, des brûleurs d'encens aux vendeurs de marée.

C'est de l'un deux qu'était née Lucia. Six ans après, la Romaine mourut pour avoir été rouée de coups dans une querelle de taverne où on la traîna par les cheveux sur le

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pavé gluant d'une boue vineuse qu'elle ensanglanta d'une large blessure à la tête, qui ne guérit point et dont elle finit par trépasser, seule sur son grabat, tandis que la petite Lucia, tout en mordant un citron vert, chassait les mouches bourdonnantes qu'attirait en grand nombre le régal de la plaie sanieuse.

Cette mort fit de la petite Lucia une vagabonde. Elle couchait dans une sorte de soupente qu'on lui avait laissée par charité. Les voisines lui donnaient quelques bardes et, de temps à autre, de maigres pitances. Hors cela, elle se pourvoyait où elle pouvait. Souvent elle restait de longs jours sans reparaître au gîte. Elle vivait de la vie des petits mendiants de Rome, qui sont comme la vermine errante de ses vieux murs. Elle demandait l'aumône aux passants, courait derrière les carrosses, harcelait les étrangers, importunait les fidèles à la sortie des églises et, comme par miracle, échappait aux roues des voitures, aux claques des laquais, à la canne des promeneurs; traînait partout ses guenilles, se mirait aux fontaines, jouait sur les marches des chapelles et montrait aux gens, dans sa face barbouillée et sa chevelure en broussailles, l'éclat frais de sa bouche et l'éclair malicieux de ses yeux noirs.

Elle s'attachait surtout aux étrangers. Elle rôdait souvent place d'Espagne, où ils descendent à l'hôtel du Mont-d'Or, qui est réputé pour son logement et sa chère. Les sentimentales et blondes comtesses allemandes qui visitent Rome avec de jeunes conseillers auliques aux joues roses ne lui refusaient guère quelque aumône, quand ils sortaient de table la bouche encore pleine. Sa chétive personne apitoyait. Elle faisait voir, à travers ses loques, ses coudes pointus. Les bons gentilshommes français qui arpentent, le nez en l'air, le pavé romain, mettaient vite la main au gousset pour se délivrer de ses instances. Mais elle guettait de préférence les milords anglais. Elle les reconnaissait à leurs faces congestionnées ou à leurs visages anguleux, à leur prestance obèse ou à leur tournure efiianquée. Elle avait remarqué avec quel regard particulier les plus vieux examinaient sa vive maigreur de fillette de treize ans. Elle les suivait dans leur promenade, et, quand l'un deux se trouvait à l'écart des passants, derrière

un mur ou à l'abri d'un arbre, elle troussait brusquement sa robe autour de son petit corps et montrait hardiment au milord sa nudité grêle et fine, tout ambrée et déjà ombrée. Et ce tour lui valait chaque fois quelque monnaie.

Elle partageait loyalement ses gains avec un compagnon qui ne la quittait guère. Orphelin et mendiant comme elle, il s'appelait Angiolino. Il avait un an de plus qu'elle et ils faisaient ménage ensemble. Inséparables et querelleurs, ils n'allaient pas l'un sans l'autre. Du reste, Angiolino la battait, lui volait son argent. Elle trépignait, pleurait et finissait par consentir à tout ce que voulait ce vaurien. Il était pâlot et joli.

Cependant Lucia grandissait. Une dame romaine la remarqua à la sortie d'une église. Lucia était accroupie sur une marche et sanglotait. Angiolino, dans une querelle, l'avait cruellement maltraitée ; aussi consentit-elle à suivre sa protectrice qui lui promit mainte douceur. M"'^ Pietragrita habitait une maison fort propre et silencieuse. Le plus grand ordre y régnait. M""^ Pietragrita passait pour pieuse et charitable. Elle était bien vue du clergé de sa paroisse. Elle traita Lucia le mieux du monde, la décrassa, la vêtit, lui fit enseigner à lire et à chanter et certains soins du corps qu'elle ignorait. Puis, un beau jour, une fois à point, elle la vendit au cardinal Lamparelli. Le cardinal aimait la jeunesse et M""* Pietragrita l'en pourvoyait discrètement.

Le palais Lamparelli était situé parmi de beaux jardins dans les quartiers du Mont Viminale. Ce fut dans un pavillon au bout de ses jardins que Lucia fut introduite. M""^ Pietragrita la conduisit elle-même jusqu'à la petite porte basse qui s'ouvrait dans le mur dencloset la remit aux mains d'un valet à mine de sous-diacre qui la guida jusqu'au pavillon où il la laissa seule. C'était un lieu retiré dont le cardinal avait maintes fois éprouvé la sécurité. Lucia trouva les fenêtres fortement closes et les girandolles allumées. Elle comprit ce qu'on attendait d'elle et que M""^ Pietragrita lui avait laissé entendre à mots couverts. En attendant, elle goûta la collation préparée sur un guéridon ; le cardinal la trouva la bouche pleine. Il était si pressé de voir cette merveille dont la Pietragrita lui avait dit le plus grand bien qu'à l'issue de son

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audience il accourait sans avoir pris le temps de quitter son habit de cérémonie et d'en revêtir un plus conforme à la circonstance. Aussi Lucia, en voyant sortir du grand costume rouge tombé à terre un abbé en culotte, puis un gentilhomme en chemise et enfin un homme tout nu, fut-elle saisie d'une telle hilarité qu'elle succomba à l'entreprise, la gorge soulevée d'un rire et la bouche encore sucrée de sa confiture interrompue.

Lamparelli fut enchanté de la bonne humeur de l'aventure et tout fier de son exploit, car M"^ Pietragrita l'avait assuré de l'intacte vertu de Lucia ; aussi crut-il en cette affinre avoir accompli une prouesse fort à son honneur. Au vrai, le bon cardinal n'avait guère fait tout au plus qu'achever ce qu'Angiolino avait fort bien commencé, sous les portiques, au coin des bornes, le long des murs, au crépuscule ou la nuit dans quelqu'une des cachettes familières où ils se terraient comme de jeunes bêtes souples et hardies ; mais Lamparelli ne se douta point de la supercherie et n'en fut pas moins content que s'il avait eu lieu de l'être plus justement.

Lucia revint souvent au petit pavillon du jardin. Lamparelli finit par l'y installer. Son caprice pour elle devint un goût. Du pavillon, Lucia passa au palais, d'abord sous les combles ; puis publiquement, elle y eut un appartement. Le cardinal raffolait de sa nouvelle passion. Il fit pour elle mille folies et ressentit à son égard une faiblesse singulière jusqu'à laisser introduire au palais Angiolino.

Angiolino était devenu un fort joli garçon. Use présenta au cardinal d'un air modeste et doux et se contenta du plus humble service. Il avait de bonnes façons qu'il devait à un gentilhomme français, M. de la Terroise qui, frappé de sa bonne mine, se l'attacha jusqu'à en faire une sorte de compagnon. Angiolino conservait de cette aventure à l'italienne plusieurs fort belles bagues dont son maître lui avait fait présent et dont il portait les chatons à l'intérieur du doigt, afin que l'on ne vit pas trop au dehors les pierres de prix qui s'y trouvaient enchâssées.

Une fois dans la place le jeune homme s'y comporta avec tant de souplesse et d'habileté qu'il y acquit bientôt une certaine influence sur l'esprit du cardinal. Lucia et Angio-

lino retrouvèrent aisément leurs privautés d'autrefois ; mais, au lieu de rôder en haillons par les rues de Rome, ils prenaient leurs plaisirs, bien nourris et à l'aise, derrière le dos du cardinal qui n'y voyait goutte. Cette belle vie dura plusieurs années jusqu'à ce que, la santé du Pape étant fort précaire, Lamparelli qui avait des vues sur la tiare et qui craignait que ses mœurs, quoique communes à plus d'un des conclavistes, contribuassent à le desservir auprès de leur hypocrisie, employa le peu qui lui restait de bon sens à faire maison nette, pensant par là servir la cause de son élection.

Lucia poussa les hauts cris, menaça de faire scandale et de crier sur les toits les façons dont le cardinal entendait l'amour. Elle en savait long à ce sujet, car elle avait assisté aux derniers feux du vieillard et elle avait été témoin des bizarreries par lesquelles il cherchait, sinon à en ranimer l'éclat, du moins à en attiser les cendres. Aussi en aurait-elle pu amuser le public de diverses particularités et anecdotes qui eussent plus renseigné sur l'imagination du cardinal qu'édifié sur sa vertu et qui n'eussent pas manqué de divertir les oreilles du conclave.

Au moment où il s'ouvrit en 1769, Lucia, sous le nom d'Olympia, était installée depuis quelques mois dans une jolie maison proche de la villa Ludovisi et acquise pour elle des deniers de Lamparelli qui joignit à ce don un fort cadeau d'argent et de meubles. Le cardinal la laissa à ses affaires et alla aux siennes. Il avait hâte d'échanger le chapeau contre la tiare.

Il n'en fut rien. Lamparelli s'agita prodigieusement, intrigua, cabala, manigança les votes, pelota les partis, eut le sien. Sa tête s'échauffa à ces brigues et à ces visions. Son corps souffrit de l'incommodité des cellules, du mauvais air et de tous les inconvénients de cette électorale prison. L'élection tardait, si traversée de menées diverses qu'elle menaçait de durer éternellement si l'Esprit-Saint n'y mettait bon ordre. Deux cardinaux moururent à la peine. Les autres continuaient leur mystérieuse besogne. Enfermés dans les étroits logements du Vatican bâtis de planches dans la largeur et la hauteur des galeries et des salles, ils s'obstinaient. Les factions s'enchevêtraient, jusqu'au jour où^ excédés, l'élection

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se fit par surprise. Lamparelli sortit de là, enragé et anéanti, et rentra chez lui la tête basse, à demi fou et incapable désormais d'aucune affaire.

Celles d'Olympia, par contre, prospéraient. Elle était suffisamment pourvue d'argent pour attendre l'occasion de quelque beau coup de filet. Outre les avantages en demeure et en espèce qu'elles avait tirés de Lamparelli, il lui restait la valeur permanente et réelle de son corps que sa jeunesse mûrie avait rendu d'une riche et savoureuse beauté. Elle était souple, ferme, assez grasse, le sein d'une belle forme, le ventre moelleux, la cuisse forte et la jambe fine. Cette beauté constituait une ressource vivante dont un usage bien entendu ne manquerait pas de lui valoir fortune. De plus, elle avait auprès d'elle, pour en régler l'emploi et le bien ménager, l'aide précieuse, vigilante et avisée de l'incomparable Angiolino.

