‹ La double maîtresse; roman. Orné de bois gravésChapitre 17 sur 19 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

des tables les plus fines et y avoir connu tous les plaisirs de la bouche.

« Nous en étions là quand Créange se frappa le iront. Il se souvenait que son porte-manteau contenait par hasard quelques bouteilles d'excellent Champagne. La femme d'un marchand chez qui nous avions logé quelques jours avant n'avait pas voulu nous laisser partir sans que nous emportassions quelques flacons cachetés, pour les boire, en souvenir d'elle, à la santé du roi. « Telles sont. Madame, les fortunes militaires », disait Créange, en revenant de quérir les bouteilles ; « les braves inspirent des sentiments passagers. Leurs conquêtes sont parfois pacifiques. » Ce disant, il faisait sauter l'un des bouchons et versait à la ronde la boisson mousseuse et pétillante.

« L'effet en fut des plus agréables. Après quelques verres, il nous monta à la tète des fumées légères qui nous mirent dans un trouble déUcieux. Notre hôtesse parut en ressentir particulièrement le bienfait. On eût dit qu'elle buvait un philtre. La jeunesse lui remontait au visage en couleurs renouvelées; ses lèvres retrouvaient une pourpre plus riche et ses yeux un regard d'une vivacité nouvelle. On eût dit voir une main habile effacer d'un beau portrait la crasse du temps et que la peinture rafraîchie rendait visibles aux yeux les intentions premières du peintre.

« Elle buvait, renversée au dossier du fauteuil, souriant à nos propos et y répondant avec entrain. Nous échangions des anecdotes. Elle en raconta quelques-unes de fort libertines; ces images voluptueuses excitaient nos sens. Elle s'apercevait aussi que nous n'étions pas insensibles à ses charmes et nous l'aidâmes à mieux s'en rendre compte ; assis chacun à son côté, nous la pressions fort du genou. Elle répondait de son mieux et semblait fort contente de ce triomphe improvisé d'une beauté à laquelle elle avait trop tôt renoncé en s'enfermant loin du monde en ce château perdu, et elle jouissait de ce retour à un passé dont elle ne paraissait pas avoir oublié les galantes occupations. Nous travaillions, Créange et moi, à lui en redonner l'idée. Elle entrait parfaitement dans nos vues.

« Notre conduite ne laissait pas d'étonner le petit valet

qui nous servait. Il ne semblait guère habitué à de pareils convives et il est probable que cela sortait de l'ordinaire du château. Sans doute il voyait d'habitude à ces places M. le curé du village ou quelques hobereaux de l'alentour, comme s'en doit composer la compagnie d'une honnête veuve, retirée auxchamps poury vivre de son bien et plus donner à ses devoirs qu'cà ses plaisirs, i^es nôtres commençaient à. étonner le jeune drôle. Il rougissait et paraissait fort en colère contre sa maîtresse et contre nous. Aussi, quand il vit Crcange se permettre une privauté plus particulière, il laissa tout d'un coup tomber une pile d'assiettes qu'il tenait entre ses mains et s'enfuit tout courant.

« Cet incident nous divertit fort. Soudain notre hôtesse se leva et disparut. Nous restâmes ainsi quelque temps sans nous apercevoir que nous étions bel et bien enfermés. Notre surprise fut considérable de nous trouver ainsi dupes et captifs. Tout en pestant, nous nous consolions à penser qu'il en valait peut-être mieux ainsi. Sans doute notre prudente amie avait voulu nous éviter quelque désillusion. Contente de nous avoir mis en des idées agréables, elle craignait sans doute, en leur donnant une suite, de ne les pas réaliser assez bien, et elle avait tenu à nous les laisser intactes. D'ailleurs nous nous rendions compte que l'imprévu entrait pour beaucoup dans l'attrait de l'aventure. Souvent la grâce d'un visage ne survit pas à rinstant fugitif où nous l'avons entrevue sous un aspect éphémère. Quelle était en tout cela la part du sel des propos et des fumées du vin ? Et nous nous remîmes à boire et à achever les bouteilles, pensant bien que la sage châtelaine, une fois à l'abri dans son appartement, enverrait quelqu'un nous conduire dans nos chambres. »

M. de Portebize semblait fort soulagé du tour que prenait l'histoire. « Tout cela va finir, pensait-il, par quelque fable de servante, car Créange et Oriocourt ne sont point difficiles. Et puis, à quoi pensé-je ? Du diable si je n'ai pas cru que ces quatre tourelles étaient celles de Bas-le-Pré. Mais il n'y a pas que là qu'on mange finement... »

— « Nous attendîmes assez longtemps, continua M. d'Oriocourt, quand un bruit de clé dans la serrure nous avertit qu'on venait. La porte s'ouvrit. Nous poussâmes un cri

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