‹ La double maîtresse; roman. Orné de bois gravésChapitre 18 sur 19 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

d'étonncmcnt et de plaisir. Notre hôtesse était devant nous, transfigurée. Elle portait une fort belle robe, à l'ancienne mode, il est vrai, mais des plus galantes. La majesté de l'ajustement se3'ait à cette beauté imposante, plus semblable à Cybèle qu'à Diane. Un éventail battait en ses mains. Le fard qui avivait son teint et la poudre qui couvrait ses cheveux donnaient à ses yeux et à son visage un éclat surprenant. Il semblait qu'elle eût retrouvé sa jeunesse avec l'habit qu'elle portait au temps qu'elle était jeune. Elle souriait voluptueusement. Nous comprîmes notre bonheur. Elle paraissait trente ans à peine et nous en eûmes quinze chacun de nous, car elle ne voulut pas nous séparer et confia à notre ardeur commune le soin de satisfaire la sienne. Le bel accoutrement céda comme sa maîtresse à nos empressements, elle riait et se laissait faire et nous fîmes de notre mieux. Les circonstances singulières de l'aventure, cette femme renaissant d'elle-même si l'on peut dire, tout contribua à doubler nos forces. La nuit se passa aux plus délicats et aux plus violents plaisirs ; nous les renouveUâmes tour à tour jusqu'à Taube et, dans cette nuit singulière où le nôtre fut alterné, le sien nous parut continuel.

« Le coq chantait dans la cour comme nous nous levâmes et courûmes à nos habits, car il flillait partir. Les bougies brûlées s'éteignirent ; une seule vacillait encore, et ce fut à sa lueur que nous vîmes une dernière fois la belle Julie, car ce fut sous ce nom, à défaut du véritable dont elle nous pria de ne nous point enquérir, qu'elle voulut demeurer en notre souvenir. Puis le fumcron baissa, et ce fut à tâtons que nous gagnâmes la porte. Nous entendîmes le soupir d'adieu dont elle salua notre départ et nous sortîmes sans que rien pût nous empêcher de croire que nous venions de rêver le plus amoureux et le plus charmant des songes. »

Toute la compagnie se mit à rire et même M. de Portebize qui riait jaune, incertain si MM. de Créange et d'Oriocourt avaient voulu se moquer de lui ou si réellement ces deux étourdis n'avaient raconté que la vérité sans savoir que ce qui n'était que pour eux qu'une aventure divertissante l'était moins pour le fils même de la belle Julie de Portebize...

— « Le plus beau, ajouta M. de Créange, fut peut-être encore la fin de tout ceci.

« Nous trouvâmes dans la cour notre fourrier qui tenait en bride nos chevaux ; mais à peine fûmes-nous en selle que nous fûmes assaillis d'une grêle de pierres. L'une d'elles faillit même casser le nez d'Oriocourt, tandis qu'une autre m'efilcurait l'oreille. Nous regardâmes d'où venait l'embuscade et notre surprise fut grande devoir debout, sur le seuil, le petit valet qui nous avait servis à table et qui, les poches pleines de cailloux, nous assaillait de la sorte.

« Le fourrier nous amena le vaurien par le fond de la culotte. Il criait et se débattait comme un diable. Il avait de longues oreilles, le poil roux, le visage pintelé de taches de rousseur. 11 nous regardait avec fureur, les poings serrés. Le drôle pouvait bien avoir une quinzaine d'années. Tout à coup sa colère tomba et il se mit à pleurer, puis à geindre piteusement. Puis une nouvelle rage le saisit. « Ah ! les vilains! ils ont couché avec Madame. » Et il reprenait: « Ah ! mes bons Messieurs. C'est qu'elle ne voudra plus de moi. Est-ce que je sais ces belles pratiques de gentilshommes. Hi, hi... C'est pourtant Madame qui m'a appris la chose... hi, hi... Je n'y pensais pas, moi, hi... c'était l'autre année, derrière la meule, hi, hi... »

On s'était remis à marcher et, délaissant les allées, on passait à même les pelouses. Le soir tombait peu à peu; il faisait doux et tiède. Fanchon continuait à rire et à plaisanter. On arriva à la colonnade. Elle élevait un demi-cercle de fûts à cannelures autour d'un socle de pierre en forme de tombeau sur lequel reposait une grande urne de bronze vert, celle que M. de Galandot avait jadis trouvée près de la porte Salaria et que l'abbé Hubertet avait léguée à François de Portebize. Parfois l'une des colombes que nourrissait Fanchon venait s'y percher un instant. On entendait sur le métal le grincement des pattes écailîeuses ou le frottement du bec de corne. Puis l'oiseau s'envolait, et le vase restait seul debout.

C'était à ce monument, que François de Portebize avait fait élever à la mémoire de son oncle, où se réunissaient, à la brume, Basque et Bourgogne et où venait les rejoindre la jolie Nanette. Elle arrivait, tamponnant d'un mouchoir sa

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