Il avait quitté le palais Lamparelli à la suite d'Olympia. Les premiers temps de leur nouvelle liberté furent une sorte de lune de miel; ils la passèrent en grande partie au lit. Ils s'aimaient d'un amour vil et singulier, mélangé de camaraderie et de débauche, d'une sorte de basse et ardente tendresse où il y avait du jeu de polissons et de la fureur d'amants. Les caresses et les coups alternaient, étreintes et querelles d'où ils sortaient avec dans le regard je ne sais quoi de hargneux et de tendre.

Une fois ce premier regain passé, Angiolino retourna à ses occupations personnelles. Dans sa vie vagabonde il avait acquis les talents les plus divers et les plus utiles. Il avait déjà commencé au palais Lamparelli à en exercer quelquesuns ; mais il se trouvait maintenant en posture de montrer toute sa capacité et toute l'étendue de ses mérites. Le coquin avait, de plus, presque fort bonne mine. Il était bien vêtu et de figure agréable. On se fût, jusqu'à un certain point, trompé sur sa qualité, si je ne sais quoi de douteux n'eût averti et mis en garde. Une certaine souplesse d'échiné le faisait saluer trop bas. Sa pofitesse était plus obséquieuse qu'il eût fallu pour qu'on n'y vît que l'effet de sa complaisance naturelle. Il tournait vite de la platitude à l'arrogance, de l'insolence à la bassesse. Il savait à merveille jouer le bouffon et n'ignorait

pas l'usage qu'on peut tirer d'être plaisant. C'est par là qu'il avait capté le cardinal Lamparelli qui montrait un goût singulier pour la farce et la grimace. Il admirait chez Angiolino son habileté à esquiver un mauvais pas par une pasquinade. Il riait et oubhait que le drôle venait de regarder aux serrures ou d'écouter aux portes.

La vérité est qu'Angiolino était au fond de l'âme brocanteur, intrigant, espion et parfait rufian. Plus d'un grand seigneur ou d'un prélat recouraient à lui en des affaires délicates ou particulières. Aussi fréquentait-il les antichambres et les sacristies. Avec cela, resté populaire, il connaissait les cabaretiers, les loueurs de voitures, les porteurs de chaises et autres menues gens. Il se tenait là fort au courant des filles en train de devenir jolies et des garçons prêts à un coup de main. De cette façon il pouvait toujours mettre à la disposition de ses illustres clients de quoi satisfaire leurs vices ou assouvir leurs rancunes, une maîtresse complaisante ou un spadassin adroit.

A l'affût des voyageurs de passage à Rome, il se présentait à eux sous divers prétextes. A peine arrivés, ils voyaient venir le subtil Angiolino qui leur offrait ses services. Il en avait de toutes sortes à proposer et débutait par celui de leur faire voir la ville, en son détail et en toutes ses curiosités tant publiques que secrètes. Il s'occupait de tout, louait des appartements, vendait des camées de mosaïques, procurait des reliques de saints, menait à l'église, au théâtre ou au jeu. Aux amateurs de musique il s'entendait à merveille à leur organiser des quatuors ou des concerts de chambre, car il était au mieux avec toute la clique des coulisses et des pupitres, les racleurs de violons, les auteurs, les castrats. Il avait de quoi contenter le plus exigeant, qu'il voulût dépenser ses écus en achats^ en musique, en bonne chère, au jeu ou plus simplement aux femmes, ce qui est encore, après tout, le moyen le plus commun et le plus commode.

Angiolino tenait boutique de beautés, et 0]5mipia figurait en belle place à l'étalage. Elle se prêtait de bonne grâce aux choix prudents et lucratifs d'Angiolino, et ce fut par lui que la belle Romaine vit passer en ses draps les étrangers les plus divers.

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Elle coucha avec des Anglais dont la peau laiteuse et blanche contrastait singulièrement avec le teint sanguin et rougeâtre. Il y en avait de vigoureux qui répandaient une odeur de viande fraîche et de saine boucherie. D'autres, longs et maigres, allongeaient à côté d'elle des carcasses osseuses et un petit souffle court. Quelques-uns, obèses, pesèrent de leur poids charnu sur sa poitrine ferme. Elle aimait assez les Allemands ; ils sont bonaces ou rudes, tandis que les Espagnols portent dans l'amour même une morgue quinteuse. Quant aux Français, presque aucun ne quittait Rome sans avoir passé par les bras d'Olympia, car ils ne voyagent guère sans demander à chaque pays l'hospitalité amoureuse de ses courtisanes. D'ordinaire, tout se passait bien et en bon ordre chez Olympia. On y trouvait un plaisir discret et sûr, car Angiolino détestait le bruit et le tumulte et tout ce qui attire les sbires et les argousins. Il savait pourtant risquer quelque chose, quand l'affaire en valait la peine, même au prix de suites désagréables, comme il arriva au sujet de ce jeune seigneur russe qui ne sortit de chez Olympia que les poches vides, car Angiolino n'ignorait aucun des artifices du jeu et aucune des pratiques par lesquelles on allège les pontes imprudents. Il les mit en œuvre envers le naïf boyard qui, après une nuit passée aux tables vertes, parmi les comparses dont Angiolino les avait adroitement garnies, se trouva, au matin, sans un sequin des bourses qu'il avait apportées avec lui fort gonflées d'or, et en si piteux état qu'on le ramassa au bas des escaliers de la Trinité, les boutons en brillants de son habit décousus, les poches retournées, les bagues coulées des doigts et la tête si perdue des boissons dont on avait étourdi sa déveine qu'elles le tinrent trois jours à l'hôtel, suant sang et eau, à hurler, sur sa chaise percée, des coliques qui lui tordaient les entrailles.

Olympia admirait d'autant mieux les bons tours d'Angiolino et son entente à toutes choses qu'elle eût été incapable d'en inventer le quart et d'en trouver l'équivalent. Elle manquait d'intrigue et d'entregent et même des manèges nécessaires à la galanterie. L'attrait et la vue de sa beauté étaient ses seules armes. Il ne lui restait rien de la petite fille malicieuse qui levait sa jupe au nez des vieux milords. Dès

que sa vie vagabonde et précaire eut pris fin par les soins de j^me pietragrita, elle se montra molle, inerte et paresseuse. Elle sortait à peine du palais Lamparelli. A peine si, en temps de carnaval, elle parcourait le Corso, masquée ; mais, une fois hors de son apathie, elle devenait furieuse, brusquement, de plaisir et de bruit, puis retombait le lendemain dans son indolence, interrompue seulement de colères soudaines, qui la dressaient tout d'un coup, injurieuse et brutale, l'œil égaré et les ongles en avant.

Une fois installée chez elle, elle devint de plus en plus casanière. Elle traînait par les escaliers et les corridors ses robes lâches et de toutes couleurs. L'hiver, elle chauffait aux brasiers ses mains engourdies et restait de longues heures ainsi, le feu aux joues, à se cuire aux braises chaudes. L'été, elle dormait de longues siestes, se réveillait pour croquer des pâtisseries ou des pralines ou pour aller à son miroir. Elle y regardait son visage et son corps et revenait se reposer. Elle passait aussi beaucoup de temps à sa vigne, étendue sur la balustrade de la terrasse, mangeant une grappe ou quelque autre fruit.

Puis elle rôdait çà et là, pieds nus en des mules de satin jaune qu'elle faisait claquer à son talon et auxquelles jappait un petit chien. Elle recevait des tireuses de cartes et des marchandes de fard. Son indifférence à coucher avec le premier venu était complète. Elle s'en remettait à Angiolino.

Un singulier mélange de luxe et de négligence bigarrait sa maison. Cela allait du sordide au raffiné. On buvait en des verreries dépareillées dont les brèches craquaient sous la dent. Des assiettes de terre commune se mêlaient à des pièces de porcelaine fine. Il y avait aux plafonds des lustres de cristal irisé suspendus à une corde de chanvre. On glissait sur le pavé à des écorces de fruits et à des épluchures de noisettes. Dans un coin, un miroir fendu reflétait un fauteuil à trois pieds. Olympia portait des robes déchirées où les taches ne manquaient pas. Elle avait souvent les mains poissées de confitures. Sa chevelure croulante lui donnait toujours un peu l'air de sortir du lit. Malgré tout, une certaine grâce de volupté était répandue sur toute sa personne. Son charme venait sans doute de ce qu'elle semblait toujours

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prête au plaisir. On lui savait gré de celui qu'elle donnait, et Angiolino n'en était nullement jaloux pourvu que, de temps à autre, il y prît aussi le sien. Il se mélangeait de rires, de bouffonneries et de querelles, et finissait d'ordinaire par les larmes d'Olympia qui se consolait, les joues mouillées, à deminue, assise au rebord du lit, les jambes pendantes et mordant à belles dents à une orange rouge ou à un citron jaune.

M de Galandot ne se coucha point cette nuit-là. • En rentrant chez lui, il avait trouvé la table servie. D'ordinaire il lui fallait descendre à la cuisine pour rappeler à Barbara que l'heure du repas approchait ou pour l'avertir qu'elle était déjà passée depuis longtemps. La servante se levait en bougonnant et montait dresser le couvert.

Barbara, avec l'âge, devenait volontiers oubheuse. Elle tirait alors de l'armoire quelques restes qu'elle plaçait à chauffer sur le feu et courait chercher des œufs. Alors M. de Galandot entendait un grand bruit dans la cour. C'était Barbara qui, grimpée sur le marchepied de la chaise de poste et penchée à mi-corps à l'intérieur, visitait la ponte. Les pondeuses troublées caquetaient et la volaille effarée battait des ailes dans un tourbillon de duvets et de graines soulevées. Barbara revenait, une paire d'œufs dans chaque main.

M. de Galandot regardait patiemment tout cela de la fenêtre. Le crépuscule augmentait doucement. A travers les arbres, il voyait une Rome violette et comme reculée dans un lointain avec ses toits et ses dômes. Les cloches sonnaient aux clochers VAve Maria. Il y en avait une assez proche, très lente, très sourde, qui parlait presque à voix basse. C'était celle d'un couvent voisin.

La cloche s'éteignait peu à peu. Une autre, très lointaine, s'obstinait encore. Toutes s'étaient tues, sauf elle. On eût dit qu'elle voulait réveiller les endormies de leur engourdissement progressif, qu'elle les sommait de reprendre leur concert de bronze, qu'elle les sollicitait de s'unir de nouveau en un élan commun, dans une nouvelle entente sonore. Mais l'appel inutile de l'isolée se lassait ; elle essayait encore quel-

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ques volées, puis les coups s'espaçaient un à un jusqu'au dernier qui vibrait longtemps dans le ciel vide. Rome disparaissait peu à peu : elle semblait se fondre et se dissoudre dans l'ombre, à moins qu'une lune ronde et argentée ne substituât au jour sa transparence nocturne.

M. de Galandot regardait longuement ce spectacle coutumier, il ne se retournait qu'au pas de Barbara apportant un chandelier qu'elle posait sur la table. La lumière éclairait les plats avec leur petit tas de légumes ou la rondeur des œufs durs qui y roulaient et qui, d'ordinaire, durant le trajet de la cuisine, s'étaient fêlés en entrechoquant leurs coquilles.

Mais, ce soir-là, Nicolas avait trouvé, par hasard, le souper tout préparé qui l'attendait. Barbara se prenait parfois d'un beau zèle. Il fallait pour cela qu'elle eût remarqué à son maître mauvais visage et petite mine. M. de Galandot vieiUissait. Sa longue figure osseuse avait maigri. Son habit, trop large, plissait dans le dos. Ses jambes paraissaient plus décharnées. Avec cela, il semblait triste, et souvent, en marchant, il tournait la tête de l'air de quelqu'un qui regarderait en arrière dans sa vie.

Quelles que fussent les causes de son malaise, il n'en était pas moins visible et il s'y marquait à tout le moins une certaine fatigue du corps. C'était pour la réparer que Barbara avait fait cuire, ce soir-là, une poularde grasse. Aussi resta-t-elle debout derrière la chaise de son maître pour observer sur son appétit l'effet de cette gourmandise. Son étonnement fut grand, quand elle s'aperçut qu'il demeurait absorbé dans une rêverie profonde, la main posée sur sa fourchette sans faire aucun mouvement. Il avait tellement l'air d'un homme endormi qu'elle prit peur à le voir ainsi et s'enfuit dans sa cuisine où elle égrena force chapelets en priant Dieu de le désensorceler, car une pareille indifférence devant une volaille si à point ne pouvait manquer d'être la suite de quelque sortilège à qui il devait aussi, à n'en pas douter, le mauvais aspect de son visage et le déclin de sa santé.

M. de Galandot resta longtemps à table. Le poulet en son plat d'étain fuma, puis se refroidit peu à peu dans sa sauce figée. Les œufs immobiles dans l'assiette attendirent en vain ;

en vain le pain fit le gros dos sous sa croûte dorée. Les petites olives noires nagèrent dans l'huile jaune. La chandelle charbonna, coula en lourdes larmes. Deux chauvessouris entrèrent par la fenêtre, volèrent au plafond en circuits interminables. M. de Galandot ne bougeait toujours pas et ce ne fut que la lumière éteinte à ras du chandelier et resté dans l'obscurité qu'il regagna sa chambre à tâtons.

La lune l'éclairait ; elle venait de se lever, et M. de Galandot se mit à marcher de long en large d'un pas égal et monotone. Arrivé au bout de sa promenade, il la recommençait. Cela dura longtemps sans qu'il songeât à se coucher. Cette nuit-là, la première depuis celle qu'il passa jadis dans la bibliothèque de Pont-aux-Belles, le soir du jour où sa mère avait interrompu son entreprise contre la jeune Julie et mis sous clé le coupable, M. de Galandot ne se coucha point. Pour la première fois, il manqua à poser, comme il le faisait d'habitude, son habit au pied de son lit, sur le dossier d'une chaise, les basques bien étalées et les manches pendantes, à plier soigneusement son gilet et sa culotte, à secouer la poussière de ses bas et à les rouler dans ses souliers, à placer sur sa canne appuyée au mur sa perruque et son tricorne.

Peu à peu l'air transparent et bleuâtre de la nuit se désargenta. Il devint gris et poudreux. La lune s'effaça, jaunit et décHna. L'aube vint ; au dehors chanta un coq. M. de Galandot semblait s'éveiller d'un sommeil ambulant. Il s'arrêta dans sa marche, resta un instant indécis, puis se dirigea vers son lit non défait, monta sur les draps et, les bras levés, atteignit sur la planchette où elles s'alignaient une des amphores de terre cuite qui y étaient rangées. Celle qu'il prit était si lourde qu'il faillit tout d'abord la laisser tomber ; puis, avec précaution, il s'assit sur le rebord de son lit, la tenant entre ses genoux. Elle était fraîche et poussiéreuse ; des toiles d'araignées, soyeuses et légères, la rendaient comme molle et presque humide à toucher, M. de Galandot regarda lentement les dessins qui l'ornaient. Le potier y avait figuré une scène assez singulière. On y voyait un homme à longue barbe et au front chauve étendu à quatre pattes et, sur son dos, une femme nue à cahfourchon,

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comme sur une monture. D'une main elle le frappait d'un thyrse, et de l'autre elle levait à hauteur de sa bouche une grosse grappe de raisin.

M. de Galandot tenait maintenant l'amphore renversée et tâchait d'en faire glisser l'or que contenait son ventre rebondi ; mais les pièces introduites une à une par le goulot étroit en obstruaient l'ouverture de leur masse. M. de Galandot frappa la panse, du doigt. Elle rendit un son mat et métallique.

Tout à coup un sequin tomba, puis trois, puis deux, puis une pluie pressée qui s'éparpillait sur le lit. M. de Galandot prenait cet or à pleines mains et le fourrait fiévreusement dans ses poches. Celles de sa culotte furent vite pleines ; il en gonfla celles de ses basques et de son gilet ; il en noua dans un vaste mouchoir, fit un tas du reste et le cacha sous sa paillasse. Puis debout, il retourna une dernière fois l'amphore.

Un ducat demeuré au fond dégringola et se mit à rouler en cercle sur le dallage et finit par y aplatir son petit disque doré. M. de Galandot se baissa pour le ramasser. Sa longue personne dégingandée se cassa en deux comiquement. Cela fait, il se dirigea vers le vestibule.

Le jour était venu complètement. Le soleil brillait dans les vapeurs matinales. M. de Galandot sortit de la villa. Il resta un instant debout au haut de l'escalier dont la double rampe descendait dans la cour. Rome s'éveillait délicieusement dans le matin, toute rose et rousse, familière et monumentale dans cette tendre et noble lumière. Sur le toit écaillé et blanchi de la vieille chaise de poste, des pigeons roucoulaient doucement ; de temps à autre, l'un d'eux s'envolait dans une boufii"ée de plumes chatoyantes. Un grand coq perché dans le cadre de la portière ouverte se tenait sur une patte ; sa crête molle et rouge oscillait. Il ne restait plus rien de la nuit que les deux petites chauves-souris que M. de Galandot avait aperçues en passant par la salle à manger où, blotties à un angle du plafond, elles pendaient, les ailes repliées, comme deux fruits nocturnes, deux gourdes à ténèbres, saoules de l'ombre qu'elles avaient bue.

Au bas de l'escalier, M. de Galandot traversa la cour et

sortir à pas rapides. Peu à peu, l'or qui alourdissait ses poches ralentit sa marche. Le Tibre, qu'il passa, coulait d'une eau fluide et huileuse. Sur une place se tenait un marché. Deux bœufs à longues cornes courbes, attelés à un char, mugirent doucement et sourdement. Dans une rue à peu près déserte, M. de Galandot entendit courir derrière lui. L'homme, avant de l'avoir rejoint, disparut dans une ruelle latérale. A un carrefour, il y avait un chien assis sur son derrière. Il se léchait les pattes, l'une après l'autre, et jappait plaintivement. M. de Galandot marchait toujours. Arrivé au coin de la rue del Babuino, il hésita, puis il la prit et pressa le pas jusqu'à la porte de Cozzoli.

Cozzoli se levait à l'aube. Il était actif et travailleur. Il s'installait sur sa table et commençait à coudre et à couper. Il besognait ainsi longtemps avant que sa femme descendît à la boutique, de la soupente où couchait toute la maisonnée. Theresa et Mariuccia étaient plus paresseuses encore. Elles restaient tard au lit, soit à dormir, soit à badiner, et il fallait que leur père vînt lui-même les tirer de la paillasse. A l'heure dite, le nabot grimpait l'échelle. Les vauriennes faisaient bien mine de sommeiller, mais Cozzoh ne s'y trompait pas ; elles avaient beau se cacher le nez sous les couvertures, le tailleur était sans pitié. D'un coup de main, il tirait les draps et les découvrait toutes chaudes de sommeil, débraillées, la chemise relevée ou en tapons, la cuisse à l'air. Il les taquinait et les houspillait pour les faire lever, réjoui de leurs bonnes mines et tout gaillard de la vue de leurs peaux fraîches, et elles déguerpissaient avec des rires et des cris joyeux. Mais souvent aussi le jeu tournait mal. Cozzoli était d'humeur changeante et, à certains jours, la meilleure et la pire se touchaient de si près qu'il était dangereux de provoquer l'une ou l'autre. Alors le lever ne se terminait point sans quelques gifles qui faisaient pleurer Theresa, tandis que Mariuccia, furieuse, se frottait la fesse où rougissait la claque ou la piqûre d'aiguille dont son père avait hcâté sa paresse.

Cozzoli était donc seul dans sa boutique lorsque M. de Galandot poussa la porte et entra. Cozzoli fut si surpris de cette visite matinale qu'il en leva les bras en l'air et les rabattit

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promptement pour cacher l'ouvrage auquel il travaillait. En effet, au lieu de couper ou de couturer quelque habit d'homme, Cozzoli était en train découdre une petite robe de moire rouge.

Une calotte minuscule déj;\ achevée reposait sur la table auprès de lui. Cela semblait destiné à vêtir on ne sait quel cardinal nain et eût pu laisser croire que quelque pygmée venait d'être promu au chapeau et chargeait Cozzoli de lui confectionner sa garde-robe. Mais M. de Galandot paraissait si troublé qu'il ne s'aperçut guère du bizarre travail du tailleur et qu'ayant heurté^ en entrant, un des mannequins d'essayage il le salua cérémonieusement, comme si c'eût été un personnage d'importance.

Une fois assis sur sa chaise accoutumée, M. de Galandot reprit un peu contenance. La pie famihère quitta l'épaule de Cozzoli où elle était perchée et vint se poser sur la sienne. Cozzoli, de son côté, avait retrouvé toute sa supériorité. Juché sur sa table, il considérait de haut son visiteur matinal, attendant de lui quelque explication de sa visite inopinée, car, bien qu'il brûlât d'en savoir la cause, il se fût reproché, comme une faiblesse indigne de lui, de témoigner aucune curiosité. Tout en enfilant son aiguille, il regardait à la dérobée M. de Galandot, mettant son honneur à ce qu'il parlât le premier. M. de Galandot ne s'y décidait toujours point. Il restait immobile et silencieux. On entendait de temps à autre le craquement sec du bec de la pie et le trottemenu des points cousus. Cela pouvait durer indéfiniment par l'inertie de l'un et l'obstination de l'autre. Au-dessus grattait le bruit du balai de M'"= Cozzoli qui nettoyait la chambre où Theresa et Mariuccia dormaient encore.

Enfin M. de Galandot toussa à plusieurs reprises et d'un air suppliant ; Cozzoli considéra cette marque de gêne comme une avance suffisante et n'y tint pas. La toux de M. de Galandot fit s'envoler la pie, de son épaule pour celle de Cozzoli.

— « Où diable Votre Seigneurie a-t-elle bien pu s'enrhumer ? dit le tailleur. Nous sommes en plein été, tellement que M. Dalfi m'a commandé, hier encore, trois habits légers, dont l'un gris, à cause de la poussière qui est grande par

ces temps secs ; c'est elle qui vous aura pris à la gorge. Votre Seigneurie veut-elle un verre d'eau ? Theresa ou Mariuccia vous l'apportera, bien que toute cette jeunesse dorme encore ; mais je vais les faire lever pour aller au puits. » M. de Galandot fit un geste de remerciement.

— « Certes, continua Cozzoli, je ferai remarquer à Votre Seigneurie que c'est la première fois qu'elle visite à pareille heure ma pauvre boutique et que bien m'en prend d'être debout au chant du coq ; sans cela vous eussiez trouvé porte close, ce qui vous eût fort contrarié, car je gage que l'habit de Votre Seigneurie a besoin de quelque reprise urgente, et qu'il y a bien quelque accroc à recoudre ou quelque dégât à réparer. »

Comme M. de Galandot ne répondait toujours pas, Cozzoli partit alors dans un interminable discours où il énumérait toutes les causes qui avaient bien pu amener M. de Galandot chez lui, de si bon matin. Cozzoli avait cela de particulier qu'il était en même temps songe-creux et burlesque. Ses imaginations tournaient vite à la facétie. Aussi M. de Galandot dut-il écouter attribuer à sa sortie matinale les raisons les plus saugrenues, car peu à peu la mauvaise humeur du petit tailleur disparaissait dans le plaisir qu'il prenait à ses propres plaisanteries.

Et ce fut en riant très haut qu'il en vint à demander à M. de Galandot si quelque querelle avec la vieille Barbara n'était pas tout bonnement le motif de sa venue.

— « Quand je dis querelle, bouffonnait Cozzoli, Votre Seigneurie m'entend bien. Mais je crains toujours que ma digne tante, à force de vivre auprès d'un honnête seigneur comme vous-même, lui sacrifie l'étrenne de son antique vertu. »

Cette farce réjouissait, d'ordinaire, toute la maison et la plus indirecte allusion auxamours de la tante Barbara divertissait extrêmement Theresa et Mariuccia.

Mais M. de Galandot s'était levé tout à coup et, rouge, balbutiant d'une voix étranglée, il dit au tailleur :

— « Monsieur Cozzoli, je viens vous parler... »

A mesure que M. de Galandot parlait, l'ébahissement le plus profond apparaissait sur le visage de Cozzoli. C'était à

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son tour de s'étonner. Machinalement, il avait ôté son dé et planté son aiguille sur une pelotte. Il agitait ses jambes croisées, se renversait en arrière. Etait-ce bien le vrai M. de Galandot qui se trouvait devant lui ou quelque larve nocturne, comme il en rôde, dit-on, dans les ténèbres; avait-elle emprunté la figure et l'accoutrement ordinaires du digne gentilhomme et se servait-elle de son honnête apparence pour y incarner son fantôme diabolique ? Non, c'était bien M. de Galandot qui lui demandait, confus et rougissant, le nom d'une dame vue la veille à sa terrasse, non loin des jardins de la villa Ludovisi, et qui mangeait une grappe de raisins; c'était lui qui ajoutait avec embarras qu'il s'était senti à sa vue un grand désir de la connaître et de lui témoigner son estime et le souhait des faveurs de sa compagnie, si rien ne s'y opposait. Il pensait que son ami Cozzoli, dont il avait entendu, par hasard, la voix dans le jardin de la signora, pourrait lui obtenir un entretien qui lui permettrait d'exprimer l'honnêteté de ses dispositions et le désir qu'il avait de pouvoir être utile à une si belle personne. Tout cela paraissait à Cozzoli tellement prodigieux qu'il en restait comme hébété, puis, tout à coup, sa stupeur se changea en une hilarité irrésistible et, sautant à bas de la table, il se mit à courir par la chambre en se tenant les côtes, avec mille gambades et des glapissements de joie.

A ce tapage, M™^ Cozzoli, ne sachant ce qui se passait, descendit de la soupente. Elle était en cotillon court, ses cheveux ébouriffés. Thcresa et Mariuccia la suivirent de près. Elles avaient les yeux encore gros de sommeil et dans les cheveux encore le duvet des oreillers. Toutes deux en chemise, Mariuccia avait laissé tomber l'épaulette de la sienne et montrait son épaule nue, tandis que Theresa, le pan relevé, se grattait sans façon le mollet où une puce l'avait mordue.

M. de Galandot se tenait dans un coin de la chambre, les yeux baissés. Enfin Cozzoli, au milieu de ses rires, eut la force de s'écrier :

— « Savez-vous, savez-vous... ce que... Sa Seigneurie vient me demander? Il veut que je le mène... ah! ah ! ah ! que je le mène chez une dame... hi ! hi ! hi !... vous savez... chez l'Olympia... »

Il fut interrompu par un hoquet de joie; alors ce fut un débordement de cris et d'exclamations autour du pauvre M. de Galandot abasourdi qui, debout, mal à l'aise avec ses poches gonflées d'or, tournait son chapeau entre ses doigts. Cozzoli s'esclaffait. M™" CozzoH s'afiala sur une chaise. Theresa, le dos au mur, riait aux larmes, et Mariuccia, grimpée sur la table, y dansait en battant des mains, sans souci de ce que montrait sa courte chemise, tandis que la pie, épeurée de tout ce bruit, voletait au plafond, à grands coups d'ailes blancs et noirs.

A première entrevue de M. de Galandot avec la signora Olympia eut lieu un jeudi. Le nouveau Sigisbée avait tiré, pour l'occasion, d'une de ses grandes malles, un habit neuf et une perruque fraîche. Depuis son importante décision de parler à CozzoH, il avait retrouvé un peu de calme. La veille, il avait passé chez un joaillier, précisément celui de M. Dalfi, et, outre un superbe collier qu'il y commanda, il y prit quelques menus présents pour la fmiille Cozzoli. Le tailleur reçu un dé d'or et un étui à aiguilles; sa femme trouva dans une boîte une fort belle montre bombée; Theresa et Miriuccia eurent des pendeloques qu'elles coururent se mettre aux oreilles, d'où elles s'amusaient, en secouant la tête, à les faire tinter contre leurs joues. En échange, Cozzoli donnait à M. de Galandot des conseils sur la façon de se conduire avec les femmes, car il ne doutait pas que le seigneur français ne comptât faire sa maîtresse de la belle Italienne.

C'est justement ce qu'il avait dit à Olympia en lui apportant les propositions de M. de Galandot, Elles furent parfaitement reçues. Angiolino consulté voyait là une fortune sûre et discrète et justement ce qu'il leur fallait. M. de Galandot lui semblait^ en tous points, providentiel et, quoique le compère eût rabattu le nécessaire aux propos de CozzoH dont l'imagination surexcitée fiisait de M. de Galandot rien moins qu'un prince déguisé, il en restait tout de même que, réduit à sa valeur exacte, le bon gentilhomme était riche, simple et déjà barbon. En y réfléchissant, il y avait bien quelque risque qu'il fût bizarre et atrabilaire, étant donné la façon dont il vivait à Rome depuis plusieurs années, si retiré qu'il avait

mis en défaut le flair d'Angiolino et échappé à son affût. Mais, en y pensant mieux, ces précédents prouvaient que son goût brusque et inattendu pour lasignora devait être d'autant plus vif qu'il contrastait davantage avec des mœurs établies déjà par une longue habitude et dont il avait fallu, pour le détourner, une circonstance tout exceptionnelle.

Il se présentait donc là, comme en jugeait sagement Angiolino, une fort belle matière, pour une femme, à exercer ses talents. La solitude môme où se trouvait M. de Galandot le rendait mieux propre à être aisément circonvenu. De plus, Cozzoli répondait de sa mine, disant qu'il n'eût tenu qu'à lui de faire de M. de Galandot un seigneur élégant. Mais Nicolas, malgré les instances du tailleur, ne voulut point consentir à se laisser habiller à neuf d'une façon qui convînt à son nouvel état d'amoureux.

Ce fut donc, son habit gris au dos, sa grosse perruque aux joues, ses souliers à boucles aux pieds et sa canne à la main, un jeudi, vers trois heures de l'après-midi, qu'il fit son entrée chez Olympia. Angiolino avait trouvé prudent de s'esquiver et de tout disposer pour qu'aucun fâcheux ne troublât cette audience et n'interrompît mal à propos le tête-à-tête. Il avait vivement recommandé à Olympia de régler son attitude sur celle de M. de Galandot et de s'en remettre à son bon plaisir, car il savait fort bien qu'il y a des hommes qui apportent à ces sortes d'affaires une brusquerie immédiate, tandis que d'autres y mettent une lenteur voulue et calculée pour augmenter leur volupté de la circonspection dont ils la retardent. Il se pouvait que M. de Galandot, si modéré en toutes ses apparences, fût brutal sur le fait et expéditif en amour, auquel cas Olympia avait ordre de ne point trop se défendre et de conclure, s'il le fallait, surle-champ.

Dès le matin, au sortir du bain qu'elle prit, long et aromatisé d'herbes fines, elle remplaça son déshabillé ordinaire par une toilette d'apparat.

Olympia reçut M, de Galandot assise dans un grand fauteuil, la chevelure bien coiffée, la gorge couverte, son petit chien sur les genoux. Nicolas »prit place sur une chaise en face d'elle. Il avait la contenance la plus embarrassée du

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monde, croisait et décroisait ses jambes, rougissait et pâlissait tour à tour, Olympia n'était point à ses débuts en ce genre de rencontres ; maintes fois elle s'était trouvée en face d'étrangers parlant des langages dont elle ignorait le premier mot, mais la simplicité de leurs sentiments et l'évidence de leurs intentions substituaient aisément au discours une mimique où il n'y avait guère à se méprendre et où, à défaut de l'accord des paroles, l'entente des gestes s'établissait à merveille. En ces occasions, Olympia laissait sa beauté parler pour elle, et la réponse ne manquait pas de se produire. Mais M. de Galandot faisait la sourde oreille et Olympia n'osait pas mettre en usage les moyens qu'elle employait d'ordinaire pour animer les muets.

Il lui sembla vite qu'elle se tenait là depuis des heures ; de temps à autre elle souriait, et M. de Galandot, à chaque fois, rougissait de tout le visage sous sa perruque et regardait fixement le bec de sa canne. Il faisait chaud. Olympia pensait au plaisir qu'elle aurait eu à ce moment à s'étendre et à dormir. Un bâillement invisible inquiétait sa bouche. La situation se prolongeait et le vis-à-vis durait. Olympia hésitait à engager la conversation, ne sachant trop par où entreprendre ce silencieux et grave personnage qui paraissait tout engourdi sur sa chaise et qui portait, en une démarche plutôt équivoque, une décence si réservée. Ils en restaient là, quand la petite chienne, longtemps tranquille au giron d'Olympia, s'étira, remua les oreilles, se mit sur ses pattes, examina curieusement M. de Galandot et jappa trois fois.

M. de Galandot parti, sur cela, après avoir salué cérémonieusement Olympia, elle demeura tout ébahie et sans savoir que penser de cette bizarre visite dont l'issue la laissa perplexe et dont le récit sembla fort embarrasser Angiolino, car elle avait un peu l'air d'une fuite.

Il n'en fut rien. L'original revint le lendemain et les jours suivants. Il arrivait toujours à la même heure, après avoir passé chez le joaillier voir si le collier était prêt. Il fallait quelque temps pour en assembler les pierres qui devaient être fort belles et pour en achever la monture que M, de Galandot voulait finement ciselée. Il tenait, chaque jour, Olympia au courant de l'état du travail, car il lui avait

annoncé le cadeau qu'il lui préparait. Elle voyait surtout dans ce premier don l'augure de largesses futures ; mais elle aurait voulu se les rendre dues par ce qui oblige le plus les hommes à la reconnaissance et sert aux femmes néanmoins à tout exiger d'eux en retour.

M. de Galandot ne se départissait pas de la plus extrême décence, de la plus grande réserve et de la plus parfaite cérémonie. Il parlait maintenant assez volontiers ; mais Olympia ne retrouvait guère à ces propos surannés les discours qu'on lui tenait d'ordinaire et qui ne portaient le plus souvent que sur lesi pratiques de la volupté et les détails du plaisir. Elle avait bien tenté de glisser en ses réponses à M. de Galandot quelques amorces de ce genre; mais il semblait n'en pas comprendre le sens et, quand l'avance y était trop vive, il paraissait en ressentir plus d'embarras que de trouble.

A ces colloques, Olympia s'ennuyait terriblement et à bâiller, d'autant que M. de Galandot, parti après deux heures de tète-à-tête, elle n'avait rien à dire à Angiolino qui accourait aux nouvelles. Il commençait à s'inquiéter, sachant maintenant M. de Galandot beaucoup plus riche qu'il ne l'avait cru d'abord. Son important crédit chez Dalfi en faisait foi. Mais Olympia, qui supportait tout le poids de ces mortels entretiens, se montrait exaspérée d'un ennui qui touchait à la fureur, si bien qu'Angiolino avait toutes les peines du monde à Tempêcher de planter là ce lanterneur. Il la raisonnait de son mieux, afin d'obtenir qu'elle patientât. Puisque M. de Galandot se taisait de ses intentions, il fut convenu qu'elle chercherait, par un manège prudent et favorable, à leur donner de telles occasions de se montrer qu'il faudrait bien qu'elles se fissent jour.

Pour cela il fallait agir doucement et progressivement, de façon à ne point trop, tout de même, effaroucher le timide. Peu à peu Olympia en vint donc à des manières plus libres. Elle revêtit des déshabillés avantageux. Souvent elle chantait. Nicolas l'écoutait avec plaisir et il paraissait donner une grande attention à ses mouvements. Olympia était vraiment belle, avec un sens de la volupté qui la faisait exceller aux attitudes les mieux propres à faire valoir les lignes les plus

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heureuses de son corps. M. de Galandot la regardait, avec un plaisir visible, aller et venir, manger un fruit, s'éventer longuement et paresseusement. Il la regardait rire sans qu'il rougît. Au lieu de rester à la maison, ils passaient aux jardins. Ils marchaient dans les allées et venaient s'accouder à la terrasse, fort près l'un de l'autre.

Un jour, ayant descendu trop vite un escaHer, sa jarretière se rompit. Elle mit le pied sur une marche pour la rattacher. M. de Galandot, au lieu de détourner les yeux, la considérait attentivement. Elle retroussa sa robe plus haut qu'il ne fallait et fut longue à la remettre en ordre.

Sous divers prétextes, elle l'amena à toucher sa peau. Il la touchait timidement du bout des doigts, comme s'il avait peur. Un jour qu'elle se penchait sur le balustre de la terrasse, un brin de feuille lui tomba dans le cou et glissa entre ses deux épaules. Elle pria M. de Galandot de le lui enlever. Il le fit avec cérémonie et politesse, son tricorne relevé sur sa grosse perruque grise pour y mieux voir, la main hésitante et en laissant choir sa canne dans la poussière.

Quand il entrait maintenant, elle s'arrangeait volontiers pour se laisser surprendre endormie. Elle observait, les yeux mis-clos, l'embarras de M. de Galandot. Il tournait autour d'elle, faisait du bruit et réussissait d'autant moins à l'éveiller qu'elle ne dormait point. Olympia avait remarqué qu'alors il l'examinait avec attention. Les hasards du sommeil facilitent d'heureuses indécences. Mais tout cela ne concluait rien. Nicolas ne parlait même plus du collier, et Angiolino se demandait s'ils ne commençaient pas à être dupes.

Pas un journe se passait pourtant sans que M. de Galandot vînt chez Olympia, et, chaque fois, à la même heure. Ce jourlà il faisait chaud et Olympia s'était étendue pour la sieste en attendant son visiteur habituel. Pour mieux sentir sur son corps la fraîcheur du Ut et de l'air de la chambre, elle s'était mise nue. On avait fermé à demi les persiennes et soigneusement arrosé le pavé . Des arabesques humides s'y entrelaçaient agréablement. Olympia s'était endormie en pensant que ce collier terrestre de gouttes d'eau ne valait point celui que lui avait promis Nicolas. Elle comptait lui rappeler sa promesse aujourd'hui même...

Elle dormit d'abord assez longtemps sur le côté, la joue sur son bnis, une jambe allongée, l'autre un peu remontée. Un de ses seins s'écrasait doucement contre le drap. Ses reins se creusaient. Le sommeil le plus profond est rarement immobile, il a ses mouvements secrets ; le corps, de luimême, cherche ses aises, de telle sorte que, d'elle-même, Olympia se retourna. Elle dormait maintenant sur le dos, les bras sous la nuque, les seins égaux, les jambes longues. L'ampleur de la cuisse faisait plus délicate la rondeur polie du genou. C'est ainsi qu'elle s'éveilla. M. de Galandot était debout auprès du lit. Il tenait à la main un grand écrin de maroquin rouge, et Olympia l'en vit sortir et lui passer au cou un magnifique collier d'émeraudes. Elle sentit sur sa peau la fraîcheur des pierres et du métal.

M. de Galandot restait immobile et silencieux. Olympia comprit que l'instant décisif était venu. Souple et rapide, elle saisit M. de Galandot par les poignets et le pencha de force sur elle. Ses mains molles et tremblantes se défendaient à peine. Tout à coup il trébucha et tomba à demi sur les draps. La canne, l'écrin et le chapeau roulèrent à terre. Soudain M. de Galandot se releva. 11 était à genoux sur le lit, les bras tendus dans une attitude d'épouvante, les yeux fixés sur la porte qui s'ouvrait lentement, comme pour laisser entrer quelqu'un, Nicolas regardait cette porte entrebâillée comme si elle allait donner passage à quelque fantôme familier venu vers lui du fond de son passé, du bout de sa jeunesse, avec des traits connus, une démarche ressouvenue, puis il battit l'air, balbutia quelques mots inintelligibles et dégringola sur le pavage, tandis que le battant poussé d'un nouvel effort laissa voir la petite chienne Nina qui mêla son jappement au bruit de la chute de M. de Galandot dont Olympia effrayée franchit le corps étendu, sans prendre le temps de se vêtir, courant toute nue pour appeler au secourset penchant sur la rampe de l'escalierson buste cerclé au cou du lumineux collier d'émeraudes.

de Galandot ne quittait plus la maison d'Olympia. Il y • habitait une chambre isolée, au fond d'un long couloir. C'est là qu'on l'avait transporté en pâmoison, le jour de l'accident bizarre qui lui était survenu si mal à propos ; ce fut entre ces quatre murs blanchis à la chaux qu'il revint de son évanouissement et, sur le grand fauteuil de chevet, qu'abattu encore de la secousse, il fit la connaissance d'Angiolino. Le drôle se présenta à lui sous les espèces d'un frère d'Olympia. Il joua son rôle avec assurance, se confondit en protestations de toutes sortes, jura, la main sur le cœur, de sa reconnaissance qu'un si digne seigneur voulût bien s'intéresser à eux, laissant entendre à M. de Galandot que sa présence dans la maison serait tenue à honneur tant qu'il la voudrait bien prolonger, que sa sœur et lui seraient heureux de la considération que ne manquerait pas de leur apporter une marque si publique de sa bienveillance. A mesure qu'il parlait ainsi, M. de Galandot sentait croître son embarras, comme si sa brusque entreprise de l'autre jour eût offensé d'avance les devoirs de l'hospitalité.

Il se remit peu à peu de son accident. Olympia venait lui tenir compagnie dans sa chambre. Elle ne cherchait plus à renouveler la scène de l'autre jour. De son côté, M. de Galandot semblait avoir complètement oublié sa tentative malencontreuse. Angiolino conseillait d'attendre. « Ces vieillards sont singuliers, disait-il, et leurs caprices souvent incompréhensibles. L'essentiel est qu'ils soient généreux ». La valeur du collier d'émeraudes rassurait Olympia sur ce point, mais il s'agissait de n'en pas rester là. La maladie servit de prétexte à introduire la question d'argent. Angio-

lino présenta modestement une note des dépenses qu'avaient occasionnées les soins du médecin. La façon dont M. de Galandot l'acquitta montra bien qu'il ne lésinerait pas en toute autre occasion.

Ce singulier pensionnaire avait pris ses habitudes dans la maison. Le matin, Angiolino le voyait se faire la barbe au petit miroir suspendu à l'espagnolette de la fenêtre. Il l'observait. M. de Galandot se rasait soigneusement et longuement. Souvent, il restait indécis, le rasoir levé, et tournait la tête comme s'il entendait quelqu'un derrière lui.

D'ordinaire, il était tranquille et taciturne, mais Angiolino et Olympia remarquaient qu'il sursautait facilement. Le moindre bruit inattendu le faisait tressaillir de surprise et, chaque fois qu'on ouvrait une porte, il semblait éprouver une crainte furtive qui lui crispait tout le visnge et lui remontait l'un de ses sourcils, tandis que l'autre s'abaissait bizarrement. Puis il se calmait ; sa figure anxieuse se détendait et on n'entendait plus le bout de sa canne que ses mains tremblantes choquaient par terre.

Chaque matin, à la même heure, il sortait de sa chambre. Son pas résonnait dans le corridor. Arrivé à une grande horloge debout en sa gaine de bois peint, il s'arrêtait et attendait, sa montre prête, qu'elle sonnât. Puis il constatait tristement le désaccord entre les aiguilles et la sonnerie, et il restait là, étonné, comme un homme qui aurait perdu le fil du temps, car il n'allait plus, comme jadis, prendre l'heure au cadran à la française de l'égfise de la Trinité. Ses seules sorties étaient pour se rendre parfois à sa villa du Janicule.

Il entrait dans la cour. Les poules s'effarouchaient à sa venue ; les pigeons s'envolaient du toit de la chaise de poste. La première fois qu'il reparut à la cuisine, la vieille Barbara était assise auprès du feu. En le voyant, elle se leva et fit trois pas en arrière. Son long chapelet tinta entre ses doigts ; elle se signa triplement au front, à la bouche et à la poitrine, comme si elle eût vu le diable, et demeura un temps sans parler ; puis elle éclata.

Nicolas écoutait, la tête basse, l'algarade de sa vieille servante. Sa bouche édentée crachotait. Elle avait su par son

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neveu Cozzoli pourquoi son maître ne revenait plus au logis. Aussi l'accueillit-elle durement. Son rude langage n'épargna pas Olympia. Son mépris de dévote et de vieille fille se donnait cours.

— « Et voilà, criait-elle en agitant son chapelet, celles qui attirent les hommes. Ah ! Seigneur ! un seigneur comme Votre Seigneurie, vivre sous le toit du péché ! Sainte Vierge ! il a tout quitté sans un regard. Aussi, je me doutais bien qu'il arriverait quelque chose. Je me disais : « Ce seigneur Galandot, si bon, si sage, n'a pas de religion. Il ne porte ni médailles ni scapulaires. « Ah ! j'en ai fait dire des messes pour Votre Seigneurie ! Quand je vendais des volailks et des pigeons, j'en portais l'argent au couvent d'à côté. Tellement que le frère me disait en riant : « Dame Barbara vous payez à Dieu un vieux péché. » Et tout cela n'a ser\'i de rien. Et pourtant, en ai-je fait des croix au couteau sur la croûte des pains... et les quatre œufs que je disposais en croix sur l'assiette ! »

Et la vieille main ridée et noire de la servante brandissait le long chapelet d'un geste furieux et désespéré.

Dans la suite, M. de Galandot prenait grand soin d'éviter les rencontres de Barbara. Il se gHssait dans la maison furtivement et allait droit à sa chambre. Rien n'y était changé depuis son départ. Les amphores de terre cuite s'alignaient encore sur la planche poudreuse. Il en choisissait une, la versait, emplissait ses poches et se hâtait d'emporter sa charge de sequins et de ducats.

Ils ne duraient pas longtemps en ses mains et passaient vite à celles d'Olympia et d'Angiolino. Leurs demandes augmentaient sans cesse. Celles d'Olympia portaient sur des fantaisies de hardes et de bijoux dont elle prétendait ressentir un désir immédiat; celles d'Angiolino s'autorisaient d'affaires fort confuses dont il étourdissait M. de Galandot. Des sommes considérables y entrèrent sans que le bon seigneur entendît plus parler des belles entreprises dont Angiolinolui avait corné les oreilles, non plus qu'on ne voyait jamais paraître les étoffes et les bijoux pour lesquels Olympia prétendait mourir d'envie.

Peu à peu, elle avait repris ses habitudes ordinaires de

gourmandise et de négligé. Sûre de la beauté de son corps, elle se préoccupait assez peu de l'orner, comme si la nature y avait suffisamment pourvu en le faisant souple et robuste et propre aux jeux du plaisir. Elle savait que celui que les hommes estiment le plus est celui qu'on prend aussi bien sur une paillasse que sur un lit somptueux et qui n'est pas moindre dans un grenier que dans un boudoir, à la lueur d'une chandelle fumeuse qu'à la clarté d'un lustre étincelant. Elle savait qu'en ce point la fraîcheur de sa peau, la fermeté de sa chair et l'agilité voluptueuse de ses m.ouvements la dispensaient de tous les artifices où ont recours celles qui ne possèdent pas cet avantage naturel et qui dispense de tout.

Aussi bientôt se remit-elle à l'aise avec M. de Galandot. Elle recommença à porter des robes tachées et trouées. Elle avait souvent à la main un fruit ou une friandise et, comme elle était en même temps distraite, violente et paresseuse, elle ne manquait guère de répandre sur elle les sorbets et les confitures, lâchant hors de propos ce qu'elle tenait et s'inquiétant fort peu du dégât de sa toilette.

On la revit donc les pieds nus dans ses mules jaunes, la poitrine à l'air, la chevelure nouée au hasard, la lèvre humide et la bouche rieuse, rôder du haut en bas de la maison, suivie aux talons par sa chienne carline et par M. de Galandot qui marchait derrière elle avec ses gros souliers à boucles, en son habit gris trop large, car il avait maigri encore, sa figure osseuse sous son ample perruque, et ne la quittant pas plus que son ombre.

A mesure qu'il la fréquentait, elle se gênait moins avec lui. Son langage, qu'elle avait observé pendant un temps, revenait au naturel, avec ce qu'il avait de populaire et de cynique, car les soins de la bonne M""^ Pietragrita n'en avaient jamais pu enlever toutes les hardiesses. Elle portait trop au fond d'elle cette langue des rues qu'avait parlée son enfance pour l'avoir perdue entièrement, et le cardinal Lamparclli, qui en aimait la verve crapuleuse, riait aux larmes de ces retours populaires qui mettaient à la bouche de sa maîtresse l'ordure salée et sonore des bouges et des carrefours.

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Les commensaux ordinaires d'0l3'mpia appréciaient fort cette crudité de ses propos. Ils s'amusaient de ses boutades. C'étaient pour la plupart gens de vie scabreuse, car Angiolino avait de singuliers amis. On voyait là des abbés faméliques aux joues maigres qui cherchaient fortune autour du pot, des chanteurs et des joueurs d'instruments, des croupiers de jeu aux mains rapides et inquiétantes, des \endeurs de nippes, des acteurs de toutes sortes, des castrats, en un mot toute la racaille avec laquelle s'abouchait Angiolino en ses divers métiers.

Les premiers temps du séjour de M. de Galandot les écartèrent. Angiolino faisait bonne garde autour de son pensionnaire et ne souffrait guère qu'on en approchât; mais, quand il se sentit sûr du tour que prenaientleschoses, sa vigilance se relâcha, et la bande reparut peu à peu.

Ces visiteurs qui dérangeaient ses habitudes, M. de Galandot les détestait. Plus ou moins au courant, parle voir toujours là, de ce qu'il y faisait, ils le traitaient avec un assez curieux mélange de famiHarité et de retenue. L'homme qui paie en impose toujours, mais ils se demandaient tout de même pourquoi, puisqu'il était chez lui, après tout, il ne chassait pas de là leur clique encombrante, semblant la supporter si à contre-cœur. Aussi, tout en l'admirant pour son argent, le méprisaient-ils pour sa faiblesse.

Dans les commencements, il s'éloignait à leur venue et leur cédait la place. On le voyait réfugié au jardin, assis sur le rebord de la terrasse, les jambes pendantes et le nez en l'air. Puis il finit par rester tout bonnement dans un coin de la galerie, distrait et rêveur, tandis qu'on pérorait autour de lui; comme, jadis, dans la boutique de Cozzoli, il demeurait des journées à entendre babiller l'avorton et jacasser la pie.

Peu à peu il s'apprivoisait jusqu'à s'asseoir à table au milieu de cette bizarre compagnie.

Ces dîners étaient le seul signe qui marquât l'abondance du nouvel état où vivait maintenant Olympia. M. de Galandot en était venu à soutenir toute la dépense de la maison ; mais, des surplus qu'on tirait de lui, rien ne paraissait. Les deux avares enfouissaient tout. Pour la table seulement, ils ne

lésinaient pas. On y voyait paraître des mets recherchés et de grasses nourritures. Les convives d'Olympia faisaient grand bruit autour des plats. Le vin de Genzano déliait les langues. Elles étaient le plus souvent grossières et vilaines. Olympia donnait l'exemple et applaudissait à l'ordure des propos.

Ces jours-là, M. de Galandot ne buvait guère, ne mangeait point et ne disait mot. D'autant plus qu'avec le vin la compagnie s'émancipait. Les mains devenaient plus libres encore que les langues. Il se trouvait là parfois d'autres femmes qu'Olympia. Elles riaient bruyamment ou criaient d'un pinçon. Angiolino, au milieu du bruit des assiettes et des voix, debout, commençait un de ces discours burlesques auxquels excellait sa verve et portait la santé de M. de Galandot qui, égaré, suant à grosses gouttes sous sa perruque, piquait dans son assiette des morceaux qui n'y étaient point et qu'il faisait le geste de porter à sa bouche sans s'apercevoir, à la grande joie de tous, qu'un voisinfacétieux les avait plaisamment escamotés.

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LE contenu des amphores de terre cuite fondait rapidement. L'une après l'autre, elles descendaient de leur planche et s'entassaient dans un angle de la chambre où M. de Galandot les laissait, une fois vides. A son approche, elles vibraient doucement. Avec leurs gros ventres et leurs anses courtes, elles semblaient un conciliabule accroupi de naines trapues.

Lorsque la dernière eut rejoint les précédentes, M. de Galandot cessa de venir à la villa. Depuis longtemps ses hardes avaient été transportées chez Olympia. Il y vivait complètement ou plutôt on y vivait à ses dépens, car on tirait de lui des sommes de plus en plus importantes. Il les prenait maintenant chez M. Dalfi, son banquier. De longues années d'économie avaient constitué au bon gentilhomme de fortes réserves qui, outre ses revenus, le faisaient solidement riche.

M. Dalfi péchait là-dedans en eau trouble. M. de Galandot ne comprenait rien aux comptes que lui fournissait le banquier et qu'il prenait à peine le soin d'examiner, dans sa hâte de fuir la présence du traitant. M, Dalfi, qui connaissait l'aventure de son client, ne manquait pas, à chaque visite, de faire à cette circonstance quelque allusion détournée. Il le recevait en souriant d'un air entendu, l'accablait de prévenances narquoises et de clins d'yeux. Il discourait sur les coûteuses fantaisies des belles. La vérité est qu'il admirait fort M. de Galandot pour ce qu'il appelait sa belle conduite.

Le banquier aimait les femmes, et sa vie avait été un combat acharné entre sa paillardise et son avarice. Aussi considérait-il avec respect les dépenses de M. de Galandot pour Olympia. Pour un peu, il l'en eût loué directement.

Il se bornait pourtant à quelques considérations générales, tout en regrettant de ne pouvoir aller plus loin. M. de Galandot lui paraissait maintenant un homme avec qui on pouvait parler, mais qui ne répondait guère, car il s'empressait d'empocher ses ducats et ses sequins, tandis que M. Dalfi lui disait tout en le reconduisant et en le tirant par la manche: « Ah! seigneur Galandot, les femmes... les femmes... »

Et comme il le voyait s'éloigner à grands pas, le dos courbé, maigre et dégingandé, il ne doutait point qu'il dût sa démarche chancelante et son air distrait aux fatigues de l'amour qui vident les cerveaux, font saillir les côtes et amollissent les jambes.

En cela, il se trompait lourdement. La seule vue d'Olympia semblait maintenant suffire à ce bizarre amoureux. Son assiduité silencieuse ne laissait pas que d'agacer la signora. Cette paresseuse détestait qu'autour d'elle on ne fît rien. Aussi le petit valet Jacopo, la servante Julia et la vieille cuisinière Adelina étaient-ils continuellement harcelés de besogne. Peu à peu, à force d'avoir auprès d'elle Nicolas, elle prit l'habitude d'user de sa complaisance pour mille petits services familiers qu'il lui rendait avec empressement. Elle le dérangeait vingt fois l'heure pour lui ramasser son mouchoir ou son éventail, pour lui ouvrir ou lui peler un fruit, pour aller chercher ceci ou cela.

Il se prêtait avec une béatitude singulière à ses ordres les plus inutiles, car, la plupart du temps, elle oubliait ce qu'elle demandait avant qu'on le lui apportât. Remontait-il essoufflé de l'office avec un sorbet sur un plateau, qu'il fallait redescendre au j ardin pour mener pisser la petite chienne . M . de Galandot mettait à tout cela une promptitude et une maladresse admirables, dont Olympia, selon les sautes de son humeur, riait ou se fâchait. Il fallait le voir alors, humble et penaud, avec sa longue figure anxieuse et naïve. Cela finit par aller loin, car l'abus suit toujours l'usage, et M. de Galandot était trop homme à se prêter à l'un pour ne pas se soumettre à l'autre.

Nul risque qu'il y regimbât. Si bien que, lorsque entrait dans l'appartement le vieux castrat Tito Barelli qui divertissait fort Olympia par sa méchanceté, son fuisset et son fard

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aux pommettes, ne voyait-on pas, sur un signe de sa maitresse, le digne gentilhomme se lever gravement pour rouler une chaise au pitre, qui s'y carrait sans le remercier autrement que d'un petit salut où voltigeait sur sa nuque le papillon de ruban noir qui nouait sa perruque poudrée. Le dommage de tout cela, c'est qu'à voir faire Olympia les visiteurs avaient pris le pli d'agir de même, et ils en venaient à demander à M. de Galandot maints petits soins qui eussent mieux été le fait du petit valet Jacopo.

D'autre part, il arrivait qu'en somme Olympia ne pouvait plus guère se passer de M. de Galandot. Elle l'appelait à tout propos, qu'elle fût au lit ou à sa toilette. Il assistait à sa vie quotidienne en toute sa nudité et toute sa crudité, de telle sorte qu'il payait chaque année, de beaucoup de sacs d'or, le privilège de mêler sa vieillesse ancillaire aux turpitudes de cette jeunesse lascive et dévergondée, de vivre sous le toit d'une courtisane en commensal et à pot et à rot avec un rufian de l'espèce d'AngioHno.

Le bon M. de Galandot, en effet, quelles que fussent sa simplicité et sa naïveté, ne pouvait guère se méprendre sur la qualité de ses hôtes: ils ne prenaient, d'ailleurs, aucun soin de la dissimuler le moins du monde et ne se privaient pas de raconter les bons tours de leur métier. C'est ainsi que M. de Galandot connut les exploits d'Angiolino, ses fortunes diverses, et entendit parler tout haut de M'^^Pietragrita et du cardinal Lamparelli et de maints autres personnages. Il sut donc que cette Olympia, à qui il obéissait sans réplique, avait traîné par les rues et les tavernes, que, née au populaire, elle avait montré ses guenilles à tous les carrefours de Rome et que c'était là pour lui une bien étrange compagnie.

Il ne semblait pas s'en inquiéter. Il regardait tranquillement son argent passer aux mains des deux escamoteurs. Bien plus, il ne se rendait aucun compte de la déchéance de sa destinée et ne se représentait nullement avec exactitude la bizarrerie lamentable de son état. La vie a des ruses singulières pour nous faire accepter en douceur ses pires circonstances, et ses voies sont telles qu'elle nous conduit toujours où elle veut, sans que nous nous en apercevions. Il est probable que, si on eût montré d'avance à M. de Galandot la

figure qu'il ferait un jour entre Olympia et Angiolino, il se fût refusé à ce baroque avenir.

Certes, il se fût étonné de se voir au même miroir où Olympia coiffliit ses cheveux, debout derrière elle à lui tendre les épingles, la pommade et le peigne, sans se douter qu'après tout il accomplissait là sa fonction secrète et naturelle.

N'était-il donc pas né pour la servitude ? Cette disposition remontait loin en son passé et il aurait pu, en regardant mieux, distinguer, dans la glace qui le reflétait ainsi en une sorte d'arrière perspective de lui-même, d'autres Messieurs de Galandot, d'âges divers, mais tous également serviables, depuis celui qui récemment surveillait le pot de la vieille Barbara jusqu'à celui qui naguère aidait le vieil Hilaire à cuire ses œufs dans la vaste cuisine déserte de Pont-aux-Belles ou qui, un long balai à la main, chassait les chauves-souris de la chambre nocturne de M"*^ de Mausseuil ou, accroupi dans le sable des allées, y construisait des jardins de brindilles et des maisons de cailloux pour amuser à ce jeu sa petite cousine Julie. De sorte qu'en réalité la situation singulière de M. de Galandot aux ordres d'Olympia se trouvait parfaitement conforme à son passé et que le jeune homme de vingt ans, qui jadis obéissait sans besoin aux médicaments de sa mère, préparait le barbon de cinquante-huit ans, qui se levait au moindre geste de l'Italienne pour lui ramasser son éventail, tirer le store ou courir au gré de son caprice.

Peu à peu, à vrai dire, du service individuel de la personne d'Olympia, M. de Galandot descendait aux soins généraux de la maison. Il commençait même à ressentir cet orgueil particulier aux domestiques d'avoir bien accompli un ouvrage dont on l'avait chargé. Il se montrait déjà naïvement fier de certaines tâches. Une, entre autres, le rehaussait à ses propres yeux.

Olympia n'avait plus confiance qu'en lui pour soigner sa petite chienne Nina depuis qu'on avait surpris Jacopo à lui jouer de mauvais tours, ce qui lui valut d'Angiolino une bastonnade d'où il sortit l'échiné lasse et les reins meurtris. Dès lors, ce fut M. de Galandot qui prépara chaque matin la pitance de Nina et la baigna dans un grand baquet au miHeu

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du jardin. La petite bête se laissait faire assez tranquillement. Il la savonnait gravement; sous sa longue main maigre, elle devenait toute mousseuse; puis il l'aspergeait, et l'on voyait sauter du bain, parmi des éclaboussures d'eau savonneuse, une espèce de boule, grasse et lisse, qui jappait et que M. de Galandot, pour qu'elle séchcât mieux, excitait à courir avec de grands gestes. Mais, à certains jours, la chose allait mal. Nina dévenait hargneuse et arrogante, tournait en aboyant autour de son baigneur, happait les longues basques volantes de son habit et finissait par lui mordre les mollets.

Ce spectacle divertissait infiniment Olympia et Angiolino qui le regardaient de la fenêtre. Ils y apparaissaient au saut du lit et souvent dans une attitude peu équivoque. M. de Galandot levait vers leurs rires ou leurs baisers un œil indifférent. Il n'ignorait rien de ce dont ils ne faisaient du reste aucun mystère. Il avait accepté tout sans rien dire, de même qu'il ne semblait point s'apercevoir des visiteurs d'occasion que le rufian continuait d'amener à sa maîtresse et qui passaient la nuit avec Olympia et dont il vo3^ait le matin, dans le corridor, le jeune Jacopo cirer les souliers et brosser les habits en sifilant entre ses dents.

Même sans une entrée fortuite dans la chambre d'Olympia qui lui montra, un jour, la jeune femme aux bras d'Angiolino, M. de Galandot n'en eût pas moins découvert leurs amours, car, s'ils en étalaient crûment les caresses à portes ouvertes, ils n'en cachaient guère les querelles, La maison retentissait alors de leurs cris. M. de Galandot se trouvait donc le témoin de leurs brouilles et de leurs raccommodements. Aussi bien qu'il voyait Angiolino culbuter sans façon sa maîtresse, il avait vu Olympia danser à demi nue sous la canne de son amant. C'étaient de terribles batteries d'où Angiolino se tirait déchiré de coups d'ongles et d'où Olympia s'enfuyait la face chaude de larmes furieuses.

Ils se prenaient aux cheveux et, au milieu des sièges renversés, des objets cassés, des tentures salies par les bouteilles et les flacons qu'ils s'étaient d'abord lancés à la tête, ils formaient un groupe hargneux et hurlant, autour duquel la petite chienne Nina tournait en poussant des glapissements plaintifs, tandis que M. de Galandot, la scène terminée,

ramassait les meubles à terre, essuyait les flaques de vin ou les fruits écrasés, réunissait en tas les éclats des verreries, dont ses écus, le lendemain, réparaient le dégât, à moins qu'il ne se tînt immobile, la tête basse et les bras pendants, à écouter, par la porte ouverte et qu'ils n'avaient pas même pris le soin de fermer, les ébats des deux amants qui achevaient leur colère en un combat amoureux où ils mêlaient leurs souffles courts et leurs corps deux fois fatigués.

M. de Galandot écoutait... et il y avait de longs silences, des soupirs, des rires... Il restait l'oreille tendue, jusqu'à ce qu'un appel le fît tressaillir en sursaut. On appelait Jacopo, mais M. de Galandot répondait involontairement au lieu du petit valet, comme si, à force d'en avoir rempli l'office, il en eût partagé l'état, et c'était lui qui revenait, apportant sur une assiette les oranges et les citrons que le drôle et la drôlesse mangeaient, à la fin de ces journées orageuses, pour se rafraîchir la bouche.

Ils mordaient tour à tour, au même fruit, et M. de

Galandot, sous sa grosse perruque, maigre en son

habit gris usé, se baissait silencieusement pour

ramasser les écorces et les épluchures.

COMME Jacopo boitait encore d'un coup de canneque lui avait valu quelque incartade, ce fut M. de Galandot, qui ne valait guère mieux, qu'on chargea de la commission. M. de Galandot marchait à petits pas. Il descendait avec précaution l'escalier de la Trinité, car il portait à la main une assez grande caisse carrée enveloppée d'une large serge verte. De temps à autre, il la sentait tressaillir à son poing. C'étaient des sauts, des bonds, des secousses brusques et imprévues. Toiis les cent pas il s'arrêtait, posait la caisse à terre, enlevait son chapeau, s'essuyait le front, car il faisait chaud, et reprenait sa route, en prenant grand soin de ne pas heurter les passants aux angles de son ballot. Il avait l'air d'un colporteur et ce fut miracle que personne ne lui demandât à voir sa marchandise. Aussi fut-il bien aise quand il aperçut enfin la façade du palais Lamparelli, car il était tout aussi fatigué de sa charge improvisée que les Hercules engainés de celle du balcon de pierre dont ils soutenaient le séculaire fardeau. Il n'avait, il faut le dire, ni leurs muscles ni leur stature et, précocement vieilli, paraissait plus vieux que son âge, d'autant plus que, depuis quelques jours, il se montrait taciturne, de mine singulière, peu dispos et mal en point.

La haute porte franchie, il se trouva dans un vaste vestibule. Le lieu bourdonnait d'une livrée nombreuse et bigarrée. Sur les banquettes étaient assis des drôles en souquenilles de couleur, qui causaient bruyamment entre eux. Au centre un groupe de valets jouaient aux quilles. La partie était animée. M. de Galandot s'en aperçut en recevant entre les jambes une des boules de buis qui faiUit bien le faire tomber. Personne d'ailleurs ne faisait aucune attention à lui. Il avisa

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dans un coin deux domestiques. Ils étaient assis à terre, les jambes croisées, et jouaient aux cartes. Le plus âgé leva vers M. de Galandot un visage dédaigneux et, à sa question, se borna à lui indiquer du doigt un maraud galonné qui l'écouta insolemment et sortit sans répondre. M, de Galandot attendait debout auprès de sa caisse verte, quand l'homme revint et lui fit signe de le suivre.

Il traversa d'abord une longue galerie. Des colonnes plates de marbre antique soutenaient un plafond peint d'où pendaient des lustres de cristal. Une mosaïque pavait le sol. Le laquais, en passant, cracha négligemment sur une figure de déesse qui cambrait dans un médaillon son corps quadrillé. Plus loin une petite pièce ronde à coupole contenait des pupitres et des instruments de musique et donnait accès 'à une salle carrée. De grands miroirs ornaient les murs. Sur des scabellons se dressaient des bustes de bronze. Devant ces durs regards de métal, M. de Galandot, comme s'il eût reconnu ces faces impériales et consulaires si souvent jadis maniées par lui aux effigies des médailles, redressa un instant sa haute taille courbée, mais la caisse avec ses soubresauts et ses secousses tirait sur son poignet fatigué. Une porte s'ouvrit sur les jardins.

Une terrasse à balustre, ornée de vases et de statues, les dominait. En contre-bas, les arabesques du buis entouraient la quadrature des parterres. Des bassins miroitaient. A gauche, au fond, sous des pins, on distinguait un pavillon de pierre. Le valet, d'une tape dans le dos et la main étendue, fit signe à M. de Galandot que c'était par là qu'il devait aller.

Le cardinal Lamparelli était efi^ondré plutôt qu'assis dans un grand fauteuil de bois doré recouvert d'un damas écarlate. Sous sa robe de moire pourpre, on devinait son corps rachitique et noueux, aux membres grêles, que surmontait une petite tête parcheminée dont le crâne chauve arrondissait à son sommet une calotte rouge. Ses mains ratatinées et griffues grimaçaient fébrilement en leur contracture crispée. Elles étaient, comme la face, couleur d'amadou et de feuilles mortes. Dans ce visage sec, il n'y avait d'humide que les yeux et la bouche d'où découlait continuellement une lente

GALANDOT LE ROMAIN

salive qu'essuyait avec soin un grand laquais posté, debout, au dossier du siège. Parfois, par inattention ou par dégoût, il tardait à sa fonction, et le vieillard tournait alors la tête vers lui, une goutte de bave liquide en suspens à sa lèvre alourdie.

Entre ses genoux, le prélat tenait une barrette renversée pleine de pistaches, d'amandes, de noisettes. A côté de lui, à terre, son large chapeau, avec ses glands d'or et ses houppes de pourpre, servait de plat à des noix cassées. Ses doigts noirâtres puisaient alternativement aux deux réserves; il maniait un instant le fruit choisi, puis, avec effort, il le lançait devant lui.

M. de Galandot s'approchait pas à pas, les yeux fixés sur cette singulière apparition. C'était donc là ce fameux Lamparelli dont lui parlait jadis l'abbé Hubertet et dont le nom revenait si souvent dans les discours de Cozzolietà la bouche d'Olympia et d'Angiolino ? Les pins bruissaient lentement dans l'air. Parfois un oiseau invisible s'envolait. On entendait le bruit sec d'une noisette jetée. Le grand laquais, d'un geste distrait, essuyait la bouche salivante et se redressait, immobile, la main au dossier doré du fauteuil cramoisi.

Le cardinal était placé devant le pavillon qui lui servait jadis pour ses débauches discrètes. C'était là que, naguère, M"'" Pietragrita avait introduit la jeune Olympia. On avait abattu, depuis, le mur de façade et grillé l'ouverture, et c'est devant cette baie que, chaque après-midi où le temps le permettait, Lamparelli venait s'asseoir pour jouir du bizarre spectacle qui était maintenant presque le seul plaisir qui satisfît son enfantillage, sa rancune et sa fofie.

Les singes du cardinal Lamparelli, de tailles et d'espèces différentes, étaient tous uniformément vêtus de rouge. Ils portaient des robes écarlates qui s'entr'ouvraient sur des petites culottes fort bien faites, serrées à mi-jambes. Quelques-uns éraient coiffés de barrettes pourpres. D'autres, nu-tête, avaient, pendus à plat dans le dos et retenus autour du cou par une cordelière, des chapeaux cramoisis.

Tout ce petit monde ambigu, grotesque et mélancolique, montrait des visages hargneux ou mornes, presque humains en leur caricature à peine animale. Il y en avait de pygmées,

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